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    SOMMAIRE DE LA RUBRIQUE

     

     

    Morale moderne     (essai)

    Statistiques     (interview d'un ministre de l'Emploi) 

    La chronique numismatique     ("nonsense")

    Critique de livres et de films   (critiques loufoques)

    Faut-il des WC dames jalousement exclusifs ?     (réflexion sociologique)

    Florilège radiophonique     (vocabulaire radiophonique boursouflé authentique)

    L'an deux mil d'autrefois     (pastiche de la prospective de naguère)

    Participation aux jeux radiophoniques     (souvenirs réels)

    Les lumières de la nuit     (nouvelle)

    A la manière de :  Camille Flammarion     (pastiche)

    Lettre d'amour à une pas franche beauté     (chronique du motocyclisme attardé de l'Est)

    Yankeenocubasi !     (échange de courriers réels avec la démocratie cubaine)

    A la manière de :  Philippe Meyer     (pastiche)

    Les fleurs de Mururoa     (nouvelle pronucléaire)

    L'ours est mort     (actualité commentée)

    Sylvie     (nouvelle sur les moeurs de la ruralité profonde)

    A la manière de :  Fable libérale     (pastiche)

    Notre enseignement se porte mal     (courrier d'un parent d'élève mécontent)

    A la manière de :  Henri Lavedan     (pastiche) 

    Entretien d'embauche     ("nonsense"... quoique...)

    Parabole écolo-zoléenne     (court règlement de compte)

    L'école des marris  et Un peu de latin de cuisine   (pastiche de genre)

     

     

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    MORALE MODERNE

    essai 

     

      On doit prendre avec intérêt connaissance de la législation suisse récente relative au respect de la créature végétale. Cueillir sans motif une fleur, étêter par jeu les marguerites, n'est pas une infraction réprimée, mais c'est un mal, officialisé comme tel. C'est un réel progrès dans l'élévation de la morale et de la dignité des humains eux-mêmes.

      Il nous semble qu'à partir d'une situation de table rase faite du passé, lorsque tout est à reconstruire comme au lendemain d'une guerre mondiale, on observera les périodes suivantes dans le progrès de l'élévation morale :

      Première période

      La guerre vient juste de finir. On n'a pas le temps de s'appesantir sur des subtilités et des raffinements. Il faut agir, produire, bâtir. La valeur morale des comportements est mise au second plan, la morale ne donnant ni toit ni pain. On ne se permet pas le luxe d'un souci environnemental contre-productif. On ne s'occupe de sécurité que là où le danger est préoccupant en termes de coût à court terme. Les gamins d'une association qui se déplace de son lieu de rassemblement vers son lieu d'exercice sont trimbalés sans ceinture sur les bancs longitudinaux d'un camion à ridelles. Les bêtes ne sont pas supposées posséder une sensibilité excessive. La magouille financière et fiscale est banale ; la politique est souvent corrompue. La femme et l'enfant sont écoutés lorsqu'on en a le temps. Les crimes de moeurs sont souvent escamotés, ou sinon jugés avec beaucoup d'indulgence. Les simples délits de moeurs n'intéressent pas beaucoup les agents répresseurs.

      Seconde période

      Les ventres sont remplis et l'hiver se passe au chaud. On se prend enfin de compassion pour les pauvres, les faibles et les bêtes. On prend au sérieux la prééminence de la vie et de la santé sur les résultats économiques immédiats. On évoque la notion de principe de précaution. On en finit avec les bâtiments aisément inflammables, les comportements routiers libres, les répressions idiotes (notamment sexuelles), les abus de faiblesse physique et aussi, avec beaucoup de précaution, psychique.

      Troisième période

      Le principe de précaution a échappé à ses parents. Enfant monstrueux, il tue en freinant ou empêchant des progrès qui permettraient de réduire la mortalité à moyen terme. Il tue en empêchant qu'on fournisse aux pays pauvres des procédés bon marché de réduire la mortalité, mais rejetés par les pays riches pour cause de risques associés mineurs ou folkloriques, telle la possible mise en danger de certaines espèces de bestioles. Le droit de faire ce qui n'est pas interdit est remplacé par l'interdiction de faire ce qui n'est pas autorisé. Il reste cependant permis par dérogation d'éteindre un incendie avec de l'eau non traitée. Tout geste de l'existence matérielle est codifié, normalisé, contrôlé en vue d'améliorer l'hygiène, la sécurité, la consommation dirigée. Le test ADN à bas prix identifie qui a uriné ou déféqué dans la forêt. La défense des faibles et des victimes prend une ampleur sans précédent, proportionnée au nombre de nouveaux faibles et victimes identifiés (inventés). Un temps estompée, la répression sexuelle réapparaît sous des formes inédites. Après avoir sur ce sujet balayé dans un court premier temps le poids des vieilleries de jadis, la morale laïque reconstruit le droit sexuel en beaucoup moins indulgent, infligeant pour des comportements même exempts de dol ou de fraude, mais supposés dégradants, des peines immédiates et certaines au lieu de châtiments post-mortem aléatoires. Il devient beaucoup plus dangereux de comparoir en justice pour un viol sans homicide que pour un homicide sans viol. Selon le principe général illustré par les bûchers de l'Inquisition succédant aux flambeaux humains chrétiens des nuits de Néron, bien des catégories minoritaires autrefois brimées font payer fort durement au moindre motif leurs tourments ou assujettissements passés. L'emploi toujours plus fréquent du renversement de la charge de la preuve et autres abominations morales de cet ordre sont regardés comme indispensables au progrès moral.

      Quatrième période

      Au lieu de se dépenser dans la culture (y compris scientifique et technique) l'esprit s'aventure en des terres auparavant insoupçonnées. Les animaux ne sont plus simplement protégés, mais bénéficient d'une segrégation positive en regard des intérêts humains. Les plantes deviennent des personnes. Les pierres et l'eau n'en sont pas éloignées. L'homme reste toléré, mais la femme est érigée en aboutissement de l'univers (sous réserve des droits des pierres et des eaux). Un code sexuel est promulgué ; inspiré de 1984, il ne permet à peu près rien. La parole en toute chose ne doit porter que le respect ; l'ironie est une faute lourde. Dieu ne se porte pas si bien qu'autrefois, mais les croyants peuvent régler son compte judiciaire à tout persifleur. Paradoxalement, la religion offre des échappatoires à la loi. Quand la loi dicte qu'on marche sur la tête, se réclamer d'une foi qui l'interdit est le seul moyen de ne pas le faire. Une mesure de limitation légale des rites religieux est pourtant prise : l'interdiction de l'absolution en confession. L'absolution amnistie le pénitent qui montre du repentir sincère, et le dispense de s'imposer plus longtemps les souffrances morales de ce repentir. L'absolution de la sorte tend à rendre l'individu peu sujet au sentiment de repentance illimitée dans le temps ; or la loi précisément magnifie en tout la repentance. En fait et plus généralement, une religion laïque aux interdits et obligations omniprésents remplace par force les théologies facultatives d'autrefois. La justice hésite continuellement entre deux voies sans savoir s'arrêter à l'une ou à l'autre : ou bien incarcérer à vie les petits délinquants, ou bien libérer immédiatement les assassins après les avoir entendus avec bonté et dûment chapitrés.

      Cinquième période

      L'humanité se catharise. Elle interroge la science : peut-on dématérialiser les corps et maintenir les esprits, dégagés de tout désir, au sein de champs physiques immatériels ? Car il apparaît que la dignité humaine ne peut perdurer sans cette sorte d'identification de l'être humain à Dieu ; mais la chose n'est pas facile.    

       A l'irréalisabilité de cette exigence d'évolution pourtant indispensable à la dignité humaine, le suicide collectif terminal semble en fin de compte la seule réponse logique.

      Il est même désirable, puisqu'en définitive la conservation même des seuls esprits humains pollue la pureté originelle de l'univers.

              


  • FAUT-IL DES WC DAMES JALOUSEMENT EXCLUSIFS ?

    réflexion sociologique 

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      Dans les bureaux de cette administration figurent deux portes donnant chacune sur des sanitaires comportant lavabos et nécessaire pour la miction des deux sexes. Aucune mention n'est portée sur les portes elles-mêmes, sans doute parce que chacun les connaît. Dans l'une des salles, plusieurs cabines recelant un siège ; au même emplacement dans l'autre salle, des cabines dans lesquelles on ne trouve... rien. Rien qu'une étrange vasque de faïence portant deux empreintes de pieds enserrant une évacuation. Plus un bouton-poussoir sur un tuyau, ainsi qu'une buse d'inondation des pieds au niveau de l'étrange vasque.

      On use confortablement de celle-ci en posant un pied sur chaque empreinte, et en se contorsionnant, un bras tordu derrière le dos en appui contre le mur du fond pour garder l'équilibre. Est-il besoin de préciser que les toilettes à sièges reçoivent des visites de tous ? Et puis, deux silhouettes à la mode 1900, hautes de vingt centimètres, sont un jour apparues sur les deux portes principales. L'une représente une dame en robe longue et chapeau à plumes, l'autre un homme en redingote, canne à pommeau et haut de forme. A la porte féminisée est ajoutée sur un carton cet avertissement : réservé strictement aux dames.

      Pourquoi cette révolution en un lieu ne recevant aucun public, où l'on croyait entre collègues les choses simples et claires ? Renseignements pris auprès de la Direction, il semblerait que les personnes qui laissent les lieux d'aisance en l'état où elles souhaitent les trouver en entrant paient désormais pour les personnes (mais enfin, toutes masculines) qui s'en fichent. 

      Une façon pour un homme de combattre ce procédé sexiste minable consisterait à semer le doute en parvenant à se glisser sans être vu là où les seules dames sont censées le faire ; puis d'en ressortir tout aussi clandestinement après avoir consciencieusement oublié de laisser l'endroit en l'état où l'on souhaite le trouver en entrant.

      Faut-il pourtant par de telles actions déstabilisantes se montrer aussi nul que la Direction ? Mieux vaut auparavant commencer par s'entourer de l'avis de trois spécialistes :

    Ma grand-mère

    " La séparation des feuillées destinées aux dames et aux messieurs est dictée par les nécessités de la pudeur. La présence d'un homme dans les lieux d'aisance destinés aux dames viendrait-elle pour autant à heurter leur délicatesse naturelle ? Il n'en est rien : les parties honteuses ne se découvrent qu'à l'abri de portes closes et opaques, ce qui exclut que leur spectacle puisse outrager quiconque.

    " En va-t-il de même du côté des messieurs ? Là figurent au mur sans masque aucun, ces réceptacles de faïence que je ne veux point nommer autrement. Une femme qui pénétrerait là, je pense en avoir dit assez pour être comprise, y laisserait donc évidemment sa réputation en plus de ce qu'on y laisse d'ordinaire.

    " Il apparaît ainsi que les impressions les plus spontanées ne sont pas d'obligation les plus conformes à la pure logique !

    Un masculiniste

    " Tant qu'il y aura dans cette boîte plus d'hommes que de femmes, nos militants continueront d'utiliser indifféremment l'une ou l'autre toilette. Au nom de quoi devrions-nous faire la queue aux heures d'affluence tandis que les rares femmes passeraient instantanément ?

    " Un côté hommes, un côté femmes ! Voilà comment se manifeste sous le masque d'une logique hypocrite le sexisme ordinaire le plus insidieux, et se perpétuent depuis deux millénaires de judéochristianisme les modes de pensée les plus révoltants !

    " Changeons les mentalités ! Brisons le mur du silence ! Entreprise difficile, certes, car quel architecte-bel-esprit-de-gauche se permettrait en traçant les plans de ses constructions, de ne pas paraître en plein accord avec les injonctions du féminisme le plus outrancier ?

    " Il faut une politique volontariste pour en finir avec les problèmes réels : il suffit d'écouter le moindre media pour avoir les oreilles rebattues de la sempiternelle différence de 30% entre salaires masculins et féminins. Vraiment ! Nous serions bien aises, nous autres fonctionnaires du sexe fort, qu'on nous montrât sur notre échelle indiciaire cette fameuse différence...

    " C'est pour aujourd'hui ou pour demain, nos 30% ??

    Un usager de bon sens  

    " Le cathé, la colo, l'armée, la prison, j'ai donné ! Croit-on sérieusement à la Direction que sous prétexte que je suis un homme, j'ai installé à mon domicile aussi des gogues à la turque ?

    " Cette survivance zoléenne générale sur les lieux de travail n'est pas de mon fait. J'irai donc bouquiner confortablement là où il y a un trône. C'est aussi simple que cela.

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    STATISTIQUES

    interview d'un ministre de l'emploi

      

    Un ministre du travail et de l’emploi est toujours choisi avec soin parmi la plus fine fleur polytechnicienne : c’est qu’il devra disputer chiffre à chiffre avec opposants et journalistes. Nous donnons un extrait du plus récent entretien du ministre avec l’un de ces derniers.

    JOURNALISTE : monsieur le ministre, le chômage a encore augmenté de 5 % en janvier.

    MINISTRE : sans doute le nombre absolu des chômeurs reste-t-il trop élevé ; mais nous avons de bonnes raisons de croire à une embellie sur le front du travail au regard de la stabilisation du non-emploi.

    J. Stabilisation ? Les chiffres de janvier viennent d’être connus ; ils montrent un brusque saut de 5 % ! Il faut remonter à octobre 1973 pour...

    M. Oui-oui-oui. Je suis le premier, je vous assure, à me préoccuper de l’inquiétude des Françaises et des Français sur la stagnation de la disponibilité professionnelle. Si la croissance ne permet pas encore de retrouver le plein emploi, c’est bien la vitesse d’accroissement de la vacance compétentielle des salariés qui autorise un optimisme raisonné. Les électrices et les électeurs l’ont d’ailleurs bien compris, qui ont sanctionné favorablement la politique économique du gouvernement au législatives partielles du Tarn-et-Saône dimanche dernier. Les Françaises et les Français, les électrices et les électeurs en sont témoins et nous le témoignent en tant qu’électrices et qu’électeurs.

    J. Le candidat de l’opposition arrivé six voix derrière celui de la majorité s’est désisté la rage au cœur pour barrer la route au Front National arrivé largement en tête au premier tour.

    M. C’est bien cela. Les Françaises et les Français ne perdent pas de vue, croyez-moi, les résultats de notre politique de l’emploi. Les électrices et les électeurs nous ont adressé un message fort. D’ailleurs, les électeurs...

    J. (étonné et consterné) Vous avez oublié les électrices !

    M. Je songe en effet à tout instant aux électrices en interruption involontaire de participation à la vie des entreprises. Le gouvernement est donc heureux de vous faire part de l’amélioration dont je vous parlais...

    J. Mais justement, monsieur le ministre. Le chômage a crû de 0,6% en octobre, 1% en novembre, 2% en décembre et 5% en janvier. Même la vitesse d’accroissement du chômage a augmenté !

    M. Permettez-moi cette fois de ne pas comprendre votre attitude. Je vois combien il est déjà malaisé de faire passer auprès des Françaises et des Français, des électriciennes et des électriciens le message favorable, même modestement favorable, que nous adresse notre économie. Tout ce qui est technique n’est pas toujours facile à faire entendre, mais je crois que vous n’êtes pas assez averti des méthodes mathématiques de modélisation des phénomènes d’intermittence salariale. Considérez l’accroissement du chô...ou plutôt, je préfère dire, de l’alternance assedico-salariale, comme ma fonction du temps notée f(t). Elle a augmenté de 5% en janvier après 2, 1 et 0,6% en remontant les mois antérieurs. Dérivée première de la valeur précédente, l’accélération de l’accroissement de...du...de la...du chômage, si vous tenez absolument à ce terme sans doute imagé mais à mon avis trop porteur de connotations négatives, l’accélération de l’accroissement du chômage f ’(t) a augmenté aussi puisqu’elle est passée en janvier à 150% (de 2 à 5% de chômage en plus) au lieu de 100% seulement (de 1 à 2%) en décembre et 67% (de 0,6 à 1%) en novembre.

    J. Vous voyez bien...

    M. Attendez un peu ! Parlons à présent de la variation de l’accélération de l’accroissement du chômage, dérivée seconde f ’’(t). Si l’accélération de l’accroissement du chômage a été de 150% en janvier contre 100% en décembre et 67% en novembre, la variation de l’accélération de l’accroissement du chômage n’est bien cette fois que de moitié, 50% en décembre (de 100 à 150) comme en novembre (de 67 à 100). Voici déjà un premier élément de stabilisation ! Si je considère maintenant f tierce de (t), je découvre qu’entre décembre et janvier l’évolution de la variation de l’accélération de l’accroissement du chômage est nulle, puisque la variation (je condense l’expression pour demeurer intelligible) n’a pas bougé d’un mois sur l’autre. Chômage en hausse, mais dérivée troisième nulle et sans doute bientôt négative ; ne voilà-t-il pas le plateau annoncé dès le début de notre entretien dans les courbes du chômage ? Ces considérations un peu techniques sont évidemment loin du sensationnalisme dont certains de vos confrères se gargarisent, mais vous me permettrez de m’inscrire en faux contre leurs façons sommaires de comptabiliser l’inemploi - zut, ça me reprend - en arrêtant l’analyse au niveau qui arrange le commentateur. C’est proprement faire Charlemagne pour quitter un peu facilement le jeu sur un coup gagnant !

    J. Ainsi les clignotants sont-ils enfin au vert à la sortie du tunnel. Merci de ces quelques précisions, monsieur le ministre.

    M. Je vous en prie.

     

    N.B. : inutile de vérifier les calculs ! Ruthénium les a refaits huit fois avant impression.

     

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    Il nous paraît utile de fournir quelques remarques sur les diverses propositions du patronat énoncées au fil des ans en matière d’emploi. Bien avant tout dispositif gouvernemental, on avait proposé dans le cadre de la lutte anti-chômage la création des ENCA. En quoi pouvaient consister ces Emplois Nouveaux à Contraintes Allégées ? Il paraît probable que les petits salariés bénéficiaires de ces en-cas n’eussent plus été tenus d’avoir à respecter systématiquement les contraintes, désormais allégées, traditionnellement liées au travail mercenaire, comme par exemple arriver à l’heure. L’Usine Nouvelle avait également reflété les propos d’un haut dirigeant patronal, pour qui il fallait partager de façon plus dynamique les revenus de l’entreprise entre salariés et direction. On s’interroge tout d’abord sur la signification de ce charabia, pour en venir tout doucement à penser que, en effet, le spectacle d’un morne comptable occupé à remplir d’ennuyeuses fiches de paye au fond d’un bureau poussiéreux n’offre en rien l’image de dynamisme indispensable à l’entreprise ; tandis qu’un jeune cadre précisément dynamique et plein d’allant, parcourant les ateliers en petites foulées pour lancer au personnel des liasses de billets (une passe ! eeeeh ! une passe ! vous laissez pas surprendre !) et finissant par jeter habilement en visant de loin sur le bureau directorial le solde éventuel, voilà qui symboliserait mieux le partage dynamique des revenus souhaité par l’Usine Nouvelle.

    Eh bien, ce n’était pas du tout cela. En lisant un peu plus loin, on comprenait que partager de façon dynamique les revenus de l’entreprise entre salariés et direction, c’était tout simplement partager les revenus de l’entreprise d’une façon qui permît à la direction d’être plus dynamique.

    Nous voudrions suggérer aussi quelques ménagements psychologiques appropriés à l’envoi d’une lettre recommandée signifiant la cessation d’un contrat de travail. Au lieu d’adresser de simples mots secs accompagnées d’une demi-ligne de justification économique dont le légalisme formel n’égare personne, faites plutôt livrer à votre salarié un bon lit. Il aura certes l’occasion d’y passer de longues matinées grasses, mais la question n’est pas tant là. Glissez sous l’oreiller un mot d’accompagnement du genre : « cher ami, vous savez comment le ciment en poudre est douloureusement abrasif sur la peau nue, notamment entre les draps. J’ai donc veillé particulièrement à ce qu’on vous adresse votre lit sans ciment ».

     

     


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    VOYAGE AVEC UNE 106 DANS LES BALKANS

    impressions en vadrouille à travers l'Europe

     

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    Automne 2000 :  Limousin - Bruxelles - Zuiderzee - Peenemünde - retour 

    Avril 2001 :  Limousin - Peenemünde - frontière polonaise - Munich - Innsbruck - Aarlberg - retour

    Octobre 2001 :  Limousin - Dresde - Varsovie - Francfort/Oder - Prague - Vienne - Sopron - Innsbruck - Vaduz - retour 

    Mai 2002 :  Limousin - Plzen - frontière d'Ukraine - Pologne - Zittau - Marienbad - retour

    Avril 2003 :  Limousin - Istamboul - Izmit - retour

    Septembre 2003 :  Limousin - Rovaniemi - Cap Nord - retour

    Avril 2004 :  Limousin - le Vatican - retour 

    Septembre 2004 :  Limousin - Tallinn - Istamboul - Malatya - retour

    Avril 2005 :  Limousin - Andorre - Lérida - Saragosse - Miranda do Douro - Burgos - Irun - retour

    Août 2005 :  Limousin - Châlons - Dresde - Lublin - Korosten - à distance de Tchernobyl - Kiev - Jitomir - retour

    Avril 2006 :  Limousin - Neuchâtel - Tyrol - retour

    Octobre 2006 :  Limousin - Briançon - Trieste - Sarajevo - Nitch - Belgrade - Prague - Zielona Gora - Saarbrück - retour

    Octobre 2007 :  Limousin - Turin - retour

    Juin 2008 :  Limousin - Bruxelles - Zuiderzee - Copenhague - Narvik - Cap Nord - Stockholm - Hambourg - Mulhouse - retour

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    Automne 2000

    Limousin - Peenemünde -Limousin

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    Ce récit commence une série de voyages automobiles à travers l'Europe, en plus d'une excursion poussée en Asie turque. Je ne sais si mon plus vif plaisir y fut la découverte de mille particularités locales, ou bien plutôt la prise de contact avec foule de tableaux et de clichés cependant justes sur l'Europe centrale et orientale, tableaux que la lecture la plus ordinaire, ou même la bande dessinée m'avaient glissés dans l'esprit depuis l'enfance. Je ne manque pas d'une certaine facilité à construire en esprit sans grande erreur les sites et les atmosphères inconnus de moi. Peu de lectures ou peu d'images suffisent à ce qu'une fois sur place je sois moins dépaysé que plutôt charmé de trouver au réel ce que j'avais composé mentalement de manière impressionniste, par juxtaposition de menus éléments préalablement saisis ici et là, m'imaginant des atmosphères souvent assez exactes. Il n'en ira plus ainsi à l'avenir, chacun pouvant déflorer son trajet par avance sur Google Earth. Je n'en disposais pas encore à la date du dernier voyage raconté. 

    J'ai suggéré que la bande dessinée n'est pas à négliger. S'agit-il de Tintin : l'Europe centrale et orientale y est celle d'entre deux guerres. Or l'un des charmes pourtant peu nombreux des pays communistes est de n'avoir pas défiguré ce qu'ils ont hérité de l'Europe de 1930. Les routes, les villages, les vieilles paysannes, une part des véhicules, ne sont pas toujours à l'Est en 2000 au niveau de ce que j'ai vu dans l'enfance à travers les provinces françaises de 1960. Je n'y avais pas vu de voiture à cheval utilitaire, à l'inverse de la Roumanie où elles abondent. Ces randonnées explorent donc aussi l'histoire, puisque dix ou douze ans après la chute du mur de Berlin les anciens satellites soviétiques sont demeurés en mille endroits de véritables conservatoires. 

    Les régimes communistes ont admirablement préservé les paysages d'avant-guerre, simplement parce que leur faible développement économique et automobile n'a pas reconstruit les routes anciennnes, étroites, enserrées d'arbres et de haies ; il n'a pas rénové de vénérables bâtisses publiques en tout genre vieilles de cent ans, non plus qu'envahi de pavillons récents les faubourgs. Il est vrai que les HLM y auront en revanche fleuri. D'une façon générale, ce qui bâti à la fin du XIXème siècle n'était pas neuf en 1945, n'a plus bougé par la suite, devenant miteux sous le communisme. Cette vieille Europe désuète et fanée comme le salon de miss Marple est un régal. Quarante ans de lectures diverses prendront corps, dans ce bonheur des vieilles choses vivant encore en quelque lointain, sauvegardé du temps. Mais je fais ici l'apologie de l'immobilisme despotique !

    L'esprit de mes équipées tient à leur étonnant rendement : on ferait difficilement plus de chemin pour moins d'argent. Le kilomètre tout compris de ma 106 Diesel tombe sous le franc, amortissement compris. C'est une deux-portes avec plage arrière, où le coucher est possible en diagonale sans beaucoup plier les jambes. J'y dors très bien avec un peu d'habitude, sur un épais matelas de couvertures usagées. Voilà pour le prix de l'hôtel ; mes moyens en fait me laissent le choix entre aller à l'hôtel ou voyager. 

    Il s'agit donc de vadrouiller au mépris absolu de tout cadre sécuritaire normatif. Le sentiment d'aventure exige une certaine dose d'insécurité, contraire à l'idéologie du temps. L'assurance du succès affadit le plaisir. La machine tiendra-t-elle ? On l'espère. Les forces de l'ordre des nations traversées se montreront-elles toujours parfaitement avenantes ? et l'autochtone ? Tout cela est variable. Les routes empruntées seront-elles toujours dégagées, carrossables, de destination garantie ? C'est selon. 

    Certaines anecdotes humaines pleines de pittoresque, certaines réflexions de citoyens des pays de l'Est, certaines appréciations sociologiques portées par leurs forces de l'ordre, hélas ne seront pas consignées ici : on ne s'exprime pas toujours dans les pays lointains selon les critères de bienséance exigés à l'Ouest sous diverses menaces. Au loin, les gens qui vous cherchent noise n'appartiennent pas toujours à une majorité, à une catégorie dont on puisse conter impunément les turpitudes.

     

    Automne 2000


    L'envie m'a pris d'un coup d'employer mon temps de congé à voyager quatre fois plus loin que je n'avais jamais fait en automobile, si j'excepte un très ancien voyage en Irlande en 1982. Je ne suis jamais allé dans la partie ex-communiste de l'Allemagne, non plus que dans aucun des pays anciennement marxistes. Une pointe vers la RDA ne devrait pas offrir de difficulté particulière. 

    En Allemagne orientale se trouve un lieu dont je ne devrais pas avouer qu'il m'a toujours fait songer, tant certains songes sont proprement inavouables. Ceux qui l'ont vécu se rappellent où et comment ils suivirent la première marche sur la lune ; ce fut pour mon compte en colonie de vacances dans le dortoir des garçons du lycée Fesch d'Ajaccio, presque clandestinement, au moyen d'un transistor emprunté à un autre adolescent. Or je n'ignorais alors presque plus rien de l'histoire de l'astronautique, dont le point de départ effectif se place indubitablement sur le site de Peenemünde. Ce village infime est devenu célèbre tout au bout de la longue île côtière d'Usedom. Usedom longe à peu de distance la côte baltique ; elle est à cheval sur l'Allemagne actuelle et la Pologne, entre lesquelles elle est partagée.  

    Malgré les morts londonniens et anversois écrasés par les V2 mises au point à Peenemünde, malgré les esclaves étrangers employés à ces travaux, je veux aller voir si des traces restent. La chose est très possible, attendu que je savais le site devenu base aérienne sous la RDA. Or les sites militaires ont la vertu de préserver remarquablement dans leur enceinte tout ce qui ne sert à rien ; vieilles routes défoncées, bâtisses disloquées, lapins grouillant par centaines à l'hectare. Je relis bien entendu l'ouvrage de référence : l'arme secrète de Peenemünde, récit des balbutiements de la fusée à combustible liquide. Il est écrit par le général qui en fut en charge jusqu'en 1945, avant d'être comme de juste récupéré par les Etats-Unis. J'ai acquis le livre presque par hasard voici près de quarante années à l'âge de treize ans, un mauvais âge pour les mauvaises lectures. Bref, j'irai à Peenemünde que cela plaise ou non. On peut aussi se régaler de la fiction post-peenemündienne le jardin de Kanashima par Pierre Boule.  

    Après une étape familiale dans la Marne, je pars pour la Belgique par la route de Sedan que j'avais empruntée l'an passé pour me rendre au village de Pauvres, sur la ligne de centralité de l'éclipse complète de soleil au mois d'août. Je n'ai plus passé la frontière belge depuis 1973 ; c'était aux commandes d'un planeur allant de Lille à Gand. C'est un homme heureux que celui qui a peu voyagé encore : le moindre trajet lui est une aventure. Namur se trouve au bout de la belle vallée boisée très encaissée de la Meuse, qu'on suit d'abord en France au long du doigt de Givet. Le poste de douane presque désert existe encore ; de l'intérieur on fait signe de passer. A l'entrée de Namur un barrage pour travaux contraint à presque rebrousser chemin, s'égarer sur les petites routes de la région de Philippeville avant de retrouver au bout d'une heure le chemin de la Hollande. Un simple panneau le long d'une route en pleine zone semi-urbanisée annonce le changement de pays près de Breda.

    Les autoroutes néerlandaises me font contourner la capitale dans un grand et long ralentissement à proximité de l'aéroport de Shiphol. Bloqué à quelques pas des pistes, je passe le temps dans les premières pages d'Une vieille Maîtresse, tandis que les avions croisent les voies à quelques décamètres du sol juste devant mon pare-brise. Le soir approche après un temps considérable perdu en encombrements un peu partout au fil de la journée ; malgré sa densité le réseau autoroutier du Bénélux est vraiment lent ; mais les voies se dégagent presque sitôt laissé Amsterdam au sud de soi. Je file droit sur la Frise occidentale, péninsule "verticale" entre mer du Nord et Zuiderzee. J'entends mettre parmi les curiosités du voyage la digue de trente kilomètres qui ferme cette mer intérieure. La ville principale de la Frise est Alkmaar ceinte d'un ample  ring, posée sur la campagne vide et plate, nette, avec un contour défini, sans dégradé de banlieues. Le ring lui-même est séparé de la ceinture des maisons les plus extérieures par deux ou trois cents mètres verts et nus. Il semble être une galerie d'où Alkmaar se découvre dans sa platitude moderne.

    Pas une maison d'Alkmaar ne présente un défaut ; je veux dire une irrégularité, une particularité parmi les modèles de gros pavillons ou petits immeubles qui la composent. En cette cité coquette et proprette, on loge au vu et su de tous puisque les vitrages de dimensions généreuses se semblent pas s'encombrer de volets ni de voilages. Il faut à présent se nourrir : il est toujours intéressant de faire à l'étranger des achats alimentaires et d'observer ce qui diffère. Ainsi notre habituel immense rayon de yaourt ne figure-t-il guère ici, tandis que s'étirent des mètres et des mètres de boîtes d'un kilo de macédoines diverses et inventives, savoureuses mais terriblement lipidiques. Signe du pays, le stationnement à proximité d'un point choisi s'avère problématique : la bicyclette est naturellement reine. Le cours d'eau égaie le centre de la ville, comme je le verrai de jour en un autre voyage. A ses quais foule de bateaux petits et moyens donnent des allures maritimes, quoique la côte soit à quinze ou vingt kilomètres. 

    La digue du Zuiderzee est à quelques dizaines de kilomètres ; il fait absolument nuit : je ne verrai sans doute rien. Les panneaux routiers en néerlandais ne sont pas indéchiffrables à qui lit l'allemand. Ainsi le panneau "andere richtingen" (autres directions) en néerlandais, au lieu d' "andere Richtungen" en allemand. Un titan blanchâtre se dessine près de la route dans le noir de la nuit : je devine "ma première" éolienne. Descendons contempler le monstre. Vu de son pied de trois mètres de diamètre c'est un fantôme colossal, intimidant au sein de la nuit. J'écoute surtout s'il bruit notablement. Il ne le semble pas, mais le vent est très faible.

    La digue sur les trente kilomètres de mer ! Une écluse à chaque extrémité, baptisées du nom des deux gloires de la physique hollandaise : Stevin et Lorentz. Sorte de précurseur d'Einstein, le second a dirigé les travaux de la digue après la Première Guerre mondiale. L'ouvrage est à cette heure-ci peu fréquenté ; il est sans péage. Chose très inhabituelle dans ces contrées de forte densité, les lumières s'éloignent, s'affaiblissent, laissent un ciel et un horizon presque noirs dans la partie centrale de la digue. Nous sommes en l'un des rares lieux écartés de tout qui soit au Bénélux. L'eau dans la nuit se devine à peine sur ma droite. Passe le milieu de la digue ; lentement les lumières se reforment, se renforcent ; la fin des trente kilomètres approche. On ne repère jamais sur ce genre de structure à quel moment on retrouve au juste la vraie terre ferme. Il reste à poursuivre par l'autoroute peu fréquentée vers Groningue et la frontière allemande à cent cinquante kilomètres. Il s'y trouve un contrôle douanier volant, n'obligeant simplement qu'à passer au ralenti. Brême est droit devant.

    Mon but est de suivre le nord du pays en direction de Lübeck et Rostock, plus ou moins près de la côte baltique. La frontière des deux Allemagnes passait entre ces deux cités, assez près de Lübeck. Je me trompe à un embranchement autoroutier près de Brême, et file sur Hanovre sans d'abord m'en rendre compte. Hanovre est deux cents kilomètres plus au sud, bien loin de la mer où se tient Peenemünde. La nuit avance, ma lassitude aussi. Je quitte les voies pour un long parking séparé de l'autoroute par un rideau d'arbres. J'envisage d'y dormir, quoique ignorant tout des éventuelles réglementations restrictives dans les divers pays à traverser ; mais enfin presque jamais dans plus de trente pays je ne serai empêché de passer le nuit à ma guise. Néanmoins le passage au ralenti d'une voiture de police me fait-il préférer repartir et aller me garer vers les deux heures du matin sur les très vastes étendues d'une aire autoroutière allemande ordinaire, quelque part entre Hanovre et Brunswick.

    La plage arrière de ma 106 ne permet le couchage que de flanc, en diagonale, le corps très légèrement recroquevillé. Le premier soir demande un petit ménage qui se fait à quatre pattes et me réjouit toujours autant à chaque expédition. Il faut malcommodément déplier plusieurs couvertures laissées en quatre épaisseurs, juxtaposées pour constituer un matelas. Le parka replié est disposé comme oreiller derrière le siège droit ; les pieds se logent dans l'angle opposé ; un gros entassement de sacs et vêtements emplit le coin laissé derrière le siège gauche. C'est un plaisir véritable que cette sensation d'autonomie complète dans la liberté des lointains, à tel point qu'il m'est arrivé de retour de voyage de rester dans mon jardin chez moi deux et trois nuit de plus à dormir ainsi. N'y est pas étrangère la paresse à décharger les couvertures et refaire mon lit. Mon micro-camping-car est une joie d'enfant, une joie synonyme d'aventure ; je n'en voudrais pas un vrai, confortable, tout mâché. Ajoutons qu'un vrai est parfois plus embarrassé pour trouver à dormir sans surveillance policière.

    Réveil en plein jour vers sept heures et demie sur cette aire géante et fort encombrée : il y dort en voiture ordinaire, outre moi, plus d'un voyageur dans mon genre et qui n'a pas forcément non plus l'âge des vadrouilles adolescentes. Le petit déjeuner est naturellement hors de prix sur les infrastructures du lieu ; on se débrouillera ailleurs. L'autoroute au redépart est large mais déjà bien fréquentée à huit heures. Comme à chaque démarrage de bon matin sur autoroute après dormir, et sans excéder la vitesse modérée de cent-vingt, j'éprouve en ces minutes fraîches et reposées la curieuse impression, à chaque fois renouvelée, que les deux ou trois premiers myriamètres sont franchis à peine mis le contact. A peine suis-je reparti dans le gai renouveau d'un jour neuf, que mon hâvre de la nuit passée est déjà rejeté mentalement loin en arrière. Pourtant je garderai le souvenir visuel assez précis des dizaines et des dizaines de haltes nocturnes au fil des années.

    Je quitte cependant l'autoroute pour chercher du change dans la ville de Peine, car l'euro ne sera pas mis en place avant que mon réservoir se vide. La ville est nette, claire, anonyme, espacée, sans grand caractère, comme beaucoup de ses pareilles. L'impersonnalité de beaucoup de villes allemandes est accentuée par l'absence de faubourg et la netteté de leur circonférence venue brusquement sur l'environnement plat à l'infini des champs ras. Dans ces rues larges d'allure neuve, anonymes et aérées comme celles d'Alkmaar, j'ai beaucoup de mal à trouver une caisse d'épargne pour tout établissement bancaire. Au guichet du change, j'éprouve enfin mon allemand médiocre. Premier cas de conscience : " change " ou " Wechsel " se prononce-t-il vèkseln ou vèch-seln ? Je tente le premier, qui est le bon. Les billets de cent marks presque tout en blanc, sont magnifiques.   

    L'Allemagne de l'Est n'est qu'à trente ou quarante kilomètres. On peut être fermement anticommuniste sans avoir complètement réussi à détester tout à fait le monde oriental. Disons que l'adolescent grandi dans la guerre froide a pu pressentir à l'Est un monde fort lointain de zombies rationnés, un glacis russe présumé couvert de troupeaux de chars et partout fleuri de casquettes militaires au diamètre risible ; mais que ce monde encore obscurci par foule de romans d'espionnage aux intrigues tordues, a mis dans cette adolescence un peu de sel en y créant par sa menace indécise et floue, un stress modéré, stimulant. Aussi mon premier passage du rideau de fer est-il un petit événement. Discrète ostalgie d'un habitant du bon côté du mur, cynisme un peu suave mari magno.  

    L'autoroute mène sur Magdebourg, première ville à l'Est. Je crains de ne remarquer à aucun détail sur cette voie rapide le passage du défunt rideau de fer ; or je tiens pour cette première fois à le passer en toute conscience. Je quitte par conséquent l'autoroute pour me diriger vers le nord sur Wolfsburg, la ville Volkswagen. Ma chaussée en y parvenant passe à peu de distance d'une forte tour ronde intégralement vitrée, exposition de véhicules sur tous les niveaux. De là je cherche une petite route qui me conduira en ex-RDA via la bourgade ouest-allemande de Brome. Brome est au centre d'un court saillant occidental dans l'ancienne frontière. Ce n'est qu'un bourg maigre où l'atmosphère frontalière se hume déjà. La bourgade orientale en face est Mellin, distante de sept kilomètres. Les deux sont jointes par un tronçon rectiligne d'étroite route forestière. L'ancienne frontière est sensiblement à mi-chemin. Je roule prudemment de peur de passer à l'Est sans m'en apercevoir. Un panneau annonce un changement de land : j'y suis certainement. Je m'arrête avant, de manière à passer à pied le rideau avec la solennité voulue. Il ne reste pourtant rien, rien qu'on n'ait omis de déblayer, aucun souvenir pour le voyageur... On ne devinerait rien si l'on ne savait où l'on est.

    L'ancienne frontière est passée. La campagne est dense ; la transition n'est pas toujours nette entre ce qui est agglomération et ne l'est pas. De petites HLM isolées posées dans un cadre rural sont probablement d'anciens " deutschkozes ". De nombreuses maisonnettes individuelles sans étage, très bricolées, bordent de leurs apparences bidonvillesques une ruelle centrale toute neuve, refaite et bichonnée. Les bicoques mêlent une maçonnerie vieillotte à des compléments en matériaux neufs des plus disparates. C'est l'individualisme pauvre toléré en pays pauvre collectiviste. Quelques inévitables moulins à vent dits " éoliennes ". Dans les bourgs, les façades au long de la voie principale sont médiocres, et deviennent presque lépreuses pour qui s'aventure dans les ruelles adjacentes. Souvent la vieille chaussée pavée à travers les bourgs subsiste avant le retour du goudron nouveau à la sortie de l'agglomération. La chose est sympathique s'il s'agit de préserver délibérément un cadre ancien, mais il ne faut peut-être y voir que dee retards dans les travaux pour cause de budgets distincts entre ville et campagne : souvent tout de même la rue du bourg est en cours de réfection " moderne ". Le pavé tient une place très considérable dans le décor de cette RDA rémanente. Les chaussées en campagne sont étroites et bordées d'arbres superbes, luxe paysager qu'on peut s'offrir lorsque le peuple se passe d'automobiles. Ainsi la campagne entière hors des grandes villes apparaît-elle comme un vaste maillage serré d'arbres et de voies sinueuses où la Trabant ne pouvait jamais aller bien loin. L'ancienne beauté des paysages resserrés est au service du système policier. Hélas ! sa préservation tardive permet au voyageur grandi dans les années soixante de revoir ce que son enfance aura eu à peine le temps de deviner dans son propre pays. Il est frappant de voir comment une dictature sclérosante arrête l'histoire. J'en suis secrètement enchanté. L'allemagne à l'est montre encore largement un paysage d'avant-guerre, tandis que l'idée cossue qu'on se fait de l'Allemagne de l'Ouest s'évanouit ici radicalement.

    Passent ensuite la ville modeste de Salzwedel, suivie bientôt avant Wittenberge de la traversée d'un cours d'eau imposant, l'Elbe. Je ne sais plus au juste tout ce qui a pu passer sur l'Elbe de Napoléon à Patton, mais je pense ne pas croiser un humble ruisseau. Arrêt à proximité, et quelques achats dans un supermarché neuf et comme vide, placé un peu au vert. J'entre pour sentir le vent de la décadence consumériste sur ce monde où l'on nous disait récemment encore comment la frugalité communiste se mariait à merveille à l'austérité de moeurs de la vieille Prusse. Un peu avant Wittstock j'intercepte l'autoroute Berlin-Rostock que je suis quelques dizaines de kilomètres avant d'en ressortir en direction de Waren.

    C'est une autoroute première façon, un fossile d'avant-guerre dont notre presse alors parlait avec envie en rêvant de réalisations françaises ; nos plans autoroutiers étaient déjà prêts quarante à cinquante ans avant construction effective (1). Berlin-Rostock est sans doute l'un des premiers trajets exécutés. La plaine brandebourgeoise à moitié vide s'étire de part et d'autre, simplement ornementée de ses éoliennes " pour uniques montagnes ". Pas ici de petit paysage resserré, ni de ce masque forestier qui enferme de tout côté l'Allemagne de l'Ouest. La rudesse du béton d'origine et de ses plaques mal jointes limite la vitesse en fonction de la fréquence des " badang badang " tolérables par l'usager. Je suis seul. Keine Katze. Autoroute quittée plus loin, et retour aux chaussées étroites entre Waren et Neubrandenbourg. 

    Ces villes se caractérisent par d'interminables files de HLM avant et après le centre ancien ; une aussi forte proportion de ce genre d'habitat n'existe pas même en France ; ce décor ne ressemble guère aux banlieues cossues de l'Allemagne de l'Ouest. Ici du moins les files sans fin de bâtiments sont-elles peintes de couleurs assez profondes, assez réussies, sans qu'on sache si la chose est communiste ou récente. Je parviens à Anklam, calme petite ville prussienne teintée d'une austérité réglée de ce qu'il faut pour donner une certaine distinction provinciale, bourrée d'un charme désuet antémoderne. La journée est avancée ; Peenemünde est à peine à portée avant la nuit. A Wolgast, passage d'un pont en acier peint et tarabiscoté sur l'étroit bras de mer séparant le continent de l'ïle d'Usedom. Usedom est étroite mais immensément étirée entre Allemagne et Pologne. Le centre historique des V2 n'est plus distant que d'une douzaine de kilomètres, parcourus à travers les pins. On traverse presque continûment des rassemblements de villas basses et de bungalows certainement bâtis ces dix dernières années, en ces lieux dépeints au temps des V2 comme parfaitement éloignés de tout. Le site enfin se fait plus sauvage (sauvage à l'allemande) en approchant Peenemünde. C'est un village minuscule en bordure de mer, et d'où pourtant la mer ne se trouve qu'en la cherchant. Je rayonne dans le soir tombant pour découvrir des ensembles de bâtiments militaires déserts ; ils sont indistinctements de la guerre ou de la RDA, puisque l'endroit devint un important aérodrome militaire du Pacte de Varsovie. 

    Il se fait tard, et bientôt nuit. Il n'y a personne : je ne sais si l'absence de visiteurs en ce site important tient à l'heure tardive ou au défaut de mise en valeur des lieux. La seconde hypothèse me convient : les coins et recoins historiques délaissés ont un charme tout particulier. Qu'on s'écarte un peu du village de pêcheurs et des bâtisses ou hangars de destination inconnue qui le jouxtent ; on s'égare parmi des embranchements perdus dans les hauts ajoncs, qui mènent à de médiocres chaussées militaires oubliées, étroites et serrées entre des talus à la végétation maigre, mais cachant la mer qu'on devine partout. C'est un lacis de voies bordées d'impasses mystérieuses fermées de fortes grilles ; par hasard on finit par déboucher sur un vaste parking en bordure de l'aérodrome désert. S'y entasse un matériel de récupération : morceaux de turboréacteurs soviétiques centrifuges très anciens, fragments d'hélicoptères Mil et surtout un superbe Mongol, un MiG-21 biplace d'école posé là pour être examinable de tous côtés. On y constate les marques de la technique orientale qui fait les automobiles et les motocyclettes primitives de ces contrées. Ainsi par exemple les ailerons de ce chasseur mach 2 sont-ils articulés sans façon par une vulgaire tige de douze pénétrant aux deux bouts de la gouverne dans la structure de l'aile. Une longue et massive masse d'équilibrage semi-cylindrique est vissée à l'avant de l'aileron sur tout son long. Plusieurs kilos d'uranium appauvri ? La chose serait logique et sans surprise au pays soviétique qui l'a construit ; mais l'effacement de la frontière interallemande a bien dû laisser se répandre des hordes de Verts, qui eussent fait démonter par des scaphandriers une telle abomination. Ce doit donc être du simple carbure de tungstène. Non loin du Mongol, la barrière fermant la piste. Une pancarte offre des promenades en Cessna quadriplace pour trois fois le tarif horaire de mon propre aéro-club.

    La nuit vient vite. Je m'en repars avec la vague impression d'un endroit historique tout de même bien abandonné, quand même je les apprécie de cette façon. Entériner le fait que l'exploration spatiale est partie d'ici, ne serait pas applaudir le nazisme. Mon impression est pourtant fausse : je n'étais arrivé que trop tard après la fermeture du musée en plein air, dont les postes d'accès m'avaient par ailleurs échappé.

    J'entreprends sur-le-champ mon retour en Limousin. Je passe la nuit en voiture sur un terrain vague quelque part entre Stralsund et Rostock. Je rentre par les autoroutes du nord du pays, cette fois sans faire d'erreur. Ces voies rapides allemandes me donnent toujours le sentiment d'une planète un peu à part. Leur gratuité les rend éminemment sympathiques. Je ne suis pas le seul à y dormir en voiture sur des aires immenses, ou sur les simples parkings, les simples dégagements linéaires parallèles à l'autoroute et qu'un simple rideau d'arbres en sépare. 

    C'est ensuite l'éveil et la vaste aire au soleil froid du matin. Les aires autoroutières allemandes dégagent une vie que n'expriment pas leurs mortelles consoeurs françaises. La gratuité et la densité des autoroutes leur apportent une fréquentation plus considérable. Le soleil est bientôt plus chaleureux ; je ne sais plus si j'ai choisi un café hors de prix ou pas de café. Démarrage, puis dix, vingt kilomètres vite effacés. La vie reprend pour une journée vive et gaie. La direction plein ouest m'épargne à cette heure précoce le soleil ras de face qui m'avait fortement gêné à l'aller. Un arrêt pour essence me permet d'enrichir ma bibliothèque et ma culture germanique d'un peu de bande dessinée, surtout dans le but d'améliorer mon allemand. J'emporte ainsi Lucky Luke reitet für die 20er Kavallerie ; une autre fois je reviendrai avec die Schwarzen Berge ou encore Tour de France d'Astérix.          

    Il est intéressant de se pencher sur les traductions. Je crois savoir que depuis la fin du troisième reich, il serait fort interdit en Allemagne de suggérer même d'un doigt sur le front, qu'une personne est folle. Aussi pas de " Ils sont fous, ces Romains " dans la bouche d'Obélix. Ils ne sont pas fous, ils " araignent ", sie spinnen, ils ont une bestiole au plafond. Quelle impression donne au lecteur allemand cette Gaule déjà parcourue en tous sens de patrouilles occupantes ?... Les antiques plaisanteries politiquement démodées de Goscinny dans Les Collines noires sont remises au standard moral de notre temps : le chasseur d'hôtel négrillon verra son crâne étudié par l'anthropologue " lorsque nous en aurons le temps " et non plus comme en français : " lorsque vous n'en aurez plus l'usage... "

    Voici la Hollande, traversée à rebours par le chemin de l'aller. L'abrutissement dû à la longueur du trajet fait son oeuvre. Aux approches de la première écluse à l'entrée de la digue du Zuiderzee, je reste inerte aux pourtant spectaculaires et répétés feux d'alarme avertissant que la route est momentanément coupée, ouverte à pic sur le chenal entre la mer du Nord et la mer intérieure. Je ne sais plus comment j'ai fini par m'arrêter avant le désastre. Traversée nocturne de la belgique jusqu'à Mons, longue route secondaire jusqu'à Reims ; Epernay ; nuit en voiture quelque-part entre Courtenay et Châtillon-Coligny.

    *

    (1)  A propos de la construction en Allemagne d'autoroutes dans les années 30, comparée à l'inertie française, voici un bref extrait " amusant " de l'aviation de bombardement, Camille Rougeron, 1936 :

    " Si un pays dispose de quelques milliards pour subventionner annuellement ses transports, le meilleur emploi qu'il en puisse faire est d'établir un réseau routier [....] qui permette d'inverser la répartition actuelle des transports entre la route et le rail (afin d'éviter que la logistique en temps de guerre ne soit coupée facilement par l'aviation).

    " Nous assistons aujourd'hui à l'exécution de ce programme, de l'autre côté de notre frontière du Rhin.

     

     Avril 2001

    Limousin - frontière polonaise - Munich - Innsbrück


    L'itinéraire est jusqu'à la frontière hollando-allemande le même qu'au voyage précédent. Je m'arrête vingt minutes au milieu de la longue digue du Zuiderzee, sur l'aire élargie qu'on y a ménagée en descente vers la mer. Le vent est violent, ce qui doit être ici fréquent. Je suis presque seul et loin du reste du pays : cette aire est sans doute l'unique endroit de Hollande où l'on pourrait jouir la nuit d'un ciel sans halo pour y utiliser convenablement un télescope. J'évite ensuite la répétition de l'erreur déjà faite en plongeant vers l'Allemagne centrale ; je reste sur les autoroutes du nord, passe Brême et Lubeck. Après une étape Limousin-Marne, je suis reparti celle-ci au matin pour aller dormir la nuit suivante sur un petit parking boisé trente ou quarante kilomètres avant Lubeck. On passe de là presque aussitôt en ex-RDA. J'ai projet de continuer alors à longer à peu près la côte baltique sur les trois cents kilomètres qui séparent cette ancienne frontière de Peenemünde, que j'entends cette fois atteindre en début d'après-midi pour une visite sérieuse.

    Très modérément fréquenté, l'itinéraire désormais routier reste à dix ou douze kilomètres en retrait de la côte sur tout le trajet. Je n'y verrai pas la plate et calme mer lacustre qui se devine, pourtant, par-delà les forêts de pins enserrant une chaussée souvent étroite. Cette chaussée garde les souvenirs de son passé sous la forme des arrêts de bus... Creusées dans le bois longeant de très près la voie, de longues plages de beaux pavés bordent de part et d'autre à intervalles rapprochés la route hélas maintenant goudronnée. Il nous reste seulement sur ces étroits dégagements le souvenir de son aspect ancien. Le rapprochement surprenant de ces arrêts est dû sans doute au maillage serré du réseau d'autocars dans un pays dernièrement encore à peu près sans automobile. L'atmosphère générale est celle d'une contrée plate et boisée, fraîche et discrètement brumeuse, éloignée de la civilisation sans être sauvage ; le manoir de quelque junker austère ne déparerait pas au fond d'un chemin latéral. La route ne redevient plus urbaine que pour traverser les interminables banlieues d'alignements de HLM de l'Allemagne socialiste. Traversant les faubourgs banals de Wismar, il me semble apercevoir au bout d'une rue à ma gauche des bâtisses anciennes. Va pour un peu de tourisme culturel imprévu. Le centre du vieux Wismar est largement pavé ; la circulation est assez réduite pour qu'on le parcourre à pied sans grand risque au milieu des chaussées. L'endroit est embelli comme sans l'avoir voulu par maint édifice hanséatique utilitaire de brique mais de style gothique. Une ancienne halle marchande est difficile à distinguer d'une église basse. Mais surtout trône dans un quartier calme la superbe église Saint-Georges. Saint-Georges qui n'est pas la cathédrale (dont il ne reste à moins de cent mètres que l'imposant clocher massif à la section rectangulaire et aux allures de donjon) en a cependant l'ampleur et la massivité majestueuse. C'est une vaste église gothique en brique rouge, où la brique suit jusque dans les cintres toutes les tournures ornementales qu'y prend chez nous la pierre. On ne pénètre pas dans Saint-Georges, gravement endommagée par un bombardement de janvier 1945. Un grillage la ceint ; l'intérieur qu'on aperçoit par les brèches est celui d'un chantier, ou d'une cathédrale demi-détruite de gravure romantique. Des pans plus ou moins considérables manquent sur les extérieurs largement recouverts de hauts échafaudages de restauration, déserts ce matin. Mais bourdonnent-ils souvent de maçons ? Une pancarte annonce que les travaux ont débuté en 1989, et les avions semblent tout juste passés...

    Le bombardement a su crééer une semi-ruine empreinte d'un fort cachet de noblesse, que le bon état d'avant la guerre ne lui conférait peut-être pas ! Risquons le mauvais goût : c'est un autre château d'Heidelberg. Le régime communiste avait ainsi laissé le bâtiment un demi-siècle en l'état, sans l'achever ni le restaurer. La cathédrale voisine dont ne reste que le clocher-donjon a pour son compte été plus durement touchée ; un parking remplace la nef. Une fois encore, je dois avouer que la plongée pittoresque et inattendue dans l'histoire figée de 1945 à 2000 ne me chagrine pas.      

    L'autoroute à nouveau, sans s'éloigner beaucoup des côtes s'enfonce à travers les plaines dégagées et presque vides du Mecklenbourg, de l'Allemagne du Nord orientale. Il n'y a réellement personne, ce qui étonne en ces régions nullement désertes. Un flot terrifiant de voitures et de camions emballés assommerait à la même heure une autoroute de l'ouest du pays. Bientôt des travaux d'extension de la voie rapide, déserts eux aussi, me renvoient sur des routes plus ordinaires.  

    Voici pourtant un admirable musée paysager remarquablement préservé. C'est une route ancienne, une chaussée pavée bordée d'arbres plantés au ras d'elle-même, et conservée par une fois encore l'absence de modernisation chère à la RDA. On ne vantera jamais assez le bien qu'on fait à travers l'Europe orientale les régimes communistes en matière de préservation passive du décor ancestral. J'évoque ici l'Allemagne ; on  pressent ce qu'il en sera en Pologne et dans les Balkans. Ici, ce sont quinze kilomètres merveilleux, ou nul autre usager ne s'embarrasse de passer puisqu'une chaussée moderne les double à trente mètres sur le côté.

    On traverse bientôt à Wolgast un bras de mer large comme une rivière, pour toucher l'île d'Usedom et atteindre Peenemünde. L'après-midi commence à peine ; j'aurai le temps de tout observer sur l'ancienne base. Je m'arrête quelques kilomètres avant pour traverser à pied la bande de pins qui tout au long cache la Baltique depuis la route. Splendide est l'immensément longue plage de sable presque blanc d'Usedom. Vérification gustative de la faible salinité. On atteint la plage en traversant par des chemins déminés les bois de pins, et hors desquels il est répété par panneaux multilingues qu'il est défendu de s'aventurer ; mais le patois limousin n'y figure pas, et je prends virilement le risque d'y être pulvérisé. Je n'ai pas fait quinze mètres en fraude que voici parmi la verdure une cuvette tapissée d'herbe présentant un diamètre de cinq mètres pour une profondeur de deux : ce sont toutes les caractéristiques d'un entonnoir de bombe de 250 kg. Il s'agit sans doute d'une séquelle du bombardement nocturne à moitié raté par le RAF dans la nuit du 17 au 18 août 1943, qui liquidait quelques savants de l'astronautique allemande, épargnait von Braun en vue de la lune et pilonnait efficacement les camps de travailleurs étrangers forcés du voisinage.

    Viennent ensuite à l'entrée du village les ruines en brique rouge de l'usine d'oxygène liquide, comburant des fusées. Poussons juste hors du village : il y a bien un musée en plein air, et des hangars abritant exposition et cinéma relatifs à la préhistoire des fusées. Le musée à l'air est plutôt une collection de matériel militaire soviétique ancien. A noter Mig-17, 21, et 27 à géométrie variable. On voit également l'intéressant train routier de luxe qui permettait aux dirigeants de la RDA de sillonner le pays. Devant les reliques d'une V2, on apprend que 25 tonnes de pommes de terre étaient nécessaires à la construction de cette arme. Le lecteur a deviné qu'il s'agit de la production de l'alcool qui lui sert de carburant. Le squelette de la centrale thermique de la base nazie domine tout l'endroit ; c'est encore une carcasse de brique rouge colossale.

    Dans le petit port, un sous-marin soviétique de quatre mille tonnes de la classe Juliett. Remontant aux années cinquante, c'est un lanceur de missiles de croisière primitifs, d'engins volants à tête nucléaire d'avant les fusées, propulsés par turboréacteur ; le navire emporte en conteneurs extérieurs quatre engins portant à 450 kilomètres. On descend par la poupe dans ses entrailles, de manière à ressortir à l'avant après la traversée d'une dizaine de compartiments étanches séparés par d'étroites portes rondes et épaisses. L'ambiance est assurée par de nombreux mannequins d'équipage, dont un sur les cabinets, et par des bribes d'hymne russe diffuses (vidéos sur la toile, "U-461"). Pancarte de mise en garde pour les amateurs de démontage d'accessoires divers. Je décide ensuite de tenter ma chance avec ma seule carte d'identité pour essayer à la nuit tombée d'entrer en Pologne. La frontière avant Szczecin (Stettin) est distante d'un peu plus de cent kilomètres, via Pasewalk. J'y parviens à près de minuit ; le douanier réclame poliment une autre pièce que la simple carte d'identité. Il souligne que celle-ci est bonne pour l'Allemagne, mais non pour son pays. Je n'ai rien de plus ; j'exécute un demi-tour obligé pour mettre le cap au sud sur Berlin. Croyant emprunter des routes, je m'égare sur des chemins épouvantables qui me font me demander si je n'aurais pas néanmoins passé dans le noir à mon insu la frontière polonaise. Je passe la nuit sur un parking d'autoroute désert, par l'ouest au large de Berlin. Une intéressante question se pose alors : ma voiture basée en Limousin et voyageant jusqu'ici est-elle une limousine ou une berline ?

    Je redémarre le lendemain matin pour contourner à l'ouest la capitale dans laquelle je ne suis jamais entré : je déteste l'idée d'aller en voiture me fourvoyer dans les mégalopoles. Toujours sur l'autoroute je file au sud sur Leipzig. Je sors de la voie rapide pour circuler un certain temps sur les larges boulevards assez anonymes qui ceinturent la cité. Je finis en m'égarant à demi pour me retrouver dans Leuna, banlieue assez lointaine et célèbre pour ses industries chimiques du caoutchouc synthétique et de l'essence du temps de la guerre. C'est comme un cimetière industriel, à cela près qu'il fonctionne toujours. Loin d'une Allemagne occidentale trop léchée, ce ne sont ici que rues industrielles au pavage en partie démoli, sillonnées de rails de tramway plus ou moins dangereusement saillants. Entre les carcasses d'usines qui travaillent encore subsistent des terrains vagues, ces choses inconnues dans l'Allemagne de l'Ouest mieux léchée ! C'est en  cette contrée que Jean-Jacques Annaud trouva les usines invraisemblables servant de décor à son Stalingrad. Une fois encore je bénis le régime communiste d'avoir préservé des lieux sans ordre, sans modernité, humains à leur façon. Après une vidange de vessie dans un coin de mur, chose impossible en général en Allemagne - on ne trouve tout simplement pas de recoin masqué - je reprends l'autoroute en direction de la lointaine Munich.

    Elle gît presque plein sud, encore qu'à l'Ouest. J'en profite pour pousser légalement à fond sur ces autoroutes libres ma 106 qui file cent soixante-cinq à cent soixante-dix indiqués. Je n'ai guère l'habitude de ces allures, qui me paraissent phénoménales. Je n'ai que le tort de doubler en passant sur la voie de gauche sans prendre garde au vieux monsieur qui remontait précisément la file à cent quatre-vingt.

    Munich à ce rythme arrive vite, et l'Autriche n'est plus loin. Le poste-frontière - encore que la frontière soit fort théorique et mentalement comme absente - ne sert guère qu'à prendre la vignette autoroutière et de l'argent ; de petites enveloppes de shillings sont prêtes par avance. Les clochers tyroliens à bulbe commencent à défiler sur la plaine entre fonds de montagnes. Voici Innsbruck que j'évite en prenant l'autoroute remontant le Tyrol en direction de la Suisse. Je l'abandonne bientôt pour la route infiniment plus agréable qui traverse en une longue ascension les bourgades bien typées jalonnant le trajet jusqu'au tunnel du Vorarlberg. Le Tyrol est si parfaitement jardiné que la Suisse en comparaison fait négligée.

    De l'accotement droit partent des prés vert tendre, profonds, de doux prés entretenus et comme caressés ; ils montent lentement pour aller mourir à quelques centaines de mètres de là, aux orées nettes et bien définies d'une forêt continue de pins qui recouvre ensuite au loin toute la montagne moyenne. Je ne résiste pas à l'envie de prendre un café, tiède et cher, dans un troquet surpeuplé sis dans une des maisons anciennes d'une bourgade ; elles sont disposées comme en vrac sous tous les angles, ne formant pas vraiment des rues.

    Puis la nuit tombe ; la neige commence. La route monte franchement en sinuosités que je grimpe lentement, de peur que la chaussée ne se fasse traîtresse. Dans la chute de neige assez épaisse apparaissent des garages et des hôtels isolés, espacés. Il y a peu de trafic. Je n'ai pas consulté la carte ; j'ignore où je vais au juste dans le noir sous les flocons. A peu près seul, j'escalade ainsi à trente kilomètres à l'heure ce noir monde à part, heureux comme un gosse de me voir seul à m'y aventurer. La montée est constante. Pour finir, des panneaux réclament des chaînes. Je n'en ai pas. J'aboutis ainsi face à l'entrée du tunnel de l'Arlberg à 1284 mètres, mais j'ignore que c'est un tunnel et que ceci en est l'entrée, car elle est encore un peu distante. Craignant quelque contrôle où l'on me fera faire peut-être demi-tour avant un sommet, et n'étant pressé nullement, je fais spontanément demi-tour et redescends une trentaine de kilomètres sur la même route jusqu'à Imst. De là je passe la frontière à travers les collines forestières pour aller passer la nuit en Bavière dans un recoin délaissé d'une route secondaire. Retour le lendemain par Bâle et Chalon-sur-Saône.

     

    Octobre 2001      

    Dresde - Varsovie - Prague - Sopron - Vaduz

    J'entrerai cette fois en Pologne : j'ai un passeport. La préfecture me l'a donné sur la présentation d'une seule pièce, cette carte d'identité qui n'avait pas suffi aux Polonais. Leurs douaniers seront satisfaits.

    J'ai cru comprendre que passer en Pologne par la grosse douane de Francfort-sur-Oder proche de Berlin risque d'imposer une attente importante. Je traverse donc l'Allemagne plus au sud, ayant étudié l'emplacement des rares points de passage frontaliers secondaires en rase campagne. Je jette mon dévolu sur le probablement très modeste poste-frontière de Podrosche, humble village sur la carte, loin de tout entre Cottbus et Görlitz. Contiguë de l'autre côté, la bourgade polonaise de Przewoz. Je dors en voiture sur un petit parking en bout d'autoroute après Dresde. L'autoroute ensuite butte sur la frontière sans la traverser. Le parking est petit et dépourvu d'infrastructure : les autoroutes allemandes une fois en RDA deviennent soudain très pauvres en aires, en services et en carburant. La police me réveille au petit-matin pour contrôle de papiers. Je serai contrôlé plusieurs fois en Allemagne, toujours à l'Est.

    Le petit matin est clair et ensoleillé : j'aurai cette fois-ci la Pologne ! Il faut remonter une petite cinquantaine de kilomètres au nord jusqu'à Podrosche, qui n'est à la vérité qu'un lieu-dit, un carrefour de routes sous bois. La route longe à peu de distance la Neisse, étroite rivière-frontière, encaissée sous les bois. La route traverse des étendues à la fois dégagées et parsemées de bois de pins, d'enclos déserts plus ou moins militaires ; la région évoque à merveille les marches orientales de ce qu'on voudra et telles qu'on se les imaginera. Un carrefour minuscule, un panneau discret sur la droite, une route resserrée, sinueuse entre les bois : la douane est au bout. La route en virage descend dans une gorge peu large abondamment boisée, franchit la Neisse, étroite, dans un fossé qu'on peut juger très malaisé à passer clandestinement, à supposer qu'un réfugié politique ait voulu passer de Pologne en RDA.

    Voici la douane. Quatre voitures au plus devant moi ; peu courue, au fond d'un recoin de verdure, c'est presque une douane à caractère familial. J'expérimente mon premier passage de frontière vers l'est. Le contrôle est à la fois minutieux et d'une amabilité sans rapport avec la courtoisie policière glacée rapportée naguère encore en ces contrées par les voyageurs capitalistes.

    Dès la sortie de la douane, la bourgade de Przewoz. On a changé de planète. Je cherche un changeur qu'on m'a dit y tenir baraque, et que voilà en effet. Il y a là un vaste terrain vague occupé par quatre ou cinq longs et larges hangars-tunnels emplis serré d'une incroyable bimbeloterie. A peu près tout ce qui appartient à la vie quotidienne mais ne se mange pas, est offert ici à l'Occidental dans ce bazar frontalier. Je songe maintenant à mettre le cap sur Varsovie, objectif minimum sis à un peu plus de 700 kilomètres. Il faut se diriger sur Legnica à l'est, puis de là vers le nord sur Poznan par Zielona Gora. Ce n'est guère que sur les 315 kilomètres de Poznan à Varsovie que la route ira à peu près droit, plein est. Situons les choses en disant que la mi-chemin entre Poznan et Varsovie représente à peu près le centre géométrique de la Pologne.

    J'ai franchi la frontière au sud-ouest du pays. Les deux tiers de la journée se passent donc à m'extraire laborieusement de ce sud-ouest qui ne dispose à vrai dire d'aucun moyen routier rapide et droit pour y aider. Les premières dizaines de kilomètres sont agréables. Dans les villages verdoyants et très colorés sont dispersées au milieu d'arbres à l'allure romantique des maisons abandonnées nombreuses, légèrement décaties, allant de la bicoque à la vaste bâtisse aux formes tourmentées. Il doit y avoir d'intéressants achats à faire pour une clientèle occidentale qui ne trouve plus à se loger économiquement au Larzac. Mais la densité d'agglomérations sur des routes compliquées devient lassante. Depuis une heure monte une légère douleur au bras. Elle ressemble au début d'une tendinite insupportable dont j'ai souffert voici quelques années. Je commence à craindre d'avoir à abandonner mon voyage, mais je continue pour l'instant sans m'éloigner beaucoup de la frontière allemande. C'est un compromis entre l'envie de rester en Pologne et la crainte d'avoir à renter en hâte. Puis la route devient moins lente ; la douleur passe et ne reviendra jamais. Elle était purement psychosomatique, angoisse infondée parce que j'étais simplement sorti du cercle étroit des pays limitrophes aussi confortables que le mien.

    Il n'y a rien de très captivant dans la plaine polonaise jusqu'à Poznan ni après. Poznan-Varsovie sur une assez bonne route équivaut en intérêt à Paris-Limoges. Je photographie un arrêt d'autobus porteur d'un grand dessin représentant une étoile de David suspendue à une potence, accomodée en allemand de deux mots d'invitation à aller voir ailleurs. C'est dans la nuit largement tombée que je parviens vers 21 heures aux entrées de la capitale. Chemin faisant j'avais dû promptement décamper d'un arrêt en bord de route, où une dame commençait à s'énerver et montrer de l'humeur en m'entendant l'éconduire. Un hypermarché de la chaîne anglaise Tesco est sur la droite en pénétrant dans Varsovie. Je m'y arrête simplement pour me rendre aux toilettes, en lesquelles enfermé je ris en songeant avec une hilarité un peu incrédule : j'ai quitté la Marne hier matin non pas en avion mais dans mon tacot, et me voilà dans des ch....es à Varsovie ! Le fait d'exécuter un long trajet international par ses propres moyens et non pas en deux heures d'avion, donne bien plus de prix au résultat.

    Le but jugé atteint, je repars aussitôt par le même chemin. Quelques dizaines de kilomètres plus loin je dors sur un élargissement de la chaussée. Octobre est froid. Je m'éveille au petit matin avec du givre à l'intérieur des glaces. Je n'ai pas eu froid dans mon duvet ; c'est bon signe en vue d'éventuels autres voyages plus rudes.

    Les routes polonaises méritent qu'on leur consacre quelques paragraphes. Les étonnements qu'elles réservent à l'étranger de l'ouest sont souvent plus propres à l'Europe orientale en général qu'à la Pologne ; mais il se trouve que la Pologne est ma première expérience de l'Est, si je mets à part l'ex-RDA plus développée que le reste des satellites soviétiques.

    Comme ailleurs dans l'ancien bloc soviétique, le réseau est manifestement inapproprié en cet an 2001 à l'explosion de la circulation particulière. Les routes polonaises se partagent en petites voies anciennes de desserte locale, c'est-à-dire des routes françaises de 1930 ; ainsi qu'en de plus récentes voies rapides d'une catégorie intermédiaire entre nos deux-voies classiques et feu nos trois-voies des années 1960. On se rappelle l'échec de ces substituts économiques d'autoroutes, fausse bonne idée induisant force collisions frontales sur la voie centrale de dépassement. Les grandes routes polonaises sont un peu différentes ; elles présentent deux voies de circulation normales assez larges flanquées d'une demi-voie de chaque côté. Les demi-voies ne servent normalement pas. J'ignore s'il s'agit de pistes cyclables ; en ce cas je n'y vois guère de deux-roues. On soupçonnera bientôt pourquoi.

    La qualité du revêtement est singulière. On croirait qu'on a pris un malin plaisir à faire circuler avant durcissement du goudron, un véhicule pesant spécialement destiné à le marquer définitivement de sillons inaltérables. Ces sillons sont partout, sur des kilomètres et des kilomètres. La voiture prise dedans est à moitié guidée par ces rails, en sorte que le conducteur la sent flotter et parfois dériver comme si ses organes mécaniques essentiels étaient soudain défaillants. On s'en inquiète au début, puis, la cause reconnue, on s'y accoutume comme à toute chose. Les routes allant à la frontière allemande sont de ce type, tout comme celle de Poznan à Varsovie.

    Il reste enfin les autoroutes en très faible quantité. Certains tronçons flamblant neuf préludent certainement à la modernisation générale. Comme toutes les autoroutes contemporaines, elles ne présentent que l'avantage de la vitesse. Elles balafrent à part cela le paysage ici comme ailleurs. Il reste en revanche en Silésie des kilométrages notables d'autostrades de première génération ; j'entends les autoroutes allemandes d'avant-guerre plus ou moins destinées à la guerre, car la Silésie faisait largement partie du troisième reich. Ces autoroutes-là ont peut-être été de leur temps vues comme des balafres, tout comme nous pouvons juger aujourd'hui les nôtres ; mais il n'est plus guère possible de regarder les anciennes comme telles. Ce sont tout simplement deux routes parallèles à deux voies de couleur ocre, séparées par une bande d'herbe sans barrière ; et les deux routes elles-mêmes complètement dépourvues de bandes d'arrêt, de grillages, d'accotements gravillonneux, sont de niveau avec les champs qui les bordent immédiatement. Elles ont ainsi le charme particulier de la semi-modernité de nos pères, où les éléments nouveaux se mêlent au milieu plus traditionnel avec lequel elles vivent sans s'en barricader et sans détonner outre mesure. On regrette de parvenir à la fin d'un tel tronçon ; on déplore sa très certaine disparition proche.

    Il reste le réseau ancien, devenu réseau secondaire. Il peut être épouvantable dans son sous-dimensionnement. Souvent au nord du pays on progresse à la vitesse de l'escargot, par exemple dans la région industrielle de Gdansk et Gdynia. Le réseau est hors cela charmant, souvent encaissé, vallonné, abondamment bordé, tunnelé d'arbres séculaires, fréquemment des fruitiers courts et fleurissables. Il serait désastreux qu'une "modernisation" vînt les élargir. Or la Pologne modernise à tour de bras en tous domaines. Les pays neufs ont la finesse de goût des nouveaux riches, et leurs complexes.

    Passée la frontière, on découvre sans délai la circulation automobile polonaise. Elle ne connaît pas encore la totalité des progrès faits à l'ouest en matière de comportements citoyens. 

    Voici comment on s'épargne ici couramment en 2001 les comportements de chenilles processionnaires usuels sur nos routes assagies de l'Ouest. La frontière passée, vous circulez innocemment sur l'une des deux voies centrales d'une de ces fausse trois-voies précédemment décrite. Un usager venant d'en face dépasse en se jetant purement et simplement sur vous. Vous n'avez que le temps de vous jeter vous-même sur la demi-voie latérale à votre droite, avant de regagner ensuite votre file, le coeur battant, remerciant de la présence de cette demi-voie miraculeuse la Vierge omniprésente en statuette à foule de carrefours ou ailleurs. Stupeur : un autre usager recommence face à vous un peu plus loin. Puis l'automobiliste qui vous précède dépasse lui-même en se jetant sur celui d'en face, qui file se réfugier sur sa propre demi-voie. La lumière s'est faite : c'est la façon normale et admise de circuler sans perdre de temps.

    Il est à noter que l'allumage des phares de jour est obligatoire, ce qui fait énormément pour diminuer le risque ; la règle en 2001 est suivie ; il n'en sera plus de même un peu plus tard. La visibilité d'une voiture éclairée de jour est si manifestement accrue, que les arguties invoquées en France à l'encontre de cette mesure paraissent ineptes. Disons que les enemis de l'allumage diurne en France craignent pannes et interceptions par la gendarmerie, de jour en plus de nuit. Il reste à préciser que l'alcoolémie polonaise admise, en dépit des dictons, ne dépasse pas en 2001 le chiffre très bas de 0,2 gramme au litre. C'était évidemment une mesure facile à prendre il y a longtemps déjà en pays communiste où personne ne conduisait. Elle est encore descendue à zéro depuis, ce qui vaut ce que valent toutes les tolérances zéro.

    Je n'ai pas questionné la police polonaise sur le mode de dépassement que j'ai décrit, mais je ne l'ai plus guère observé quelques années après ; non plus que l'allumage des phares, qui semble depuis sorti des habitudes. Une autre particularité surprend : les camions se poussent de côté en aidant autant qu'ils peuvent les automobiles à les dépasser ; on ne traîne jamais dix ou quinze kilomètres derrière l'un d'eux. Ce doit être un souvenir du temps où lorsqu'une voiture légère suivait un prolétaire en camion, il pouvait être malsain pour l'homme du peuple de trop enquiquiner le citoyen ayant atteint le statut d'automobiliste.

    Il reste à dire quelque chose du caractère marchand des routes, un caractère qui ne se manifeste qu'aux approches de la riche Allemagne. De loin en loin tout contre la chaussée, hommes et bêtes côte-à-côte s'entassent assez spectaculairement sur vingt ou trente mètres de long et sur une profondeur de plusieurs rangs. Blanche-Neige et ses nains sont serrés au coude-à-coude avec des cerfs, des biches, des sangliers. Le tout en faïence et grandeur naturelle, fait de l'oeil à la grosse berline occidentale de passage. On conçoit quelles passionnantes économies les prix polonais permettent aux propriétaires de jardins allemands. Les élargissements en bordure des routes convergeant vers l'Allemagne bénéficient également de la fréquente présence d'autres sortes de Blanche-Neige, moins rigides. Je constate aussi leur disparition quelques années plus tard. 

    Reprenons le trajet depuis le réveil au petit jour, quelques dizaines de kilomètres sur le chemin du retour depuis Varsovie. Cinq cents fastidieux kilomètres jusqu'à Francfort-sur-Oder, et passage en Allemagne. Une fois en Allemagne je plonge plein sud en restant proche de la frontière polonaise. Les petites villes d'ex-RDA cultivent parfois avec fidélité le passé, puisque le hasard seul me fait en cinquante kilomètres passer dans deux rues Karl Marx. Je parviens à Zittau, ville-frontière située juste au point de concourt Allemagne-Pologne-Tchéquie. Les contrôles sont encore à cette époque assez méticuleux. Je veux passer en Tchéquie ; à la douane les fonctionnaires des deux pays sont regroupés. Tout va bien... Un kilomètre magnifique entre de puissants troncs de part et d'autre d'une étroite chaussée, suivi d'un nouveau poste double de douane ! Je n'y comprends pas grand'chose, jusqu'au jour où des mois plus tard je découvre par hasard sur une carte être passé d'Allemagne non pas directement en Tchéquie, mais d'abord en Pologne à travers une étroite et minuscule "presqu'île" de terre déserte s'infiltrant sur le territoire tchèque. Je ne manque pas d'adresser à l'ambassade de Pologne un courrier recommandant qu'on envisage la cession - ou plutôt la rétrocession - à l'Allemagne de cette mince bande de terre de toute manière inhabitée "dans l'intérêt des voyageurs occidentaux peu familiers avec la complexité des affaires de l'Europe orientale " ; j'en suis à ce jour sans nouvelle.

    Je prends la route de Prague par Liberec, ancienne Reichenberg ; quelques kilomètres à peine après la frontière, le tronçon de sept ou huit kilomètres entre Chrastava et Hradek est l'un des quelques plus séduisants que je connaisse tous pays confondus. Il serpente à flanc de colline entre des arbres épais, tors et courtauds véritablement majestueux, formant un tunnel peu fréquenté, qui par une belle nuit laisse au zénith entre les feuillages sombrement découpés sur le ciel, de romantiques échappées sur les étoiles. Je roule droit sur Prague où je passe la nuit sur une petite aire de station-service. Je constate le lendemain matin avoir passé la nuit garé le long d'un camping-car de mon voisinage, immatriculé dans l'Allier. Départ vers le sud et la frontière autrichienne en suivant plus ou moins la vallée de la Moldau par les petites routes. Je crois que celles de la Tchéquie méritent quant au charme une mention particulière, volontiers tortueuses, parfois à demi-encaissées dans la verdure, couramment changées en tunnels entre des arbres courtauds, épais, noirs, tors, obliques.  

    Voici dans le sud du pays, au milieu d'une vaste zone ravagée quant à la verdure, une centrale nucléaire qui exporte vers l'Autriche voisine. Les écologistes de celle-ci distribuent et collent partout près de la frontière des tracts expliquant le caractère "inutile" et "dangereux" du dit courant. En attendant cette frontière, je sillonne avec intérêt des quartiers populeux de petits HLM,  ou de plus individualistes cabanons-résidences-principales à travers quelques bourgades traversées ; ces divers quartiers sont proprement repoussants de bric-à-brac, de foutoir, de délabrement, de boue et d'implantation à la n'importe comment. La photographie une fois développée produit systématiquement un curieux effet d'amélioration, constaté d'ailleurs partout : ce qui était hideux au naturel ne semble plus que très médiocre au tirage. Un commencement pourtant de modernité sur la jolie place de l'église à Tin-nad-Vltavou (Tin-sur-la-Moldau) : des parcmètres où je ne glisserai malgré l'arrêt aucune couronne. Il est cocasse que la couronne soit restée la monnaie sous le régime communiste.

    Autriche abordée près de Linz. Je constate sur des camionnettes que gendarmerie se dit gendarmerie en autrichien. Mon but est de traverser rapidement ce pays léché sans grand intérêt pour tenter une autre excursion à l'Est en pénétrant en Hongrie. Me dispensant de la vignette autoroutière, je traverse aussi rapidement que possible en contournant Vienne par son sud-ouest et poursuis jusqu'à la frontière hongroise. Des fortifications frontalières de jadis ne reste rien, pas même un bout de mirador pour les touristes, comme si le Peuple avait honte de ses choix antérieurs. Une très, très longue queue de voitures, certainement celles de Viennois en mal de prix bas, passe lentement sans vrai contrôle au milieu de douaniers hongrois dont les regards sévères scrutent les intérieurs des automobiles sans sourire le moins du monde. Le ciel est gris, le soir avance ; l'ambiance peut être considérée comme vaguement inquiétante si l'on tient à se donner un peu de cinéma intérieur. C'est par la faute d'Alistair Mac Lean et de son Dernier Passage si la frontière de Hongrie me met mal à l'aise. Enfin, la voie est libre et peu de kilomètres plus loin se dresse en rase campagne un gigantesque centre commercial à faire de  la devise. Pour mes premiers achats dans un pays encore largement pauvre, une sorte de délicatesse instinctive me prend à la caisse : presque sans y songer je range le ticket dans mon portefeuille devant la caissière, au lieu de le repousser comme d'habitude ailleurs avec un geste de grand seigneur.

    Je poursuis sur Sopron proche, la "ville aux quatre cents dentistes". En effet on aperçoit de nombreuses plaques au long des rues principales. J'ai photographié à Wismar l'an dernier quelques Trabant seulement ; elles sont innombrables ici et composent au moins le dixième du parc. Après ces diverses constatations je m'engage une cinquantaine de kilomètres sur la plaine hongroise en direction de Györ et Budapest. A un carrefour, une grosse usine Velux (1) toute neuve. Les villages traversés semblent composés de nombreuses villas bien belles alors que le communisme est encore si récent. Un soupçon : si près de l'Autriche, seraient-ce des villages Potemkine ? Il ne le semble pas : une incursion loin de la rue principale ne révèle pas de différence notable.  

    La nuit est bien tombée. De retour en Autriche, j'essaie d'ajouter un pays supplémentaire à ma collection en me dirigeant vers la douane slovaque proche de Bratislava. La file d'attente est terrifiante, bourrée de camions sur des kilomètres. Les théories de camions aux douanes de l'Est se remontent en général quand on est en voiture légère, mais pas ici. Profitant de l'ultime échappée possible avant la nasse finale, je renonce à la Slovaquie et reprends le chemin du retour. J'ajoute un léger détour par Vaduz afin de comptabiliser malgré tout un pays supplémentaire. La frontière se passe roulant au pas sous le regard d'un homme de forte stature en tenue militaire et bérèt rouge, qui sans rien dire paraît me foudroyer au passage. Il a dû comprendre au calibre comme à l'état de ma voiture, que je n'apporte aucune valise de billets. Sortant de la route principale, je photographie un vieux château trapu, sans savoir que cette demeure plus forteresse que palais est pourtant la résidence du prince. Retour sans autre particularité.  

    (1)  "Velux est une société dont la vision repose sur le partage de la lumière du jour... "   Je ne résiste pas au plaisir de vous faire moi aussi partager ce  joli bavardage commercial relevé sur le site de ce marchand de fenêtres, au demeurant excellentes, qu'on croirait parti en croisade pour que chacun jouisse du soleil.

     

    Mai 2002

    Limousin - frontière ukrainienne - Pologne du Sud - Marienbad

    L'objectif est de musarder à travers l'immensément longue Tchécoslovaquie par ses routes secondaires souvent admirables, à des lieues du monde moderne ennuyeux ; et de pousser ainsi tout au bout du pays jusqu'à la frontière ukrainienne. Je ne chercherai pas à la traverser, n'ayant pas eu le courage de m'ennuyer à courir après des visas ou Dieu sait quelles autorisations aux modalités longues et ennuyeuse. Je vote en ce dimanche dès huit heures au second tour des Présidentielles, pour filer aussitôt sur Mulhouse et Fribourg. A vingt heures je serai en Allemagne, ne manquant pas dans un poste d'essence de demander si les résultats du vote français sont donnés sur les ondes du pays ; je ne manquerai pas non plus d'afficher un air contrit lorsque les Allemands me reprocheront la présence d'une telle droite en ce second tour. 

     Après Fribourg où s'interrompt l'autoroute, l'Allemagne la plus méridionale est privée sur cent cinquante kilomètres de ces voies rapides si nombreuses ailleurs. Elle n'en est que plus pittoresque à sillonner au fond de ses vallées profondes et verdoyantes, aux allures un peu wagnériennes lorsque la brume accrochée aux sommets leur sert de plafond mal délimité. On passe le Danube là où il n'est qu'une riviérette large de trois mètres. La route fait déviation à Sigmaringen dont il faudra aller un jour explorer l'abracadabrant château, bien innocent des hôtes français qu'on lui a faits. Via Memmingen et l'évitement de Munich par le nord, la journée s'achève très tard lorsque je m'endors dans un élargissement de la route au sein de la forêt des monts de Bohême, près de Bayerische Eisenstein. La frontière tchèque est franchie à huit heures le lendemain. Le contrôle est encore un peu sérieux ; je déteste les contrôles de police, mais ceux de la douane me donnent du moins le sentiment de voyager. On sent qu'on ne se promène pas dans le vide. Un incident à survenir l'an prochain viendra tempérer ce goût particulier. 

    La route étroite et rectiligne file au nord vers Plzen et Prague à travers les hauts sapins noirs. Passée la ville frontière de Zelezna Ruda, je bifurque plein est dans l'idée d'entamer ma plongée dans le pays profond, et rejoindre son extrémité proche de l'Ukraine en n'empruntant absolument que des chaussées d'antan, loin de toute ville importante. Il me faudra creuser par la psychanalyse et l'étude des réminiscences littéraires ou historiques, cette fascination curieuse pour l'Europe centrale. 

    Les bourgades traversées sont pleines de maisonnettes variablement vieilles en cours de réfection par milliers, évidemment par les particuliers eux-mêmes. Arrive bientôt la mince agglomération de Rabi, dont l'impressionnant château fort en ruines du XIVème impose l'arrêt. En plein village la muraille coupée de tours nombreuses déploie à flanc de colline ses ondulations endommagées, tandis que l'enceinte intérieure est un vaste espace vert accidenté, désert. Une étroite fenêtre dans un mur endommagé laisse voir à quelques décamètres un clocheton en bulbe ; jugeant l'image curieuse je prend un cliché du clocheton à travers la muraille percée en premier plan. Des années après je trouverai sur Google Earth la même photographie à d'infimes écarts près. Un autre a donc eu la même idée. C'est à de telles anecdotes qu'on apprécie mieux la banalité de ses goûts. 

    La promenade se pousuit quelques heures jusqu'à l'approche de Brno où le courage me manque pour continuer par les petites routes. J'enfourne l'autoroute sans vignette puisque je ne l'avais pas prise à la frontière. Je la suis jusqu'à son terme à Olomouc où quelques emplettes dans une supérette comportent un dictionnaire tchèque-français destiné non pas à converser dans une langue redoutable, mais simplement à déchiffrer à l'occasion avis et pancartes. La frontière slovaque est à cent quarante kilomètres à travers une nature qui se fera de plus en plus riche en monts et vallonnement boisés. Le soir avance ; la douane en pleine forêt et ses uniformes quasi-militaires en ce fin fond d'Europe donnent un peu l'impression d'entrer en Syldavie. Les trente premiers kilomètres empruntent une vallée boisée encaissée à travers les premiers monts du bout des Carpathes ; la route semble longer longuement des enfilades de villages au standing "moyen", devinés en contrebas à travers des rideaux de végétation. Une caractéristique d'un nombre impressionnant des habitations individuelles slovaques de 2002, mais peu rencontrée ailleurs, tient en leur toiture en tôle ondulée bien rouillée. Les villes défilent à présent dans la nuit, Zilina, Martin qui était Saint-Martin avant le communisme mais reste Martin depuis. Une affaire désagréable à la sortie de Banska Bystrica. Résolu à ne plus frauder les autoroutes à vignette, je n'ai pas souscrit à la douane à cet impôt volontaire. C'était compter sur une habitude nationale charmante : prolonger des routes ordinaires par des tronçons autoroutiers sans nécessairement laisser d'échappatoire avant la transition. Une erreur de conduite m'ayant dix kilomètres plus loin fait arrêter par une voiture de police, l'inspection de mon pare-brise à la lampe torche y montre la vignette des autoroutes suisses et je ne sais plus quelle encore, mais pas de vignette slovaque. Le policier paraît carrément vexé et parle de "big problem". Il paraît que je dois verser pour amende un montant de couronnes à concurrence de quelques huit cents francs. Je n'en ai pas le dixième et mes euros sont repoussés avec dédain : c'est au moins signe qu'il ne s'agit pas d'une arnaque. Faute de pouvoir payer je suis censé suivre la police au commissariat et laisser l'automobile jusqu'à paiement, le lendemain matin sans doute après avoir à pied cherché une banque. L'affaire devient si peu gérable qu'on finit par m'amnistier quoique en me suivant plusieurs kilomètres pour s'assurer que je ne reprends pas l'autoroute. Dès que possible je dégage plein est me dirige dans le noir par le réseau secondaire en direction de Poprad, m'arrêtant peu avant cette ville dormir sur un dégagement en bord de route. Je ne vois pas qu'il s'agit de l'entrée d'une carrière, dont les ouvriers auront le goût de ne pas me déranger jusqu'au réveil. On retrouve à Poprad une grande route qui semble bien se compliquer de risques sérieux de tronçons autoroutiers... Je préfère couper définitivement jusqu'à Kosice par des routes carrément tertiaires et parfois sans issue, à travers des villages archi-perdus où quelques paysannes circulent en jupes noires gonflantes à tabliers brodés colorés. Kosice, Kaschau de l'empire austro-hongrois, Cassovie en vieux français, est à cent kilomètres de l'extrémité du pays la dernière ville importante avant l'Ukraine. La route ensuite est bonne, facile, presque moderne, fréquentée, moins pittoresque jusqu'à la ville-frontière ukrainienne d'Oujgorod. Oujogorod avant la Seconde Guerre mondiale était encore tchécoslovaque ainsi que la Ruthénie transcarpathique, cette longue pointe qui entre les deux conflits prolongeait le bout de l'actuelle Slovaquie de cent cinquante kilomètres. Faute de pouvoir passer à la douane, je quitte la route pour aller trois ou quatre kilomètres plus au nord explorer les chemins autour du village frontalier de Petrovce en tentant en rase campagne de voir si l'un d'eux n'approcherait pas la fontière. Il n'en est apparemment rien, bien entendu, en ces contrées policières il y a peu encore. Je me borne à prendre en photo les collines à l'horizon qui sont nécessairement en Ukraine, puis entame le retour en Limousin. 

    Le chemin sera néanmoins différent. La frontière sud de la Pologne est à quelques soixante-dix ou quatre-vingt kilomètres au nord, si j'abandonne vers mi-chemin la route Oujgorod-Kosice. Dans les villages et bourgades la tôle rouillée sur les toits semble emporter décidément bien des suffrages. Les cigognes sur les cheminées sont en nombre inconnu en Alsace ; leur immobilité remarquable conduit, à la vue des premières qu'on aperçoit, à se demander si elles ne sont pas une décoration kitsch en matière plastique. Au fil des kilomètres vers la Pologne et la ville de Dukla, sur le bord de la route un avion d'assaut à hélice russe Stormovik sur un piédestal maçonné, et ailleurs un engagement simulé d'un panther contre un T-34 (Les deux scènes figurent en photo sur Google Earth). 

    Cinq mois après l'instauration de l'euro, l'employé d'une banque de Dukla demande si ce sont des marks, que je souhaite changer contre des zlotys. Sa collègue pour changer vingt euros commence par me demander mon passeport, avant d'y renoncer en voyant mon étonnement. Vieilles habitudes héritées d'un passé politique révolu mais récent, à moins qu'elles ne préfigurent l'avenir. La suite du voyage est un laborieux retour à l'ouest en longeant tout le sud de la Pologne ; sur les contreforts des montagnes tchèques, la Pologne est beaucoup plus accidentée que dans la plaine centrale, jolie mais monotone entre Berlin et Varsovie. Il y a six cents kilomètres jusqu'à l'Allemagne. La route de Dukla à Gorlice est un modèle de route ravissante, bien qu'un peu maniérée. La suite devient un peu plus banale, sans trop, et fort lente puique je refuse de prendre l'autoroute toute neuve lorsqu'elle se présente. On rencontre une Vierge Marie tous les deux ou trois kilomètres aux carrefours. Je renonce au trop long détour qui conduirait à la station de montagne de Zakopane, et vais me fourrer en fin d'après-midi dans les terribles embarras de la très grosse agglomération industrielle de Katovice. Ereinté, je dors peu après ; j'enfile cette fois sans regret le lendemain matin une autoroute non seulement neuve et presque brillante, mais à peu près déserte. Il vient une portion de plusieurs dizaines de kilomètres certainement condamnée à mort, un morceau de patrimoine sous la forme d'une de ces autoroutes d'avant la guerre, directement bordées de champs, dépourvues de toute espèce de clôture ou de fossé entre elle et les champs adjacents. La Silésie était alors allemande.

    Juste avant de repasser en Allemagne non loin encore de la jonction Pologne-Allemagne-Tchéquie, je musarde un peu à proximité de la frontière entre routes pavées étroites, arbres fleuris et villages aux maisonnettes coloriées dont je sais qu'il n'y aura pas l'équivalent du côté allemand, sensiblement plus austère dans ses sapins, ses étendues sablonneuses et son ambiance de camp militaire - qui a son charme. Passage de la rivière-frontière à mon petit poste "familial" encaissé habituel de Podrosche, puis retour sur Zittau pour nouveau passage en Tchéquie par le bout de route magnifique de Chrastava à Hradek, déjà mentionné. Une courte excursion vers l'est jusqu'au-delà de Liberec, histoire d'admirer nombre de bâtiments d'habitation en service mais terriblement décatis ; puis retour à l'ouest par environ trois vents kilomètres jusqu'à L'Allemagne à travers les routes du nord du pays, via Karlovy Vary et Marianské Lazné, ci-devant Carlsbad et Marienbad. Itinéraire fatigant, pour cause de nombreuses difficultés d'orientation. En pleine nuit sur le coup de vingt-et-une heures, arrêt pour humer les quartiers modestes d'une petite ville déjà ensommeillée : Le Pen est là, sur une affiche où il annonce qu'il donne son soutien électoral à un certain Sladka ! Traduction faite au moyen du dictionnaire acquis deux jours plus tôt. Je décolle et embarque l'affiche, que des années plus tard je retrouve au fond de ma grange dans un état de décomposition peut-être approprié à son contenu, mais qui la rend si impossible à déplacer qu'il faut regarder ce trophée comme perdu. A trente mètres de là, nouvel usage du dictionnaire pour traduire sur une porte d'édicule la mention suivante : "WC bez papletku". WC veut probablement dire WC ; "bez" veut dire "sans" et commande le génitif ; "papletku" est le génitif de "papir", le papier. On est donc averti que les WC n'ont pas de paplet-ku !

    Démoralisé vers minuit par plusieurs vaines tentatives en vue de dénicher la douane derrière Frantiskovy Lazné, je me rabats sur celle beaucoup plus au sud de l'autoroute entre Plzen et l'Allemagne. Après avoir tenté vainement de dormir deux heures dans un coin du côté de Marienbad, je reprends la route sur les quatre heures du matin avec les yeux fortement tirés, pour arriver rompu chez moi tard dans la nuit suivante : soit Katovice-Limousin parcouru aux trois quarts par les routes ordinaires en une seule étape ; c'est assez éprouvant.

        

    Avril 2003

    Istamboul - Izmit - Balkans

    J'ai assez parcouru l'ouest européen développé, et ce qui à l'est l'est presque. J'ignore quel sentiment me faisait ne pas désirer aller plus au sud ; mais la relecture du Château des Carpathes me fait réviser mon jugement. L'objectif minimum de mon prochain voyage sera la mer Noire, probablement à Constantza, deux cents kilomètres à l'est de Bucarest. Si tout va bien, peut-être en prime la Bulgarie et, qui sait, la Turquie d'Europe ?

    Ma voiture dûment chargée le mercredi 23 avril en fin de matinée n'a plus qu'à partir. Pourquoi m'ennuyer comme prévu jusqu'au lendemain matin ? Je décolle sans attendre, contourne Montluçon, suis jusqu'à Chalon deux cents kilomètres que le décor et l'habitude rendent un peu ennuyeux. Dôle, puis autoroute jusqu'à Mulhouse. J'aurais pu après Dôle emprunter de façon plus touristique la splendide vallée du Doubs ; mais je la sais par coeur depuis d'autres voyages, et vais au plus court.

    Mulhouse est atteinte lorsqu'il fait déjà nuit noire. L'édilité de la préfecture du Haut-Rhin ignore peut-être l'existence d'un pays relativement proche et assez important, puisqu'il est très facile de s'égarer longuement dans la cité avant de rencontrer l'un des rares panneaux "Allemagne", ou bien "Fribourg", la plus proche ville d'outre-Rhin. Une fois passé le fleuve, l'autoroute ne va pas beaucoup plus loin vers l'est ; un trou autoroutier de cent-cinquante kilomètres sépare Fribourg du reste du réseau plus à l'est. Je fais un arrêt de ravitaillement dans une station autoroutière un peu après la frontière ; j'y prends un intéressant gadget, savoir un tout neuf autocollant ovale de nationalité : "DDR". Deux à trois heures après je récupère l'autoroute près de Memmingen et passe ma première nuit en voiture sur un parking.

    Le jeudi 24 est consacré au contournement de Munich, puis à la traversée bien longuette de l'Autriche par Linz et Vienne dans lesquelles je n'entre pas. Je compte me diriger vers la frontière hongroise au sud de Vienne pour passer une nouvelle fois par Sopron entrevue dans un autre voyage. Je souhaite retrouver ses façades colorées et ses innombrables Trabant. Je ne reverrai pourtant pas Sopron puisqu'une erreur autour de Vienne me place sur l'autoroute directe vers Budapest.

    Je dispose de plus de loisir cette fois pour observer, que lors de ma brève incursion en Hongrie voici deux ans à la nuit tombante. La règle de mes voyages est d'oublier les monuments célèbres mais mal accessibles au coeur des villes contournées, pour plutôt photographier mentalement le maximum de scènes, de gens, de bâtisses, d'anecdotes. Le ravitaillement en gazole à la frontière austro-hongroise permet sur les écriteaux divers une rapide observation d'une langue que je ne connaissais en rien : autobusz, szuper... Il n'est pas difficile de comprendre où Hergé a trouvé l'inspiration de quelques termes du vocabulaire balkanique de son Sceptre d'Ottokar, quand bien même son lexique borduro-syldave provient largement du bruxellois populaire. 

    La Hongrie est déjà trop évoluée pour offrir un tableau vraiment pittoresque. Je poursuis sur l'autoroute après le contournement de Budapest, puis, la nuit tombée, sur des routes correctes à travers la plaine hongroise en direction de la frontière roumaine. Tant qu'il reste du jour je m'arrête prendre depuis le trottoir à travers un grillage quelques photographies d'un cimetière de bourgade vraiment remarquable par ses monuments. Leur taille n'est pas éloignée de celle des maisons alentour, mais leur complication et leur ornementation sont très supérieures. Ici, une sorte d'église en miniature ; ailleurs, une tombe d'enfant sur laquelle semble se débattre de douleur un garçonnet de pierre, nu et bouclé, en grandeur naturelle.  Juché à six pas du grillage sur un solide piédestal aux inscriptions pour moi obscures, le buste sévère de Dobos Janos (1816 - 1896) paraît menacer le passant de ses moustaches terribles. Dobos Janos semble être un bourgeois intellectuel de l'époque où l'on trouvait dans chaque bourg quelques auteurs latins, plus un dictionnaire relié de cuir en deux tomes chez le médecin, l'instituteur, le curé. Visiblement Dobos Janos était pour son pays et son temps, un monsieur ; mais de quel genre ? J'aime à hésiter un instant entre le président de l'académie du bourg et un courageux patriote hongrois révéré. La seconde hypothèse est défavorisée par le fait qu'il vécut quatre-vingts ans au XIXème siècle : il ne faut pas prendre au pied de la lettre le spectacle des relations entre l'empereur François-Joseph et les patriotes hongrois tels qu'on peut les voir dans la série Sissi.

    Ce questionnement sur le probablement très effacé (mais qui sait ?) Dobos Janos illustre un des charmes de mes voyages : je me documente très peu sur l'état présent des contrées traversées, de manière à les "vivre" dans un constant petit cinéma personnel basé sur une culture aussi peu moderniste que possible. Presque toujours je trouve au moins pour une bonne part ce que j'avais mentalement construit.

    L'aérophile que je suis apprécie de croiser en bord de route vers la Roumanie, stationné en bord de chaussée, un exemplaire de l'avion polonais M-15 d'épandage agricole aux ailes immenses de planeur. C'est probablement le seul biplan au monde propulsé par turboréacteur (à part quelques élucubrations de bricoleurs étasuniens) ; je ne le connaissais qu'en images. La vaste aire des postes de douane d'Oradea que j'atteins vers minuit comporte divers services ouverts. J'ai oublié quel nombre fabuleux de lei j'ai obtenu en échange d'une malheureuse cinquantaine d'euros. Les billets semblent comme plastifiés. J'en aurai plus tard la confirmation en voulant redonner du tonus à un billet roumain très chiffonné : le billet disparaîtra sous le fer à repasser.  

    Au poste de change, au bar, malgré l'heure, un échantillon suffisamment représentatif (?) de jeunes Roumaines révèle un trait sympathique du pays : toutes portent de somptueuses chevelures longues, souvent fort bien teintées. Il est vrai qu'à travers toute la Roumanie j'aurai en contrepartie, dans Bucarest, aperçu une élégante en tailleur, seule jupe du pays en dehors des tenues mi-longues des Rom sédentarisés au sud près de la Bulgarie.

    Le décor frappe immédiatement par son dénuement. J'ai honte de traverser cette misère en dépensant si peu. J'atteins vite la ville-frontière d'Oradea, ci-devant Nagy Varad, ci-devant Grosswardein, à la recherche de la route de Cluj-Napoca, ci-devant Kolosvar, ci-devant Klausenburg : nous sommes ici dans la part de la Roumanie restée austro-hongroise jusqu'en 1918. A Nagy Varad le dépaysement cette fois est réel ; les rues montrent une pauvreté générale à en indigner jusqu'au MEDEF : chaussées défoncées, façades déglinguées, faubourgs mités animés dans la nuit de chiens mauvais talonnant les voitures. Me voici enfin sur la bonne route ; je pratique ma seconde étape nocturne sur un parking de station d'essence un peu avant Cluj. 

    A huit heures du matin dans cette grande ville, je gare la 106 entre deux Dacia. La Dacia est une Renault 12 de fabrication roumaine. Il est difficile en Roumanie de se garer autrement qu'entre des R12 : c'est à peu près le monotype national. Le véhicule existe en trente-six versions citadines et utilitaires, telles des plateaux ; on rencontre parfois la Supernova, une super R12 inconnue en France, à la croupe et au nez bien redessinés. Je quitte l'avenue principale pour m'enfoncer dans le marché populaire qui se tient à quelques pas dans un quartier de HLM des moins agréables, mais révélateurs du demi-siècle de bonheur communiste écoulé. Les R12 sont partout ; les entrées d'immeubles sont sordides, les façades sont plus hautes que ne sont larges les cours des ruelles et les esplanades qu'enserrent les carrés de blocs. Le marché est animé, les étals sommaires et les magasins contigus remplis de bric-à-brac de toute provenance. J'étudie le graphisme désuet aux couleurs délavées ornant des pochettes de collants italiens datées de 1965. Ils montrent des utilisatrices pigeonnantes et roucoulantes à souhait. La Roumanie commence à me faire l'effet d'un immense marché aux puces, par ailleurs bourré de charme... pour le non-résident. 

    Je prends la direction de Reghin, ci-devant Szaz Régen, ci-devant Sachs Reen ; c'est une ville placée cent kilomètres plus à l'est vers l'intérieur du pays. Par exception la route est neuve au début et traverse les collines de la Transylvanie ; puis la chaussée ne tarde pas à évoluer vers un état difficile. On y rencontre partout des dizaines de voitures à cheval, montées sur pneus. Il s'agit moins de calèches que de véhicules à tout faire, tenant de l'utilitaire agricole et de la voiture particulière hippomobile découverte. Parfois s'y tient une famille, les vieux couchés sous un plastique en guise de parapluie. Bien que plus nombreux dans le nord plus pauvre, ces attelages se rencontrent jusqu'aux alentours de Bucarest. Il faut en tirer un avertissement pour le nouveau venu en Roumanie : arrivant de nuit, il risque le désastre s'il ignore que les nids de poule sont ici des tranchées à travers la route, ou si des véhicules à cheval ont oublié d'être arrivés à destination avant qu'il cesse de faire jour. Maisons, villages d'une franche pauvreté sont partout bâtis d'un style intermédiaire entre bidonville et cabanon de jardin. La route peut par longs passages devenir détestable, jalonnée à propos de très judicieux panneaux avertisseurs : "Pericol de accidente". De nombreux calvaires à la croix plate peinte sur métal ou bois. Au détour d'une épingle à cheveux, un cimetière perdu aux tombes rases, endommagées, disséminées sans ordre sur l'herbe d'un flanc de coteau : qui ne s'attendrait ici à en voir de nuit s'extraire un vampire ?

    J'ai fait deux cents kilomètres depuis le matin lorsqu'une église blanche et or du style régional m'invite à la photographie. Au sommet des deux tours, les deux horloges sont simplement peintes. Je prends au fond du jardinet de l'église le recul nécessaire ; voilà qu'un vieux pope maigre, noir, barbu, dûment chapeauté, sort de son presbytère en m'apercevant. Il ne semble apparemment pas imaginer un instant qu'on pénètre dans sa clôture sans de solides raisons de foi. Il tente mal de parler un français incompréhensible ; il est trop âgé peut-être pour appartenir à la génération à qui Ceaucescu imposa notre langue à l'école. Il s'enquiert d'emblée si le visiteur est orthodoxe. Quoique mécréant, on répond par politesse qu'on est catholique. Tant pis ! On est tous frères ! semble dire sa mimique. Je suis traîné à l'intérieur où se déroule la fin de l'office du vendredi saint, une semaine après celui de Rome. 

    L'église est à peu près vide de sièges, hors les stalles latérales ; une demi-douzaine de croyants - je ne vois pas de croyantes - assiste seule à l'office d'un prêtre beaucoup plus jeune. L'office est démonstratif tant en chants qu'en gestes, riche d'une foi sonore, visuelle, opulente et peu complexée ; mais je ne suis pas le Popov du Retournement. Dans le fond de la nef le prêtre âgé insiste pour me faire attendre la fin proche de la messe, au motif que le célébrant parle un excellent français. Le sien est trop pénible pour discuter de grand-chose. Enfin, tandis que les assistants vont se pencher pour embrasser les icônes, l'aîné des popes va informer son cadet. Celui-ci vient dans son aube et sa chasuble presque somptueuses, quoique légères, d'une étoffe crème partout chargée d'or. Il a trente ans tout au plus, est presque chétif, juvénile malgré son collier de barbe courte. Nous discutons une demi-heure ; il me fait les honneurs de son église et de ses richesses, plus humbles tout de même qu'il ne semble proclamer. Il montre un peu d'excès dans l'enthousiasme, car le bâtiment n'est pas une cathédrale de premier plan. Elle a un peu plus de cent ans ; j'apprends que l'architecture est de style catholique, ce qui n'a rien d'évident pour un Français : l'orthodoxie était tolérée dans l'empire des Habsbourg à la condition d'offrir des dehors d'aspect romain. Aujourd'hui sa paroisse se prépare à Pâques, après-demain, grande et magnifique procession dans la ville. C'est à l'évidence sa très grande affaire et son sujet d'enthousiasme, sa raison d'être ; je veux dire que son enthousiasme est sans rapport avec celui qu'afficherait un vicaire français sur le même sujet. Je passe ensuite pour m'instruire à des sujets de société comparés. Le pope gagne l'équivalent de cent euros, ce qui est ici à doubler pour obtenir une équivalence occidentale. Il expose comment pour mieux se débarrasser définitivement du poids des Russes, son pays a hâte d'adhérer à l'Europe et à l'OTAN. Je fais observer que ce n'est pas la même chose, mais il ne l'entend guère. Il souligne l'agacement de ses compatriotes face au refus français de la guerre d'Irak, qui se double par-dessus le marché d'une collusion avec les Turcs de même opinion ; il me faut affirmer que l'entente est fortuite. Comme il décrit avec chaleur une peinture murale dont il avoue lui-même qu'elle est noircie jusqu'à l'indéchiffrable, je me permets de lui signaler dans l'intérêt même de son excellent français - il refuse par exercice quelques phrases en anglais de ma part - qu'il a usé d'un anglicisme du genre faux-ami.
    - Pas du tout. J'ai employé la racine grecque. J'ai fait mes études à Athènes. Lorsque je cherche un mot hors du roumain, je pense d'abord au grec, la langue étrangère que je connais le mieux.
      Voilà pour mes leçons déplacées. Apprenant qu'il est marié je risque sans crainte de le troubler une question différente : qu'est-ce qui fait que toutes les jeunes Roumaines portent les cheveux longs ? Surpris d'apprendre la platitude française en la matière, il réfléchit pour suggérer :
    - Le pays est très pauvre. Je crois que consciemment ou non, les jeunes filles soignent leur beauté dans l'espoir qu'elle contribuera à les sortir des classes les plus misérables.

    Il se pourrait qu'il voie juste. En le quittant je procède à des achats de subsistances sur la place voisine. Une sorte de bazar sans vitrine tient lieu de supérette et se divise en un minuscule libre-service d'épicerie, une salle plus vaste aux murs nus bourrés de vêtements simples, une troisième enfin faisant un peu de tout. Nous sommes ici deux cents kilomètres au nord de Bucarest. J'ambitionne de rejoindre Constantza sur la mer Noire sans passer par la capitale, mais en coupant droit au sud-est. Il faut y renoncer au bout de quinze kilomètres, simplement parce que la traversée de l'est valonné et forestier du pays par des routes terrifiantes est à peu près impraticable à qui n'a pas des semaines devant soi.

    Cap donc au sud sur Bucarest via Brasov, ci-devant Brasso, ci-devant Kronstadt. Entre ces deux villes je dors sur un parking. J'atteins Bucarest le lendemain vers huit heures. Avenues spacieuses et verdoyantes, au bout desquelles parfois l'un des palais de béton de Ceaucescu. Il n'est pas du tout facile de trouver la direction de Constantza, deux cents kilomètres à l'est. Je suis de nombreuses avenues bordées de maisons bourgeoises genre 1930, en ciment, de style, belles comme on bâtissait dans les années folles ici ou dans Paris. On s'attendrait à voir sortir dans son jardin Elvire Popesco à vingt ans. Puis vient la campagne au sud-est de Bucarest, banlieue de grands espaces et de semi-bidonvilles disséminés, de terrains vagues, de gigantesques décharges montagneuses dignes du Caire, sauf qu'il n'y circule personne. Des petits métiers disséminés çà et là en de petites cabanes, en particulier de nombreux rechapeurs de pneus. Chaussées épouvantables. A deux pas de la route s'étire sur sa voie rouillée un train entier non moins oxydé, qui donne l'impression d'avoir été passé au napalm. Au bout d'une heure je finis par passer sous ce que je cherchais, l'autoroute Bucarest-Constantza. Elle est malheureusement vide ; elle n'est pas encore en service ! Aller à Constantza par les routes défoncées représenterait deux jours de rodéo. Je change de programme : je verrai la mer Noire à Varna en Bulgarie.

    L'idée est que les routes bulgares ne peuvent être pires, puisque la Bulgarie est moins pauvre. Quitte à progresser comme l'escargot, du moins progresserai-je vers le sud et la Turquie. Toujours depuis le sud-est de Bucarest je cherche sur de détestables routes à piquer plein sud vers le couple de villes-frontières Giurgiu/Ruse (ci-devant Giurgevo/Roustchouk). Giurgiu et Ruse sont situées de part et d'autre du Danube, à soixante kilomètres de Bucarest. La route s'avère introuvable ; au terme d'exaspérantes péripéties je me retrouve sur une chaussée excellente qui n'a que l'inconvénient de filer au sud-ouest vers la ville d'Alexandria, et de n'aller absolument vers aucun poste-frontière. La Danube sur ma carte est complètement dépourvu d'autres passages que celui de Giurgiu, et ce jusqu'à trois cents kilomètres à l'ouest. Mauvaise affaire. Il faut absolument trouver une traverse vers le sud et revenir sur Giurgiu coûte que coûte. La région traversée en ce moment montre sa population de Rom sédentarisés un peu partout en des habitations qui sont ce qu'elles sont. La carte indique cinquante kilomètres après Bucarest une route d'une quarantaine de kilomètres vers le sud et Giurgiu. Hélas ! Après cinquante mètres sur cette voie je renonce : ce sont devant moi quarante kilomètres non pas même de route défoncée, mais visiblement de simple chemin agricole sans forme. Il reste un dernier espoir, une traverse similaire trente kilomètres plus loin. Une fois sur place, elle ne semble pas meilleure que la précédente.

    Adieu à la Turquie ? Il n'en est pas question. Je m'embarque sur cette ultime espérance. La voie ne s'avère en définitive pas trop effroyable ; c'est par moments presque une route ; elle aboutit dans la localité minuscule de Bujoru proche du Danube. Il "suffit" de redescendre quarante kilomètres vers Giurgiu sur une route à peu près déserte, qui cette fois est bel et bien une piste pour tracteurs. Dialogue fort laborieux avec des locaux, à l'aide des mains et grâce à la compréhension de quelques mots roumains qui ressemblent de très loin à leurs équivalents latins. On me promet les premiers kilomètres "bons" et les suivants tourmentés. Qu'y faire ! C'est cela ou rien. Quarante kilomètres sont faisables, prissent-ils quatre heures. En effet la voie rectiligne à travers champs est-elle raisonnablement large et carrossable au début. Elle est jaunâtre, de terre et de cailloux. Une voiture arrive de l'horizon en traînant un inimaginable sillage de poussière à la façon de celui qui me poursuit moi-même ; l'autre véhicule me croise, son sillage m'aveugle et m'asphyxie sur une bonne distance. Nous sommes sur une route française de 1900. Au bout d'une douzaine de kilomètres, la route comme promis devient difficile ; sans cesse il faut contourner d'un côté ou de l'autre des mares d'eau creusées profondément au milieu. Le chemin est certainement impraticable après une période pluvieuse. Au bout de vingt-cinq kilomètres enfin, une agglomération après laquelle la circulation redevient possible.

    Le passage du Danube se fait sur un colossal pont à péage bâti dans le meilleur style "victoire du socialisme" : accès à travers une sorte de porche inspiré de l'Antique ; parapets ornés de réverbères de fonte de pont parisien belle-époque ; goût d'ensemble témoignant d'une ostensible abstraction volontaire de toute influence moderniste dégénérée. Le nombre de taxes et de taxettes à régler avant et après le pont dans les deux pays est étonnant. Euros bienvenus. Coup d'oeil aux formulaires bulgares : j'avais oublié que la langue du pays s'écrit en cyrillique. Enfin, une dame bulgare au guichet de laquelle je demande pourquoi diantre il faut donner une piécette encore, se penche pour articuler laborieusement en mon honneur de voyageur français quelque chose qui ressemble à "é-dran-ger dé-sin-vec-zion". Soit elle parle en bulgare, soit la Bulgarie aime les étrangers désinfectés. Je demande répétition, entre autres parce que ses lèvres mauves sont fascinantes : l'étranger est bel et bien à désinfecter. Seconde demande de confirmation, pour les lèvres... mais elle se lasse. Il ne reste qu'à redémarrer pour découvrir un peu plus loin qu'on passe en descendant dans un long bac rempli d'un liquide sans doute antiseptique. Les pneus étrangers sont désinfectés.

    Au sortir d'un ravitaillement de gazole et nourriture dans une station d'essence de Ruse, je grille un stop pour cause de fatigue générale accumulée en quatre jours. Autres lieux, autres moeurs : deux policiers m'arrêtent pour se borner à se tordre de rire. La route de Varna est excellente, probablement en faveur des touristes allant à cette station balnéaire. Un arrêt avec pause chocolat sur l'accotement, sous un beau ciel de cumulus ; un véhicule passe en cornant. C'est un Belge ! Je n'ai pas vu dans tout le pays d'autre étranger. A Varna, c'est à peine si entre deux usines d'une zone industrielle j'entrevois un coin de mer Noire. La nuit tombe ; mieux vaut poursuivre sur la Turquie que chercher à se baigner. Une heure de promenade à pied dans le quartier de la cathédrale, massive mais somptueuse et magnifique église orientale bulbeuse à souhait. On ne peut y accéder. Départ nocturne sur de bonnes routes qui suivent de loin la côte invisible, à travers un pays boisé qui devient aimablement sauvage et moins roulant après la ville de Burgas, à mi-chemin de la frontière turque. C'est une alternance de quelques décamètres de goudron, d'une marche, de quelques décamètres de terre durcie, et ainsi de suite. La frontière sera passée sur les deux ou trois heures du matin. J'arrive tant bien que mal vers minuit dix kilomètres avant la frontière dans la bourgade de Malko Tarnovo.  

    Minuit à Malko Tarnovo ! Je tiens le titre de mon prochain Série Noire ! et nanti d'une légère réminiscence "SAS". Malko Tarnovo est un assemblage sommaire de ruelles désertes bien aérées qui montent et descendent en tournicotant, bordées de maisons largement disparates. Malko Tarnovo est fait d'assez de rues pour qu'on n'y trouve pas aisément le chemin de la Turquie, qui n'est bien entendu pas indiqué. Dans ce décor noir de Balkans pauvres, européen encore, l'Islam et l'Asie sont à deux pas dans l'obscurité ! Deux garçons de seize à dix-huit ans bavardent à un carrefour. Ils font un peu loubard, mais le choix d'informateurs est mince. La demande de renseignements est malaisée, mais l'un des garçons monte en voiture pour guider. Parvenu à l'ultime embranchement, il pose ses conditions : que je donne d'abord des cigarettes. A la demande faite par gestes, comment répondre en bulgare que je ne fume pas ? J'ai étudié voici vingt ans douze leçons d'Assimil russe. Puisque le bulgare emploie les mêmes lettres ... Ia niè kourit - je ne fume pas. Cela passe. Avec une longue, longue patience, mon mentor qui n'a toujours pas indiqué le chemin de la Turquie répète inlassablement en levant deux doigts : dva leva ! dva ! Après avoir fait l'idiot quelques moments, je finis par me décider à penser que "dva" doit vouloir dire "deux", comme sur ses doigts ouverts ; et que "leva" doit avoir quelque rapport avec le lev, monnaie du pays. Il en reste trois dans la boîte à gants ; c'était bien cela, et sans plus attendre le chemin dela Turquie m'est indiqué.

    Premier poste, une simple boîte avec un guichet pour quitter la Bulgarie. Cinquante mètres plus loin dans la nuit, l'usine douanière turque.

    Qui n'a pas vu l'administration turque à l'ouvrage, n'a rien vu.

    Il est probable qu'elle a reçu mission de créer de l'emploi ; elle s'en acquitte en ce cas à la perfection. Les bâtiments dorment dans le noir. Je suis absolument seul voyageur. On pénètre dans un vaste hall que domine Ataturk sur un portrait considérable ; Ataturk est également dans tous les bureaux, comme il est sur toute la monnaie. A noter que plaisanter Ataturk est un délit. Le hall est ceinturé d'une foule de petits bureaux, garni chacun d'un fonctionnaire endormi sur un transatlantique. Seul un policier semble veiller ; il m'informe que je n'ai pas le tampon de la visite médicale de surveillance de la pneumonie atypique, la maladie pandémique à la mode cette année-là. Je dois me rendre à tel bureau voir le médecin. Sa porte est entrebaillée ; il en sort une lueur rougeâtre ainsi qu'un murmure indistinct ; mais le murmure se prolonge indéfiniment sans que quelques toussotements de ma part produisent le moindre effet. Passe l'homme de ménage, qui s'étonne. Le murmure continue, longtemps. Revient l'homme de ménage qui pour finir pousse avec autorité la porte du médecin. Je n'ai jamais su d'où venait le murmure, mais le médecin endormi saute de sa couchette. Je lui tends mon passeport, et le temps de le prendre suffit à ce professionnel exercé pour voir que je ne suis pas contaminé ; le passeport est tamponné sans autre délai. Le médecin se recouche. Le policier sera satisfait.

    Il me désigne un autre bureau, où j'entre pour trouver un fonctionnaire dont le rôle consiste à me guider vers le bureau contigu.

    Là se lève le véritable responsable. C'est un homme chauve de cinquante-cinq ans, court et enveloppé, dont l'expression triste du visage s'accompagne d'une voix plaintive qu'il emploie peu car il n'est polyglotte le moins du monde. Il produit à la place de fréquents bruits de gorge et autres gémissements étouffés. Il évoque à la fois un troisième Dupond-t, ainsi qu'un administratif échappé à Kafka. Je ne parle que de l'apparence. Il m'invite en premier lieu à le suivre dans un bureau où un nouveau fonctionnaire me réclame une poignée d'euros. Je n'ai qu'un billet de vingt ; la monnaie lui manque. Un ultime euro de monnaie lui faisant résolument défaut, il complète d'un geste brusque et mécontent avec un dollar de valeur un peu moindre. Dupond-t-K me reconduit dans son bureau, où avec force gémissements plaintifs et sons nasaux il exige de voir la monnaie rendue par son collègue. Il m'agace. J'en produis une partie ; il se lamente avec force bruitage ; pris de compassion, j'achève de sortir une pièce de deux euros. Son visage s'éclaire ; il l'avait repérée chez son collègue. D-t-K ouvre alors un vaste tiroir qui ne recèle rien que des pièces de deux euros disséminées çà et là. Mais il s'y trouve aussi quelques pièces jaunes, qui sans doute font désordre dans sa collection : il s'empare avec autorité de la deux-euros qui prend le chemin du tiroir ; il me rend avec fermeté quatre fois cinquante centimes. Le voilà content ! Après je ne sais plus quelles formalités encore il énonce difficilement en anglais qu'il reste à inspecter le véhicule. Nous sortons ; il fait ouvrir le hayon et soulève une chose ou deux pour le principe ; il se déclare satisfait et me serre chaudement la main. Il ne me reste qu'à me rendre à la barrière de sortie, où avec mon passeport on me tend également, chose inconnue de moi jusque là en douane, avec un sourire tout à fait cordial, un bonbon !

    Le jour n'est plus très éloigné. La route serpente en descendant de hautes collines ; c'est la Turquie sinon l'Asie encore. L'aube vient. Le décor est valloné mais désertique, à peu près sans végétation. Pas de circulation. Un ouvrier isolé passe à mobylette. Une agglomération sur la droite, sur la campagne jaune, avec son minaret de béton. C'est sans transition l'entrée d'une autre planète. Sur un fond toujours démoralisant de nuit blanche me saisit l'impression déplaisante d'avoir trop voulu en faire, d'avoir passé la frontière en trop. Baste ! Est-il si difficile de sortir du cocon européen ? J'y suis d'ailleurs encore pour deux cents kilomètres, même si c'est une Europe aux apparences vraiment spécifiques. lentement, prudemment, je poursuis. Le décor reste aussi morne ; les agglomérations se font plus fréquentes. Là où l'habitat n'est pas trop dense, ce sont de part et d'autre de la chaussée rectiligne de petits blocs ornés de leurs paraboles, tournés à quarante-cinq degrés de la route, disséminés à quinze ou vingt mètres d'elle sur le sol dénudé. Rien n'est gai. Il n'est pas encore huit heures ; vient une vraie ville, en laquelle un hôtel international en forme de tour. Je n'ai aucun argent turc. Les grands hôtels font parfois du change ; j'entre dans un hall climatisé, quoique je doive avoir la chance que la journée reste clémente. Je suis reçu par un homme de quatre-vingts ans dignement habillé, qui va s'avérer l'archétype du Turc de modèle historique : à ma question posée en anglais de savoir si l'établissement fait du change, il répond avec à-propos : "können sir das auf Deutsch wiederholen ?"  On ne ferait pas plus historiquement couleur locale ; je m'empresse de le satisfaire.

    Mais il n'y a pas de change, et sans argent turc je repars et m'égare vers le sud jusqu'à la mer de Marmara. Il suffit donc de remonter la côte pour arriver infailliblement à Istamboul. Le pays très dense n'est ni sous-développé, ni très développé. Bâtiments et équipements divers font quelque peu bric-à-brac, évoquent en moins chic un quartier médiocre de banlieue française pauvre d'époque 1960 ou 70. On croise un nombre considérable de minarets de béton sur de nombreuses mosquées de taille modique. Leur aspect est récent ; elles sont presque cubiques, surmontées de leurs coupoles. Elles semblent à quelques nuances près toutes sorties du même moule. J'observerai plus tard un phénomène analogue en Ukraine, où foule de petites églises elles aussi neuves, de béton, croissent partout à l'identique.

    L'apparence des femmes traduit parfaitement le caractère à la fois laïque et musulman du pays, puisque d'évidence la liberté leur est laissée de se vêtir à leur guise, ou laissée à leur famille. En particulier le choix du costume occidental ou islamique n'a rien à voir avec l'âge de la dame. De jeunes femmes que rien ne distingue d'Européennes de l'ouest, côtoient celles en fichu, que le manteau boutonné du cou aux chevilles enserre de tout leur long.

    Les ponts sur le Bosphore sont certainement à péage, mais il n'y a toujours pas trace de change en ce dimanche. Sans doute ai-je largement assez de gazole pour retourner en Grèce refaire le plein en euros. J'erre au hasard dans les quartiers les plus banals d'Istamboul ; j'aperçois par les trouées entre bâtiments, les milliers de toits bas en tuiles des maisons serrées des vieux quartiers couvrant des collines entières, comme la mousse couvre des pierres mamelonnées. Enfin j'entre dans une station d'essence pour  solliciter la possibilité de régler le carburant en euros. On me fait même du change de surcroît ; pour trente euros je reçois cinquante millions de livres turques. Le péage du pont est d'un million. Un panneau "Welcome to Asia" sur l'autre bord. Le quartier asiatique d'Istamboul fait de beaux efforts d'ultramodernisme. Lui succèdent de belles autoroutes en direction d'Ankara, non gratuites mais de coût modique, bien que chiffrant par millions. Les Turcs abrègent partout le million de livres en million tout court, en tout cas lorsqu'ils parlent en anglais. L'unité monétaire est ainsi le million. Les autoroutes traversent un paysage toujours aussi peu forestier, encore qu'accidenté. Le fond de la mer de Marmara se dessine une centaine de kilomètres après le Bosphore jusqu'à la ville d'Izmit, ci-devant Nicomédie. Je poursuis jusqu'à dépasser d'une ou deux minutes d'arc le trentième méridien sous une latitude de 40°46' : ce sont mes deux records personnels vers l'est et le sud. Je fais demi-tour dans une cité de HLM aux immeubles et aux voies récents et propres, gais comme peuvent l'être des cités récentes posées sur l'aridité. Jouent des enfants surveillés par de jeunes mères aux visages intelligents, indépendamment du fait qu'elles sont voilées et boutonnées serré de haut en bas.

    Retournons vers l'Europe après cette croisière jaune de quelques heures. Le style de conduite du pays n'est pas épouvantable, mais du moins est-il encore affranchi de préjugés sécuritaires trop étouffants. La police est partout ; elle regarde. Elle agit, aussi : voici un feu rouge devant lequel un agent. Il fait en quelque sorte le répétiteur du feu, levant le doigt vers la lampe allumée pour que nul n'en ignore. Les "stop" sont pour la forme identiques à ceux de nos contrées, quoique "stop" s'écrive ici "DUR". On sait que monsieur Ballastop est né en Turquie. 

    Le Bosphore est repassé dans l'autre sens par l'autre pont. Je me dirige vers la frontière grecque en m'égarant copieusement en des campagnes où suivre un cap général sur une petite route ne garantit en rien qu'on pourra prolonger ce cap par une autre route après le prochain village ; on y trouvera très volontiers un cul-de-sac entre cent autres. Je retrouve mon chemin au terme d'une grande heure pénible, et suis enfin une route importante en direction de la Thrace grecque qui borde la mer Egée jusqu'à Salonique. Après deux jours sans pause nocturne je dors sur un parking de station d'essence un peu avant Ipsala, dernière ville turque. A la douane turque le lendemain matin, nouvelle montagne de complexités, d'embrouillis et d'allers-retours entre services. Après quoi le douanier grec déclare qu'il y a un problème avec mon passeport. Je le crois volontiers : ses collègues turcs se perdent eux-mêmes dans leur demi-douzaine de contrôles et tampons. Ce n'est en fait qu'un prétexte pour vider la 106 et tout démonter pendant vingt minutes. Le remontage sous le chassis d'une roue de secours jamais utilisée, pleine de poussière et de rouille, à l'arceau de maintien grippé de partout, donne aux douaniers de sérieuses difficultés dont il faut s'abstenir de rire.

    La Grèce aussitôt déroule ses routes à touristes bien neuves, éclairées, absolument dépourvues d'intérêt pour mon type de voyage. Je tâche de trouver quelques chaussées secondaires qui serpentent entre des collines de carte postale ; mais j'ai déjà vu des cartes postales et n'ai pas fait des milliers de kilomètres pour en voir d'autres. Je gagne donc en fin d'après-midi la Bulgarie via les villes de Xanthi, Drama et Sidirokastro. Je prends du carburant à seule fin d'échanger des euros français contre des grecs. Je tends au jeune pompiste une série française complète, le priant de bien vouloir me les rendre en pièces locales. Il est embarrassé...
    - Is is difficult...
    - Difficult ? Why ??
    - The boss is not here...

    Il ne reste devant cet accès d'intelligence qu'à répéter l'opération plus loin, bien que mon réservoir ne comporte plus grand-chose à remplir. La frontière bulgare est passée à Kalata, près de Petrich. Les routes ne valent plus celle de Ruse à Varna, et correspondent mieux à la moyenne d'ensemble des Balkans. Je m'égare dans un village demi-misérable sur la place duquel trône une énorme tête de pierre. Elle est de teinte claire, haute de deux mètres, détaillée grossièrement, affublée d'un nez long et pointu, sans épaules, posée à même le sol, assez ridicule en définitive. Cette "séquelle du passé" conformément au lexique communiste, doit représenter Dimitrov, le petit Staline bulgare qui proportionnellement à l'importance du pays n'était guère plus agréable que l'autre. Direction la frontière macédonienne proche. Un homme d'une quarantaine d'années fait du stop après le poste macédonien. Il va vers Stroumica, à quarante kilomètres. Il est de taille moyenne, d'air juvénile, ébouriffé ; il parle anglais à ma manière, c'est-à-dire avec beaucoup de vocabulaire mais point de grammaire ni d'accent britannique. Il se prénomme Zvonko, est chômeur comme un gros tiers de la Macédoine. Sa femme travaille dans une banque en Pologne ; il envisage de quitter l'Europe pour l'Australie. Il était récemment encore petit distilleur d'alcools divers qu'il menait vendre dans les pays voisins avec quelques employés.

    Il est catholique et vit avec sa mère protestante ; elle ira en Australie sans états d'âme si c'est avec son fils. Il s'est rendu à Paris voici quelques années pour le voyage du pape. Il approuve ma modeste Peugeot, lui qui a possédé, retapé, utilisé et revendu une vingtaine de 504. On arrive à Stroumica, ville bulgare avant 1914, cité de taille moyenne, théâtre de bien des opérations françaises et autres durant la Première Guerre mondiale. Nous la nommions alors Stroumitsa. La nuit approche ; nous déambulons pour aller prendre un verre à une terrasse de café. Une agitation piétonne méridionale envahit les rues. Je me renseigne sur la vie du pays. Le salaire moyen vaut cent cinquante euros. Le chômage atteint le tiers des travailleurs. L'état limite à vingt pour cent pour les sans-emploi ce qu'il rembourse aux hôpitaux lorsqu'il faut les opérer ; c'est généralement l'hôpital qui assume. Les salariés ne sont pas contrariants : intermittents par nécessité absolue, les siens disposaient tous de téléphones portatifs de manière à pouvoir être convoqués à tout moment. A mon sourire un peu jaune, soulignant que ce serait en principe moins simple en Europe occidentale, Zvonko répond comme pour s'excuser d'une évidence incontournable et donc absurde à critiquer : "I need money ; they need money !"

    Comme je m'y attendais un peu, il m'invite chez lui. C'est un trois-pièces en rez-de-chaussée assez étroit. Sa mère ne montre pas un instant de surprise à le voir escorté. Je suggère qu'un décrassage notable de ma personne ferait décidément honneur à sa réception. La salle de bains est dehors, dans la rue ; seule une porte mince me sépare de ses bruits. Le lavabo minuscule est surmonté d'une petite glace au tain mité ; le système qui donne un filet d'eau tiède est préhistorique ; la baignoire est traversée de traînées de rouille ; tout est de guingois ; la vie de la rue dans la nuit parvient, à peine amortie ; voilà ce que j'appelle voyager.

    Le dîner fait de nourritures locales est bon ; j'aperçois le temps d'une seconde Zvonko passer sur son assiette ses mains en ce qui doit être un benedicite. Pâques est proche : sa mère suit à la télévision une fort longue Passion assez kitsch dont le Christ et ses effets, pour ne pas dire ses mines, sont à l'expression théâtrale ce que le colorisé baveux est à un vieux film. La mère est devenue pieuse il y a deux ans à la mort de son mari. Elle est protestante, chose rare en ces régions, parce que c'est à l'église protestante qu'on l'a le mieux accueillie. Elle n'y passe pas moins de deux heures chaque matin. Zvonko me montre ses photos de Paris, lors du voyage du pape.

    Nous ressortons en ville après dîner. L'animation est générale, Zvonko célibataire forcé ne cesse de se récrier sur les "beautiful girls". Je fais remarquer à mon guide le parc automobile bien luxueux pour le niveau de vie qu'il m'a dépeint : la drogue en serait selon lui bien souvent l'origine. Il s'étonne en revanche que je veuille poursuivre par l'Albanie, préférant quant à lui ne fréquenter ni ne cette contrée ni le Kosovo voisin.

    Un voyage aux Balkans sans l'Albanie serait un repas sans fromage. Le "pays des aigles" s'annonce de Macédoine par une spectaculaire et magnifique barrière de montagnes enneigées. Elles symbolisent étrangement et poétiquement la forteresse peu aimable que fut un demi-siècle ce petit pays. Pour entrer en Albanie l'interrogatoire courtois est cependant sérieux. Une douanière parlant un fort bon français conclut : "Bon, d'accord..." avant de demander poliment la permission de poser son tampon sur mon passeport ici plutôt que là ; je n'avais pas vu cela encore. Elle demande dix euros pour l'usage du réseau routier, quand l'Albanie devrait plutôt dédommager les visiteurs pour leurs pneus et amortisseurs. Je tends un billet de vingt ; elle plie soigneusement pour monnaie un billet de dix qu'elle glisse dans le passeport. Après quoi un policier non moins francophone repose les mêmes questions et inscrit sur une fiche le kilométrage de la voiture. Il me le demande en fait sans contrôle. J'indique donc 215 000. Il ne reste qu'à passer devant un nouveau douanier qui ouvrant le passeport en retire le billet bien dissimulé que j'avais complètement oublié. Il me le tend du bout des doigts comme si c'était matière fétide : voilà comment on peut avoir involontairement les pires ennuis. Un second douanier se met en revanche à parler de "café" avant de traduire plus posément: "bakchich !"  Je réponds sottement "how much ?" avant de me reprendre instantanément avec un sourire ferme : "No ! I must not !"  Sourire du douanier, et signe de passer.

    Là sur cent mètres s'étend un spectacle pittoresque. C'est une séquelle des travaux plus ou moins forcés par lesquels le régime communiste fou d'Enver Hoxha occupait les loisirs de ses esclaves, tout en les entretenant dans la psychose de l'invasion par les nations capitalistes jalouses de leur propérité, ou inquiètes de leur prosélytisme. De part et d'autre de la chaussée sont dispersées au ras du sol des dizaines de coupoles basses en béton, aujourd'hui désarmées. Après ce tronçon bien défendu, une bifurcation exempte de toute indication offre pour Tirana le choix de tirer à pile ou face. Je demande par mots isolés mon chemin à un homme qui ne parle que russe, arrêté là dans sa Mercedes. Il ne me renseigne qu'après être venu tourner à pied autour de ma voiture en affichant des airs préoccupants. Quelque maffieux ? La Mercedes en ce pays pauvre pourrait le laisser penser, mais on ne tarde pas à découvrir que cette marque est aussi répandue en Albanie que la R12 en Roumanie ; par ailleurs les voitures sont raisonnablement nombreuses... Alors ? Quelle est la source abondante de ces automobiles ?

    La route de Tirana descend la montagne en alternant les tronçons en réparation, chargés d'engins de chantier, et les parties plus traditionnelles, caillouteuses, abominables. Après vingt kilomètres un policier fait arrêter. Il manie son espèce de raquette avec des gestes mécaniques de marionnette au visage raide. Il vient avec son autorité factice en me tendant la main. Je la serre. Ignorant cet humour incertain, il examine l'assurance ou fait semblant. Il la restitue en tendant encore la main ; je regarde ailleurs, le temps qu'il lève sa raquette à long manche. La route jusqu'à Tirana fait cent cinquante kilomètres ; elle suit des crêtes en surplombant le vaste complexe industriel d'Elbasan plongé au loin dans la brume légère d'un fond de vallée plat. Les cheminées fument, mais les bâtiments sont parfaitement rouillés. La route se poursuit en tournicotant sur des collines et des sommets parmi la végétation méditerranéenne : c'est une route corse. On entre dans Tirana progressivement, sans voir de panneau, en constatant simplement que les bâtiments se mêlent de plus en plus densément aux arbres. Aucune bâtisse dans la petite capitale de cent cinquante mille habitants ne dépasse de beaucoup trois étages : le communisme préférait son monde aux champs. On finit par déboucher sur la place de Tirana, au feu rouge de Tirana. Pas de signalisation, là comme partout. En poursuivant droit puisque ma direction générale est au nord, je me perds bientôt dans des quartiers où la rue se divise progressivement en chemins de moins en moins carrossables. Un policier ne craint pas de m'arrêter au beau milieu du flot de circulation, pour venir contrôler l'assurance en abandonnant son poste dans le trafic dense. Il ne tend pas la main. Toutes les voitures albanaises ont une extrémité de leur plaque minéralogique peinte de rouge, ce qui fait aisément repérer les rares étrangers. Retour sur la place Skanderberg (la place de Tirana). Il fallait prendre l'autre direction disponible. Bientôt par exception un panneau donne la direction du nord vers Skodër. Le goudronnage convenable de la ville cède instantanément dès les faubourgs la place à un revêtement de trous, terre et tranchées divers sur de nombreux kilomètres où la vitesse moyenne ne saurait dépasser beaucoup trente kilomètres. Le faubourg est populeux ; je passe devant ce qui semble vaguement être en bord de voie un abattoir sans portes ni murs. la route devient d'un coup large et splendide, absolument neuve sur quarante kilomètres. Des policiers n'en font pas moins des gestes furieux à qui s'avise d'oublier les 80 km/h d'une limitation d'autant plus exagérée qu'elle descend à 60 au moindre motif, tel la croisée d'un chemin maigre et ancien, mais prioritaire. On file au nord ; la plaine cultivée s'étire à droite devant le fond de montagnes tandis qu'à gauche la mer demeure hors de vue. la voie moderne s'interrompt fort brusquement en renvoyant de côté le voyageur, vers une bourgade où il faut se débrouiller naturellement sans panneau. Le GPS lui-même est d'utilité médiocre s'il n'y a pas de route en vue ; mais ce manque de voies compense en fait le manque de signalisation : voici une route ; est-ce la bonne ? Comment savoir ? La réponse est simple : il n'y a pas d'autre route dans la région ; c'est nécessairement la bonne. 

    Deux hommes un peu plus loin font du stop, un jeune et un sexagénaire. Le jeune ne va nulle part mais sert de truchement à son compagnon qui ne parle absolument qu'albanais. La langue anciennement colonisatrice sert ici volontiers : le jeune explique en italien que son ami s'arrêtera à mi-chemin de Scutari. Ne connaissant pas cette ville, j'en demande explication : ce n'est autre que Skodër en italien. Le sexagénaire monte ; il n'est pas familier des ceintures de sécurité ; il est gai et loquace ; il lui faut un bon moment avant de comprendre que je ne répondrai strictement rien à ses propos en albanais. Il se signe soudain en route ; il apaise ma surprise - qu'ai-je bien pu faire au volant ? en désignant une église devant laquelle nous passons. Voilà les résultats d'un demi-siècle de communisme albanais qui était sauf erreur le seul régime au monde où la simple croyance était officiellement matière pénale.  

    Il descend un peu plus loin.; la nuit est tombée ; je m'arrête à un garage demander en italien si je suis toujours sur la route de Scutari. On ne connaît pas cette ville. Je réponds que c'est Skodër, en faisant la mine de qui se demande ce que son interlocuteur a bien pu apprendre à l'école. La ville arrive enfin ; il est neuf heures du soir. La frontière et la ville monténégrine de Podgorica ne sont naturellement pas indiquées. Je m'arrête pour demander mon chemin à deux jeunes gens italophones qui refusent de me renseigner, au motif tout simplement qu'il serait déraisonnable de poursuivre à pareille heure : le chemin de la frontière est long, diffitchilé, et même pericoloso. Diavolo ! quarante kilomètres en plaine... Il est donc tout à fait nécessaire, affirment-ils, de passer la nuit dans un hôtel pour dix euros tout au plus. Remerciant sans tenir compte de ce sage avis, je hèle un peu plus loin en italien un policier qui s'avère probe lui aussi, et même cordial. Il demande si je suis italien ? Non, français... Comment tu t'appelles ?... Après un échange de prénoms, il fait comprendre toutefois qu'il préférerait parler allemand. Avec moi, il n'y a qu'à demander. Mon allemand bien sûr ne dépasse pas beaucoup le niveau suffisant au cinéma ("Abteilung, halt !" ; "zu Befehl, Herr Oberst !" ; etc.) ; mes autres langues sont comparables, et c'est bien assez pour voyager. Le policier monte d'office dans ma voiture pour me guider trois cents mètres, désigne la route et descend regagner à pied son poste sans faire mine de quémander. Jamais nulle part je n'avais vu policier moins policier.

    Puisque la police - peu policière il est vrai - ne reprend à son compte aucun bruit alarmant sur les campagnes, j'emprunte une route étroite, médiocre selon même la moyenne du pays, sans péril particulier à première vue. Aux deux tiers du chemin on est arrêté par une bande de sujets dont il est impossible dans le noir de préciser s'ils portent au juste un uniforme, et lequel. Je ne pousse pas la paranoïa jusqu'à vraiment supposer que la police peu policière et peu inquiète pour moi aurait quelque lien avec cela. Ou bien l'embuscade était donc de police, ou bien le gibier que je suis n'en vaut pas la peine. Voilà pour n'avoir pas lu avant de partir la page sur l'Albanie de l'Atlaseco annuel du Monde : on y aurait appris que les bandes de brigands battent purement et simplement la campagne du pays.

    La frontière est à quelques kilomètres. Il s'y produit ce à quoi je m'attendais plus ou moins : on y compare mon kilométrage de 217 500 kilomètres avec celui de la fiche de la douane d'entrée. J'ai dit 215 000 alors que c'était 217 000. Je suis donc réputé avoir conduit deux mille cinq cents kilomètres en douze heures. Mais le régime policier est atténué de nos jours, et la douane riant à demi renonce à approfondir la question. Après le poste serbe viennent dix kilomètres d'une étroite chaussée qui serpente au milieu de marais et de champs de roseaux. La réduction spectaculaire de la population batracienne dénoncée par l'Ecologie en Europe occidentale n'est pas ici à l'ordre du jour ; on ne trouverait pas ici le sommeil dans ce concert impressionnant de coassements. Je fais escale nocturne un peu après Podgorica sur un chantier routier.   

    J'envisage de gagner la côte adriatique proche pour la suivre jusqu'en Italie via la cité fortifiée de Dubrovnik, ci-devant Raguse. On traverse tout d'abord avant la mer la bourgade de Cettigné dont j'ignorais qu'elle fût jusqu'à la guerre de 14 la capitale du Monténégro. J'ai retrouvé depuis un numéro de l'Illustration de l'époque, montrant avec émotion notre allié le roi Nicolas Ier (du Monténégro). Le vieux monarque dont le trône ne devait pas passer le conflit (il mourut à Antibes) est photographié dans l'une de ses nobles attitudes coutumières de montagnard indomptable : jugeant sympathique un général français de passage, le vieux bourru lui colle sans sommation sur la poitrine une massive décoration qu'il arrache à la sienne. Voici la mer, c'est-à-dire la riviera. Chaque ville est une cité balnéaire n'ayant rien à envier aux plus belles des nôtres. Je fais demi-tour et regagne l'intérieur : on a compris que je ne voyage pas précisément pour voir ça. Chemin au nord vers la Bosnie par Niksic et Foca. La route ne tarde pas à devenir pittoresque au long de la vallée du torrent Drina, ou Drin en français, au sein de ses gorges  dans ce fameux relief calcaire yougoslave cité en exemple par tous les professeurs du secondaire en cours de géographie physique. Les mêmes au cours d'histoire évoquent les colonnes nazies massacrées dans les mêmes coins par les partisans. C'est le relief de l'Europe orientale représenté par toutes les bandes dessinées d'aventures balkaniques sombres et nocturnes. Il ne passe personne ; c'est un pur plaisir.

    Le poste-frontière serbo-bosniaque est un poste-frontière que sans la tragédie récente, on jugerait superbement imprégné d'atmosphère aventureuse. Sous le soleil d'avril qui déjà cherche à écraser le maquis, la mauvaise route étroite, en lacets à travers les découpes profondes des collines, arrive sur un baraquement douanier serbe très sommaire, presque bidonville. De là, elle rejoint son collègue bosniaque du même modèle. après un coude brusque devant le pont sur le torrent. Il est passablement rouillé, mais c'est un magnifique pont à voie de planches du génie soviétique, du type modulaire à éléments métalliques tubulaires enfilables. Quelque jour proche, sans doute, des crédits européens auront civilisé la route, mis du gazon, des fleurettes et des boîtes à détritus vert jardin, bâti des douanes de béton propre et un pont digne de ce nom sur ce torrent Drina qui sépare l'Occident de l'Orient. Il ne restera qu'à suivre à la place la côte adriatique et ses marinas.

    A des dizaines de kilomètres autour de Sarajevo la campagne est parsemée de maisons isolées ruinées qui semblent avoir été incendiées, ne laissant que les murs ; à moins qu'elles n'aient été pillées de leurs huisseries et leurs toitures abattues, car la maçonnerie ne paraît pas calcinée. Beaucoup sont en cours de réfection. La plaine succède au relief sauvage ; les automobilistes nombreux embouteillent une circulation moderne. La voyage à partir d'ici paraît en quelque sorte fini.

    Un peu plus loin, la Croatie. Après l'autoroute à péage de tarif résolument moderne, c'est la Slovénie. A peine s'avise-t-on qu'on passe de là vers le sud de l'Autriche. Au terme de la traversée du sud de ce pays si propret, j'effectue un bref passage en Italie pour traverser le Trentin et remonter plein nord sur le Tyrol par le Brenner. Si ces lieux sont eux aussi chargés d'histoire contemporaine, le passage du col, merveilleusement aplani, n'offre d'autre particularité remarquable qu'un péage. Innsbruck. J'ai déjà fait la route qui remonte la vallée de l'Inn jusque Saint-Antoine et la Suisse, mais cette fois le contexte est différent :

    N'ai-je pas, sinon suivi son trajet, du moins abouti à Constantinople où allait l'Orient-Express ? Le crime d'Agatha Christie dans ce train eut lieu en Croatie entre Vinkovci et Slavonski Brod ; mais d'Innsbruck à Saint-Antoine, un jeu vidéo nous amuse comme il peut : Train Simulator de Bill Gates. Je dis "comme il peut" car un train ne se meut jamais qu'en une seule dimension, en sorte qu'à mon avis l'amusement est fort en deçà du Flight Simulator tridimensionnel du même éditeur. Cela n'empêche pas de prendre un certain plaisir à la simulation de cent kilomètres de chemin de fer tyrolien montant vers le tunnel de l'Aarlberg par un bras secondaire de l'Orient-Express de 1920. Ses luxueux wagons bleus sont tirés par une locomotive à vapeur qui ahane dans un décor de montagnes, d'enclos, de fermes, de villages typés, sur une voie longée de routes étroites animées d'une circulation d'époque reconstituée à l'écran.

    Je pars donc de la gare d'Innsbruck en direction de celle de Saint-Antoine, tout comme sur la simulation, pour tâcher de voir si je reconnaîtrais au passage restes de routes, ponts divers, gares de campagne : on peut avoir les deux tiers de son existence derrière soi et conserver de la fraîcheur d'esprit.

    La densité villageoise de cette campagne est fortement gonflée depuis 1920 par la rurbanisation. Les routes anciennes du logiciel se retrouvent de çà, de là, par tronçons qui finissent en propriétés privées. Une fraction notable des petites gares locales reste en l'état d'époque, d'autres non. Merveilleusement reconnaissable est l'ensemble du château féodal et du viaduc spectaculaire au confluent de la Trisanna et de l'Inn, entre Landeck et Strengen. Las ! La gare ancienne de Saint-Antoine bourrée de cachet n'existe plus que sur l'informatique. C'est aujourd'hui un sinistre tunnel ultra-moderne sans personnel. L'ordre y est assuré par le bon esprit public : y voilà une pancarte de recommandations débutant par ces mots : Sie schatzen Ordnung... "Vous aimez l'ordre"... Non ! schatzen, verbe inconnu de moi, dérive évidemment de Schatz, trésor : "l'ordre est pour vous comme un trésor..."  Ach ! 

    Au mile 7 du logiciel un peu avant Saint-Antoine la voie simulée passe sous une sorte d'arche basse de maçonnerie noire adossée à la falaise que longe le chemin de fer. Ce très modeste ouvrage n'étant pas moins caractéristique et bien repérable depuis la route réelle, je ne manque pas de m'y arrêter, d'en détacher du bout de l'ongle une minime écaille de pierre que je pourrai poser devant moi au prochain usage du jeu ! Le lendemain matin sera moins drôle. A un poste-frontière entre Suisse et Allemagne soixante kilomètres avant la France, on me prie de me garer de côté. La voiture sale, le conducteur sale, le passeport garni de tampons turco-albano-macédoniens n'ont pas plu. L'une des morales de cette affaire est qu'il faut se borner à produite la carte d'identité ordinaire là où rien de plus n'est exigé.

    En premier m'est montré un court texte en français me demandant combien je transporte d'argent liquide et autres moyens de paiement comptant. Réponse faite, la feuille est retournée : le revers pose une seconde fois la même question : ainsi a-t-on droit à 1 mensonge. Ma réponse est dans les deux cas : mille euros et quinze cents dollars en Travellers, ces derniers en guise de réserve pour un accident quelconque. Là-dessus la voiture est fouillée en détail, les billets comptés, y compris les lei roumains et les livres turques. Viennent ensuite les chiens. Un premier berger allemand est amené dans sa voiture-cage spéciale. L'animal abruti cramponne à sa gueule un cylindre mou auquel il paraît tenir. Je suppose une sorte d'éponge imprégnée de drogue afin d'entretenir la malheureux dans son état. Son maître lui fait d'abord exécuter une courte promenade de remise à zéro des compteurs dans l'air vif du matin, après quoi le chien fait en flairant le tour du véhicule. Puis il accède à l'intérieur. Là, il donne une réponse de Normand. Les douaniers sont dans l'incertitude ; on fait venir un autre chien.

    J'ai droit dès lors à une surveillance touchante. Assis sur le trottoir, je suis surveillé par une jeune douanière en blouson, rangers, pistolet à la taille. Conformément aux manuels de lutte rapprochée, elle arbore une coupe de cheveux qui rend impossible qu'un terroriste la saisisse par là. J'atteste que pendant une demi-heure elle ne dévie pas une seconde les yeux de moi, serait-ce pour un tic des paupières. Je suis flatté. Puis le second chien se déclare plus affirmatif que le premier, quoique sans claire certitude encore.

    Cette fois on me loge à l'intérieur du poste dans une petite salle qui avec son lit en dur semble destinée aux fouilles à corps. On se limite à me faire montrer mes mollets ; on place un planton devant l'entrée, sans clore la porte. Il y a sur l'affaire deux douaniers ; je parais sympathique au premier qui donne l'impression de ne pas vouloir se résigner à croire ma voiture chargée de contrebande ; le second montre au contraire qu'il ne se fait aucune illusion sur mon compte. Suit un interrogatoire bref par un fonctionnaire de plus haut rang venu savoir si je transporte de la drogue ou des armes. On aurait envie de répondre : "des femmes" !  Pour donner le ton, il commence par dire gravement qu'il ne croit pas à mon histoire de voyage de vacances. Il insiste sur les étonnantes quantités d'argent dont je serais à son avis porteur. Il disparaît enfin sans commentaire, négligeant mon offre de lui fournir le numéro de mon employeur à fins de vérification de mes dires (étant fonctionnaire, il m'importe peu qu'on me soupçonne tant que je ne suis pas condamné). Pendant ce temps je vois par une meurtrière la fine équipe de six ou sept spécialistes décarcassant tout ce qui se démonte dans la voiture, glissant entre les tôles la longue fibre d'un endoscope, léchant la carrosserie avec le contenu de divers flacons. Je m'étonne qu'ils ne démontent pas les pneus.

    Plus l'inspection progresse, plus l'inéluctable découverte se précise sans doute ? Car je vois le douanier-à-qui-je-semble-sympathique froncer de plus en plus des sourcils ennuyés, tandis que l'autre affiche un sourire toujours plus épanoui. Enfin il ne reste qu'à emporter hors de ma vue l'automobile pour la passer au pont. C'est alors que je suis pris d'inquiétude. Et si l'hospitalité à Stroumica n'avait été qu'un prétexte pour me faire abandonner la voiture toute la nuit dehors ? Si un paquet était accroché sous le chassis ? Avec mon hôte macédonien nous avons même échangé nos adresses... mais enfin le contrôle s'achève. Le douanier-à-qui-on-ne-la-fait-pas patientera pour son avancement ; son collègue plus aimable m'affirme que faute d'éléments, on ne conserve même pas mon nom. Qui récidivera verra.

    Les chiens se trompent-ils souvent ? dans vingt pour cent des cas, disent les douaniers. Ils affirment que la voiture a dû transporter de la drogue un jour ou l'autre. Soit ils veulent avoir raison à tout prix, soit le léger motif qui fit hésiter les chiens n'est que le fumet d'un de mes nombreux passagers en auto-stop. Dans les contrées lointaines, j'aime à ramasser des stoppeurs afin de bavarder sur leur pays et d'apprendre ; peut-être aura-t-il suffi que je transportasse un fumeur de marijuana. Il n'empêche que ce qui détermina l'opinion du premier chien pourrait bien être aussi ce qui causa celle du second. C'est pourquoi je passe le reste de la journée à rouler en bâtissant des scenarii de plus en plus abracadabrants. Et si l'on avait bel et bien fixé nuitamment de la drogue sous le chassis, ce qui expliquerait le comportement des chiens ? cependant que le paquet artisanalement attaché se serait décroché sur les cahots des abominables routes albanaises ? qui m'eussent ainsi épargné les geôles allemandes ?...

    J'arrive donc à près de minuit à mon domicile isolé en rase campagne, mais en garant ma voiture à trois cents mètres près d'autres maisons. J'achève le trajet à pied, arrive d'un côté insolite, écoute longuement, ouvre brusquement la porte d'un coup de pied... (pur cinéma si arme en face il y a...)

    Ainsi en dix jours aurai-je traversé quinze états, dont la totalité des pays balkaniques. Il fallut y parler anglais surtout, mais aussi allemand et italien. J'ai mentionné plus haut l'Illustration dont il est toujours chic et de bon ton de posséder quelques numéros. Voici celui du 8 octobre 1927 où dans un article de huit pages l'auteur conte un voyage similaire au mien (je certifie ne l'avoir découvert qu'après coup). Il s'agit d'un Paris-Constantinople avec deux voitures, par étapes quotidiennes de trois cents kilomètres. Nos amis traversent abondamment les Alpes italiennes et suisses, puis le sud de la Roumanie par les Portes de Fer plutôt que par mon propre chemin du nord et de la Transylvanie. Eux réussissent à atteindre Constantza. Ils ont pris leur temps en traversant le Danube sur des radeaux portés par plusieurs barques. Ils ont parcouru la Dobroudja quasi-médiévale où les paysans se découvrent au passage des seigneurs automobilistes, tandis que leurs femmes se voilent précipitamment. On y retrouve même les chiens mauvais harcelant les automobiles. Ensuite embarquent-ils en bateau à Constantza pour la capitale turque. Je ne saurais trop recommander cet excellent article.

    Ayant laissé mon adresse en Macédoine, il n'a fallu que huit jours pour en recevoir du courrier. C'est un francophone ami de mon hôte, qui paraît-il a besoin de voyager trois mois en France et au Bénélux pour son grand-oeuvre, un dictionnaire trilingue anglo-franco-macédonien. Pour obtenir un visa, il lui faut l'invitation d'un habitant de la zone Schengen. Ouais. Je vous suggère, cher ami, de chercher quelque autre puissance invitante.

     

     

    Septembre 2003

    Limousin - Cap Nord

    Cinq mois après la Turquie je souhaite m'en prendre au cap Nord. Je me suis éloigné en Turquie jusqu'à 2320 kilomètres à vol d'oiseau de mon domicile ; le cap Nord en est à 3037. Je n'ai pas encore mis le pied par plus de 59 degrés nord. Il n'y a plus cette fois de contrées sous-développées à traverser, bien au contraire. Il faudra circuler dans ces merveilleux pays scandinaves bien léchés, hérauts de toutes les vertus civiques, pacifistes, écologiques, sociales, féministes. Ce sera probablement d'un ennui... Aussi le but est-il de passer indifférent à la monotonie humaine supposée du trajet, pour atteindre simplement l'objectif européen le plus distant possible en voiture et sans visa.  

    Voici déjà septembre. Je consulte Flight Simulator pour connaître les durées exactes de jour et de nuit en toute saison sous toute latitude. En ce temps d'équinoxe à mi-chemin du soleil de minuit et de la nuit polaire, je rencontrerai sous les hautes latitudes des nuits de longueur tout à fait ordinaire, sans rien qui dépayse l'habitant du 45ème parallèle. Les courbes de température à Stockholm, à Kirkenes... portées sur la carte Michelin restent optimistes : je ne devrais pas avoir de trop cruel gel nocturne dans ma voiture. Je n'affirme pas que j'atteindrai le cap Nord : j'ai laissé passer le meilleur de l'été, si l'on peut ainsi parler de l'invivable été 2003. Tout dépendra en effet des températures à affronter durant mon sommeil. Du moins pousserai-je le plus au nord que je pourrai, le cercle polaire étant l'objectif minimum.

    Départ en milieu de journée : Mulhouse, autoroute et coucher sur un parking aux alentours de Francfort. Roulant jusqu'au Danemark je traverse l'Allemagne de son point à peu près le plus méridional jusqu'à sa latitude la plus nordique, soit sept cents kilomètres. La frontière danoise est passée le lendemain vers seize heures sans même que  je m'en aperçoive. Trois heures suffisent à franchir ce petit pays. On ne tarde pas à quitter la péninsule danoise et aller plein est, franchir les deux grandes îles qui la séparent du sud de la Suède. La première île est la Fionie qu'un pont gratuit d'un kilomètre rejoint par-dessus le détroit du Petit Belt. Plus loin pour gagner le Seeland où se trouve Copenhague, on franchit quinze ou vingt kilomètres de mer sur le Grand Belt. Le péage est 245 couronnes, soit presque autant de francs. Destiné à laisser le passage aux navires, un pont suspendu aux piliers titanesques se dresse au centre du passage dont le reste est constitué de digues. Je ne fais guère qu'un arrêt pour carburant, suivi d'un autre pour un sandwich ; les monnaies de bronze à l'effigie de la reine Marguerite sont belles et mieux frappées que la moyenne des pièces modernes. A l'arrivée sur Copenhague l'indication de la Suède par la ville de Malmö est très facile à suivre. Lentement on  plonge dans les trois kilomètres de tunnel sous-marin qui débutent le passage vers la péninsule scandinave, à travers le détroit de l'Oresund.

    On émerge ensuite pour suivre au milieu du détroit un nouveau pont gigantesque aux piliers de deux cents mètres. Il fait nuit depuis peu ; la Baltique est peu visible, mais la côté suédoise éclairée semble très proche. Le péage est de trente-et-un euros, puisqu'il est possible de payer en euros. Une douanière suédoise me demande où je vais et combien de temps ; elle ne regarde aucun papier ; ce sera l'unique contrôle de tout le voyage.

    Les distances en Scandinavie sont énormes. Certes, la déformation projective de ces latitudes sur un planisphère les exagère beaucoup ; mais l'examen du pays sur un globe terrestre n'en montre pas moins l'étendue de la péninsule. Du cap Nord à la pointe sud de la Suède, la distance projetée sur un méridien est celle qui partant de Dunkerque aboutirait deux cents kilomètres au sud de la côte algérienne. Arrivé à Malmö, je n'ai ainsi pas fait encore la moitié du chemin vers le cap Nord. Descendant bientôt de voiture sur une aire déserte pour m'y détendre, je regarde la nuit environnante avec ce sentiment d'étonnement rieur qu'on éprouve devant ce qu'on sait vrai lorsque même c'est invraisemblable : je suis en Suède, où je suis parvenu avec ma bagnole en un jour et demi après avoir mis simplement le contact chez moi !

    La Suède ne s'intéresse guère aux autoroutes. Il n'y a qu'un grand U allant de Stockhom à Oslo, et dont le fond est précisément Malmö à la pointe sud du pays. Depuis Malmö, Stockholm sur la Baltique est à 640 kilomètres d'autoroute entrecoupés de quelques passages routiers. Il est huit heures du soir ; je serai devant la capitale demain autour de midi. La nuit est passée sur un vaste parking boisé de station d'essence à mi-chemin de Stockholm. Le paysage est à la fois beau et morne, interminablement répété sur des dizaines de myriamètres, sans cette rapide variété du reste de l'Europe. Selon ma mauvaise habitude je contourne la capitale sans y entrer, apercevant simplement de loin depuis l'autoroute un quartier de style classique. J'entrevois de loin sur une rivière, ou un bras de mer, des ponts à l'ancienne qui pourraient être à Paris sur la Seine. Ma route se poursuit sur la Baltique jusqu' "en haut", tout au fond du golfe de Botnie. Là à 1040 kilomètres de Stockholm le pays touche la Finlande. Un peu au nord de la capitale cesse l'autoroute ; je n'ai plus qu'à suivre mille kilomètres de bonne route limitée à 80, dûment ralentie encore à chacun des innombrables passages de bourgades : la route majeure du pays n'y est généralement pas déviée. Je passerai la nuit prochaine un peu avant la Finlande. 

    Le touriste anglophone n'est pas embarrassé : en Suède, Norvège comme Finlande, je n'ai pas trouvé un pompiste ou une caissière de magasin restant muet lorsqu'on lui parle anglais. Que pensent-ils en venant en France ? La connaissance de l'Allemand permet en Suède et en Norvège de déchiffrer par analogie à peu près toutes les pancartes. Il n'en va nullement de même avec la terrible langue finnoise, "du japonais prononcé par des Italiens".

    Après Stockholm défilent Uppsala, Sundswall, Lulea, Unea. La route est large ; le paysage montre toujours cette uniformité majestueusement plate de forêts de hauts résineux, d'immenses clairières cultivées, parsemées de la ferme ou de la maison de bois rouge brique qui recouvre la Scandinavie. Le ciel un rien délavé est partout pommelé d'altocumulus. Partout sont les panneaux avertissant de la traversée d'élans. J'en verrai un seul, que j'aurai à peine le temps de mal photographier avant qu'il disparaisse dans un bois en un des rares endroits que les Suédois ont oublié sans doute de clôturer : la route est hélas clôturée sur mille kilomètres. L'élan à traversé comme un piéton français : pour mettre le premier pied sur la chaussée, il a guetté l'instant où l'automobiliste était assez loin pour ne pas venir l'écraser, mais assez proche pour devoir fortement freiner ; l'élan majestueux est ensuite passé devant la voiture presque arrêtée sans l'honorer d'un regard, ni presser le pas le moins du monde. 

    Quant aux Suédoises, j'ai le regret de vous annoncer que la grande blonde superbe et libérée des années soixante, qui fait l'amour comme elle allume la télévision, n'a sans doute existé que dans les fantasmes journalistiques de l'Europe plus méridionale. Morale féministe exigeant sans doute, austérité luthérienne aidant peut-être, la Nordique de toute nationalité ne cherche pas beaucoup à différencier son apparence de celle de l'homme. J'ai parlé dans un récit précédent des Roumaines en pantalon presque sans exception, mais presque aussi sans exception parées au moins pour les jeunes de chevelures de rêve. Ici, la tête sans fard ni coiffure embarrassante, surplombe à peu près systématiquement le jean ou le pantalon de survêtement sur baskets. 

    Je fais mes achats alimentaires. La référence à la gastronomie française est très répandue dans les trois pays de la péninsule. Elle l'est moins par des produits français, que par des appellations francisantes portés sur les productions locales. La "majonez" côtoie le "camembert" et le "franske brod". Sans doute le camembert est-il trois fois moins volumineux, et la baguette moitié moins longue pour le même prix. Le prix de la vie courante semble d'une façon générale très voisin du nôtre (il en va bien autrement dans la Norvège voisine). L'étude des onomatopées ne manque pas non plus d'intérêt : voici un aliment pour chat dont un non-germaniste prononcerait "m'jo" la marque Mjau ; tandis que le féru d'allemand comprendra que le j sert de i, le u de ou, et que le ou se prononce séparé du a. Des rayons entiers de bière ; point de vin.

    Si la route est bordée de clôtures, on y trouve des portes grillagées non cadenassées. Il me faut bien finir par en pousser une et me retirer un moment derrière une touffe d'arbres sur un appel de la nature. Il s'avère malheureusement que j'ai eu des prédécesseurs : voilà un rude coup asséné à l'image immaculée de la Suède. Ce sera bien pire lorsque tenaillé d'un besoin ultérieur je m'arrêterai un peu hors de vue de la route dans un chemin de terre bordé de hauts buissons. Je me croyais en paix, debout dans l'un d'eux ; on ne pouvait voir plus que mes épaules. Un individu jeune de sexe indéterminé sur une motocyclette trail arrive alors sur le chemin, aperçoit tout au plus les épaules et fait précipitamment demi-tour ! Je ne demande pas mon reste : qui sait si la police ne va pas s'en mêler ? Je me suis permis de vider ma vessie à la façon machiste arrogante des pays latins, inappropriée en des pays où il est demandé aux messieurs de se défaire et de s'asseoir eux aussi pour uriner. Le motif officiel est que l'homme asperge la lunette ; le motif psychanalytique réel est probablement qu'il n'a pas à être plus favorisé que la femme. Le ou la jeune motocycliste conditionné par sa culture perfectionnée a-t-il ou t-elle subi un choc terrible ?

    J'ai aperçu la Baltique une seule fois en six ou sept cents kilomètres à suivre son rivage : la route ne la suit qu'en en restant à trois ou quatre kilomètres. Je ferai un essai, prenant une voie secondaire sur ma droite pour tenter d'accéder aux flots. Le littoral est largement dévoré par la propriété privée, par d'innombrables maisonnettes secondaires de bois ; c'est à peine si je parviendrai à apercevoir l'eau. Le soir tombe ; le sommet de la Baltique est encore loin. A défaut du littoral on jouit dans la nuit de nombreuses illuminations subites en bord de route. Elles sont déclenchées à l'improviste par de brillants dispositifs qui, d'un air alarmé, informent le voyageur de sa vitesse incivique. Je fais arrêt pour en examiner un de près ; il ne semble pas y avoir de mouchard associé. Je suis censé donc éprouver assez de honte pour qu'il ne soit besoin d'autre châtiment ; j'approuve cela. Les forces de l'ordre sont en revanche remarquablement rares. Un arrêt dans la nuit me fait apercevoir derrière les nuages une lueur pâle et vague qui ne peut être celle de la lune, située à l'opposé. Ebauche de phénomène lumineux arctique ?

    Le début du quatrième jour voit arriver la frontière tout au nord de la Baltique entre Harapanda et Tornio. Tornio est en Finlande ; je m'empresse d'y faire divers achats pour amasser un lot d'euros du pays, que l'on ne trouve guère ailleurs. Il ne reste qu'à prendre la route de Rovaniemi, la ville posée cent kilomètres plus loin sur le cercle polaire.  

    La route monte droit du sud au nord en évitant la ville. Je me suis insuffisamment documenté sur la latitude exacte du cercle, que je connais seulement pour être approximativement 66°33'. Il est presque certain qu'un panneau pour le moins balisera la voie au niveau précis du cercle. Je suis la progression des indications de mon GPS portatif. Voici qu'à droite de la route s'ouvre la cité du père Noël, genre de niaiserie où je ne tiens pas à m'arrêter. Il le faut bien pourtant : la route ne comporte aucune indication sur le passage du cercle ! Il est raisonnable de penser au contraire qu'on trouvera mieux chez le père Noël. J'entre et stationne, descends GPS à la main, tombe en quelques instants sur la matérialisation du cercle arctique au sol à la peinture. Horreur !... Le cercle est devant moi, qui marche au sud. En un mot j'avais franchi le cercle sans le savoir.

    La cité du père Noël est en fait une zone de commerces divers autour des thèmes de l'hiver et du froid. Une mélodie la baigne : elle sort de la chapelle de Santa Claus. Nous avons vu le cercle : fuyons le reste. Je poursuis au nord dans un paysage sur lequel jours et nuits en cette saison ressemblent par la durée à ceux que nous connaissons. Un peu plus loin la route normalement sinueuse fait place à un tronçon parfaitement rectiligne de 2,500 kilomètres, élargi soudain à quarante mètres. Des antennes diverses la jouxtent. Sous le couvert des arbres s'étendent depuis la route deux anses goudronnées qui font d'excellents parkings un peu discrets. Le tout est orienté au 04/22 une dizaine de kilomètres au-dessus du cercle polaire. Flight Simulator en 2003 ne portait pas cette évidente piste de dégagement militaire ; mais c'est chose faite sur la version FS 2004. Les lampadaires qu'on y voit tout du long de part et d'autre de la piste sont imaginaires. Il n'y a pas de hauts obstacles au long d'une piste d'aviation ! Ou s'agirait-il d'une volontaire désinformation ?

    La route monte droit au nord. La Norvège qui possède presque toute la côte scandinave contourne Suède et Finlande par le nord ; il suffit de rouler droit au nord depuis Rovaniemi pour gagner à 400 kilomètres de là la frontière norvégienne, avant de poursuivre sur 300 autres kilomètres jusqu'au cap Nord. Je passe les petites villes de Sodankyla, Ivalo, Inari, Kaamanen, où j'abandonne le chemin direct du cap Nord pour obliquer franchement au nord-est vers Kirkenes et l'extrémité est de la Norvège. Le but est d'aller plus à l'est que je n'ai fait en Turquie, battant mon record établi à 30 degrés et 2 minutes. On doit y parvenir de très peu, juste avant la frontière russe. Le paysage finlandais qui dans de grandes régions du nord n'est pas lacustre autant qu'au sud, le redevient sur cent kilomètres de Kaamanen à la frontière norvégienne. La route étroite et déserte passe au bord d'étendues entremêlées de vastes étangs jointifs, de roseaux et de bois moussus donnant l'impression d'émerger à peine, de sols spongieux, d'eaux dormantes partout présentes. Les localités portées sur la carte n'existent même pas sur la route ; ce doivent être des hameaux de résidences secondaires éloignées de la chaussée.

    Sur les kilomètres franchis au commencement de cette route (n°971) je m'arrête pour goûter un spectacle de sous-bois que je pense être le tableau de nature le plus beau vu de ma vie. L'automne, déjà, fait des feuillages des bouleaux blancs malingres un volume doré ; ce doré surplombe les deux ou trois tons de vert de la mousse foisonnante, mangée par les grandes plaques de vieux rose faites des minuscules feuilles épaisses des myrtilliers sauvages. Trois ou quatre espèces banales dessinent ainsi un assemblage de tons à faire venir les larmes devant leur beauté surprenante, et pourtant composée si simplement. La nuit tombe ; la frontière norvégienne se passe en un lieu désert mais planté d'une collection d'appareillages, de robots dont on se demande ce qu'ils détectent au juste. Kirkenes est à cinquante kilomètres. Une seule route la dessert, étroite et malaisée en surplomb du  fjord. Poste avancé du Monde Libre et de la lutte anti-sous-marine, Kirkenes au voisinage immédiat du monde soviétique est en bonne place dans les meilleurs romans de guerre et d'espionnage. La nuit rend la route moins spectaculaire mais plus lente ; la progression vers le poste avancé traverse des avertissements de zones militaires et surplombe une ou deux ramifications encaissées du fjord local. Je ralentis presque à m'arrêter, pour laisser passer une voiture dont l'envie d'aller vite me contrarie ; elle allume son gyrophare. C'est la police qui s'arrête et s'enquiert de savoir si je suis en bonne santé avant de me demander : "have you a driver license ?". Le ton paraît surtout s'inquiéter de savoir si j'ai jamais passé un permis. Le policier l'examine cependant : entre le B de nos voitures, le A1, A2, A3 de nos motocyclettes, le A4 de nos voiturettes, le malheureux fonctionnaire se perd dans les classes et les sous-classes ; il n'insiste pas. Il s'inquiète pourtant de savoir pourquoi je roule de la sorte ; bien persuadé, par mes ennuis policiers et douaniers d'autres voyages, que l'idéal serait de ne sembler parler que le patois limousin, je réponds trois fois à la même question, obstinément, avec un sourire sot : "this road by night is dangerous", ce qui n'est pas mensonger. 

    Avitaillement en carburant et tour de principe dans Kirkenes, ville aérée ; puis on emprunte la route étroite et sinueuse qui s'en va vers la Russie. Avant la guerre une bande de Finlande séparait encore les deux pays : la région de Petsamo annexée par l'URSS en privant la Finlande de son étroit débouché sur l'océan Arctique. Rapidement se présente un poste-frontière éclairé dans le noir, mais la Norvège se déroule encore de côté sur quelques dizaines de kilomètres. Vient plus loin une barrière levée qui est là pour les périodes de mauvais temps. Je renonce toutefois à aller beaucoup plus loin ; je fais demi-tour quarante ou cinquante kilomètres après Kirkenes, au point 30 degrés et 31 minutes sur la route 886. Mon record d'aloignement vers l'est en Turquie au printemps précédent est battu d'un demi-degré, mais ce ne sont pas les mêmes degrés : ils font ici 38 kilomètres de large au lieu de 84 vers Istamboul, en sorte qu'on ne s'enlève pas de l'esprit qu'on triche éhontément tant les chiffres du GPS défilent vite.  La Norvège est le pays le plus curieux d'Europe sur le plan de l'étendue géodésique, autant qu'absolue. La côte de la région de Bergen est autant à l'ouest que Lyon ; la frontière avec la Russie est aussi à l'est qu'Ankara.

    Retour vers Kirkenes puis direction cap Nord ; nuit passée dans le fin fond d'une aire de repos déserte. Redépart le lendemain au jour vers le nord et l'ouest. Le cap Nord est sans doute pour aujourd'hui. Chemin le long du Varanjerfjord en direction de Tana. Le paysage cerné de fonds de montagnes est désormais d'une semi-aridité permanente ; les bourgades sont rares et maigres. Cette aridité est faite de bruns, de fauves et d'orangés, des rougeâtres et des verdâtres des tapis et des touffes de lichens, que percent des écailles de roche grise et noirâtre ; elle tombe avec mille petits accidents locaux dans la mer sur une côte largement festonnée. A Tana, route 98 vers le nord et l'ouest ; passé Torhop la chaussée se fait d'un coup blanche tandis qu'une fine chute de neige commence. Ignorant tout de la météorologie locale, point équipé pour la neige, je ne tiens pas à glisser deux ou trois mètres en contrebas de la chaussée étroite, souvent surélevée à travers un décor pierreux et montagnard magnifique, mais peu engageant dans ces conditions. Retour à Tana, route E6 le long de la frontière finlandaise jusqu'à Karasjok. Un changement d'avis sur le trajet à suivre se règle en ce pays par des centaines de kilomètres supplémentaires. La route est déserte et j'y pratique des allures qui peu d'années après seront devenues impossibles en raison des automates de surveillance omniprésents. La Grand Frère s'est répandu jusque dans les étendues lapones qu'il a longtemps ignorées.

    On est proche à Karasjok du bas d'une des nombreuses découpes fort profondes de la côte, une découpe au sommet de laquelle gît à 250 kilomètres le cap Nord au terme d'une route sans agglomérations. Bonne route étroite peu fréquentée, longeant par l'ouest une immense pénétration marine. Au sein du beau temps, quelques courts passages de neige. La cap Nord n'est pas sur le continent européen mais sur l'ïle de Mageroy reliée par un tunnel. L'atteindrai-je ? Si sur le continent le ciel est bleu hors des grains neigeux, la région de l'île se laisse deviner de loin sous une masse blanchâtre confuse qui pourrait être faite de temps détestable. Il semble que les divinités du panthéon scandinave brandissent à distance quelque menace face au voyageur assez téméraire pour prétendre atteindre aux terres extrêmes jetées sur l'Arctique. Voici enfin le tunnel qui se traverse pour une quinzaine d'euros, puis le contournement de la ville de Honningsväg, puis les quarante derniers kilomètres avant le but. Mageroy sérieusement aride est superbe de ses montagnes, assez basses pour n'être pas encore blanches à cette époque ; la route étroite sillonne un décor majestueux de lacs et de sommets. Je suis apparemment seul sur la route.

    Sans compagnie dans ce désert j'arrive aux entrées du vaste enclos établi là. Les péages sont vides, car il y a des péages. Je ne rencontre en tout et pour tout qu'une seule autre voiture, hollandaise. Il paraît que voir le cap Nord en de telles circonstances relèverait d'une chance étonnante, car l'on y marcherait plutôt d'ordinaire sur les pieds des Japonais. Je passe trente minutes dans cet air vif par 71°10'12" N et 26°46'54"E, le temps de photographier cinq kilomètres plus à l'ouest le cap nord réel qui monte en latitude quelques hectomètres de plus. Pourquoi la route ne va-t-elle pas plutôt là-bas ? mystère... L'océan Arctique bat les falaises du cap quelques dizaines de mètres en contrebas ; au milieu de l'horizon de ciel bleu pâle, une immense zone de mauvais temps  qui descend jusqu'aux flots, monte haut en un épanouissement éblouissant, tel un cumulonimbus géant. C'est à peu de distance d'ici que se faisait à l'occasion, pendant la guerre, torpiller et tailler en pièces dans l'eau qui tue en cinq minutes, un convoi américain d'armement à destination de la Russie.  

    Retour et achats alimentaires à Honningsväg, petite ville et port de pêche aux rues norvégiennes typées, aux maisons et immeubles moyens de bois, de couleurs vives mélangés. Retour vers le sud à la tombée de la nuit ; sur plusieurs kilomètres se produit un fâcheux début d'inquiétante chute de neige, mais on passe tout de même. J'entame sur plusieurs kilomètres la route qui revient vers la très lointaine Oslo en suivant toutes les déchiquetures de la côte norvégienne, en passant par toutes le villes aux noms connus comme Alta, Tromsö, Bodö, Narvik, qui ne sont parfois que de modestes cités. La neige continue à tomber doucement ; je préfère une fois encore par méconnaissance du climat éviter les risques et filer droit au sud en direction du nord de la Finlande, passant comme à l'aller par les petites villes qui s'égrènent sur le chemin de Rovaniemi. Nouvelle nuit en voiture par les 70 degrés. Vagues lueurs dans le ciel noir. Peu avant de pénétrer de nouveau en Finlande le lendemain matin, je rencontre dans une station-service une trentaine de rennes qui se tiennent sur une simple petite remorque arrêtée là. Ils sont sages puisqu'il n'y a que leurs peaux fraîches, d'où pend par-dessus bord une guirlande de pattes et de sabots. Les jolies routes passent à travers de nombreuses forêts de bouleaux grêles poussés en bouquets ; les meilleurs sont à la base de l'industrie des contreplaqués dont les plus minces (jusqu'à 0,4 mm en trois plis !) vont à l'aviation. Ils entrent notamment dans la construction de l'avion monoplace de sport construit par votre serviteur. La suite du chemin me ramène vers Rovaniemi et la frontière suédoise sur la Baltique à Harapanda.

    La nuit tombe lorsque j'atteins Lulea. J'y choisis de ne pas rentrer en suivant l'interminable route de l'aller au long de la mer jusqu'à Stockholm ; je m'enfoncerai plutôt perpendiculairement à la côte, vers l'intérieur des terres. Cette fois la solitude est complète sur d'excellentes routes où ne passe personne. Un singulier phénomène de désorientation spatiale me prend dans le noir, apparenté à ceux qu'éprouvent aisément les pilotes volant dans la nuit épaisse (ce qui n'a jamais été mon cas). Voici l'affaire : après de médiocres collines la route redescend, sous forte pente, mais descend depuis tant de kilomètres que je devrais mathématiquement me trouver à des hectomètres sous le niveau de la mer. Puisqu'il est fort tard et qu'il faut passer ici la nuit, je renonce à percer le mystère de la descente infinie avant demain et le jour. Pour chercher sur les accotements un endroit convenable, je lâche l'accélérateur en pensant qu'en raison de la descente qui se poursuit, à peine ralentirai-je tant que je ne presserai pas le frein. En fait la vitesse chute aussi vite que sur du plat ! Pris d'un doute j'exécute un demi-tour : la route visuellement paraît descendre également dans le sens opposé ! Voici comment dans un noir d'encre une descente initialement réelle a causé sur les sens privés de tout repère visuel d'assiette, la poursuite prolongée d'une étrange illusion. Il aurait peut-être suffi au bord de la chaussée d'arbres aux troncs droits pour donner un repère de verticalité corrigeant l'étrange effet.

    Presque toute la journée du lendemain se passe à descendre vers le sud en restant à mi-distance de la Baltique et de la frontière norvégienne, par Strömsud et Ostersund. Là j'oblique plein ouest vers Trondheim et la Norvège, non sans m'être égaré deux cents kilomètres sur des routes secondaires sans fin finissant en cul de sac absolument perdus. L'intérieur suédois est accidenté et monotone à la fois, et ces simples chaussées ordinaires à deux voies, certes désertes, sont limitées à 100 et non pas à une valeur civique telle l'universel 80 de Norvège ou des voies suédoises plus fréquentées. Il est vrai qu'en revanche la vitesse doit descendre à 50 à peu près tous les deux kilomètres, sitôt qu'existe une sortie, fût-elle celle d'un vague jardin.

    Comme je stationne momentanément dans une bourgade, un homme de trente-cinq ans toque à ma vitre pour baragouiner d'un débit laborieux des choses incompréhensibles. Je fronce les sourcils : Would you repeat in English ? Tout le monde ici le parle, et donc aussi sans doute cet apparent simple d'esprit. But I speak English ! répond le malheureux désorienté. Bref il me tend un billet de vingt couronnes pour le conduire à son domicile à deux kilomètres de là. Il est stupéfait de me voir refuser net l'argent (est-il ici de bon ton de rémunérer le stop ?) et me bénit au long du trajet en proférant avec conviction des You are a businessman et autres sornettes.

    Entrée en Norvège et entrée dans Trondheim pour emprunter vers le nord la route E6 qui est la colonne vertébrale du pays. C'est la route que de retour du Cap Nord j'avais souhaité prendre pour descendre tout le littoral norvégien, avant d'y renoncer pour cause de trop mauvais temps. J'envisage seulement de la remonter sur une distance modérée pour trouver des fjords dignes d'intérêt. Je commence par dormir sur un parking au pied d'une pancarte priant en norvégien les automobilistes de ne faire que de brèves haltes. Mais on sait que je ne comprends que le patois limousin. Je remonte le lendemain vers le nord sur trois cents kilomètres jusqu'à Mosjoen, avant de me décourager : je n'ai pas encore vu ces fjords aux falaises vertigineuses approchant le kilomètre d'altitude. Retour sur Oslo extrêmement éloignée, moyennant une nouvelle nuit dans un discret dégagement en bord de route. Pris le lendemain d'une lassitude sur ce chemin, je m'endors une heure sur un parking en oubliant d'éteindre mes phares. Un aimable jeune touriste berlinois s'arrêtera pour l'opération câblage, car du moins suis-je équipé pour ce genre de mésaventure toujours possible. Il est remarquable de constater que cette route E6 qui se déroule d'Oslo jusqu'à la frontière russe sur environ 2000 kilomètres, limités à 80 et truffés de radars automatiques, sans cesse ralentie encore pour cause d'agglomérations, tient lieu d'axe principal du plus étiré des pays européens. la Norvège n'est au fond qu'un interminable enfilement côtier d'agglomérations isolées, entre lesquelles la route n'est que relation accessoire, presque sans camions.

    On sait aussi à quel point la Norvège se veut écologiste, puisqu'elle interdit chez elle la production électrique au moyen de gaz naturel dont elle est détenteur et producteur colossal. A l'inverse de ses voisines Suède et Finlande, la Norvège se targue de ne point connaître l'atome et de tout produire naturellement par l'hydroélectricité. Il faut observer qu'avec la densité de population norvégienne de treize habitants au kilomètre carré, la France serait elle aussi tout aussi vertueuse. Il ne faut sans doute pas espérer trouver un jour en Norvège une autoroute qui dispense de trois jours de voyage d'un bout à l'autre.

    L'autoroute en Norvège n'existe que sur le bref tronçon qui va d'Oslo à la frontière en direction de la Suède, vers Göteborg et Malmö où je reprendrai le pont vers le Danemark. Quelque part sur cet ultime bout de Suède, l'attention du voyageur est attirée par l'invitation à visiter la maison de la romancière Selma Lagerlöf. Elle figure sur les billets de vingt couronnes ; Niels Holgersson chevauchant son oie vole au revers. Je passe la nuit sur un parking de l'autoroute allemande juste après avoir dépassé le Danemark. Un jour encore de nouvelle excursion vers l'Allemagne du nord-est ; nuit au retour sur l'autoroute aux alentours de Brême avant de rentrer le lendemain via la Ruhr, la Hollande et la Belgique. J'observe avec soulagement que la canicule hideuse de 2003 s'est achevée durant mon séjour dans la Scandinavie fraîche.

    Je longe la Ruhr à l'ouest par Dortmund avec l'intention de regagner la France par l'Alsace. Les bouchons de l'autoroute en début de matinée dans cette région sont effroyables. Un petit restant de canicule pointe même son nez sur les files immobilisées. Tout, plutôt que demeurer captif ici ! Un ou deux accidents suffisent en outre à causer des myriamètres et des heures de paralysie. Je sors de l'autoroute plein ouest à la première occasion, préférant encore traverser la gigantesque agglomération de la Ruhr dans toute sa longueur. La chose se fait ma foi avec assez de facilité ; retour par la Hollande et la Belgique. Sévère déception au passage du Rhin : je n'ai pas vu ce fleuve dans sa partie basse depuis des décennies, et des paneaux latéraux sur le pont empêchent complètement de voir l'eau. La raison m'en est inconnue.

     

    Avril 2004

    Pouzeau - le Vatican - Pouzeau

    Voilà une expédition à courte distance qui n'offre guère d'autre difficulté que de trouver à se garer à proximité de "Rome". La vérité est que le Vatican est un état indépendant où je n'ai pas encore mis les pieds, ce qui fait un trou dans ma collection de nations européennes. Je n'ai pas d'autre motif à m'y rendre, puisqu'il est à prévoir que que j'arriverai trop tard le second jour du voyage pour trouver avant fermeture du temps à perdre dans les splendeurs du musée ou sous les plafonds de la Sixtine ; ce sera pour une autre fois, peut-être vers mes quatre-vingt ans ; la chapelle sera toujours là, n'est-ce pas ? L'Eglise a l'éternité pour elle. Pour ce qui est des autres splendeurs de Rome, je table sur la hasard de mes égarements pour apercevoir au passage l'une ou l'autre. Je prévois donc une course en sac Pouzeau-Rome-Pouzeau non stop, qui devrait prendre trois jours et demi. Voilà qui est faisable en un week-end allongé d'un jour de congé : fonçons ! Jeune, mes parents m'ont fait passer avec eux par Saint-Marin ; ce n'est donc pas une corvée à refaire ; voilà donc un pays en moins à prévoir dans mes virées.

    Départ de Creuse en début d'après-midi. Je passe Lyon, Grenoble, après m'être égaré longuement dans les ruelles étroites et plus qu'escarpées du vieux Thiers. Certains raidillons laissés ouverts à l'automobile sont franchement horrifiants ; il est quelques descentes où l'on aimerait être ailleurs. Leurs riverains s'amuseront qu'on s'en inquiète, tandis qu'on va par ailleurs courir le risque de se faire rançonner en Albanie. Lyon est passé ; la nuit tombe avant Grenoble où j'entame la longue route secondaire et serpentine qui gagne Modane et le tunnel de Fréjus. Il est minuit, et je dors sur un parking italien peu après le tunnel. Le lendemain matin vient vite le contournement de Turin, puis en bord de mer celui de Gênes par le nord ; on admire longuement par la rocade les denses quartiers de HLM de cette cité. La route ensuite ne s'éloigne pas beaucoup de la Méditerranée, même si on ne la voit guère. Le trajet est parfois monotone, parfois joliment typique entre des bois de pins parasols modelés par les vents, ou passant devant de grandes villas aux allures antiques. Rome dans la plaine paraît en début d'après-midi.

    La capitale est nette de banlieues ; une cité aux contours bien dessinés grossit de loin dans la plaine rase. Plus près, on s'enfourne autour de la ville dans un encerclement d'autoroutes périurbaines digne de l'Amérique, et d'où le Vatican est très bien indiqué. Je parviendrai par un coup de chance à saisir une place de stationnement libre à deux cents mètres de l'état papal. On y pénètre en traversant la double colonnade couverte qui enserre la place Saint-Pierre ; des carabiniers se bornent à observer les arrivants. La place est couverte aux deux tiers, d'une foule abondante mais aérée. Elle regarde Jean-Paul II qui discourt et invite longuement à la prière sur un écran géant. Il n'y a rien en fait à relater, si ce n'est une atmosphère mi-gaie, mi recueillie, au sein de laquelle se remarquent les uniformes bicolores et les piques de quelques gardes suisses. En voici un, qui quelques fois par minute regarde les assistants proches de lui pour leur adresser du bras un grand geste d'approcher, de se rapprocher de l'écran. Le sérieux extrême et surtout les gestes onctueux véritablement dignes d'un prélat de film ne manquent pas de pittoresque sur un tout jeune homme. Je déambule pourtant trois petits quarts d'heure sur la vaste esplanade avant de retourner sous la colonnades et vouloir entrer bien entendu dans Saint-Pierre. Pas de chance : elle est fermée pour travaux. La chiesa è chiusa. Ainsi dois-je m'en repartir sans rien avoir visité que la place. Voyons alentour les échoppes des marchands hors du temple.

    Leurs abords s'ornent de vierges extrême-orientales de grande taille en matière plastique, mais dont les coloris criardissimes et les visages sont franchement hideux. Qui peut avoir assez de boue dans les yeux pour ne pas discerner sans effort un goût aussi détestable ? Mais voici un changeur qui annonce vendre des boîtes d'euros du Vatican. J'entre pour en demander en anglais le prix. Il excède deux cents euros ; que le commerçant les garde ! Il ne reste qu'à repartir ; sans plan je me dirige à travers Rome en prenant à chaque intersection la voie la mieux dirigée au nord, de manière à quitter ainsi l'agglomération. Je compte sur le hasard pour me faire apercevoir au passage des monuments antiques, et n'en verrai aucun. Comme je m'y attends, la ville cesse assez brusquemment, suivie de quelques quartiers extérieurs très peu denses. Apercevant la direction d'Ostie, je me dirige vers ce port illustre. Il fait nuit ; je ne verrai rien nulle part ; retour et autoroute en direction de Florence : je rentrerai par l'intérieur de la botte. Après une embardée due à un court endormissement, je me range pour dormir sur le dense parking d'un restaurant autoroutier.

    Il n'y a pas beaucoup à raconter au sujet d'un retour largement effectué sur les voies rapide. J'en sors toutefois momentanément en cours de matinée pour une surprise déplaisante au péage. Le guichetier constate que j'ai mis dix heures pour franchir deux cents kilomètres. Que j'ai dormi en route ne l'intéresse pas ; le voilà sortant avec mécontentement de sa boîte pour noter mon immatriculation ! Florence, Bologne, Parme, Turin et traversée en sens inverse du tunnel de l'aller. Près de sa sortie et avant Modane, une maison forte remontant à la dernière guerre. Elle est posée sur l'herbe à quelques mètres de la route, parallélipipède de béton incliné d'une vingtaine de degrés : on ne l'a pas construite là et en travers ; elle y atterrit un jour de guerre sous l'effet d'une explosion l'ayant propulsée en bloc d'un endroit à un autre. Elle est traversée dans toute sa longueur par un couloir central ouvert aux deux bouts. Je l'emprunte dans les deux sens ; le couloir au sol et aux murs penchés de coté produit un curieux effet sur l'équilibre ; c'est un conflit sensoriel entre la vue qui ne perçoit pas l'extérieur de la maison, et la pesanteur qui n'est pas dirigée selon la verticale apparente.

    Le retour n'offre aucun intérêt particulier ; ce raid de deux jours et demi aura atteint son but : mettre les pieds dans l'état du Vatican même au prix de n'en sensiblement rien voir. Mission pleinement accomplie !   

      

    Septembre 2004

    Pouzeau - Tallinn - L'Euphrate - Pouzeau 

    Il m'a semblé qu'il serait original de visiter les républiques baltes et la Turquie d'Asie au cours d'un même voyage. A mon retour j'en raconterai les péripéties ; et les auditeurs ne manqueront pas de questionner : "Je n'y comprends rien ; êtes-vous allé à Tallinn ou à Ankara ? " ; "Mais aux deux ! Où est le problème ?"

    Départ en ces derniers jours de septembre, et première étape à Châlons-en-Champagne pour une pause familiale d'une journée. Je m'arrête en chemin chez deux ou trois des innombrables bouquinistes de la Charité-sur-Loire en vue d'y faire une ample provision de Livre de Poche d'occasion, destinés à meubler de nombreux arrêts sur une quinzaine de journées de voyage envisagées. Départ le surlendemain de Châlons au matin et arrêt d'une heure environ sur le site de Verdun. J'étudie les quatre ou cinq dernières pages écrites au registre de libre expression mis à la disposition des visiteurs en la chapelle de l'ossuaire de Douaumont. Près de l'entrée de la chapelle, un trombinoscope affiche les membres du comité fondateur du site de mémoire : président du comité, le condamné à mort Pétain est là qui répond à l'appel. C'est qu'il aurait fallu sinon censurer tout le comité. Il est vrai que les photos sont du format timbre-poste. On ne peut plus, comme j'avais vu voici trente-cinq ans, se plier en deux en une assez ridicule posture pour observer à travers les hublots très bas les enchevêtrements d'ossements anonymes déversés en masse dans les tombeaux collectifs ; les hublots sont désormais opaques. Mon grand-père qui n'a à peu près jamais parlé de sa guerre a fait une brève exception pour dire qu'on concluait à Verdun des suspensions d'armes, à seule fin d'évacuer l'excès de cadavres préjudiciable au bon déroulement des combats. A mon discret étonnement le registre rempli de courtes remarques en français, allemand et anglais, n'est pas couvert de niaiseries ni de morale trop simplette. Au-dessus de la signature de "la famille X, Etats-Unis", quelques lignes en anglais évoquent ces leçons qui ne semblent jamais porter, et ce en des termes où il est malaisé de ne pas soupçonner quelque allusion d'actualité. Je renonce après réflexion à porter une sentence de mon crû ; je crains trop de mettre une phrase  du niveau : que l'homme est petit quand on le regarde de la mère de Glace !

    Passage à travers le Luxembourg en suivant la route qui d'abord franchit deux ou trois kilomètres de Belgique. Vallée de la Moselle, plongée à travers l'Allemagne par les autoroutes gratuites ; première nuitée dans la voiture sur un parking cent kilomètres au sud de Berlin. Allant en direction des pays baltes je traverserai le nord de la Pologne. Je passe la frontière non pas à Francfort-sur-Oder face à Berlin, mais cent autres kilomètres encore plus au nord à Szczecin, ancienne Stettin. L'Europe vient de s'élargir ; le passage en douane se restreint à un rapide coup d'oeil de deux fonctionnaires sur le passeport. J'emprunte la route qui à distance de dix ou vingt kilomètres suit la côte baltique par Koszalin (Köslin), Slupsk (Stolp), Gdansk (Dantzig), Elblag (Elbing) ; le trajet s'éloigne ensuite de la mer pour longer par le sud l'enclave russe de Kaliningrad (je n'ai pas de visa) par Olsztin (Allenstein) et enfin Augustow (inchangé), non loin de l'étroite frontière lithuanienne enserrée entre enclave russe et Biélorussie.

    Je passe ma seconde nuit en véhicule du côté de Malbork (Marienbourg), à peine à mi-distance de l'Allemagne et de la Lithuanie. Le voyant de charge de la batterie s'est mis à clignoter à bas régime. La maladie s'aggrave le lendemain jusqu'à l'allumage permanent. Eteignant tout et freinant le moins possible, je franchis cent cinquante kilomètres en pensant disposer d'une marge encore jusqu'à la ville d'Augustow proche de la première république balte. Un calage accidentel achève le malheur, la charge restante interdisant le redémarrage. Je rejoins à pied la station d'essence suivante, à un kilomètre, longeant quelque lac mazurique. On appelle de là le concessionnaire Peugeot d'Orzysz (Arys), distant de sept ou huit mille mètres. Il n'a pas de dépanneuse et personne en cette région ne semble en avoir : j'ai vu plus tôt deux voitures tractées par des taxis, et tel sera aussi le sort de la mienne. Une courte corde de cinq mètres ne laisse qu'une marge de réflexe bien brève lors des ralentissements ; mon chauffeur roule à quarante, cinquante, trop vite en oubliant qu'une voiture sans moteur freine très mal. Après un trajet difficile facturé l'équivalent de neuf euros, Peugeot m'annonce vers ces dix-sept heures qu'on s'attaquera au problème le lendermain à l'ouverture. L'alternateur est mort, bon pour échange standard. La concession se trouve en grande banlieue à trois quarts d'heure à pied du centre de la ville, que je gagne ainsi pour tuer le temps avant de revenir dormir sur le parking au garage, mettant le déplacement à profit pour observer ce que devient une cité polonaise post-communiste.

    L'automobile, puisque j'y suis plongé, n'est décidément pas un bon indicateur du niveau de vie : les humains se ruent sur elle au détriment du reste. Malgré de faibles salaires les vieilles voitures, Polski et même véhicules moins anciens, ont presque disparu ; le parc est vraiment récent et net. Les étiquettes du hall du concessionnaire Peugeot n'ont rien de prolétaire. Le carburant est au même prix dans l'Europe entière. Malgré cette prédilection pour la voiture, le taux de motorisation n'est cependant pas le nôtre, comme le souligne en cette ville moyenne la circulation de fort nombreux taxis. L'alimentation, viande, laitages, légumes, sont presque donnés de notre point de vue, tout comme le vêtement et l'outillage ; les rémunérations sont proportionnées à ces besoins primaires plutôt qu'à l'automobile. L'électro-ménager et la micro-informatique sont simplement un peu moins chers qu'à l'Ouest. Les livres sont exceptionnellement bon marché, même en regard du niveau de vie.

    Si le logement collectif reste souvent miséreux d'aspect, tout ce qui est infrastructures ou équipements est en pleine révolution. Equiper aujourd'hui un pays où il y avait peu de choses récentes, en fait ipso facto un pays ultra-moderne. Les hypermarchés, Leclerc, Intermarché, quelques enseignes locales, sont volontiers colossaux et brillamment garnis. En bref la Pologne est riche ; ce sont les Polonais, qui sont pauvres. LesMacdonald sont partout, et ma foi bien commodes grâce à leurs sanitaires convenables pour entretenir le vagabond tel que moi dans un semblant de propreté. En remerciement d'ailleurs facultatif de cet aimable service, je me borne au café standard (quatre francs en Pologne) au pire accompagné une fois sur trois d'un sandwich à simple étage. Cependant le modernisme pointu n'a pas que des avantages ; il est raide comme l'informatique. Il est mpossible comme il y a trois ans, ou encore aujourd'hui dans les Balkans, de se dépanner en argent occidental pour le carburant : le caissier ne peut connaître que son écran où s'affiche au centime le prix en zlotys (de zloto, l'or) : conversion manuelle et arrangements sont exclus. Savez-vous que le zloty est presque l'ultime avatar de notre franc-or (le tout dernier étant le frank albanais du roi Zog), orgueil de notre nation, euro du Second Empire par le biais de l'Union Latine, copié presque partout sur le continent au même poids d'or (franc belge, suisse, lire, drachme, et jusqu'aux monnaies hongroises de François-Joseph) avant de sombrer en 1914... pour renaître sous les traits du zloty de 1920 ? Qu'on se rassure : cela n'a pas duré.

    Pas moyen non plus d'acquitter en euros la facture imprévue du garage Peugeot ; on devra me conduire en ville chez le changeur avec force détours pour cause de travaux, mangeant le bénéfice de la maison : l'alternateur en échange standard revient à 108 euros et surtout, trois petites heures de main d'oeuvre ("démontaz / montaz") à moins de 8. Modération salariale !

    Que se passe-t-il en Pologne, pour qu'une appréciable fraction des tout jeunes gens, coiffés à la légionnaire, s'en aillent de par les rues impeccablement vêtus d'un costume gris moyen de qualité quelconque, au veston coupé raide comme un tuyau de poêle ? La Pologne libérale couve-t-elle une génération de bébés-managers dynamiques et clonés ? 

    Quel est ici le chiffre de la délinquance ? Car on ne quitte le regard de la statue de bronze du pape (l'artiste n'a pas fait de cadeau) que pour entrer dans le champ visuel d'une Vierge ; entre les deux, foule de croix dans les vitrines et de prospectus d'ouvrages religieux sur les comptoirs des magasins les moins en rapport.

    Départ à treize heures après réparation. A Augustow, direction de la frontière lithuanienne. Le passage en douane est un tout petit peu plus marqué qu'entre Allemagne et Pologne. Les trois états baltes se superposent du nord au sud par ordre alphabétique : Esthonie, Lettonie, Lithuanie. Ce sera mon premier passage sur le territoire de l'ancienne URSS, mais ces pays avaient déjà la réputation d'une aisance au-dessus de la moyenne soviétique ; ils ne furent soviétiques que de nom, et brièvement. Sans même prendre d'autoroutes on circule beaucoup mieux qu'en Pologne, et mieux qu'en France hors autoroutes : superbes chaussées à deux voies, mais qui passent entre la quasi-totalité des agglomérations sans les traverser. Bien peu de surveillance. Les paysages, comme dans toute cette Europe longuement préservée par Moscou du développement, sont largement boisés, verdoyants et bocagers dès qu'on s'écarte des grands axes. Sur les six cents kilomètres occupés du nord au sud par les trois pays s'éparpillent dans les campagnes les mêmes fermes traditionnelles diversement déglinguées, aux bâtiments de planches horizontales. Les Baltes soviétiques ne raffolaient pas de l'habitat collectif généralisé dans le monde des travailleurs ; dans une semi-ruralité partout éclosent les maisonnettes individuelles, on dirait presque individualistes, qui, pour ne pas manquer de cordialité, de couleurs ni d'inventivité, répondent moins à des normes qu'aux moyens de leurs bâtisseurs. Parce que j'ai pour but Talinn, capitale esthonienne tout au nord de l'ensemble des trois états, je traverse les trois pays sans guère porter d'attention aux minces différences d'aspect entre eux ; ils paraissent au premier regard plutôt composer un bloc fort homogène. Le hasard, ou presque, fait que c'est à travers la Lithuanie que je lis durant mes pauses le plus clair de Axelle, de Pierre Benoit, aventures en 1918 d'un prisonnier de guerre français dans un camp sur la côte lithuanienne à cinquante kilomètres au nord-ouest de Königsberg (Kaliningrad dans l'enclave russe), entre Primorje et Jantarnyi. Le paysage est plat sans parvenir à sembler morne. Les vaches frisonnes ressemblent à s'y méprendre à des normandes, ce qui ne surprend qu'à demi dans les parages du Niémen, bientôt franchi. Une nuit sur un parking après le passage de la frontière lettonne ; Riga est traversée le lendemain en fin de matinée. Toujours vers le nord, je suis désormais la côte de la mer Baltique, où je trouverai une plage déserte qui ne permet pas de se mouiller plus haut que le mollet : de grosses roches parsèment le sable, rendant l'endroit complètement inapte à la baignade en dépit d'un joli parking aménagé tout neuf. La côte depuis Riga jusqu'à Pernow (Pernau), déjà en Esthonie, correspond au trajet suivi par la victime d'un crime en Livonie de Jules Verne.  

    Le but est seulement d'atteindre d'atteindre et dépasser au bord du golfe de Finlande le panneau d'entrée de ville "Talinn", sans chercher à apercevoir la mer. Panneau passé en fin de journée, je prends immédiatement la route de Tartu à près de deux cents kilomètres au sud-est, de manière à redescendre sur la Pologne par un autre chemin. Tartu arrive dans la nuit ; il est 22 heures. Il fait sombre, pourtant, et bientôt faute d'indication je crains d'être égaré. Ma route traverse la calme centre de la ville. Je me gare dans une rue paisible pour me repérer, mais décide de commencer par déambuler une demi-heure dans le centre aux allures anciennes. Le dos d'un solide bâtiment ancien donne à ma gauche sur la rue ; c'est l'hôtel de ville du XVIIIème, que je verrai tout à l'heure, car à ma droite vient mourir sur mon trottoir la verdure d'une colline semblant dans un noir ponctué de lanternes, un jardin public escaladant une hauteur. Les escaliers me conduisent vers un sommet partiellement illuminé ; un bâtiment de moyenne importance se dresse dans les trouées des arbres, directement sous le feu d'un projecteur. Aucun promeneur. Le bâtiment est sans étage, une barre de cinquante mètres de long construite dans le style néo-classique 1800, enduite d'un crépi jaune infâme. En son centre, une forte tour de médiocre hauteur, au sommet de laquelle une balustrade. Je crois savoir où je me trouve, sur cette éminence et face à cet établissement aux formes évocatrices. J'en soupçonne de plus en plus la destination. La balustrade sur la tour n'aurait qu'à être remplacée par une coupole, et nous serions à l'observatoire de Dorpat. C'est une antique ville universitaire de la Russie, rien moins que le mont Palomar de son temps puisque doté par le tsar de la plus forte lunette alors existante : un équatorial  de 24 centimètres d'ouverture avec lequel Struve fit à l'époque un catalogue d'étoiles simples et doubles d'une ampleur jamais atteinte.

    On accède au pied du bâtiment pour y lire que son musée est en travaux. J'aurais sinon patienté jusqu'au lendemain. Par les immenses fenêtres de l'aile gauche le contenu du musée très éclairé par le projecteur extérieur semble se révéler fort maigre. Il convient de faire le tour, cependant, faute de lumière pour bien distinguer. A l'extrémité de l'aile se révèle, dinosaure tapis dans l'ombre, l'énorme équatorial débarqué de la tour et entreposé là sur son piètement de bois. Je l'ai vu dans un livre, en gravure : la gravure met en l'esprit bien plus de rêve que la photographie. Je mets un temps inimaginable à m'en arracher.

    Le site de l'observatoire, antérieurement celui du palais des évêques des siècles précédents, est à peine plus élevé que tout un immense tertre d'un kilomètre de long, colossal jardin public largement planté d'arbres immenses et qui surplombe de dix à vingt mètres par force ponts et belvédères la vieille ville à ses pieds. Dans cette forêt claire se dissémine une foule de monuments divers, commémoratifs des gloires anciennes de la région. Il y a force sentiers longeant de menus abîmes, ainsi qu'une autre abbaye de Jumièges, colonnes et murailles puissantes, voûte absente, parfait modèle pour la plume d'un dessinateur aux inspirations romantiques, livrant passage au ciel noir chargé des milliers d'étoiles que Struve tout à côté pointait voici deux cents ans à l'équatorial. Je repars et vais dormir plus au sud, non loin de la frontière lointaine.

    Après une nuitée sur le bord de la route quelques kilomètres après Tartu, j'arrive à la frontière lettonne à Valga. C'est une charmante bourgade aux maisons colorées plutôt dispersées dans une campagne d'eaux et de talus. On trouve au bord de quelques rues un élément étrangement anachronique dans la communauté européenne : le dessin en zigzag de la frontière matérialisé par des poteaux massifs noirs et blancs entre lesquels, deux mètres en avant de cette frontière, des alignements de panneaux en plein pré où une main avertit : Stop ! Frontière ! en esthonien, letton et anglais. Le retour est ensuite monotone jusqu'en Pologne, quoique égayé par d'innombrables maisonnettes de planches souvent très coloriées dispersées dans les campagnes. Les bâtiments agricoles sont de même construction, simplement plus vastes et plus sobres. Je traverse la Pologne du nord au sud via Augustow et Lublin, me tenant ainsi tout du long dans l'extrême est du pays ; nombreuses et très agréables routes bordées d'arbres ; passage nocturne en Slovaquie entre Dukla et Svidnik. La Slovaquie du nord au sud non loin de l'Ukraine est brève à traverser. La route conduit vers le sud par Presov et Kosice (Cassovie, en assez vieux français), où je redoute des tronçons d'autoroute à la mode du pays ; je me suis déjà fait prendre dans ces nasses qui prolongent des routes ordinaires sans qu'on puisse échapper, mais où l'on ne peut circuler qu'en ayant payé la vignette à la frontière. Je m'en étais bien gardé, et la police naturellement m'avait arrêté pour me réclamer cinq mille couronnes d'amende, soit huit cent francs. Euros refusés : la police parlait donc de m'embarquer et de confisquer l'automobile jusqu'à ce que je me sois débrouillé le lendemain au jour pour changer la somme. A aucun moment ils n'avaient tenté de se faire corrompre ; il avait fallu un quart d'heure d'anglais petit-nègre, délibérément exagéré, pour faire enfin renoncer les intraitables fonctionnaires à leurs pénibles exigences. Donc j'abandonne le plus tôt possible la route principale pour filer à travers les campagnes au clair de lune par Stropov et Throviste où je me repère en croisant à angle droit la grande route Kosice-Oujgorod que j'ai parcourue naguère. Un chien hurleur m'oblige à décamper d'un endroit où sous le ciel noirâtre bleuté j'avais cru trouver l'emplacement idéal pour la nuit. Je poursuis jusqu'en Hongrie, passant la rivière aux environs de Tolujhely. Je vois que vous suivez parfaitement. Sommeil un peu plus loin au bord d'une route secondaire. Quelques égarements dans la matinée du lendemain, Debrecen, puis arrivée en Roumanie à la douane d'Oradea.

    La Roumanie ne fait toujours pas partie de la communauté, pour cause de sous-développement encore excessif. Sitôt passée la douane, la route est longée par une des beautés pratiques typiques du pays : une énorme canalisation de je ne sais quoi, courant sur l'herbe pendant des kilomètres et montant brusquement à trois mètres de haut le temps de laisser passage à quelque chemin : c'est presque aussi gracieux que la distribution aérienne du gaz de ville en Russie. Le pays dans son ensemble reste pittoresque à visiter, en cela qu'il conserve un peu partout son apparence de campement sommaire. Ma route descend à l'ouest du pays vers Timisoara, puis les Portes de Fer, près desquelles je passerai le Danube afin d'entrer en Serbie. Bientôt je monte en stop un pope de quarante ans aux allures sévèrement viriles, qui parle français comme une forte proportion de Roumains. Il me déclare manquer du temps qu'il voudrait souvent avoir pour approfondir la littérature française, et manquer aussi des moyens de s'en procurer. Il n'y avait qu'à parler ; mon stock de livres de poche d'occasion me permet de lui offrir, puisque c'est presque de son métier : Sous le Soleil de Satan et le Journal d'un Curé de campagne. Je l'assure que le réapprovisionnement ne me causera aucun souci.

    Traversée de Timisoara, l'ancienne Temesvar. Densité de population normale en dépit du massacre supposé de 1989. Je prends la route du Danube en direction de la Serbie. A la sortie de la ville de Caransebes m'attend de l'animation. Ma voiture arrêtée derrière une autre et devant une camionnette, j'attends l'ouverture d'un passage à niveau. Deux gamins de dix ou onze ans assis de l'autre côté de la route viennent paisiblement glisser par ma vitre ouverte leurs deux battes de base-ball sous mon nez en répétant : "euros !". Délinquance avérée ou mendicité musclée ? Je donne une partie de ce qui traîne devant moi ; les petites mains s'en saisissent avec une force et une vivacité surprenantes, comme de mauvais petits animaux voraces. Les petites mains s'attaquent franchement à la poche de ma chemise, qui contient une poignée de billets roumains. Les barrières ne s'ouvrent toujours pas ! La revendication s'étend à tout ce qui se voit de bricoles dans l'habitacle ; les petites mains plongent ensuite dans le vide-poche de la portière, fouillant sans voir. Deux appareils photos jetables disparaissent. Une main tire ensuite le couteau avec lequel je saucissonne. Lorsque son nouveau propriétaire découvre ce qu'il a saisi et tient devant moi, il est pris d'un petit rire embarrassé. Je comprends à cet indice que ces enfants ne sont pas encore des durs. Je pratique alors une sortie en force en bousculant de la portière les chérubins que pourtant je ne m'attendais pas à voir fuir si rapidement. Je me défoule en engueulant copieusement le conducteur de la camionnette qui a tout vu et rien fait. Merde ! Haut perché, il lui suffisait de déboîter et de venir s'arrêter à ma gauche en rasant ma voiture pour chasser les loubards ! Le passage à niveau est à présent ouvert... Je fais demi-tour en quête du commissariat. Il faut d'abord attendre une interprète parlant anglais, après quoi deux policiers m'emmènent dans un petit car vitré sur les lieux du crime. L'enquête est rapide : les loulous ont agi à deux cents mètres de leur cité devant un voisin qui parle aussitôt. Les policiers pénètrent dans la cité et s'absentent un petit quart d'heure en me faisant la grâce, que je n'apprécie absolument pas, de me laisser dans le véhicule en pleine cour commune que remplit toute une jeunesse camarade de mes agresseurs. Les policiers reviennent enfin avec l'un de mes appareils photos. Les voleurs ont pris la fuite. Je suis ramené au commissariat où l'on m'explique que je dois attendre la venue du papa des enfants, qui rapportera le second appareil. J'apprends que les mômes n'ont pas onze ans, mais seize ! résultat de leur alimentation et, paraît-il, de la colle. J'attends en compagnie d'un policier érudit ; nous échangeons de longues considérations sur l'histoire comparée des deux nations depuis Napoléon. Un seul point de divergence de sentiments, lorsque mon interlocuteur plaint les Allemands d'avoir beaucoup souffert de 1945 à 1955. "That's right", I said, "but it is difficult to complain". Je reprends enfin ma route après deux heures de ces aventures, non d'ailleurs qu'en excellent français le commissaire arrivé entre-temps n'ait demandé" si mon véhicule est en règle - le métier reste le métier.

    Détail cocasse : mes jeunes brigands sous-alimentés se sont photographiés eux-mêmes avec l'un des appareils volés, comme je le découvrirai plus tard au développement.

    Voilà comment à cause de deux voyous adonnés à la colle je ne verrai pas les Portes de Fer que j'atteindrai dans la nuit noire. J'ai pris entre-temps un stoppeur d'environ dix-huit ans (enfin, je crois) qui m'explique avoir perdu sa famille, être sans emploi, logé n'importe comment selon le temps qui passe, disposé à faire n'importe quoi, souffrir de la faim tous les jours. Il me demande mon opinion sur son pays, car car par-desssus le marché il semble patriote ! "Girls in Rumania are the most beautiful in Europe and roads the most terrific". Il est de cet avis, d'ailleurs sincère.

    Voici enfin le Danube que franchit à Turnu Severinu un pont splendide apparemment très récent. Le prochain est à plus de cinquante kilomètres et le suivant à trois cents ; c’est l’ouvrage de style socialiste flamboyant que j’ai emprunté l’an passé à Giurgiu. Sur l’autre bord la douane serbe est rigoureuse. Elle commence par me faire observer que pour venir m’arrêter à sa barrière j’ai dépassé, encore que l’endroit fût désert, un panneau d’arrêt placé vingt mètres avant. Marche arrière ! Après cinq minutes de punition à me faire inutilement attendre, le fonctionnaire de loin lève un bras pour me héler d’un très condescendant : « Hey ! Frantsouz ! ». Ouvrant le hayon de ma voiture il demande en français avec un naturel parfait : « Vous avez des pistolets ? ». Ma foi non ; je voyage léger. Dans la nuit je franchis ensuite une courte distance de 85 kilomètres jusqu’à la douane bulgare de Bregovo.

    Les gabelous y sont franchement mal embouchés. « gare aux Bulgares » titrait Jean Bruce. Là encore, je suis renvoyé en arrière avec une certaine dureté de ton pour avoir passé outre un stop encore. Ledit stop assez bas était complètement masqué par un haut camion. Ce douanier-là ne rit pas comme son compatriote policier de l’an dernier, qui s’amusait de si bon cœur de m’avoir vu brûler un vrai stop en ville. La Bulgarie est le pays le plus cher à l’entrée : dix-huit euros de taxes diverses. Sans doute l’autoroute est-elle gratuite. Je m’enfuis ensuite dans la nuit vers le sommeil que je trouve en bord de route à mi-chemin de Sofia. 

    La route le lendemain matin monte en serpentant aux pentes des monts Balkan sous un tunnel quasi continu d’arbres hauts et verdoyants. La brume tenace y remplit les petites heures du jour d’une douceur évoquant moins nos images convenues de l’Orient qui approche, que nos plus jolies voies forestières tempérées. La route redescend sur la plaine bulgare sans limite ; Sofia, capitale communiste de béton rangé au carré montre bientôt les taches blanches de ses tours dispersées dans l’immensité. Le contournement par les faubourgs conduit au début des trois cents kilomètres d’autoroute qui fendent le pays d’ouest en est jusqu’aux frontières turque et grecque contiguës. Une portion sur la fin est routière, avec retour à l’autoroute pour la douane turque. Je ne sais plus pour quel motif je tiens absolument à passer par la Grèce sur une centaine de kilomètres avant d’entrer en Turquie plus au sud, à Ipsala, mais toujours est-il qu’à la ville bulgare de Svilengrad au confluent des trois pays, la direction « Grèce » est introuvable. Après de nombreux détours je demande mon chemin à un chauffeur de taxi arrêté. J’accepte son offre de me guider avec sa voiture, me précédant en ville et au-dehors sur les cinq ou six kilomètres au moins qui me séparent de la douane autrement introuvable. Il ne m’en coûte qu’une pièce de deux euros !

    Nuit sur un dégagement de la route en Grèce à peu de distance de la frontière turque, après achats alimentaires à Orestiada. Les prix sont les nôtres, mais l’instituteur gagne mille euros. Arrivée le lendemain matin à la douane turque ; nous verrons si les formalités sont aussi complexes que l’an passé. 

    La fréquentation est sensible. Un premier guichetier délivre apparemment sans difficulté des papiers destinés à être étudiés par un autre fonctionnaire, qui arrive sur ces entrefaites et installe son bureau en plein air. Pendant ce temps une file de voitures majoritairement turques patiente sur une bonne longueur. Tous ce monde descendu de tous les véhicules se presse de façon mal cohérente ici et là ; le mouvement d’ensemble est malaisé à saisir. Le mieux semble de passer sagement devant chaque sorte de contrôleur, quitte à se faire dire ici où là qu’on fait double emploi ou qu’on n’a pas suivi le bon ordre. En fait, le fonctionnaire installé au vent fait circuler tout le monde à l’exception de ma propre voiture qui est invitée avec une ferme courtoisie à se ranger un peu plus loin pour examen plus attentif. D’un shelter sort un homme qui m’enjoint de vider la 106 de tout bagage, après quoi je suis convié à la faire entrer dans un vaste hangar qui recèle une installation de radioscopie. Retour au shelter où me sont demandés mes papiers.
    - Ils sont restés dans la voiture.
    - Allez les chercher !
    - A présent que la voilà dans le tunnel à rayons X, je ne veux en aucun cas retourner avant la fin de votre examen.
    - Mais non ; il n’y a pas de danger en ce moment.
    - Ah ! moi, je ne sais pas. Je ne veux pas entrer dans le tunnel des rayons X.

    Etc. Je suis décidé d’une part à jouer à l’imbécile jusqu’à l’extrême limite du possible, et aussi d’ailleurs à éviter, sait-on jamais, quelque accident idiot qui un jour ou l’autre se produira ici ou ailleurs. Pour finir je ne consens à me rendre à la voiture que lorsque le douanier turc m’y accompagne. Après quoi, relâché mais non pas lavé de tout soupçon (comme on verra plus loin) je me rends changer cent euros dans le centre commercial intégré aux douanes ; je ressors multimillionnaire du bureau de change et m’offre sur place un café médiocre au tarif quasiment digne des Champs-Elysées. Je profite des installations sanitaires pour faire une toilette presque sérieuse ; les ablutions orientales ne sont pas un vain mot : les lavabos sont nombreux et les sanitaires en nombre stupéfiant ; un robinet annexe est à l’intérieur de chaque cuvette. Redépart en direction d’Istamboul, et à la sortie pour cette ville, erreur d’aiguillage suivi du franchissement accidentel d’un péage électronique. La voiture arrêtée sous la sirène, il faut contenter le personnel en montrant qu’on se dirige vers l’immeuble administratif pour y réparer la faute. Là, montrant mes papiers, j’apprends le mot typiquement turc de « triptyque » pour désigner l’immatriculation en trois blocs alphanumériques des automobiles. Je crois qu’il s’écrit « triptyk ». Un peu plus loin sur la route je dépasse une camionnette bleue de « jandarma », terme témoignant sans doute de la puissance civilisatrice hexagonale, même s’il ne s’agit pas de « Gendarmerie » comme en Autriche, ni même encore d’un mot similaire en Hongrie. En Roumanie, m’avait précisé le policier érudit, existe une gendarmerie qui s’occupe des campagnes tandis que la police se charge des villes «following the French model ». Peste ! 

    Dans Istamboul une camionnette porte sur ses flancs une inscription commerciale singulière : « blumen en gros ». Fleuriste grossiste ? reste de l’influence allemande mâtinée de culture française ? ou bien tout autre chose ? Je ne sais. Les stations-service partout affichent l’ « EUROdiesel », puisque tel est le nom du produit ici comme en Turquie d’Asie, ainsi écrit dans ce qui semble comme une manière de forcer l’européanisation des esprits et des ambitions. A ce propos, ne circule dans les rues en Turquie d’Europe qu’une grosse minorité de femmes voilées. Passé Ankara, leur nombre en Anatolie lointaine n’excède pas 99 %. Il faut à présent s’entendre sur la définition du voile. Je n’ai aperçu dans tout le voyage qu’une seule vieille femme enfoncée dans un étonnant et puissant costume noir de religieuse ; encore sa figure était-elle dégagée. Les femmes voilées ne sont pas couvertes d’un tchador en toile grossière et laide, mais d’un fichu coloré généralement joli ; mais il emballe aussi les épaules. Passé le Bosphore je me restaure dans un macdonald en pont sur l’autoroute : sandwich et café pour quatorze francs. A la table voisine vient prendre place une famille turque, dont la mère voilée n’est pas fluette. De l’autre côté de l’espace entre les tables, à un grand mètre de moi, la jeune fille de la maison se tient, voilée de même, svelte et droite sur son siège aux côtés de sa puissante mère. Elle se tient sagement et « comme il faut », au point de laisser penser qu’elle se compose un genre. Le pittoresque est qu’elle n’a certainement pas plus de treize ans, et que sa façon presque solennelle de se tenir donne un peu l’impression qu’elle sort ainsi couverte pour la première fois. N’est-il pas touchant de voir une jeune personne accéder ainsi au statut adulte ?

    Ankara est contournée dans l’après-midi ; ici cessent les autoroutes. Pour continuer vers l’est s’ouvrent des routes parfaitement satisfaisantes, peu ou pas marquées de peinture axiale ou latérale, aux bords souvent festonnés. La paysage est austère, aride sans être désertique. La nuit tombe, et le décor devient tout simplement oriental. La lumière, aussi. Une fois de plus de vagues lectures de bric et de broc au fil de la vie se matérialisent sans même avoir crié gare : voici l’Orient, bien plus franchement qu’en passant de Bulgarie en Thrace. Les collines rases et semi-stériles moutonnent sous les rouges d’un soleil bas qui semble tout envahir dans son paresseux ensommeillement. C’est une courte ébauche d’Orient, un aperçu fugace avant la nuit, à la façon dont les deux ou trois premières secondes d’accélération sur un rapport court en moto moyenne donnent un aperçu fugace des splendeurs d’une forte cylindrée. Le parallèle est curieux, mais est celui qui m'est venu alors à l'esprit. Il fait noir ; je finis par m’arrêter dans un coin du vaste parking sans forme d’un restaurant.

    Trois cents cinquante kilomètres après Ankara vient enfin la première grosse ville, Kayseri. Kayseri, Kayseri…Ce nom me trotte par la tête ; est-ce un hommage à l’ancien allié Guillaume II ? Hypothèse logique, mais peu probable. J’y suis : l’étymologie impériale conduit à l’antique Césarée, ainsi rebaptisée par Tibère en son propre hommage. Il fait nuit, et j’ignore complètement qu’à vingt kilomètres se dresse le quatrième sommet du pays, le mont Argée frôlant les quatre mille mètres. Redépart assez tôt pour rééprouver au soleil levant une part symétrique des impressions crépusculaires de la veille. La prochaine ville considérable est Malatya, 340 kilomètres après Kayseri. Si la route traverse des agglomérations de taille modérée, celles-ci paraissent de vraies îles dans un interminable décor de jaunes et d’ocres ; la voie serpente avec d’infinis détours, de continuelles et brèves montées et descentes au sein de mille collines accidentées, heurtées. La route est bonne, mais jamais délimitée à la peinture, jamais droite au long de ses bords où le goudron festonne comme il l’entend en rejoignant les pierrailles sablonneuses. Surtout, la calibre de la chaussée est complètement aléatoire, soumis sans doute aux exigences des boyaux du relief. Quelques kilomètres d’une sorte de départementale peuvent séparer deux portions de véritable autoroute. Aux embranchements, aux jonctions de deux routes se croisant sous un angle faible, le goudron sans marquages peut atteindre des largeurs spectaculaires, de vrais fleuves routiers. Je change quelques dizaines de millions dans une bourgade, sous le regard sévère d'Ataturk au mur, présent absolument partout en Turquie dans chaque établissement recevant du public. Je déambule dans la rue principale très large ; si les maisons sont peu hautes, les trottoirs le sont spectaculairement et arrivent aux genou de qui marche sur la chaussée ; il règne une (assez) vague atmosphère de Far West. Dans un commerce d’alimentation je trouve et achète par amusement un sachet de potage Maggi, sur lequel une femme en ample costume traditionnel puise dans une vaste marmite de grandes louches servies à des enfants émerveillés. Je n’en ai pas l’usage en voyage, mais je rapporte toujours de mes expéditions quelque menu cadeau destiné à la voisine qui relève pendant ce temps ma boîte aux lettres pour qu’elle n’attire pas l’attention des malfaisants. J'ai rapporté une autre fois une boîte genre Tupperware emplie de sable de la Baltique, et une conserve pour chats suédoise. Pour en revenir au potage, je découvre plus tard la photographie du sachet bien reconnaissable dans un article de Marianne sur les produits contrefaits à l’étranger. Commentaire du journal : les falsificateurs ne se restreignent nullement aux produits de luxe, mais imitent absolument tout, et l’on peut se retrouver fort embarrassé à la douane française, passible de sanctions terribles pour un potage. Je n’ai pas la preuve que le mien ne fût pas d’origine, mais quelle angoisse rétrospective.

    Malatya est atteinte en début d’après-midi. Comme d’autres grandes villes turques, elle est largement d’architecture récente, sinon très récente, aérée, et n’enthousiasmera pas l’amateur de vieilles pierres. Les immeubles d’habitation de toute taille sont souvent multicolores, et l’énergie solaire largement exploitée : une tour est généralement coiffée d’un salmigondis de panneaux, cuves en inox et autres élégances dont il faut savoir trouver la beauté dans la fonction écologique vertueuse. La presque totalité des femmes porte des fichus amples et bigarrés. Sur les pantalons, leurs manteaux longs sont solides et prudes ; l’Europe même turque est loin. Après Malatya la route bien ensoleillée sans être vraiment étouffante se dirige toujours à l’est, mais je n’irai qu’à une cinquantaine de kilomètres de là. Passé l’Euphrate étroit et encaissé, je fais demi-tour un kilomètre plus loin sur les espaces d’une immense carrière et reviens sur mes pas. Point extrême atteint par 38°26’36’’ N et 38°50’13’’ E,  à 3109 kilomètres de chez moi à vol d’oiseau ; c'est mon nouveau record personnel, en ce 8 septembre 2004. Mes voyages sont toujours très bien préparés après coup : j'ai passé l’Euphrate, si réputé dans les cours d'histoire ancienne, en ne m'en doutant pas seulement. Une centaine de kilomètres après Malatya dans le sens du retour, arrêt près de Darende pour avitaillement en combustible. Tandis que ses enfants placent d’office dans ma voiture je ne sais plus quel petit cadeau utile, le pompiste d’un geste large me convie à le suivre par ce seul mot : « tchaï ! ». Supposant que le mot est le même qu’en russe, je présume qu’on m’offre le thé. C’est bien cela, et sous une sorte de vaste parasoleil de ciment armé coiffant une petite fontaine blanche, six ou huit hommes du voisinage prennent un thé au citron dont on me sert deux tasses. Je les sirote en me demandant ce qu’on va tenter de me vendre. Je suis invité dans le bureau de la station où le pompiste me présente des bronzes romains, de la menue monnaie. « antic ! » souligne-t-il du seul mot d’anglais entendu depuis mon arrivée à la station. Je décline. J’ai une douzaine de tels bronzes chez moi ; il faut savoir que ceux qui ont passé les millénaires se comptent par milliards et ne valent souvent pas plus de vingt ou trente euros. Ils ont survécu parce que les temps passés n’ont pas toujours été riches, et que les pièces une fois frappées – ou coulées - ont en effet servi parfois deux mille ans en dépit des changements monétaires. Il suffisait de procéder par analogie de taille. C’est un luxe dont nous n’avons pas conscience, que tout ce numéraire refondu et changé à chaque nouveau système politique. Louis XVIII de retour d’exil a frappé ses monnaies en nombre limité ; il n’a certainement pas retiré de la circulation celles de l’Usurpateur, pas plus que celles de la Révolution ; il ne l'aurait pu, puisque par exemple n'a été frappé aucun centime entre 1800 et 1848. On employait encore à Paris le billon romain sous Napoléon III. Cette singulière tolérance venait peut-être de ce que les monnaies de l’Empereur portaient sa tête couronnée de lauriers, fort peu différente de celle des pièces de ses collègues romains !

    Mais je digresse. Le soir vient ; dans la nuit au bord de la route en rase campagne, me vient au oreilles lors d’un arrêt une faible mélopée. Je n’avais nulle part encore entendu l’appel du muezzin ; voici qui est réparé. Je dormirai sur un parking plus loin. Le lendemain connaît une alerte chaude sur le boulevard autoroutier contournant le nord d’Ankara. Je freine avec violence comme un imbécile pour piler devant un feu rouge trop tard apparu. Ce louable souci de respecter les feux en pays étranger me vaut, sitôt stoppé, d’être sur ma droite doublé en trombe par un semi-remorque moins scrupuleux. Eut-il été sur ma file, et je serais en cet instant réduit en galette. Les Dardanelles sont repassées dans l’après-midi, après quoi je prends à Kesan la route remontant vers la Grèce avec l’intention de la quitter par la gauche avant la frontière pour aller au bout de la presqu’île de Gallipoli, contempler les lieux du débarquement franco-anglais désastreux de 1915. Arrêt en bord de route un peu après Kesan pour dormir. Réveil un moment plus tard : ce n’est pas la police mais l’armée.

    Un camion s'est arrêté. Un soldat vient voir et s'en retourne quérir un supérieur anglophone. Exercice de repérage : montrant une carte, il me demande de pointer l'endroit où je suis. Réponse satisfaisante. Il demande ensuite si je compte prendre plus loin sur la péninsule le bac pour la rive sud et la ville de Troie. Non, je pose le doigt sur l'extrémité de cette péninsule, sur les plages du débarquement allié calamiteux et source d'une franche victoire turque. Quel Normand protesterait quand un touriste allemand demande le chemin d'Omaha ? Le camion redémarre et je poursuis ma nuit.

    La mer de Marmara, ce long canal entre les détroits, est bientôt longé le lendemain matin sous un soleil doucement modéré. Bientôt se montrent des restes des forts qui défendaient le passage avant 1914. Je m'arrête devant l'un pour aller en explorer les solitudes. De l'autre côté de la route qui passe devant, des HLM face auxquels je laisse ma voiture en évidence, pour le cas où je tomberais dans quelque trou d'une galerie souterraine. M'aventurant parmi les couloirs étroits au sein du béton, je fais ainsi une part du tour du quadrilatère fortifié au ras du sol. Au bout d'un de ces couloirs apparaît à distance la lumière brillante d'une issue quelque peu inclinée vers le ciel ; le vent s'y engouffre et semble s'accélérer autour de moi comme dans un venturi. On court vers l'issue et la mer, là, heureux d'être comme en tant d'endroits bien choisis, seul au monde.  

    Le détroit peu large est du bleu des mers de la Grèce ; de part et d’autre le rivage raisonnablement verdoyant est d’abord sans relief, avant de lointaines collines assez douces. Troie est de l’autre côté, tout près. Le site est ravissant et aussi peu guerrier d’aspect qu’il est possible. Les marins des navires anglais et français qui tentaient le forcement du passage le plus étroit, après que les batteries côtières aient été réduites au silence, pouvaient absolument s’imaginer en croisière dans les îles grecques. Dieu, que la guerre est jolie ! Notre cuirassé discrètement périmé et mal compartimenté le Bouvet heurtait dans ces plates et calmes eaux picturales une mine aussi dérivante qu’incongrue en un site si charmant. Fin de la croisière et retournement presque instantané de la vieille unité ; 536 noyés sur 600 marins.

    Vient le village de Seddul Bahir, le point le plus au sud sur le côté européen du débarquement qui s'étendit sur plusieurs kilomètres. Seddul Bahir est exactement sur l'entrée du détroit, sur sa rive nord. Un vaste château fort en forme de quadrilatère dominait encore en 1915 l'entrée du passage maritime ; il n'en reste que la trace au sol. Le village lui-même est dispersé ; on stationne n'importe où à proximité de la page de cailloux que les photographies de 1915 montrent accablée de navires et de troupes. Une gigantesque obélisque de pierre un peu en retrait de la mer est visible un kilomètre plus au nord, monument à la Royal Navy. Ensuite, l'ensemble des routes à travers la campagne à demi boisée d'arbres courts sillonne des collines truffées de cimetières militaires. Le cimetière britannique évidemment immense et tout de marbre blanc dans son enceinte, majestueux, évoque moins une défaite finalement affreuse que les fastes de l'Empire. Chaque tombe est marquée d'une stèle basse presque cubique portant une croix... de petite taille en simple relief discret sur le marbre. Les cimetières turcs sont petits, nombreux, disséminés au sein d'une végétation qui souvent les masque à demi ; ils affichent à l'inverse une modestie qui frôle parfois la pauvreté. Le trajet du touriste recueilli s’achève enfin au sommet de la colline au flanc de laquelle les fantassins du Commonwealth immobilisés dans leur progression virent au petit matin du août sans préavis dévaler sur eux depuis le sommet la mort en masse, sous la forme d’un assaut désespéré et chanceux des troupes d’Atatürk. Fin des espérances de la campagne. Sur ce sommet trône l’aboutissement calculé du trajet, en cul de sac sur un étroit dégagement : la statue colossale de bronze de Moustapha Kémal sur un piédestal qui porte en anglais du récit du combat relaté par le demi-dieu de la Turquie. La bataille était perdue si le colonel Kémal n’avait porté en gousset sa montre, fracassée par une balle. Le général allemand von Sanders lui donnait à la place sa propre montre, recevant en contrepartie celle d’Atatürk, laquelle se trouve aujourd’hui dans un musée d’Allemagne. D’où tiendrais-je ces détails si je ne les avais lus sur place ?

    S’il n’y avait absolument personne partout ailleurs, il se trouve ici un autocar et douze ou quinze Turcs et Turques toutes en fichu, écoutant leur guide. L’Européen surpris déboule un peu dans un jeu de quilles. Quoique demeurant à quelques mètres, je me vois bientôt poliment hélé par le guide, seul anglophone probablement. Suis-je anglais ? Ah, je suis français ! Il semble juger le cas moins lourd. Le guide offre de me résumer la bataille après son exposé turc. Il me demande avec une diplomatie ambiguë s’il ne m’est pas trop désagréable de contempler les lieux d’une défaite. Je me hâte, d’une voix presque humble, de satisfaire le cicérone : désagréable ? Nullement. Notre expédition composée de troupes supérieurement aguerries était assez intelligemment montée, face à une armée turque que le dernier sultan chassé par Atatürk avait laissée honteusement s’affaiblir ; jamais d’ailleurs les attaquants, qui ne voulaient en vérité que ravitailler la Russie, n’ont éprouvé pour les soldats turcs, dont jamais un seul n’est venu envahir la France, la détestation qu’ils avaient pour les Allemands. Mais, quel stratège pouvait deviner qu’on se heurterait à Atatürk, alors encore très méconnu à l'ouest ? Etre battu par Napoléon n’a rien du tout qui déshonore. Le guide agréablement surpris résume brièvement mon exorde à ses clients. Quelques uns semblent approuver. Le groupe demeure cependant très réservé, mais l’un de ses membres fait néanmoins demander par son truchement pourquoi diable nous voulions agresser les Allemands. Le chemin sinueux et pentu du retour à la plaine et aux bourgades se fait ensuite, en fin de pèlerinage, par apparemment rien moins que la plus belle route du pays !

    Je n'ai aucun souvenir du trajet de retour. 

     

    Avril 2005

    Pouzeau – Andorre – Vimioso – Bayonne – Pouzeau

    Je n’ai pas envie d’aller en Espagne. Je n’y ai jamais mis les pieds et ne le désire pas. La péninsule ibérique ne m’attire pas. Ces pays sont déjà modernisés, touristiques au pire sens du mot. Les fascinations thanatophiles de la culture espagnole ne m’ont jamais plu ; les grands cimetières sublunaires de Bernanos me glacent ; et puis ! tout le monde va en Espagne. C’est d’un commun ! J’irai dans le seul but de compléter avec trois états nouveaux ma collection de pays européens traversés. Faisons du texte en énumérant tous ceux que j’aurai alors parcourus ; je m’efforce même de les placer par ordre chronologique : France, Allemagne, Suisse, Italie, Belgique, Luxembourg, Royaume-Uni (Jersey), Monaco, Saint Marin, Eire, Hollande, Autriche, Pologne, Tchéquie, Hongrie, Slovaquie, Roumanie, Bulgarie, Turquie, Grèce, Macédoine, Albanie, Serbie, Bosnie, Croatie, Slovénie, Danemark, Suède, Finlande, Norvège, Vatican, Lithuanie, Lettonie, Esthonie, Andorre, Espagne, Portugal. C’est un total de 37 états dont 33 au volant de la même Peugeot 106. J’ai parcouru l’Europe entière et un bout d’Asie, à l’exception des anciens territoires soviétiques de Russie, Biélorussie, Ukraine et Moldavie. Puisque le voyage ne m’attire pas, je vais le préparer au plus court : je traverserai l’Andorre, passerai en Espagne, mettrai cap à l’ouest en direction du coin nord-est du Portugal, ferai demi-tour immédiat et rentrerai en hâte par Irun et Bayonne. Départ de Pouzeau à dix-sept heures ; descente de l’A20 jusque Toulouse et reprise de la nationale vers Pamiers et Foix. La Nationale 20 remonte ensuite vers l’Andorre selon la vallée de l’Ariège ; je n'avais pas encore parcouru ce tronçon. Ainsi connaîtrai-je enfin la totalité de cette belle chaussée dont en parcourant les sinuosités finales dans la nuit, je me remémore le majestueux départ dans Montrouge. Passage d’Ax-les-Thermes et des belles usines colossales des Talcs de Luzenac encastrées dans la vallée. L’ascension dans l’ombre est presque insensible. Un vague poste de police vide à l’entrée d’Andorre. La route escalade plus franchement la montagne désormais enneigée, mais la route reste parfaitement dégagée ; personne ne passe ; le paysage d’altitude désert au clair de lune est un moment privilégié. Un Macdonald’s ornemente le point culminant à 2 408 mètres. Je descends de voiture courir à cette altitude cent mètres pour juger si j’aurais eu des chances aux JO de Mexico. Il n’y a pas de doute : l’effort n’est pas aisé, surtout dans la montée à dix pour cent. La traversée de la ville d’Andorre à deux heures du matin révèle une cité qui ne dort qu’à demi. Les vitrines sont abondamment garnies de tout ce qu’un touriste se doit d’acheter sans besoin pour se convaincre d’avoir joué un bon tour à notre administration de la TVA. Je fais tout de même le plein de gazole, qui est ici au prix français d’il y a six mois. Espagne et arrivée peu après dans Urgel. Accueil par deux jeunes gardes civils mal satisfaits que je n’aie pas éteint mes feux de route, les ayant oubliés dans l’illumination urbaine. Ricanement discret de l’un d’eux en recevant mon permis depuis longtemps en trois pièces autonomes : « qu’est-ce que vous voulez que je fasse de ça ? » semble-t-il dire ; « Il faudra bien vous en contenter » répond mon haussement d’épaules désabusé. Redépart sans autre encombre après un décevant 0.00 dans l’éthylomètre. Arrêt et courte promenade un peu plus loin dans un quartier typiquement espagnol composé de petits blocs de béton banalissimes sur un ensemble de rues et esplanades au carré, éclairés a giorno au sodium. Qu’est cet éclair violet à peine perceptible qui une fois la minute à peu près flashe tout l’espace ? enregistrement de toute la scène ? sécuritarisme urbain ? On ne sait. La nuit en tout cas n’existe pas dans les rues d’Urgel. La chose paraît assez traumatisante pour le campagnard isolé que je suis. Démarrage sur la route de Lérida.

    La suite du voyage est d’une monotonie absolue. J’ai décidé que le voyage m’ennuierait. Rien que d’arides paysages semi-montagneux dans le lointain. Ils évoquent parfaitement la fière mais pauvre allure de la petite noblesse espagnole d’image d’Epinal, hautaine dans son inutilité, figée dans l’immobilité de qui n’a rien à faire que rester là sur son roc et son sable. J’ai décidé avant de partir que le voyage ne m’intéresserait pas ; il est morne à plaisir. Les denrées alimentaires dans une station d’essence s’avèrent un peu plus chères que dans le même genre d’établissement en France. Vient Saragosse dans la traversée de quoi j’aperçois à plus d’un kilomètre ce qui doit en être la cathédrale, dôme au centre d’un vaste carré flanqué aux coins de quatre clochers en forme de minarets. Soria, Valladolid, Zamora. Aux approches du Douro et de la frontière portugaise vient une contrée vallonnée enfin verdoyante, une route étroite et sinueuse entre les petits champs séparés de murets de pierres sèches. Bien encaissé, voilà le fleuve-frontière. Sitôt passé le Douro, la route vire à droite en emprisonnant entre elle et le fleuve un vaste parking en surplomb d’au moins trente ou quarante mètres du cours d’eau. Plus bas semble se dérouler quelque chose comme un concours de boules. Comme souvent désireux de me garer à l’écart des nombreux autres véhicules, je vais en marche arrière me ranger au long du bord du parking, loin de tout le monde et au bord du précipice. Après un tour à me délasser les jambes je reviens à la voiture pour lui trouver, de face, un curieux air penché. En effet ! Elle a ses deux roues gauches sur le goudron, et ses deux roues droites dans le sable qui forme le sommet du talus de quarante mètres. La pente à cinquante pour cent débute quelques centimètres au large des pneus demi ensablés. Voilà le résultat d'une nuit passée à rouler. J’ai décidé d’expédier au plus vite le voyage ibérique ; le résultat est frappant ! On omet de dormir ; tout semble aller bien, mais sans qu’on s’en doute paraît la mort comme une personne inattendue. Avec un petit mètre de recul supplémentaire avant l’arrêt, parallèlement au rebord du parking, le sable s’effaçait sous les roues de droite. Les nombreux arbres de la pente, assez maigres, eussent peut-être retenu le véhicule.

    Il n’y a rien à faire que tomber dans le ravin si l’on tente de se tirer seul d’affaire. Je prends à pied la route de Miranda do Douro, à deux grand kilomètres ; ce n’est pas loin mais la voie monte. Le premier homme auquel je demande la caserne des pompiers en lui adressant la parole en anglais me prie de bien vouloir répéter en français. La caserne est proche, et les pompiers sont jeunes. Aussi n’entendent-ils que l’anglais. Leur camion vient donc avec un câble extraire ma voiture de sa situation pénible, devant un groupe de curieux. Voici encore un homme d’un certain âge parlant français, qui s’inquiète de savoir si je suis d’ordinaire un conducteur convenable. Les pompiers ne veulent d’autre rétribution que ma signature sur leur registre. Je repars à la nuit tombante en poursuivant dans le noir un bref tour au Portugal, dont je ressors avant Bragance via Trabazos en Espagne et reviens à Zamora. J’aurai passé au Portugal trois heures qui eussent pu devenir éternité ; mais j’ai consacré moins que cela à l’Andorre, au Vatican, au Lichtenstein et guère plus à la Slovénie. Nuit après Zamora. Retour le lendemain en autoroute par Burgos et le pays basque jusque Bayonne. De nombreux panneaux en pays basque espagnol seraient bilingues si l’espagnol y figurait. Retour sur Limoges en récupérant l’A-20 par Mont-de-Marsan, Marmande et Bergerac. Cette nuit j’ai dormi, et cependant je réussis encore quelque part sur le trajet un bel exploit d’ahuri. On refait quelque part la voie que je parcours ; elle est tout entière couverte sur cent ou cent cinquante mètres de goudron frais encore liquide. Il y a donc barrage devant moi, circulation alternée sur la voie de gauche et arrêt pour laisser passer les véhicules en sens inverse. Aurais-je été le second dans la file arrêtée, et j’aurais suivi à son démarrage le premier. Mais j’étais le premier, n’ayant personne à imiter devant moi. Je démarre donc et roule consciencieusement tout du long du chantier avec deux roues à gauche sur le dur et deux à droite dans le goudron pas pris. On n’est pas plus idiot ; je prends conscience de ce que je fais quelques mètres avant la fin du chantier en voyant des ouvriers se taper sur les cuisses. Allez ! Pouzeau, dodo  !Voilà expédiée la corvée d’Espagne. Je n’avais pas envie d’y aller ; je n’y ai eu aucun plaisir ; je me rappellerai pourtant l’éblouissante traversée sous la lune des hauteurs andorranes solitaires et enneigées. Great !

     

    Août 2005

    Pouzeau – Kiev - Pouzeau

    L’Ukraine par manière de promotion touristique s’ouvre sans visa aux Français jusqu’au 31 août. J’en profiterai pour inaugurer le territoire de l’ex-URSS « réelle » ; c’est-à-dire que je n’y compte pas les états baltes. Après escale familiale à Châlons je démarre à huit heures le dimanche 28 et suis les autoroutes allemandes pour arriver le soir à ma première nuitée sur parking, deux cents kilomètres après la frontière polonaise franchie après Dresde à Zsorzelec. Un seul douanier désormais effectue un contrôle instantané. Un très court « tronçon de prestige » autoroutier continue la voie allemande après la douane, après quoi reprennent les routes polonaises qui sont encore dépassées par le progrès de leur trafic : traverser les sept cents kilomètres du pays selon sa longitude s’avère laborieux. 

    Quelques minutes plus tard dans la nuit tombante se détachent en bord de route de massives silhouettes. Sur un terrain aux accès sommaires prend sa retraite une flotte aérienne composée d’un Mig-17, d’un -23 à géométrie variable et de trois -21. C’est l’aéro-club de Zsorzelec qui se passe de hangar et fait dormir en plein air à trente mètres de la route son unique Rallye de tourisme, sans doute un exemplaire de la version polonaise construite sous licence. Moins impressionnant que les cinq autres appareils du terrain, du moins vole-t-il. Une caravane occupée le surveille.

    Après une soixantaine de kilomètres débute l’une des rares autoroutes du pays. Celle-ci mène à Wroclaw (Breslau) ; je passe ma première nuit sur un parking après Olesnica, deux cents kilomètres après la frontière ; la journée aura été bonne, avec 1 202 kilomètres. De là je poursuis la traversée ouest-est en direction de Lublin, passant nettement au-dessous de Varsovie. On remarque dès après la frontière un nombre étonnant de stations d’essence ; on s’interroge sur le débit de chacune ; est-ce là une forme de création de multiples petites entreprises individuelles ? Pour autant leur modernisme n’a-t-il rien à voir avec nos pompes de campagne d’il y a une génération.

    L’étape du lendemain commence par environ cinq cents kilomètres de Pologne sur des chaussées bien encombrées. Or le réseau secondaire s’avère beaucoup plus circulable ; il est ainsi peu grave de se tromper à un embranchement et de se retrouver sur une voie secondaire, campagnarde, sinueuse sans trop, bordée d’arbres courts et tors tels des pommiers, colorée, charmante. Sans argent polonais je cherche assez longuement une banque qui fasse du change dans la ville de Tomaszow Mazoviecki. Voici enfin un gros établissement. Je ne lis pas la langue et ne remarque pas de tableau de change, dont l’aspect est généralement caractéristique. Je m’adresse au premier guichet libre en dépit d’une affluence importante, car le personnel paraît pléthorique ; peut-être est-ce la conséquence du consentement du Polonais – le pays est riche et l’habitant pauvre – à la modération de sa rémunération. Il me faut constater que les reproches perpétuels adressés aux Français qui n’entendent nulle langue étrangère doivent être relativisés : nous ne sommes aucunement champions du monde en la matière. Je tombe donc sur une première débrouillarde qui ne parlant que sa langue, quitte son poste en laissant deviner qu’elle va quérir un interprète. Après dix véritables minutes arrive une collègue qui ne parle rien de plus, mais du moins comprend que j’offre de converser en allemand s’il le faut absolument. Elle paraît rappeler à sa collègue qu’un collègue Tartempion parle cette langue ; elle repart et en effet, dix autres minutes après, Tartempion m’appelle au téléphone. On me dirige alors vers un guichet bien visible et complètement désert, mais que rien ne me désignait à première vue parmi les douze ou quinze autre. Il suffisait de demander. 

    On se représente mal si on ne l’a rencontrée, la tension pénible du voyageur aux poches pleines d’argent étranger qui ne peut s’offrir un casse-croûte, et roule sur la fin de son réservoir tandis qu’il cherche nerveusement un changeur, « kantor » en polonais lorsqu’il s’agit d’une échoppe spécialisée. Gare aux dimanches. Je parviens en début d’après-midi dans la ville importante de Lublin où j’ai déjà fait naguère quelques achats. On peut les y faire à Carrefour, à défaut à Leclerc, à défaut à Intermarché, à défaut à Champion, à défaut à Auchan. Il s’y ajoute au besoin le Britannique Tesco. Outre l’alimentation je fais provision de chaussettes, chemises et caleçons presque gratuits ; la provision trois ans plus tard n’est pas épuisée. Je rafle au passage un lot d’ampoules halogènes de cinquante watts au quart du prix occidental. Une facture totale de mille francs compense de la sorte deux autres mille francs de carburant. Je reprends la route de l’Ukraine désormais à cent kilomètres pour passer la frontière entre Chelm en Pologne, et Lioubomil de l’autre côté ; je parviens aux douanes vers dix-neuf heures.

    Franchir la douane ukrainienne est encore une petite aventure ; il faut une sérieuse vingtaine de minutes. Les fonctionnaires portent une casquette militaire à la mode soviétique, qui dispense de parapluie. Elle est d’un bien joli violet moiré. Personne ne parle autre chose qu’ukrainien, si ce n’est un unique germanisant dont les renseignements sont brillants : à la question de savoir où se trouve le premier bureau de change, il désigne dans le vague la ville lointaine ; il est de toute manière trop tard ; mais sitôt passées les douanes s’étale à cent mètres du fonctionnaire un amoncellement de tout petits commerces parmi lesquels bien entendu deux ou trois changeurs. On se gare devant les guichets sur une sorte de plage sablonneuse d’accès à moitié commode ; tout est bâti et jeté sur l’endroit, cabanes boutiquières comme voitures fatiguées. C’est un désordre qui montre comme en Roumanie l’absence complète du souci d’aménager quoi que ce soit. Les nations prospères abêties par leur richesse ont l’obsession d’aménager tout leur territoire en un jardinet géant ; les pays comme l’Ukraine conservent le caractère à la fois pittoresque, dépaysant et sympathique d’une pauvreté qui montre qu’on a autre chose ici à faire que poser partout bancs fraîchement peints, joli gazon, pots de fleurs et jeux criards pour les enfants sur chaque emplacement public. Le gazole est aussi cher que l’essence. L’essence est à trois francs soixante-dix.

    Deux routes presque parallèles mènent de là à Kiev, plein est. J’emprunte la plus au nord ; elle ne traverse sur cinq cents kilomètres aucune cité considérable, ni même à peu près aucune cité du tout ; les agglomérations gisent par le travers, parfois au bout de simples chemins. Le soir est près de tomber ; le soleil rougeâtre rase les vastes champs de blé. La campagne ukrainienne étale ses étendues, sa très faible densité apparente. Les champs s’étendent à perte de vue, mais la statistique est sans pitié : le fameux grenier à blé que serait l’Ukraine, qui causa tant de convoitises, produit de nos jours le huitième de ce qui pousse dans la France à peine plus peuplée. Les chaussées principales sont d’une manière générale meilleures qu’en Roumanie. Leur qualité va de supportable à bon ; il n’y a pas de nids de poules, de tranchées ni de marches entre des zones de revêtement d’épaisseurs différentes. La nuit vient. Les Lada très vieillissantes forment la majorité des automobiles. Les camions ont une sérieuse touche militaire ; les autocars courts et brinquebalants aux derrières arrondis, aux portes de soutes battant à l’air, aux avants munis de capots moteurs classiques, étroits, bas et longs comme sur nos automobiles d’avant-guerre, nous rejettent à un demi-siècle. On pourrait penser que rien ne se perd, pas même les prises de guerre : les motocyclettes souvent attelées sont des productions locales semblant bien dérivées des BMW de Barbarossa. Elles ont presque toutes un side-car de tôle anguleuse ; la mitrailleuse seule y manque. Tout ce monde est fort économe de ses phares, car il faut attendre une pénombre marquée pour voir par exemple la Lada qui me suit allumer tout au plus son unique veilleuse. Les bicyclettes ne s’encombrent que d’un catadioptre minuscule tandis que les motos se dispensent souvent de toute signalisation. Un écart brutal pour en éviter une me place presque en face d’une voiture à cheval absolument invisible, un mode de locomotion encore abondant : Il faut se résigner à rouler modérément, au milieu de la chaussée, en montrant une vigilance obsessionnelle. 

    La route nord pour Kiev est a peu près complètement campagnarde sur cinq cents kilomètres en ce pays où les distances ne comptent pas et où les phares se voient plusieurs kilomètres avant la rencontre du véhicule qui les porte. Il est vingt heures françaises, vingt-et-une heures ici ; la circulation déjà modérée se raréfie beaucoup. Je suis désormais à peu près seul sur cette route bien droite pour quatre cents kilomètres. La nuit est fraîche, le ciel est sombre, la « plaine O mon immense plaine » m’appartient. Rien ne se devine de la nature sur les côtés ; de fréquent passages bordés de glissières laissent présumer qu’on franchit de nombreux marécages. Ils s’accompagnent en effet de longues zones de brumes déchirées semblant saluer le voyageur comme autant de fantômes, envelopper sa voiture d’une seconde à l’autre dans leurs volutes blanchâtres frissonnantes, le contraignant à ralentir encore. Sans fin, c’est la route de nuit dans tous ses mystères. Ce sont les marais du Pripiet, illustrés par d’affreux combats en deux guerres mondiales successives.

    Dans ce pays encore les stations de carburant sont singulièrement nombreuses au regard du trafic, et seules égaient la route. Puis une silhouette caractéristique apparaît sombrement au-dessus des phares, juchée à six bons mètres sur un pylône. Je pile, descends et tente sans succès de photographier au flash cette chose trop éloignée mais sympathique qu’est ce tonneau ventru, « mon » premier Mig-15. Pour mémoire, le Mig-15 fut le premier chasseur à réaction très « rustique » en service massif en URSS au lendemain immédiat de la guerre. Cet appareil efficace en combat aérien pur, devait au prix de pertes massives remporter nombre de victoires à la Pyrrhus en Corée contre les Etasuniens. L’affaire a ceci de tristement plaisant que, dépourvu de turboréacteurs suffisamment puissants, le camarade Staline put motoriser à temps ses milliers de chasseurs confiés aux Chinois en appliquant un vieux principe léniniste : les capitalistes vendraient de la corde à qui même voudrait les pendre. Aussi dès après la guerre mondiale, et fort ouvertement, avait-il benoîtement passé commande à Rolls-Royce d’une trentaine de turboréacteurs destinés à lui servir de modèles. Il fut livré. Je ne décrypte guère les inscriptions en russe sur le socle de béton, si ce n’est qu’il est question d’ « allémanofascistes ». Les Soviétiques qui n’eurent que secondairement affaire aux troupes italiennes, nomment systématiquement « fascistes » les nazis assurément pires. Est-ce un déni d’existence du plus terrible ennemi jamais rencontré ? Ou bien une manière de propagande jugée devoir mieux reposer sur l’emploi d’un mot qui « claque » mieux ? 

    Je passe la nuit sur un immense parking désert de station d’essence avant la ville de Korosten, aux deux tiers du chemin de Kiev depuis la frontière. J’ai quitté depuis peu le territoire de l’ancienne Pologne d’avant-guerre, qui s’étendait deux cent cinquante kilomètres plus à l’est qu’aujourd’hui. Le lendemain est bien ensoleillé ; je quitte la route de Kiev sur ma gauche, piquant au nord. Je traverserai d’ici quarante ou cinquante kilomètres la petite ville d’Ovroutch, ma première localité d’URSS. Ovroutch est intéressante avant même que d’y parvenir : on dépasse de nombreuses masses populaires paysannes des deux sexes qui pédalent vers leur travail sur des distances parfois considérables, descendant souvent pour grimper les côtes avec l’enfant sur le siège annexe. Ovroutch somme toute rapidement traversée est intéressante aussi par sa construction ruralo-aérée, ses bâtiments sans afféterie et son chasseur supersonique Soukhoï 7 sur pylône de béton face aux HLM. Les coins et recoins sont jonchés d’ordures diverses dès qu’un peu d’espace vert se présente, mais le phénomène est absolument généralisé en Ukraine, tout comme les vieux avions militaires un peu partout sur socle.

    J'ai l'intention de voir à quelle distance on peut réussir à s'approcher de Tchernobyl, qui est une centaine de kilomètres au nord-nord-est de Kiev ; mais passer par la capitale rendrait bien difficile d'y trouver aisément la bonne route avec pour tout guide ma carte Michelin de l'Europe entière au trois-millionnième. Je n'aurai aucun mal au contraire en arrivant par une petite route prise dans une petite ville comme Ovroutch. Voilà le motif de mon détour.

    C'est une route étroite et forestière qui au terme d’un long crochet de deux cents kilomètres abordera la capitale ukrainienne par le nord, mais bien après s'être rapprochée de Tchernobyl. Les indications routières sont maigres, mais comme en d’autres pays où les routes sont rares, il suffit d’en suivre une pour être presque assuré qu’on est sur la bonne. De magnifiques forêts de pins où roulent des camions transportant des troncs colossaux, qui servent eux-mêmes d’armature entre les trains avant et arrière qui les portent. Une cinquantaine de kilomètres après Ovroutch, un large croisement dans les hauts sapins. A gauche, deux routes barrées d’énormes blocs de béton. A droite, la route de Kiev est coupée d’une barrière. Devant, un poste de garde tenu par deux militaires.

    Les hommes en treillis sont bien entendu monoglottes absolument : quel étranger passerait diable ici ? Passeport, fouille du véhicule ; ils m’adressent des regards étonnés de voir en ce bout du monde un passeport français. Ils me font du bras des gestes en direction des routes barrés de béton. Ils prennent un air vaguement effaré pour signaler que c’est Tchernobyl, à cinquante kilomètres à peine. 

    L’interdiction de Tchernobyl n’est pas liée à l’état présent du terrain, où séjournent des milliers de personnes, mais à l’éventualité d’une rupture du « sarcophage » et plus encore, au désir des autorités ukrainiennes d’éviter un tourisme de masse d’esprit malsain. Je m’attends à ce que les militaires me fassent faire demi-tour en m’obligeant à gagner Kiev au terme de trois ou quatre cents verstes supplémentaires. Il n’en est rien. Ils ouvrent la barrière de la route de Kiev, laquelle s’éloigne à quatre-vingt-dix degrés de celles qui vont à Tchernobyl. Après la barrière, quel spectacle au fil des kilomètres ! Si la zone est aujourd’hui simplement surveillée, elle dut être autrefois bien atteinte. Voici bientôt dispersés dans les abords verdoyants, de nombreux bâtiments divers et vides. Beaucoup furent industriels. Il y a trois beaux HLM déserts et sans fenêtres posés sur la végétation florissante. Flairant un possible second contrôle un peu plus loin, avec chronométrage du temps mis entre deux (flair et prudence dus à mes lectures antisoviétiques primaires), je me borne à deux arrêts très brefs pour prendre le cliché de deux immeubles vides. La logique veut d'ailleurs un second poste de contrôle : à quoi bon sinon une barrière sur une autre route que celles de Tchernobyl, s'il ne s'en trouve une autre plus loin ? En d'autres termes, si la première barrière ne restreint pas l'accès d'une zone contaminée ? Voici en effet l'autre poste. Seconde fouille, pour le cas sans doute où j’aurais ramassé de trop gros morceaux de plutonium en chemin. La capitale n’est plus qu’à cent soixante kilomètres. 

    Que les inquiets ne s’affolent pas trop de l’aventure. Outre que des foules séjournent depuis longtemps à Tchernobyl, le principal cancérigène réellement nuisible à terme et à distance fut le radio-iode. Sa toxicité vient de ce qu’il se concentre spécifiquement dans les quelques grammes de la thyroïde, l’irradiant ponctuellement beaucoup, alors que les autres déchets de fission tendent à se diluer dans l’ensemble du corps. Outre cela, la période du radio-iode est de huit jours : il n’en reste que la moitié au bout d’une semaine, puis la moitié de la moitié après deux semaines, etc. Après vingt ans ne subsiste ainsi qu’une part sur 2 à l’exposant mille, c’est-à-dire strictement rien : 2 puissance mille est inconcevablement supérieur au nombre d’atomes contenus dans n’importe quelle quantité pondérable originelle. Les malades d’aujourd’hui sont ceux qui ingérèrent le radio-iode existant au cours des semaines suivant immédiatement l’accident de 1986. Depuis, ce poison n’existe physiquement plus. Quant à la radioactivité résiduelle du terrain encore imprégné de traces d'autres radio-isotopes, elle est de l'ordre de vingt fois celle d'une région sédimentaire comme le bassin parisien ; or le Limousin est deux fois plus actif que Paris : une heure de séjour autour de Tchernobyl équivaut de la sorte à dix heures de Limousin pour un Parisien. 

    La campagne typique commence à se peupler et mériter des clichés. Tchékoviennes, tolstoïennes, abondent les maisonnettes de bois basses et colorées, blotties derrière les clôtures de planches et les petits enclos douillets de choux et de tournesols. Abondent aussi des laideurs moins évocatrices, telles un genre moderne et partout répandu sur le pays : un monotype de maison haute, grise et fade bien que soignée : le pavillon standard régional de la modernité post-soviétique. Les églises assez nombreuses, bulbées comme il se doit, petites, sont apparemment très récentes ainsi que standardisées elles aussi. Voilà enfin le panneau d’agglomération de Kiev, suivi deux cents mètres plus loin de l’indication du chemin du retour par Jitomir et la route parallèle au sud de celle empruntée à l’aller. La confrontation d’un atlas et des performances du Mirage IV relevées dans la presse permet de coucher Kiev sur la liste des cités naguère possiblement vitrifiables par notre force de frappe. Ce sera sans doute la première que j’aurai vue de la liste.

    La chaleur est forte ; j’ai peu dormi ; je visiterai cette ville d’art au frais chez moi par photographies. Je prends du carburant et cherche à m’expliquer avec de jeunes caissières auxquelles je voudrais bien acheter quelque boisson. Je multiplie une fois de plus les offres alléchantes : English ? Deutsch ? Italiano ? Lingua latina ? Rien ne les fléchit : elles sont résolument encore monoglottes. L’une appelle l’autre à l’aide, mais l’autre ne m’entend pas davantage. J’ai tout de même étudié voici vingt ans dix ou douze leçons du Russe sans Peine, en sorte que du moins je comprends fort bien l’une dire à l’autre : il ne parle pas russe. Me livrant là encore à l’une de ces plaisanteries inopportunes qui finiront bien par me perdre un jour, je rassemble assez de la langue de saint Nicolas II (rappelons qu’il est canonisé) pour répliquer : « Da. Ia niè gavariou pa rousski », « en effet je ne parle pas russe ». Sans donc plus m’attarder je repars en direction du même poste frontière polonais, cette fois par la route sud écartée de quatre-vingts kilomètres de la route nord.

    Elle traverse une région nettement plus urbanisée tout au long ; elle est autoroutière sur une bonne distance après la capitale, mais l’autoroute est ici à visage humain : point de clôtures, sinon celles de centaines de datchettes derrière les chemins qui longent et se raccordent librement à l’autoroute ; des buvettes et autres petits commerces en nombre, des routes et chemins nombreux qui se raccordent à angle droit, des voitures à chevaux… La qualité se dégrade ensuite, mais on conserve une commode quatre-voies sur les trois quarts du parcours. Je passe une nouvelle nuitée sur un dégagement à cent kilomètres de la douane.

    J’attends longuement tandis qu’on fouille minutieusement un étranger devant moi. Dans mon sac de voyage se trouve mon dentifrice. Pour se brosser les dents sur un parking et sans robinet, il faut disposer d’un produit qui ne mousse pas ; j’emploie en voyage à cet effet du bicarbonate de soude dont j’emporte quelques grammes dans une petite boîte anonyme. Voyant devant moi l’insistance de la fouille, nanti d’une expérience fâcheuse (voir le voyage du printemps 2003), je songe à Fernand Raynaud : je juge absolument inutile et propre à me faire perdre beaucoup de temps, la possible découverte par les douaniers du bicarbonate de soude sans étiquette. Je dispose d’un bidon de cinq litres d’eau ; le produit ennuyeux s’y fond en un clin d’œil. Si par impossible on analyse l’eau, on y trouvera du bicarbonate. A ma gauche, de jeunes plaisantins qui n’ont rien trouvé de mieux pour s’exciter que transporter forces paquets de cigarettes, les déversent en vrac dans le sac que leur tend tout ouvert un douanier empressé. 

    On ne me fouille pas, mais je dois écrire sur un imprimé combien j’ai d’argent liquide. Rien n’avait été demandé, ni affiché à l’entrée dans le pays. Soupçonnant des complications qu’il n’est pas nécessaire d’amplifier, je stipule la somme approximative mais exacte pour l'ordre de grandeur. J’apprends aussitôt qu’elle dépasse de plus du double ce qui est admis. On fait venir une jeune douanière qui est seule à parler anglais ; elle exige de voir tout mon argent, que je vais quérir. Son collègue en compte un quart pour extrapoler que je n’ai pas l’air d’avoir menti. J’expose avec politesse et fraîcheur d’âme que mon voyage n’est nullement un simple retour en France ; que j’ai prévu bien de l’argent parce que je me rends maintenant en Roumanie puis en Grèce ; et que je ne fais que sortir d’Ukraine avec ce que j’ai apporté. Je ne songeais pas à poursuivre en réalité vers la Grèce, mais vers le fond de l’Anatolie ; je préfère pourtant dans ma situation délicate évoquer la Grèce mère des civilisations, cousine en alphabet, sœur en religion de l’Ukraine, plutôt qu’un pays dont peut-être mes douaniers se font une représentation différente. La douanière me prie alors de repartir soit voyager de par l’Ukraine jusqu’à épuisement du surplus – une semaine de palaces ? – soit de trouver une banque qui me donnerait un certificat m’autorisant à détenir autant de liquide, soit deux mille euros. 

    J’argumente : comment dans ce pays où presque personne ne parle étranger, m’expliquerais-je dans une banque sur une pareille histoire ; et pourquoi me fournirait-elle un certificat d’argent propre au seul vu dudit argent ? La douanière visiblement bien ennuyée – elle a forcément entendu parler de la promotion que fait l’Ukraine en faveur des Français jusqu’au 31 août – me rend le paquet d’argent en me priant avec un sourire finaud de la suivre à son ordinateur. Je peux y contempler, avertissement sans frais, mon nom s’y étaler en cyrillique. A mon grand soulagement j’entre alors en Pologne ; jamais je n’aurais cru qu’on pût lorsqu’on est Creusois se sentir brusquement quasiment chez soi en Pologne.

    Il est neuf heures du matin. J’abandonne toute idée de Turquie : la date butoir du 31 août pour l’Ukraine m’a fait quitter la Creuse trois semaines plus tôt que les autres années ; le soleil ukrainien déjà pesant me dissuade d’aller en Turquie profonde, souffrir plutôt que voyager par agrément. Le plein fait bien sûr juste avant de sortir d’Ukraine me mènera sans peine loin à l’intérieur de l’Allemagne, où le gazole est un peu plus cher encore qu’en France. Au cours de la journée je me lave et me repose en Pologne en fréquentant deux Macdonald’s dont les prix sont raisonnables. Je veux dire par là que dix francs restent raisonnables pour cette ration calorique à la saveur moyenne qu’est un Big Mac : c’est pourquoi j’en achète exclusivement en Pologne et autres nations de niveau de prix analogue. Je dors sur une aire d’autoroute entre Dresde et Nuremberg, puis le soir suivant à cent cinquante kilomètres de chez moi entre Chalon et Moulins.

    Et n’est-il pas en définitive assez flatteur d’être fiché en URSS ?

     

    Mars 2006

    Pouzeau – Tyrol - Pouzeau

     

    J’entends retourner en Turquie pour tenter encore d’atteindre la frontière irakienne, c’est-à-dire aller tout au bout du pays. Départ le 24 mars. Entré en Suisse et n’ayant pas la vignette autoroutière, j’ai le bon goût de suivre les routes : Yverdon, puis rivage ouest du lac de Neuchâtel. L’honnêteté est récompensée, puisque très bientôt je freine sec au risque d’embarrasser derrière moi : ce vieux château à ma droite est celui de Grandson, que je savais quelque part dans la région sans le chercher particulièrement. Ce castel médiéval est un haut lieu de culture et d’humanisme : Charles le Téméraire le prit en 1476 juste avant de se faire déconfire solidement par les Suisses ; le château s’étant rendu au duc de Bourgogne vit les quatre cents hommes de sa garnison branchés sans délai. Sans visiter je tourne au pied des murailles. Les chemins de fer suisses ont le sens pratique : une voie traverse carrément l’enceinte fortifiée en passant par une authentique porte médiévale. En faveur du développement durable, je suggère dans le même ordre d’idées un service de coches d’eau à traction animale reliant Versailles à Saint-Cyr l’Ecole par le Grand Canal.

    Parvenu en Autriche, je vais suivre la route que je connais bien à travers tout le Tyrol, jusqu’à Innsbrück. Ce sera cependant pour demain ; je dors peu après la sortie de Suisse sur un parking à plus de mille mètres. Le second jour s’annonce beau. Le Tyrol que je n’avais vu qu’en belle saison est complètement enneigé ; les skieurs sont partout autour de la route. J’ignore tout à fait la cause indéfinie du découragement inexplicable qui me prend subitement en quelques kilomètres, et je suis de retour en Creuse la nuit suivante après un peu de tourisme au soir à pied dans le vieux Louhans, charmant.

     

    Octobre 2006

    Pouzeau – Trieste – Sarajevo – Nitch – Negotin - Mikhailovgrad – Belgrade – Sopron – Zielena Gora - Pouzeau

     

    Il s’agit cette fois encore de gagner enfin si possible l’extrême est de l’Anatolie, en tâchant de ne pas me décourager une fois de plus. Départ le mercredi 11 octobre de Pouzeau. Chemin faisant vers Lyon je m’égare dans les hauteurs de la vieille ville de T… où l’on semble peu se soucier d’indiquer grand-chose. Il est un certain nombre de cités de ce genre en France, que l’automobiliste égaré tournant en rond depuis un quart d’heure à travers de pittoresques venelles à violent dénivelé, verrait avec satisfaction incendiées par une pluie de météorites incandescentes. Rien d’autre à signaler jusqu’en Italie, si ce n’est dans Grenoble un fantôme tout noir escorté d’un mari barbu. Je ne suis pas du tout assuré de revoir pareil spectre en Turquie, en somme que je ne puis pas même prétendre voir là une avance sur voyage.

    On entre en Italie à travers les Alpes par la route de Briançon passant au long d'un paysage à vrai dire fort aplani ; les directions des stations de sports d’hiver les plus connues jalonnent le chemin ; la frontière italienne est passée à minuit à peu près sans s’en apercevoir. Je dors sur un élargissement de la chaussée quatre-vingt kilomètres plus loin ; première journée de 768 km. Il s’agit de chiffres lus au compteur, et qu’il faut réduire de cinq pour cent. 

    La traversée de l’Italie du Nord par un mélange de routes encombrées d’agglomérations et de portions d’autoroutes prend toute la journée via Milan, Vérone, Venise (dont je ne vois rien) et Trieste enfin. C’est un perpétuel plaisir de lire autour de soi les pancartes et inscriptions en italien, qui semble si souvent vouloir parodier bouffonnement le français. Photographies d’un Starfighter et d’un Fiat G.91 exposés en bordure de route dans le parc d’un ferrailleur. La Slovénie est atteinte ce jeudi 12 à 22 heures 40. Ses bourgades nocturnes sont parfaitement léchées ; c’est un pays presque riche. La traversée n’est pas longue jusqu’à la frontière croate passée soixante-dix kilomètres plus loin à minuit trente près de Rupa. La route est large et facile en direction de Rijeka au bord de l’Adriatique. Je l’évite par le contournement nord en attrapant vers l’est l’autoroute de Zagreb. Il faudra la quitter à Karlovac pour emprunter la route vaguement importante menant à la très lointaine Sarajevo, distante de près de quatre cents kilomètres. Je manque malheureusement la sortie pour cause de vigilance un peu réduite à cette heure-ci. L’autoroute de Zagreb remonte inutilement vers le nord ; sortie suivante à Jastrebarsko ; route parallèle à l’autoroute jusqu’à Klinca Selo ; et de là plongée vers le sud et le cœur des Balkans par une multitude de routes étroites et sinueuses, en terrain vallonné jalonné de nombre de bourgs endormis. C’est en définitive bien plus intéressant ainsi. Contrôle de police à un détour ; traversée un peu avant l’aube de Glina, petite ville encore pittoresque de sa semi-pauvreté encore croate, c’est-à-dire non encore mise aux standards européens décents et affadis. 

    Je passe la nuit dans un dégagement entre les arbres dans le fond d’un virage, une soixantaine de kilomètres avant la frontière bosniaque. Kilomètre 1780 depuis la Creuse. Le petit jour point ; le repos sera bref. Vendredi matin. Après la Yougoslavie karstique de l’ouest, je découvre la forêt centrale étirée de part et d’autre de la route qui poursuit vers la frontière. Elle est à peu près déserte et aimablement sinuante au long de la rivière Zirovac, laquelle donne par endroits la curieuse et rare impression de surplomber de côté la chaussée. Des deux côtés entre les arbres apparaissent de sombres maisons de bois à surplombs tenus par des colonnes tarabiscotées, seules ou groupées, objectivement pauvres, et cependant fastueuses de leurs dentelles de bois taillées en guirlandes, à la manière dont une robe longue ancienne et mitée parvient à rester fastueuse de ses dentelles moisies. Ce sont d’admirables témoins d’une l’architecture spontanée perdue à cent lieues de tout, créée par un peuple dont une part toujours se refuse aux collectivisations de l’habitat ; elles semblent être l’équivalent des innombrables maisonnettes sans style éparpillées sur tout le territoire balte naguère encore communisé ; mais celles d’ici ont un genre bien net, un genre pauvre de vieilles ciselures de bois faisant un peu songer à un col de dentelle sous une vieille tête. Faut-il préciser que celles-ci sont vides ? Leur destruction proche est donc probable, en vue d’un remplacement par des pavillons aux normes européennes. Vent enfin la frontière de Bosnie, dont le poste en pleine grand’rue rue de la petite ville de Bosanski Novi donne l’impression d’un étal ambulant. 

    Suivent 86 kilomètres sans grand relief jusqu’à Banja Luka, « Banialouka » : un voyage aux Balkans s’accompagne naturellement de sonorités devenues familières au fil de la guerre des années 90. L’abondance des mosquées apparaît immédiatement, sorties comme en Turquie d’un moule peu varié. Au long d’une fraction notable des minarets, pend un immense drapeau vert dont l’absence de vent m’empêche de connaître les ornements éventuels. Il y a moins à vol d’oiseau d’Italie à la Bosnie que de la Bosnie à la Turquie. Pas de costume féminin détonant. Banja Luka atteinte vers midi est aussi bien fléchée que T…, par exemple, et je m’y perds dans les impasses d’un centre universitaire aux rues bondées à cette heure-ci. Un panneau vantant quelque voiture française affiche ces mots en gracieuses italiques : l’élégance. Comment l’élégance est-elle parvenue jusqu’à Banialouka ? Tout de même pas dans les bagages d’un philosophe débraillé ? Toujours est-il que faute de panneaux, il faut prendre des risques et supposer que le route de Sarajevo est bien la seule qui reste quand on a exploré tous les départs possibles : la route de Sarajevo est cette étroite rue de faubourg qui m’avait une première fois incité au demi-tour. Mais non ; dans la vaste péninsule n’existe nulle part la moindre relation entre la destination d’une voie et le calibre de son départ. Sarajevo gît à 236 km ; ils seront peut-être longs. Sans doute la route ondulant entre fortes collines raides à droite, et vallée de la Vrbas (débrouillez-vous pour la prononciation) à gauche, n'est-elle pas sans charme ; mais la voilà soixante kilomètres plus loin coupée pour travaux à Jajce. La coupure n’atteint pas deux kilomètres. La déviation s’en va au nord-ouest, exactement à l’opposé de Sarajevo, pour se prolonger trente kilomètres jusqu’à Mrkoconjic Grad où le demi-tour s’effectue sur un ouvrage d’art tout neuf. C’est sans doute ce qu’on voulait nous montrer, jeté en travers d’une rivière profonde et torrentueuse. Retour sur Jajce et la route initiale tout juste après la coupure initiale. C’était un détour bien intéressant… Sarajevo est désormais tout droit au bout des virages, route sans grand caractère. 

    De Sarajevo à la frontière serbe vont plein est deux routes peu directes. La plus courte fait bien des coudes inutiles, mais la seconde franchement cassée vers le sud va perdre son temps jusque Foca. La nuit est tombée ; impossible de trouver dans Sarajevo le départ de la première de ces routes ; va pour le voyage détourné via Foca, première étape à quatre-vingts kilomètres. Il ne circule presque personne, peut-être parce que dix kilomètres avant Foca la route longeant par en bas les reliefs karstiques est bloquée par un éboulement massif. Or j’allais atteindre le point où la route filant sud-est allait virer pour remonter nord-est vers la Serbie ; est-il possible de couper plus ou moins en diagonale afin de rejoindre plus loin le tronçon nord-est, à Gorazde ? Ce sera dans la nuit l’aventure, car ce genre de cheminement en Europe de l’Est à travers les reliefs n'offre aucune garantie de passage. Remontant de quelques kilomètres à peine vers Sarajevo, voici sur la droite un panneau donnant la direction de Jabuka, présent sur ma carte au 1/500 000 comme une maigre bourgade au beau milieu des collines perdues et de la déviation espérée. 

    Quatre kilomètres de voie goudronnée plutôt étroite mènent à un village endormi où Gorazde est indiqué sans chiffrage. « indiqué » en ces contrées veut dire : peint à la main sur du contreplaqué. Très vite au goudron succède dans la forêt du pur chemin de sévères cailloux, montant et descendant en constants virages, fréquemment en épingle à cheveux. Il serait naturel de penser qu’on est fourvoyé sur le chemin conduisant à une carrière ou à quelque hameau perdu en cul-de-sac, mais le croisement tous les deux à trois kilomètres d’une autre voiture, et à cette heure-ci, rend improbable l’hypothèse : ceci doit donc bien être une route. A quelques raccordements ambigus d’autres chemin analogues se trouvent d’ailleurs des contreplaqués « Gorazde » : la piste où il serait aisé de se perdre est parfaitement balisée. L’aventure est moins dans le risque de se perdre que dans celui de voir lâcher les suspensions ou crever plus d’un pneu. Elle est aussi, quoique au fond inoffensive, dans le fait d’être dans la nuit et les collines boisées hors de tout réseau routier ce sérieux, en plein milieu de la plus incertaines des régions du continent. Vingt-deux ou vingt-trois kilomètres de rodéo, et voici Jabuka au milieu de nulle part ; une modeste fête nocturne semble s’y dérouler. Un horrible goudron de deux mètres de large redescend ensuite sur une quinzaine de kilomètres entre les arbres jusqu’à la route principale qu’on souhaitait retrouver. Je passe la nuit sur un dégagement de terre battue dans une agglomération juste avant Gorazde ; 2304 km. 

    Au jour, la frontière serbe n’est plus qu’à quelques dizaines de kilomètres ; elle reste bien entendu incertaine, puisqu’un éboulement barrant la route est comme de bien entendu annoncé en chemin. Il faut dans ce genre de cas poursuivre en avant, car le panneau situé vingt kilomètres avant l’obstacle peut sans doute demeurer quelques heures après la fin du déblayage. Ce sera bien le cas : des ouvriers plus loin achèvent sur un échafaudage transversal sous un tunnel, d’en réparer la voûte ; mais un passage reste ménagé sous eux dans le milieu de l’assemblage. Un nouvel incident bloque naturellement l’ultime tunnel au niveau de la frontière. Ce pays devait être un régal pour massacrer les convois militaires nazis au détour de tous les virages. Un détour par de très petites routes est cependant fléché. Voici la Serbie, atteinte en cours de matinée. 

    Il ne s’agit que de la traverser à peu près d’ouest en est sur un peu moins de 500 km, pour gagner la frontière bulgare entre Nitch et Sofia. La route est d’intérêt secondaire, via Uzice, Tchaktchak (pourquoi pas ?), Krusevatch, Alexinatch où l’on retrouve l’autoroute de Belgrade à Nitch. Quelques tentatives pour varier la route tournent court devant la qualité de la signalisation routière serbe. Le pays est riche en villes où l’on sait quand on entre sans pouvoir dire quand et dans quel azimut on en ressortira après avoir indéfiniment tourné dedans. Une assez longue erreur de route m’offre la récréation d’un arrêt devant une sorte de longue passerelle pour piétons perdue dans la nature entre les deux rives de la rivière Rasina. La passerelle ne va à peu près nulle part, évoque un pont de lianes ou presque, présente de nombreux manques de planches et autres ruptures de rambardes. Un aller-retour là-dessus est en soi sans autre intérêt que sportif ; le plaisir de trembler sur tout le chemin est plutôt attrayant ; à ne pas faire de nuit. Après un peu d’autoroute finale, voici l’assez grande ville de Nitch. Il ne reste que d’y trouver la route de Pirot et de la frontière bulgare. 

    Aucune indication, ou du moins aucune que suive une autre identique. Quelques dizaines de kilomètres de routes inextricables autour de Nitch n’aboutissent nulle part, à rendre fou. La nuit vient. Je traverse et retraverse Nitch en tous sens sans résultat qu’une panne d’ampoule de phare. L’ampoule H4 coûtant moins de deux euros dans une station d’essence au lieu de huit ou dix à l’ouest, je razzie l’étagère. Cela ne me met pas sur la route de Pirot, mais je finis par abandonner la partie et prendre le chemin du nord pour aller à cent cinquante kilomètres d’ici trouver la frontière bulgare près de Negotin. Je l’ai passée là déjà en 2004 après m’être fait dévaliser en Roumanie. Après de sérieuses difficultés pour dénicher le poste de douane que je croyais me rappeler facile à trouver, je passe en Bulgarie enfin vers minuit. Sofia est à plus de deux cents kilomètres d’une route déjà connue. Première mauvaise surprise : la lourde taxe de douane de naguère est remplacée par une taxe modique d’usage du réseau routier général, que personne à cette heure n’est là pour encaisser. Ennuis peut-être à prévoir à la douane de sortie. Seconde mauvaise surprise : les pompistes se sont modernisés depuis deux ans et, informatisés, refusent désormais les euros. Nous sommes dimanche. Je n’aurai donc pas d’argent bulgare, pas de carburant pour atteindre la Turquie ni même la Grèce en me déroutant plein sud ; ou bien j’arriverai de justesse à la frontière grecque devant des douaniers qui constateront l’absence de paiement de la taxe routière. Il se peut que je me crée là des difficultés que j’exagère, parce qu’au fond la fatigue imprévue me décourage quelque peu. Je passe la nuit dans un dégagement de la route à mi-chemin de Sofia, 3258 km depuis Pouzeau, et rebrousse chemin dès le petit matin. 

    Je rentre donc en Serbie par où j’en étais sorti, décidant de revenir sur Nitch (soit 500 km pour rien) où cette fois, scrogneugneu, je trouverai la route de Pirot et Sofia. J’ai assez de dinars serbes pour ravitailler et gagner ensuite la Turquie sur le réservoir. Je passe la frontière bulgaro-serbe en sens inverse de celui de la nuit. Une jeune douanière au vu de mon véhicule me déclare fermement d’un ton de maman fâchée : « it is a trash car ! ». Cette politesse me donne bien envie de répondre que je ne puis m’offrir à la fois une vaste maison en France, l’avion de tourisme qui dort sous le hangar de l’aéro-club et de surcroît encore une superbe limousine ; mais je me borne à sourire d’un air niais suggérant que je m’en moque bien. La douanière ne veut pas voir sa leçon sembler se perdre : « You understand ? It is a trash car ! ». Je ne vais pas non plus lui répondre que je me fiche de ses aspirations automobiles de salariée à probablement deux cent cinquante euros par mois ; je continue donc à sourire aimablement tandis que survient son supérieur. Celui-ci est fort aimable. Il vient en fait pour m’administrer démonstration de son très bon français, de style un peu administratif : « Vous n’avez rien à déclarer… rien que vos effets personnels ? ». Je n’ai que mes effets personnels. Le soleil est chaud sans trop, le route enfin belle et décontractée jusqu’à Nitch. 

    A Nitch recommencent aussitôt les ennuis. Ma route est aussi introuvable qu’hier. Désespéré, je finis sur la route de Pristina qui me conduira plein sud ensuite sur la Macédoine déjà connue, puis sur la Grèce où l’on trouve des panneaux de signalisation et des routes qui ne finissent pas nécessairement en cul-de-sac. De là nous irons en Turquie. Ce beau programme de déroutement ne va pas loin. Une large boucle fermée sur elle-même au sud de Nitch, parcourue vainement deux fois, me ramène irrésistiblement à la cité décidément odieuse. Il fait à présent nuit ; j’y erre, j’y pleure nerveusement, jusqu’à finir par m’arrêter devant deux policiers occupés à préparer une embuscade radar. Je n’ai pas le temps de poser une question que l’un d’eux, sans doute habitué aux étrangers perdant la raison dans sa ville, me saisit le bras avec dureté pour me signifier rageusement la direction de la proche autoroute de… Belgrade. En d’autres termes : décampe et fous le camp chez toi ! Cet homme aimable est peut-être un patriote qui n’a pas encore digéré l’intervention européenne sur son pays alors en pleine explosion d’humanisme. 

    J’obtempère sous l’effet de la lassitude et dors plus loin sur un parking de l’autoroute, entre Nitch et Belgrade. Redépart le lendemain matin sur cette autoroute interminable que je remonte jusqu’à Zagreb en payant en ces pays modestes le même prix qu'en France ; mais je suis trop las pour prendre les routes. Ayant retrouvé quelque énergie vers Zagreb, je prends plein nord par Varazdin pour entrer en début d’après-midi en Hongrie. Quelques achats montrent que venir faire ses courses en Hongrie n’a plus d’intérêt particulier. Je traverse à la nuit tombée Sopron, qui ne montre plus le pittoresque spectacle de son étonnante densité de Trabant d’il y a cinq ans. Je dors aux environs de Vienne. Entrée en Tchéquie, remontée autoroutière jusqu’à Prague, puis direction au nord pour gagner l’Allemagne par Liberec. Promenade à pied sous les étoiles et les arbres tortueux massifs bordant l’une des plus jolies routes que je connaisse, quelques kilomètres en ondulations proches de la frontière, de Chrastava à Hradek. Long arrêt dans Görlitz vers vingt-deux heures, cette cité somptueuse dont le centre ancien se confond presque avec la ville même. 

    Abordant une place pavée superbe et déserte, de piétons comme d’automobiles, je me gare derrière une unique autre voiture. Il y a tout autour un bon kilomètre carré de rues anciennes et majestueuses, non moins désertes, et fourmillant d’édifices monumentaux. Il semble donc que l’entrée des voitures soit interdite, encore que je ne voie aucun panneau. Or ma 106 restera là trois quarts d’heure sans aucun ennui. Comment peut-il n’y avoir aucun véhicule sur une telle surface si leur présence n’est pas défendue ? C’est à n’y rien comprendre. On croirait le vaste cœur de Görlitz vidé tout exprès pour m’attendre. Peut-être est-ce encore là un aspect de ce conservatoire qu’a fait de l’Est l’immobilisme marxiste. De nombreux magasins d’art ou de luxe sont installés dans ces rues où déambuler est grisant : jamais je ne me suis vu si seul dans si vaste étendue de ville aussi radicalement vide. Je reprends la route pour passer en Pologne par mon petit poste encaissé et quasi-désert de Podrosche quarante ou cinquante kilomètres plus au nord. J’ai droit en chemin à deux contrôles policiers en trente minutes par deux voitures en patrouille qui me dépassent pour m’arrêter. Les contrôles sont longs et minutieux, mes papiers emportés tandis qu’on me commande la consigne dans mon véhicule. Faut-il garder les mains sur le volant ? 

    Le passage en Pologne n’est naturellement plus qu’un léger arrêt symbolique ; les voyages perdent leur piment avec les progrès de l’Europe. Je dors un peu plus loin après m’être fait discrètement estamper chez un pompiste. Le but du passage en Pologne n’est pas de repartir loin à l’Est, mais de pratiquer quelques courses dans un hypermarché. Stock de sous-vêtements et chaussettes fait à bon compte à Swiebodin, qui n’est qu’à soixante kilomètres de Francfort-sur-Oder. J’ai environ deux cents euros de marchandises orientales (ou extrême-orientales !) bien visibles dans une voiture à deux sièges sans cache de la plage arrière, et je crois que le simple touriste ne peut sans droits passer plus de cent ou cent cinquante euros alors même que la Pologne est intégrée dans l’Union. Le contrôle à la frontière revient en fait à tirer à pile ou face. Il n’y a plus qu’un poste, ou douanier polonais et allemand se tiennent fraternellement côte à côte. Pour autant ne semblent-ils pas travailler ensemble : l’un contrôle tandis que l’autre scrute les horizons. Je passe lorsque c’est au tour du Polonais de travailler. Il voit certainement mon amoncellement de marchandises polonaises exportées de Pologne : pourquoi ferait-il une observation ? La suite n’est que transit à travers l’Allemagne et retour en Creuse. Deux heures de détente à lire une histoire de la guerre de 1870 dans le vacarme d’un dégagement de l’autoroute qui longe l’Alsace côté allemand, cette autoroute servant quotidiennement à tous les Alsaciens qui n’ont pas envie de payer les nôtres. 

    Voilà donc un voyage à demi manqué, par l’effet d’un accès subit de découragement mal expliqué. 7 295 kilomètres.

     

    octobre 2007

    Pouzeau – Turin - Pouzeau

     

    Je désire retourner en Turquie ; j’irai en octobre pour éviter de cuire sur les plateaux anatoliens. Les journées seront malheureusement un peu courtes, plus que les nuits. Le voyage hélas tournera court une fois de plus. Un mal de dents lancinant me tarabuste depuis plusieurs jours, contenu tant bien que mal par des antalgiques. Je passe dans la nuit en Italie après Briançon, ayant culminé aux 2058 mètres du col du Lautaret. Je m’y suis arrêté pour courir sur la route dans le noir, et vérifier n’avoir pas trop perdu de souffle en altitude depuis la même épreuve au col d’Andorre voici deux ans. La descente de la montagne sur le versant italien ne dépasse guère vingt ou trente kilomètres. La route traverse ensuite inlassablement d’innombrables localités plutôt petites, mais d’un modernisme fade et composant presque un cordon continu. La densité de population sur ce versant de l’Alpe frappe en regard de notre belle nature vierge côté français. La vitesse moyenne est ainsi désolante, et le tourisme restreint à la visite de mille quartiers neufs d’intérêt nul. Le nord de l’Italie vu de la Creuse est un camp de concentration qui n’est pas sans ressembler au Benelux. Vient enfin l’autoroute. Je poursuis jusque vers son contournement de Turin ; je m’y arrête pour la nuit sur un parking de station-service. De telles aires ne ressemblent ni aux allemandes ni aux françaises ; elles n’en ont ni l’environnement verdoyant ni les vastitudes ; elles sont resserrées, entassées, encastrées dans l’urbanisation. Je m'’y trouve une place plus ou moins officielle dans l’entassement, dans le boucan du trafic, dans les lumières. Le mal de dent va empirant en dépit des cachets. Je repars le lendemain matin en faisant demi-tour : le voyage est perdu. 

    J’ai fait tout l’aller par les routes, allant jusqu’à traverser Lyon. Cela n’est plus possible dans l’obsession de la douleur croissante : la réflexion aux carrefours, l’arrêt aux feux, tout ceci devient impossible sous la torture dentaire. Je me hâte de rejoindre le plus tôt possible le réseau autoroutier français pour y rouler, rouler, rouler vite et sans penser. Je fais un arrêt tous les cinquante kilomètres pour me coucher un moment dans ma chambre derrière les sièges. Après un voyage affreux je me jette le soir sur mon lit, puis le lendemain matin aux urgences. Il m’est impossible de repartir : la douleur lancinante durera trois semaines environ, parce qu’en l’absence d’infection gingivale bien nette j’ai refusé toute extraction. Elle sera guérie pour la fin de ces vacances, définitivement perdues. C’est le troisième voyage consécutif avorté. L’âge vient…

     

    Juin 2008

    Pouzeau – cap Nord – Pouzeau

    Il ne s’agit pas de refaire le voyage de 2003 pour seulement le refaire, mais pour contempler le jour polaire à l’époque appropriée. 

    Etape familiale à Châlons. Je quitte cette ville lundi 17 juin ; le premier arrêt nocturne est en Hollande, un peu avant la frontière allemande. De Charleroi jusqu’à Amsterdam, les autoroutes continuellement embarrassées réclament huit heures à guère plus de 40 km/h de moyenne. La première nuit sera inhabituellement proche de mon point de départ. J’achète en Belgique une provision pour deux ans d’un médicament précieux et même vital, que notre administration a fait enlever des pharmacies voici trois ans pour des motifs officiels proprement futiles (je les ai lus sur l’internet). J’avais « tenu » plus d’un an sans le produit ; puis de sérieux ennuis étaient survenus l’an passé, contenus ensuite par un ersatz trois fois plus cher et non remboursé. Merci aux technocrates éclairés qui nous « gouvernent », et paraissent chercher comme à plaisir des avenirs compliqués. 

    Seconde étape à travers l’Allemagne du Nord, puis le Danemark. Peu après être sorti de Hollande je remarque un panneau indiquant la touristique « mer de Bad Zwischenahn ». C’est en fait un lac d’environ trois kilomètres sur trois. Je décide de l’aller contempler, au seul motif de l’avoir vu mentionner dans un récit de pilote d’avion-fusée Me 163 égaré, qui retrouva son chemin en apercevant les eaux briller au soleil. Comme si souvent hors de France, il n’est pas simple d’accéder à des berges complètement privatisées et truffées d’hôtels. Suivent dans l’après-midi le Danemark et le passage encore une fois par le combiné tunnel–pont entre Copenhague et Malmö en Suède. L’aller simple est à 36 euros ; la monnaie est rendue en couronnes danoises. Je m’y suis pris trop tard cette fois pour demander des devises à Guéret. Je n’ai jamais encore employé ma carte bleue à l’étranger. Un employé de ma banque m’a déclaré ma carte trop bas de gamme pour fonctionner hors de France ; un autre a soutenu le contraire. Nous verrons bien. De Malmö, je varie l’itinéraire de 2003 en prenant cette fois l’autoroute pour Oslo (« Ouchlou ») et non plus Stockholm : j’entends remonter toute l’interminable route E6, ossature qui fait tenir la Norvège debout pour ainsi dire jusqu’à Mourmansk. A la latitude de 60 degrés du sud de la Suède, le coucher de soleil est tardif et lent. Son fort beau rouge est comme teinté de sirop de groseille. Seconde nuitée en voiture quelque part en Suède un peu au nord de Göteborg, sur un vaste parking de station d’essence. J’ai cru me cacher en un coin tranquille, mais j’en cherche un autre sans délai : un camion de près de quinze mètres reculant droit sur le flanc de mon véhicule s’en arrête à quarante centimètres. J’ai toute confiance en la dextérité des routiers, c’est entendu…

    La nuit n’est guère sombre ; il fait largement jour lorsque je me réveille à quatre heures. 

    Le réservoir se vide ; il faut le lendemain trouver une banque ouverte, car j’ignore si les distributeurs hors de France accepteront ma carte. On ne dira jamais assez l’angoisse du voyageur dont le réservoir se vide en un pays dont on n’a point d’argent. J’ai emporté une cinquantaine de couronnes suédoises en pièces, vestige du voyage de 2003. Je prends avec cela trois litres de gazole ; je pourrai toujours les payer. Essai de ma carte au comptoir : elle fonctionne ! Je complète alors le plein par une seconde opération devant la caissière amusée. Redépart pour la frontière norvégienne. A ma surprise il y a contrôle ; à ma surprise, car je jurerais bien n’avoir vu aucune douane autrefois entre Norvège, suède et Finlande. Un douanier jeune un rien arrogant, se montre soucieux face au « dépouillement » de ma 106 de 370 000 km, cabossée sur tout un côté, éventrée des sièges, et j’en passe. Ce sera le seul contrôle du voyage. 

    Bien entendu pas un Scandinave ne reste muet lorsqu’on l’aborde en anglais. Sitôt passée la frontière, je quitte la route pour la première petite ville venue, Halden, afin d’y dénicher enfin banque ou distributeur. Halden est une villette norvégienne bien typée : espace général bien aéré, maisons bien espacées, souvent en bois peint de couleurs variées. Si la maison est récente, fenêtres carrées modernes banales en double vitrage ; à maison plus vieille, deux fenêtres simples l’une devant l’autre écartées de trente centimètres ; entre les deux l’habitant aime à disposer divers objets vieillots qu’il estime jolis, et qui le sont souvent. Le bois lui-même des fenêtres, en blanc cru, est aimablement frustre, assemblé d’équerres fortes et ostensibles ; le tout est adorable. Voici un distributeur de billets ; j’en apprécie les instruction affichées en français une fois la carte identifiée. Je reprends le chemin d’Oslo en sortant de la petite ville à travers les embûches innombrables des cinémomètres–photographes omniprésents en ces contrées. 

    Quitte à me répéter je dirai l’amusant jeu consistant à deviner le sens des inscriptions et pancartes diverses en Suède et Norvège, assez facile sous réserve d’être germaniste. Voici deux exemples suédois : « alla dagar » et « nattöppnet ». Il est bien certain que le contexte aide énormément : ces deux mentions figurent devant des commerces. Réponses (probables seulement…) en fin de récit (*). Je dis "probables" car le contresens n’est pas exclu. Sur un panneau invitant à ne pas oublier sa ceinture au sortir d’un parking, je relève cette mise en garde à première vue stupéfiante : « God tur videre » que j’ai bien pensé devoir signifier : « Dieu te voit ! », alors qu’il semble plutôt faire allusion à la brutalité possible d’une fin de promenade sans ceinture. 

    Une sorte de terreur me prend à la sortie nord du contournement d’Oslo : des dizaines de kilomètres d’autoroute sont en construction parallèlement à la route. Est-ce que par malheur la Norvège voudrait changer tout du long en autoroute son épine dorsale l’E6 ? banalisant ainsi radicalement le cheminement infini de ses deux voies étroites au travers des landes et des monts jusqu’à Kirkenes ? Dire qu’il y a cinq ans je regrettais qu’une autoroute immense ne traverse pas le pays… Le long voyage sur l’E6 intégralement parcourue me prouvera la sottise d’un tel désir. Mais allons ! Il ne semble pas que les travaux doivent dépasser les plus proches cités au nord d’Oslo. Cinq cents kilomètres environ me séparent de Trondheim, première ville vraiment importante en chemin ; je passerai juste à côté la nuit prochaine. 

    La route est belle, tournicote à l’étroit entre cent collines boisées, escalade des plateaux culminant à mille mètres. Singulièrement étroite pour l’axe majeur du pays, elle est de surcroît peu fréquentée ; les camions mêmes y sont peu nombreux. Elle redevient de basse plaine avant Trondheim ; je dors de une à quatre heures du matin sur un parking de station d’essence. Le gazole coûte 1,75 euro hors commission de change. Nous sommes ici par trois degrés au sud du cercle polaire ; à minuit le paysage est modérément assombri. Il ne fait pas nuit ; le soleil n’est qu’à peine sous l’horizon. Je m’éveille à quatre heures dans la sensible chaleur de ma voiture déjà changée en serre.

    La Scandinavie est si longue que je ne suis guère à plus de la moitié du kilométrage entre Creuse et cap Nord, encore qu’à vol d'oiseau près des deux tiers du chemin soient franchis. 

    Nouveaux bouts d’autoroute autour de Trondheim, puis retour à la route étroite. Disons quelques mots du contrôle de la vitesse. Elle est en théorie limitée à 80 km/h hors agglomération, mais il ne se passe pas trois kilomètres sans qu’un motif quelconque la réduise à 70, 60 ou 50. Les cinémomètres sont annoncés, mais il y a de nouveaux panneaux à tout instant. Il résulte d’un tel système que la moindre inattention peut valoir de passer de bonne foi à 75 là où il faudrait être plus bas, si bien que l’apparition d’un cinémomètre prend péniblement au dépourvu : on ignore au fond à combien il faudrait passer devant celui-là en particulier.

    Narvik est la prochaine ville notable indiquée ; elle est à quelques 900 kilomètres. Je ferai quelques achats alimentaires en supermarché, mais peu : j’éprouve le sentiment d’être un Polonais faisant ses courses en France. A l’exception des fruits et légumes, les prix français sont à multiplier par deux en moyenne. Particulièrement touchés sont viande, œufs, fromages et poisson. Si l’on est heureux dans certains pays du prix de la presse et des livres, tel ici n’est pas le cas. Les livres banals portent de surprenantes étiquettes ; Elle en norvégien dépasse les cinquante francs. Il est vrai qu’Oslo est la ville la plus chère de la planète, et que le produit national brut par habitant est le troisième au monde (2005) après le Luxembourg et les Bahamas ; autant dire qu’il est le premier des pays limités à leurs propres moyens. Le carburant à 1,75 euro n’est en définitive pas cher. Il faut noter aussi l’impensable abondance de l’eau qui roule des montagnes et des collines par d’innombrables torrents épais, richesse naturelle qu’on n’utilise même pas, superflue, richesse première de la Norvège et source ancienne de sa prospérité économique avant l’exploitation des hydrocarbures marins. 

    Le cercle polaire n’est pas matérialisé. On invite le touriste sur une vaste aire sans intérêt, puisque qu'elle est près d’un kilomètre plus au nord. Il est vrai que le cercle passe dans l’un des nombreux champs de mines toujours pas neutralisés du pays. J’ai oublié comment s’écrit en norvégien « Achtung, Minen », mais c’est d’une façon transparente au germaniste. Le cercle fait vraiment polaire puisque la route le passe sur un plateau élevé, venté, de végétation rase. Cela ne signifie rien puisque la route redescend ensuite vers d’interminables régions vallonnées fort verdoyantes au sein d’un pays qui commence à se découper nettement, devenant cette Norvège septentrionale déchiquetée de terres et d’eaux. Arrêté sur un bord de route en surplomb d’un modeste fjord, je vois se garer une autre voiture dont le conducteur descend me demander si je joue du piano. Je n’en joue pas. Il le regrette, car sa femme cherche quelqu’un pour tenir l’instrument à l’église. J’ignore si l’affaire est sérieuse ou s’il s’agit d’un curieux racolage sectaire. 

    La route E6 est coupée quelques dizaines de kilomètres avant Narvik ; il faut passer en ferry. Le bateau de cent vingt mètres fonctionne 21 heures sur 24 ; j’aurai celui de 22 heures 15. Le billet de 11 euros semble peu coûteux en regard de la traversée du Pas-de-Calais ; peut-être le bateau est-il subventionné comme service public. Nombreux véhicules de touristes ; la Laponie en ce solstice d’été regorge de blancs camping-cars. Le passage dure trente minutes. Les Lofoten à notre gauche, tout un paysage de monts insulaires et continentaux dispersés à travers les eaux. 

    Ma montre est restée à l’heure française qui s’avère aussi celle de la Norvège ; à cette longitude de 17 degrés est, il sera minuit solaire lorsque la montre annoncera un peu moins d’une heure du matin. Le ciel est clair ; un peu avant Narvik je peux m’arrêter sur le rivage sud d’un fjord afin d’y photographier le soleil. Il est suffisamment haut sur l’eau pour ne pas être rouge. Le paysage est vert, les maisons multicolores, les imprimés parfaitement lisibles : il fait jour. Un voyageur qui ne saurait ni le lieu ni l’heure n’aurait aucun moyen de la deviner. 

    C’est un peu l’expérience inverse d’une éclipse totale. Une certaine euphorie accueille le spectacle comme elle accueille l’éclipse. Je passe dans Narvik, une des rares villes importantes réellement traversées par l’E6. Je marque une pause promenade, tâchant de songer à ne pas claquer la portière en dépit du plein jour et des fenêtres sans volet ni rideau. Dix ou quinze kilomètres plus loin je dors entre quinze camping-cars sur un parking de terre en retrait de la route et en surplomb de l’eau. Je me couche à une heure et demie ; le soleil alors masqué par un obstacle en jaillit à cet instant pour me crever durement à travers le pare-brise un œil mal fermé

    J’ai vu soleil de minuit et jour polaire : mon but est atteint. Revenir une seconde fois au cap Nord n’est pas essentiel, mais il n’est plus qu’à huit cents kilomètres : c’est broutille en ces immensités. La route semblerait longue sans sa beauté perpétuelle. Un peu avant la ville d’Alta est indiqué sur le côté droit un musée du Tirpitz. Le cuirassé périt bien dans le fjord dit d’Alta, mais près de Tromsö à 150 km à vol d’oiseau d’ici. Le musée équivaut en surface à deux petits appartements, mais l’entrée ne dépasse pas cinq euros ; et ce qui n’est pas cher en Norvège est à saisir. Objets divers récupérés à bord, photographies et commentaires nombreux sur le navire, maquettes diverses de la flotte allemande, mais presque aucune relique du Tirpitz lui-même, dont les ferrailleurs n'ont sans doute rien laissé ; intérêt moyen. 

    A peine est-il dix-sept heures ; il ne reste à travers la vaste péninsule portant le cap Nord qu’à suivre une route presque déserte au travers des landes caillouteuses. Le cap est sur une grande île reliée au continent par quelques huit kilomètres de tunnel facturés 25 euros l’aller simple. Au détour d’une large crique, son entrée apparaît à distance comme le dépassement hors des falaises d’un bout de macaroni géant coupé de biais, fiché au ras du sol des monts en surplomb. Il est composé d’une descente sèche jusque 212 mètres sous la mer, aussitôt suivie de remontée. Il ne reste qu’à rejoindre le cap à près de cinquante kilomètres en effleurant la petite ville de Honningsvag.

    La route passant par le travers du port y fait voir deux ou trois solides paquebots en forme de HLM sur coque. Le 21 juin est évidemment ici la pire des dates et la plus fournie en paresseux touristes qui se font transporter. La route étroite et sauvage vers le cap n’est pas bondée ; mais si les autocars ne se suivent nullement les uns les autres, leur passage est continuel. Le caractère absolument désert du lieu observé en 2003 n’est que souvenir, et les guérites de péage à l’entrée de l’enclos final du cap sont cette fois garnies. On distingue au loin derrière ses grillages une presse étonnante de véhicules entassés. 

    Je refuse d’acquitter 200 couronnes pour la satisfaction niaise de franchir 200 mètres de plus vers le nord. Ce n’est même pas ici le point le plus septentrional de l’Europe, qui pour mémoire est quatre kilomètres à l’est et dépourvu d’autre accès qu’un long sentier. Je fais demi-tour et vais profiter du décor sur un parking un peu plus loin. S’y arrêtent deux jeunes motocyclistes corréziens venus en camping sauvage. Ils se ruinent avec leurs machines buvant le double de la mienne ; ils disent manger des pâtes depuis des mois. Le temps couvert nous prive d’un nouveau soleil de minuit, mais il est malgré cela minuit et plein jour. 

    Promenade à pied au retour, autour du port de Honningsvag. Près des quais un vaste magasin de souvenirs (en français) d’aussi bon goût qu’ailleurs exhibe un ours blanc, vrai ou bien imité, debout en posture d’attaque. Je songe au chasseur tueur de l’ourse des Pyrénées, relaxé en avril dernier (**) malgré les véhémentes clameurs de bagne de tant d’amis des animaux. Je me place face à la bête à un mètre cinquante, là où l’homme avait tiré. L’expérience est intéressante, et la philosophie des écologistes les plus intransigeants en est fortement relativisée : il est évident que quoi qu’on tienne alors entre les mains, fusil, lance-roquette ou canon de 75, il est impossible de faire autrement qu’ouvrir le feu dans la plus extrême urgence. 

    Je passe la nuit cent kilomètres plus au sud, sur le commencement du retour. Les retours sont rarement passionnants ; on évite seulement le chemin de l’aller dans la mesure du possible. Le samedi 22 juin me ramènera plein sud à travers la Finlande jusqu’au golfe de Botnie ; passé la frontière suédoise je dors sur un parking entre Harapanda et Lulea. Cette longue étape n’offre point d’anecdote particulière, si ce n’est un arrêt dans un petit supermarché pour y découvrir la viande de renne à 79 euros le kilogramme. Cela semble cher pour un animal bien plus abondant et dangereux sur la route que le chevreuil en France. La caissière, qui repère les étrangers, me demande en anglais si je parle anglais ou allemand. De ma réponse : « les deux », elle déduit que je suis allemand. Elle oppose à mes dénégations un visage des plus étonnés, assortis de ce cri du cœur : si vous n’êtes pas allemand, pourquoi donc parlez-vous l’allemand ?

    Je m’abstiens d’observations historiques inutiles. Passage comme en 2003 au nord de Rovaniemi sur cet élargissement de la route E75 faisant office d’aérodrome militaire de dégagement. Il est interdit de s’arrêter, mais non de relever en roulant les coordonnées au GPS. C’est pourtant peine inutile puisqu’il est désormais reproduit sur les dernières versions de Flight Simulator, presque au bon endroit. 

    Nuit du dimanche soir 23 juin après Stockholm. Il fait enfin un peu nuit, ce qui termine cinq jours de clarté continuelle. La fameuse société SAAB siège à Linköping entre Stockholm et Malmö ; sur deux ou trois kilomètres s’étirent au long de la route un exemplaire de chaque avion SAAB produit depuis la guerre. Le retour par le Danemark est exactement à l’inverse de l’aller. Afin d’épuiser mes couronnes du pays, je quitte l’autoroute pour prendre carburant et nourriture dans la très petite ville de Christiansfeld. Je découvre alors ce qu’il en est de prendre les tout petits pays pour des états-tampons à traverser au plus vite : le charme désuet de la rue principale à peu près déserte est une œuvre d’art. Partout les maisons et bâtiments fin dix-huitième, semble-t-il, évoquent derrière les arbres des trottoirs la sagesse tranquille, le doux sommeil de la population sous les nombreuses références à la religion luthérienne, églises, écoles. Au coin d’un hôtel, une plaque de pierre porte le nom des souverains qui s’y sont arrêtés. Bernadotte est du nombre. Je dispose décidément d’un radar à déceler en quelques minutes les plus menues curiosités de mes voyages.

    Nuit suivante après Hambourg. Après Mulhouse les autoroutes deviennent payantes ; je suis les routes en me demandant ce que seraient des voyages à travers l’Europe si les autres pays étaient sur ce plan chers comme le nôtre. La vallée du Doubs via la route n’est jamais temps perdu. J’aurai dépensé six cents euros de carburant cette fois-ci ; des autoroutes à péage eussent doublé le chiffre, à moins d'y renoncer pour consacrer au trajet un temps moitié plus long par les routes étrangères.

    Dernière nuit entre Dôle et Chalon ; retour à Pouzeau un peu après midi mardi 25 juin. Le parcours total aura été 9279 kilomètres. Je m’avise à la relecture avoir fait bien du texte par bien des digressions : c’est que le voyage était pour bonne partie simple reprise.

     

    (*) « tous les jours » (ouvert) et « ouvert la nuit ».

    (**) mais condamné depuis en appel.

     

     

     

     

     


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    LA CHRONIQUE NUMISMATIQUE

     nonsense

     

    On sait peu que la pénurie de métaux précieux en Russie au tournant du XXème siècle (et qui n'est pas sans rapport avec l'escroquerie d'état des fameux emprunts) conduisit tout au moins dans les régions les plus froides de l'empire à la frappe de monnaies de mercure. Ce métal prend en effet l'état solide au-dessous de 39 degrés de froid. Cette émission monétaire inaccoutumée ne doit pas surprendre, car les écologistes à cette époque n'avaient pas encore découvert la radioactivité du mercure. Les historiens pensent de leur côté que les troubles causés par la manipulation quotidienne de ces monnaies peuvent expliquer la passivité avec laquelle les Russes supportèrent le régime tsariste d'abord, bolchévique ensuite, puis maffieux, avant enfin de s'épanouir sous la bienveillance du "seul pur démocrate" autoproclamé comme tel et justifié par ses titres au KGB.  

    Parfaites en hiver, les pièces de 1/2, 1, 2 et 5 roubles en mercure à l'effigie de Nicolas II présentaient l'inconvénient de devenir pâteuses au printemps et de fondre tout à fait en été. On  les conservait alors dans un bocal qu'à l'hiver suivant on était bien forcé de porter à l'atelier de l'hôtel régional des monnaies ; la nouvelle frappe se faisait bien entendu au prix d'une taxe qu'il fallait par conséquent acquitter tous les ans, ce qui ne tarda pas à entraîner le discrédit sur cet argent à intérêt négatif. Il faut dire aussi que la présence de pièces d'or et de mercure mêlées dans les bourses conduisait parfois à quelques déconvenues. Voilà pourquoi la police dut réprimer impitoyablement à Petrograd en novembre 1914 une manifestation d'ouvrières hurlant à l'adresse du monarque détesté : " Nous ne voulons pas de tes rouble ignobles ! "

    Ce calembour, car c'en est un en russe, signifie approximativement : " Quelle différence y a-t-il entre un cornichon et Raspoutine ? Il n'y en a pas : le cornichon est confit dans du vinaigre et Raspoutine est confident du tsar " (1).

    La plaisanterie fit le tour du pays, ce qui n'est pas un petit succès, et le scandale éclata lorsqu'à la fin d'une représentation du Lac des Cygnes au théâtre Bolchoï, la jeune et fraîche danseuse Vecchia Maminova fut invitée dans la loge impériale. Parce qu'elle se voyait l'objet d'une cour pressante de la part du souverain, l'artiste crut tout trouvé de l'amuser en lui répétant le calembour ! Ce ne fut pas du goût de la tsarine. La gifle qu'elle adressa à la jeune écervelée manqua son but avec ce beau résultat que le tsarévitch en saigna du nez pour quinze jours. On a pensé d'abord qu'Alexandra Féodorovna était vexée parce qu'elle aimait beaucoup les cornichons, mais il est plus probable que le malentendu venait de ce que la danseuse avait oublié qu'on parlait non moins le français que le russe à la cour.

    Cet incident marqua la fin des monnaies de mercure ; leur refonte était ordonnée le lendemain même par voie d'oukase. Le cours extrêmement élévé de nos jours des rarissimes roubles de mercure aux ventes de Sotheby's explique le renouveau récent des expéditions en Sibérie à la recherche de mammouths congelés ; c'est en général dans les poches des paléontologistes disparus avant la révolution d'Octobre que les chances sont les plus grandes de retrouver quelques uns des exceptionnels spécimens numismatiques encore existants, souvent dans l'état SUP ou même SPL.

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    NdlR : la carrière de Vecchia Maminova devait finir tristement lorsqu'en 1919 à l'issue d'une représentation de Casse-Noisettes au théâtre Bolchoï devant les plus hautes personnalités du régime, quand appelée dans la loge officielle, ses plaisanteries incertaines ("casse-noisettes !") lui valurent cette fois pour de bon de la part de la Kroupskaïa un épistaxis soigné.

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    Critères de classifications des roubles de mercure à l'intention des collectionneurs :

    TTB :  il reste une partie solide de la pièce.

    SUP :  l'aigle impériale des armoiries surnage encore sur le métal fondu.

    SPL :  les traces de manipulation doivent être absolument infimes et limitées à des zones de fusion sur la joue, et au revers sur les plumes extérieures des ailes de l'aigle.

    FDC :  pièce pratiquement intacte avec tout son isolant d'origine. De minimes traces de fusion peuvent être tolérées si l'isolant les recouvre toujours.

     

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    On peut consulter les sites numismates, où l'on trouvera les critères des classification des monnaies selon leur degré d'usure, et dont les définitions ci-dessus constituent un pastiche.

    Ce court texte est un exemple d'humour à deux niveaux de lecture en fonction des connaissance du lecteur (la gifle de la tsarine) : niveau farce pour dessin animé , ou niveau plus relevé.

    (1) Calembour non original, pris à une mise en scène de la Belle Hélène, avec un autre personnage. 

     

     

     


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    CRITIQUES DE LIVRES ET FILMS

     

      Voir dans la catégorie "Fictions sur l'aviation et l'espace" la critique des ouvrages :

    Galland, Adolf :   Jusqu'au bout sur nos Messerschmitt

    Nagatsuka, Riujiu :   J'étais un kamikaze

    Mouchotte, René :   Carnets

    Townsend, Peter :   Duel dans la nuit

    Scott, Robert Lee :   Dieu est mon copilote 

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    (Comme pour les pastiches, la "critique" de ce qu'on n'a pas lu est évidemment d'intérêt limité !)

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    Milan Kundera :   L'insoutenable légèreté de de l'être

      On apprend que la mère de l'auteur trouvait drôle de l'affliger en sortant son dentier de sa bouche, et que sa maîtresse est singulièrement excitante nue en chapeau melon. Voilà de la littérature. De bonnes pages pourtant sur le kitsch. Qu'est-ce que le kitsch ? L'auteur cite le cas d'enfants étasuniens jouant sur une pelouse à deux pas du Capitole. Là n'est pas le kitsch. Un vieux crocodile de sénateur arrête sa limousine pour pleurer à la vue des enfants qui jouent sur la pelouse. Le kitsch tient à ce que le sénateur pleure moins à la vue des enfants qui jouent sur la pelouse, qu'à la pensée qu'il communie avec tous les hommes qui pleurent à la vue d'enfants jouant sur des pelouses.

      Ce jour, France-Inter m'apprend qu'un sportif ayant gagné une course revient sur la pelouse du stade entouré de sa femme et de son jeune enfant. Ce n'est rien de plus, mais la foule en étouffe d'émotion. Les journalistes présents ont le coeur étreint de la stupeur de la foule. Le sportif reconnaît avoir connu un grand moment. Et on raconte que l'insoutenable, etc., aurait de nombreux lecteurs ! Ils n'étaient pas dans ce stade.

     

    Georges Bernanos :   l'imposture

      279 pages. Les brillantissimes pages 1 à 21, confession d'un puceau âgé qui voudrait bien pour ses pauvres fantasmes être regardé par son directeur comme un pécheur considérable, font un morceau d'anthologie à découper et conserver à part. On peut jeter  l'imposture constituée par les pages 22 à 279.

     

    Yukio Mishima :   le marin rejeté par la mer 

      Mishima s'est fait hara-kiri. Il a eu bien raison.

     

    Jürgen Thorwald :   la débâcle allemande 

      Intéressant pour ses soixante pages accablantes sur le sujet peu abordé ailleurs, des trois semaines du gouvernement du Grand-amiral Dönitz après la mort de Hitler.  

      Trois semaines !  Comment le Grand-amiral pouvait-il en effet espérer conserver plus longtemps la confiance du peuple allemand ? Car ses réalisations sont nulles : rien pour l'emploi sinon de belles paroles, car il fait faire antichambre vainement à Himmler qui cherchait un portefeuille ; il ne fait rien pour l'aviation, résultat ordinaire de l'universelle jalousie inter-armes ; il fait de toute façon très peu pour la marine ; rien du tout pour le bâtiment ; et enfin, comme si l'Allemagne pouvait accueillir toute la misère du monde, il n'a rien fait pour chasser les millions d'étrangers.

     

    Georges Bernanos :   Monsieur Ouine 

      Exceptionnellement chiant, même pour un ouvrage reconnu de la plus grande littérature ; mais chiant, ce monsieur Ouine, au point de battre sur ce plan jusqu'àMonsieur Godeau de Jouhandeau. Jouhandeau serait justement ignoré sans la vénération qu'il est rendu moralement obligatoire par les belles âmes de lui marquer, simplement parce qu'il est le rejeton d'un département sinistré ; c'est à peu près comme il faut aussi d'obligation prendre au sérieux les Evangiles dont personne ne lirait une ligne si leurs auteurs n'étaient des israélites persécutés. Monsieur Godeau raconte vaguement la même chose que Monsieur Ouine, encore qu'à l'envers et de façon complètement différente sur un sujet parfaitement distinct. "Pouah ! C'est mauvais !" proteste le malade en recrachant la drogue ; "ça prouve que le médicament est bon" lui répond le charlatan (Morris, l'élixir du Dr Doxey). C'est la même chose en art : un livre chiantissime révèle un auteur "immense", comme on dit. Ai lu à raison de cinq pages quotidiennes pendant deux mois, la destinée de ce monsieur qui ouinn's à ne pas être connu. Et pas gai, avec ça ! Ce n'est pas comme dansMonsieur Godeau où l'on rit au moins quelques pages avec l'exhumation et la réduction des corps de dix religieuses, dont neuf décemment décomposées, et une simplement "moisie". In pulvere reverteris... Cela ne lui donc rien ?... Qu'importe : on la jette comme elle est dans le caveau final de neuf mètres carrés capable d'héberger en vrac dix mille âmes, mille ans de la population du couvent. Ai relu ensuite le dialogue des Carmélites pour changer un peu d'air. La fin d'ailleurs est la même.

     

    Georges Bernanos :   Sous le soleil de Satan    

      A la quatorzième ligne : "une dynastie de meuniers et de minotiers, tous gens de même farine."

      Franchement... Vous continueriez ?

     

    Chevallier :   Clochemerle

      D'abord, Clochemerle n'est pas un village mais une petite ville : à cesser donc de toujours citer à l'occasion d'une querelle de bouseux. Ensuite, on se demande pourquoi il n'est pas au programme des écoles tant on a peu fait aussi bien dans un antimilitarisme aussi brillant et sans la moindre lourdeur moralisante. Bourré aussi d'excellents aphorismes que dans notre modernité d'aucuns diraient bien un peu misogynes ; ainsi : "Les femmes, quand on y songe, elles n'ont que ça à penser." 

     

    Chevalier :   Manuel du dessinateur industriel

      Tiré à plus de millions encore que le précédent. Le "Bled" du dessin industriel. Aucun intérêt. Ce n'est même pas le même Chevalier.

     

    François Mauriac :   Thérèse Desqueyroux

       "Dèqueyroux" ou "Dessqueyroux" ? 

     

    John Knittel :   Thérèse Etienne

      Autre Thérèse assassinant son mari.

     

    Emile Zola :   Thérèse Raquin

      Encore !...  Laissez les Thérèse rester vieilles filles ; c'est plus sûr.

     

    André Maurois :   Climats 

      Tout ce que l'amour a de subtil, raffiné, charmant. Si mon exemplaire vous tente, n'hésitez surtout pas à l'emporter. "Tous les genres sont bons, hors le genre ennuyeux" (Voltaire) 

     

    Michel de Saint-Pierre :   Les aristocrates 

      Tout ce qui peut advenir à une famille titrée tombe en deux cents pages sur la tête de celle du livre. Haletant. On a vraiment le sentiment de faire partie de la famille, surtout moi qui vois au chapitre 17 le marquis de Maubrun, personnage central, lire le Journal Officiel du 3 juillet 1953, jour de ma naissance ! Laissez-moi mon exemplaire.

      Adapté à l'écran avec brio, Pierre Fresnay faisant un noble plus noble encore qu'en capitaine de Boieldieu de la Grande Illusion. Il semble dangereux de montrer ainsi au peuple qu'un roturier peut passer magistralement pour plus noble que nature. Et lorsque selon le film, tantôt le metteur en scène, tantôt le partenaire sont d'authentiques nobles eux-mêmes, quelle inconséquence de la part de leur classe !

      A noter qu'à l'exception d'un faux noble et d'une future marquise, tous les personnages "roturiers" du livre parlent ou écrivent un français défectueux. Funny !

     

    Philippe Hériat :   Famille Boussardel 

      Toujours inégalé pour occuper les dimanches après-midi pluvieux.

     

    Stefan Zweig :   Marie-Antoinette

      Pourtant réputé pour la gaîté de ses ouvrages, l'auteur manque ici comme par un fait exprès plusieurs occasions de plaisanter à travers des parallèles qui sautent aux yeux du lecteur. Qu'on en juge :

      Stefan Dreig nous conte en détail les tribulations intimes des sept premières années du ménage Capet. Que n'en profite-t-il pour blaguer : "Ce pauvre Louis XVI aura tout vu : il ne doit pas être amusant de se faire trancher le prépuce sans anesthésie."

      Autre chose : Maïté d'Autriche, impératrice mère de "Toinette" comme on surnommait irrévérencieusement la dauphine, au départ de cette dernière de Vienne pour les félicités de la chambre à coucher, lui remet pour viatique un mémorandum politique à relire tous les mois de sa vie ; et quel jour du mois ? le 21 ! Et Stefan Vierg de manquer encore une occasion de s'esclaffer.

      L'auteur passe au récit de la fuite à Varennes. Le ménage royal, nous dit-il en page 322, traverse "la grande ville de Châlons". Qu'avait donc fumé ce jour-là Stefan Fünfg ? car Ruthénium qui vécut vingt-huit années dans cette maigre cité ne s'est jamais avisé qu'elle fût grande. Mais voilà que Stefan Sechg onze lignes plus bas écrase le mégot de son pétard puisqu'il requalifie le lieu-dit de "petite ville sans distraction".

      A noter que la fin du roman, pour être digne sans doute, n'est pas heureuse.

      (et par association d'idées, on peut voir une belle tête de Stefan Siebeng dans le jardin du Luxembourg.)

     

    Fédor Dostoïevsky :   Crime et châtiment

      Moi qui jusque dans l'adolescence n'ai jamais une seconde cru au marxisme (simple affaire de conformation logique de la cervelle), il m'a fallu après la débandade communiste internationale de 1989 entendre comme vous aussi l'invraisemblable étalage de morgue imbécile de tous ces "intellectuels" forcés de reconnaître avoir fait fausse route, mais proclamant avoir eu raison d'avoir eu tort, accusant de surcroît ceux qui avaient eu raison de n'avoir eu raison que pour avoir été des salauds incapables de laisser le coeur égaré l'emporter sur les évidences flagrantes.

      Je tenais donc depuis lors ces pouffiats de l'intelligence pour des modèles de stupre intellectuel coupables d'un hallucinant péché d'orgueil. Pas de chance : c'est moi qui ai tort. Fiodor Mikhaïlovitch me l'apprend dans son roman : celui qui a péché et s'est repenti est meilleur que celui qui n'a jamais péché

     

    Aragon :  les beaux quartiers

      Le prénom de cet auteur est mal déterminé. Certains l'apostrophaient d'un "Louis" et d'autres tels Cohn-Bendit, d'un "Vieux con".

      On sait le rôle d'Aragon dans le mouvement surréaliste ; c'est une application des principes de cette école qui nous vaut la signature toute fière de l'ouvrage :"terminé le 10 juin 1936 à bord du Félix Dzerjinski."

      Alors là, chapeau, hein !

     

    Brigitte Bardot :   Initiales B.B.  (mémoires)

      Commentaire en cours de relecture par mon avocat.

     

    Jean-Pierre Luminet :   les trous noirs ;   Eugene Cernan :   J'ai marché sur la lune ; condensé paru dans Sélection

      Pour savoir en un instant avec assez de sûreté ce que vaut un auteur inconnu, il faut dans son livre lire en premier la dernière phrase. Le commencement ne signifie rien. Longtemps je me suis couché de bonne heure... Quelle affaire ! Sans compter que c'est la porte ouverte à tous les canulars littéraires : sur ce sentiment inconnu dont l'ennui, la douceur m'obsèdent... 

      Si la chute est neutre ou absente, on a affaire à un simple rédacteur suffisamment modeste pour mesurer ses limites. Est-elle plutôt du genre : "Elle lui sourit, et tous deux partirent d'un grand éclat de rire" ; ou bien encore : "les grilles du château se refermèrent sur le jeune couple à l'orée de l'allée d'ormes séculaires" ; alors, je suppose que vous venez d'acquérir sur place de quoi patienter en attendant le train.

      La chute est-elle astucieuse, inédite, drôle, originale, on tient peut-être un écrivain. Est-elle boursouflée d'une prétentieuse philosophie naïve, ou d'un sentimentalisme niais à pleurer, et l'ouvrage ne vaut que par son éventuel contenu d'information pure. Commençons ainsi par la chute du livre de Luminet (Luminet, les trous noirs !) :

      Il ne faudrait pas que l'expression trou noir soit comme le mot Dieu : qu'elle masque et déguise somptueusement ce que nous ignorons. Fin du livre.

      Hé bé !

      Poursuivons avec la chute du livre de Cernan (Apollo X et XVII) :

    - C'est vrai, mon papy, que tu es allé là-haut ? m'a demandé ma petite fille en montrant la lune.

    - Oui, ma petite puce. Ton papy est allé là-haut. Il y est vraiment allé.  Fin du livre.

       Prends un  nègre !

     

     CINEMA

     

    La grande illusion

      De ce que nos rois furent mal entourés, mal conseillés, résulta que la famille Laudenbach ne fut jamais anoblie. Il n'importe : aucun noble ne parut jamais plus noble que Pierre Fresnay son rejeton. Spécialisé dans les rôles aristocratiques comme Noël Roquevert dans ceux de de colonel en retraite, il devait nous donner le comte de Boieldieu de cette Grande Illusion avant le marquis de Maubrun des Aristocrates de l'assurément noble Denis de la Patellière ; outre le rôle de Vincent de Paul (dont la particule ne doit pas égarer) pour la noblesse du coeur, "la seule vraie" disent les roturiers qu'on s'abstient par charité de corriger, aux deux sens du terme.

      Hélas ! Si certains nobles comme l'auteur des SAS ont mis leur titre en étrange position vis-à-vis du devoir d'exemplarité de leur classe, par leurs descriptions souvent franchement ridicules de fellations, onanismes partagés et sadismes consternants, d'autres n'on jamais été nobles du tout. Parmi les habituels roturiers qu'on croit toujours nobles figurent trois grands soldats allemands du XXème siècle : Stroheim, Paulus et Ludendoff. Les deux derniers ont perdu : on n'est jamais si grand que dans le malheur. Le premier n'a jamais vu une caserne sauf en studio, qui s'est fait sa vie durant passer pour expert militaire ; sa particule est imaginaire comme on pouvait s'en douter : "Monsieur de la Chaumière" ! Je sais un paysan que l'on nommait Gros Pierre...

      La Grande Illusion ferait date dans l'histoire de notre cinéma sans une erreur absolument grossière qui n'ayant échappé à personne, l'a définitivement perdu dans l'estime des connaisseurs - la "beauté" de Dita Parlo sinon suffisait au désastre. Jugez plutôt : nous voyons sur un mur à la minute 33 du film, censé se passer en 1916, une carte de l'Allemagne après le traité de Versailles ! Hou, hou !

      A la minute 76 Pierre Fresnay marchant en Allemagne en jouant de la flûte entraîne derrière lui tout une troupe d'Allemands. Il est ici permis aux germanistes de soupçonner la malice délibérée du scénario.

     

    Les Hauts de Hurlevent

      J'ai réussi à tenir jusqu'au bout, à l'inverse de mes vains essais avec le roman. Une magistrale exécution au claveçin de la version courte de la marche turque de Mozart. A part cela...

      Le roman, lui, est un chef d'oeuvre : l'ennui profond qu'il exprime tout du long est la marque infaillible des oeuvres élevées. C'est un Creusois qui rédige ces lignes : il sait grâce à son mortel compatriote Jouhandeau ce dont il parle ; on préfère de loin se poiler à Guéret avec les oeuvres du Creusois autrement plus amusant Jean Guitton, sorte de Marcel Aymé du Limousin. Pour en revenir aux soeurs Brontë, on toussait en famille plus qu'on ne rigolait dans le presbytère de Haworth ; le bacille de Koch devait par bonheur y faire bientôt cesser la production littéraire.

     

    Les sentiers de la gloire

    On a rendu à ce film un signalé service en l'interdisant si longtemps en France : tout le monde à présent se jette dessus, alors qu'il n'est pas si extraordinaire. Le film s'interrompt sur une très bonne scène de cabaret, pourtant, juste avant la tournante géante qui semble inéluctable ; mais bon ! C'est la guerre.

    C'était pourtant de la part de Kubrick qu'on n'attendait guère sur ce chapitre, un intéressant effort de réhabilitation de l'autorité dans l'armée, trop souvent en butte à l'indiscipline atavique de notre peuple. Il est malvenu de pleurer sur les fusillés pour l'exemple et d'invoquer de grands principes lorsque le PIB est en danger. Le généralissime allemand Ludendorff ne s'y trompait pas, lui qui écrivait après-guerre : "On a poussé jusqu'en Allemagne des cris d'indignation devant l'implacabilité de l'état-major français face aux rébellions de soldats et refus d'obéissance. Mais quoi ! Il ne faisait que son devoir, à l'inverse du nôtre sans cesse entravé dans l'exécution du sien par toute sorte de protestations soi-disant humanitaires venues souvent des autorités elles-mêmes !"

     

    (La procédure à l'américaine du conseil de guerre dans le film est totalement ridicule. Pourquoi cette absurdité du scénario chez un metteur en scène connu pour son exigence dans le détail des reconstitutions ?)

     

    Citius, altius, fortius

      Un film peu connu de Renoir, une critique railleuse du sport-spectacle et de l'ampleur démesurée de l'investissement individuel exigé dans le sport professionnel.

      Gabin très bon dans le rôle du sprinter qui s'étale à chaque tentative de départ. Le meilleur du film est toutefois donné par Jouvet, irrésistible dans le rôle de l'entraîneur assistant avec la plus parfaite impassibilité aux chutes répétées de son poulain.

      En bien hélas, ce film dont vous vous régaliez par avance, que vous demandiez déjà à votre fournisseur de disques, n'existe pas. Nous allons poursuivre une fois encore dans cette voie en rapportant ci-dessous un résumé fait naguère sur un forum de cinéma où nous passions sous le pseudonyme "Grandson" pour y taper délibérément sur les nerfs des participants au moyen d'une foule de remarques inopportunes, en particulier dans la démolition des impossibilités physiques de diverses scènes d'oeuvres connues. Après avoir bien exaspéré quelques semaines les cinéphiles...

     

    Björ oglup jnig taddordhür

    A tous mes amis, et je les sais nombreux, j'annonce qu'ils auront le regret de ne pouvoir me lire d'une quinzaine : je pars en Suède. Un vrai cinéphile bien entendu ne perd jamais son temps, et je profiterai de mon voyage pour aller voir au cinéma Björ oglup jnig taddordhür qui cartonne là-bas plus fort qu'ici les Chtis. C'est comme son nom l'indique un film assez gore qui doit son succès à ce qu'il prend le contrepied des asphyxiantes valeurs morales et civiques dont est gavé tout Suédois depuis le berceau. Aux Scandinaves étouffés par le carcan du puritanisme moral, du féminisme en délire, de l'égalitarisme forcené, du tutoiement de rigueur, du politiquement correct érigé en réflexe de Pavlov... les miasmes du scénario apparaissent comme un véritable ballon d'oxygène (de dioxygène, rectifierait immédiatement mon fils dans le secondaire).

    Argument du film : une Suédoise archétypale de magazine français, s'égare dans la nuit polaire au volant de sa SAAB (Svenska Aeroplan Aktiebolaget) tricylindre à deux temps de 1960. Elle finit par entendre ses roues patiner définitivement. Elle a beau manier nerveusement le levier de vitesses et l'embrayage en faisant devant l'objectif secouer de manière intéressante sa crinière léonine, et frémir de colère ses formes sculpturales, elle n'en est pas moins bloquée sans remède. La critique y a vu les prémisses d'un retour des "valeurs" machistes à travers la symbolique impuissance de la Femme elle-même à imposer sa volonté à la matière. L'héroïne ouvre alors sa portière et descend dans la nuit. Ses escarpins s'enfoncent jusqu'au mollet dans les détritus entassés sur la décharge de Tushpamaköping : foetus, rats, gnomes... Progressant malaisément vers une croisée lugubrement éclairée qu'on aperçoit au loin, elle tombe au détour d'une montagne de sacs poubelle sur un homme occupé à la perpétration du pire crime sexuel concevable dans les pays du Nord : il urine debout...

    Cote de la Centrale Catholique du Cinéma : pour toutes.


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    FAUT-IL DES WC DAMES JALOUSEMENT EXCLUSIFS ?

    réflexion sociologique 

     

      Dans les bureaux de cette administration figurent deux portes donnant chacune sur des sanitaires comportant lavabos et nécessaire pour la miction des deux sexes. Aucune mention n'est portée sur les portes elles-mêmes, sans doute parce que chacun les connaît. Dans l'une des salles, plusieurs cabines recelant un siège ; au même emplacement dans l'autre salle, des cabines dans lesquelles on ne trouve... rien. Rien qu'une étrange vasque de faïence portant deux empreintes de pieds enserrant une évacuation. Plus un bouton-poussoir sur un tuyau, ainsi qu'une buse d'inondation des pieds au niveau de l'étrange vasque.

      On use confortablement de celle-ci en posant un pied sur chaque empreinte, et en se contorsionnant, un bras tordu derrière le dos en appui contre le mur du fond pour garder l'équilibre. Est-il besoin de préciser que les toilettes à sièges reçoivent des visites de tous ? Et puis, deux silhouettes à la mode 1900, hautes de vingt centimètres, sont un jour apparues sur les deux portes principales. L'une représente une dame en robe longue et chapeau à plumes, l'autre un homme en redingote, canne à pommeau et haut de forme. A la porte féminisée est ajoutée sur un carton cet avertissement : réservé strictement aux dames.

      Pourquoi cette révolution en un lieu ne recevant aucun public, où l'on croyait entre collègues les choses simples et claires ? Renseignements pris auprès de la Direction, il semblerait que les personnes qui laissent les lieux d'aisance en l'état où elles souhaitent les trouver en entrant paient désormais pour les personnes (mais enfin, toutes masculines) qui s'en fichent. 

      Une façon pour un homme de combattre ce procédé sexiste minable consisterait à semer le doute en parvenant à se glisser sans être vu là où les seules dames sont censées le faire ; puis d'en ressortir tout aussi clandestinement après avoir consciencieusement oublié de laisser l'endroit en l'état où l'on souhaite le trouver en entrant.

      Faut-il pourtant par de telles actions déstabilisantes se montrer aussi nul que la Direction ? Mieux vaut auparavant commencer par s'entourer de l'avis de trois spécialistes :

    Ma grand-mère

    " La séparation des feuillées destinées aux dames et aux messieurs est dictée par les nécessités de la pudeur. La présence d'un homme dans les lieux d'aisance destinés aux dames viendrait-elle pour autant à heurter leur délicatesse naturelle ? Il n'en est rien : les parties honteuses ne se découvrent qu'à l'abri de portes closes et opaques, ce qui exclut que leur spectacle puisse outrager quiconque.

    " En va-t-il de même du côté des messieurs ? Là figurent au mur sans masque aucun, ces réceptacles de faïence que je ne veux point nommer autrement. Une femme qui pénétrerait là, je pense en avoir dit assez pour être comprise, y laisserait donc évidemment sa réputation en plus de ce qu'on y laisse d'ordinaire.

    " Il apparaît ainsi que les impressions les plus spontanées ne sont pas d'obligation les plus conformes à la pure logique !

    Un masculiniste

    " Tant qu'il y aura dans cette boîte plus d'hommes que de femmes, nos militants continueront d'utiliser indifféremment l'une ou l'autre toilette. Au nom de quoi devrions-nous faire la queue aux heures d'affluence tandis que les rares femmes passeraient instantanément ?

    " Un côté hommes, un côté femmes ! Voilà comment se manifeste sous le masque d'une logique hypocrite le sexisme ordinaire le plus insidieux, et se perpétuent depuis deux millénaires de judéochristianisme les modes de pensée les plus révoltants !

    " Changeons les mentalités ! Brisons le mur du silence ! Entreprise difficile, certes, car quel architecte-bel-esprit-de-gauche se permettrait en traçant les plans de ses constructions, de ne pas paraître en plein accord avec les injonctions du féminisme le plus outrancier ?

    " Il faut une politique volontariste pour en finir avec les problèmes réels : il suffit d'écouter le moindre media pour avoir les oreilles rebattues de la sempiternelle différence de 30% entre salaires masculins et féminins. Vraiment ! Nous serions bien aises, nous autres fonctionnaires du sexe fort, qu'on nous montrât sur notre échelle indiciaire cette fameuse différence...

    " C'est pour aujourd'hui ou pour demain, nos 30% ??

    Un usager de bon sens  

    " Le cathé, la colo, l'armée, la prison, j'ai donné ! Croit-on sérieusement à la Direction que sous prétexte que je suis un homme, j'ai installé à mon domicile aussi des gogues à la turque ?

    " Cette survivance zoléenne générale sur les lieux de travail n'est pas de mon fait. J'irai donc bouquiner confortablement là où il y a un trône. C'est aussi simple que cela.

       


  • L'OURS EST MORT

    actualité commentée 

     

      Premier novembre 2004. L'ours est mort.

      Ayant eu plus tard à juger l'homme qui a dépêché l'ours, la présidente du tribunal stupéfaite par la violence avec laquelle on accablait de toute part son prévenu, déclarait : "En plus de vingt ans de magistrature, je n'ai jamais vu un tel déchaînement, même pour les crimes commis sur les enfants."

      S'il reste interdit de liquider les espèces protégées et fort dangereux de se placer en situation d'être obligé peut-être de le faire, il est plus dangereux encore d'affronter tant la politique que la passion populaire la plus insolite.

      L'ours est mort.    

      Si l'ours était facteur, le poète chanterait : " l'amour n'a plus de messager. "

      Si l'ours était Louis XIV, on crierait : " Vive l'ours ! "

      Antoine ne l'appellera plus Cannelle.

      Dans les Pyrénées, l'ours est mort. Un chasseur ivre de nature, de pêche et de traditions l'a tué " en état de légitime défense " affirment ses pareils. Ouais. Nous n'avons pas la preuve, évidemment, que la peau en fût vendue à l'avance.   

      Ah ! Si encore le chasseur avait tué l'ours au corps à corps virilement d'un coup de poignard comme Michel Strogoff (Michel Strogoff), Conrad de Reichendorf(Axelle), Sonny Tuckson (le mystère des avions fantômes)...

      Le ministre de l'écologie monsieur Lepeltier s'est précipité sur les lieux non pas pour récupérer la fourrure, en dépit de son patronyme, mais pour éviter de répéter les gaffes énormes de son prédécesseur Voynet lors de l'échouage du dernier pétrolier en Bretagne. Elle avait traîné à rentrer de son lieu de vacances, au prétexte peu écologique que ça n'aurait pas remis le pétrole dans les cuves du bateau. Ensuite, priée par un journaliste remarquable de confirmer qu'il s'agissait bien de la pire catastrophe écologique jamais survenue, elle avait presque haussé les épaules, comme si l'absence de pertes humaines suffisait à consoler les hôteliers bretons du Tchernobyl, du Bhopal, du tsunami, du Pompéi, de la montagne Pelée armoricaine !

      Le ministre a confirmé la catastrophe écologique devant la descente de lit. Une catastrophe écologique est selon les besoins politiques du jour : 1) un événement causant un profond déséquilibre biologique ou climatique, ou bien encore un empoisonnement massif d'une région étendue ; 2) le désespoir de millions d'adultes qui ont perdu leur peluche animée. Les politiques alors se partagent les rôles : Raffarin tire le portefeuille du retraité pendant que Lepeltier lui tape sur le bras pour le faire regarder vers les Pyrénées : " Là ! Un ours ! "

    " La montagne a perdu son âme " n'ont pas hésité à clamer plusieurs. La " légitime défense " du tireur, notion radicalement inappropriée, est invoquée pendant ce temps, répétée avec naturel et sans le moindre esprit critique ni sens juridique à propos d'un animal ! Aucune justification de cet ordre n'est à donner pour avoir tué une bête. Mais le meilleur des arguments à plaquer à la face des contradicteurs de l'ours est la chance qu'ils ont de vivre en France. Que diraient-ils s'il étaient Indiens ?

      En cette nation grandissante où l'on a su reconnaître et protéger le patrimoine naturel, on a sauvé le tigre du Bengale sans cela quasiment anéanti sous les coups des ploucs bengalis n'entendant rien à l'écologie. Tout a son prix, mais celui du tigre demeure très raisonnable pour la seconde population du monde : le tigre en ce début de XXIème siècle se contente au Cachemire d'un humain par jour en moyenne, pourcentage inappréciable. Un Occidental ayant ramené de là-bas la matière d'un ouvrage à la gloire de Panthera Tigris, argumente opportunément sur une radio : 
    " Il faut savoir quel prix l'humanité veut bien mettre dans la préservation de ses ressources naturelles. "
      Et si vous restez encore dubitatif :
    " Combien de morts acceptons-nous ici de voir sur la route ? Hein ? Je vous le demande ?

      Cette fois j'ai devant pareil argument trouvé mon maître, et me tais. Qui ne voit comment un tigre est commode pour assurer vos déplacements personnels, professionnels, culturels ? Un tigre menant les enfants à l'école, et voilà les parents rassurés : leurs petits ne seront pas rackettés en chemin. Je vous assure pour en avoir personnellement souvent fait l'expérience, que les cyclistes en groupe éparpillé sur la chaussée se rangent nettement plus vite au feulement d'un tigre qu'aux coups d'avertisseur d'une automobile à laquelle ils font des bras d'honneur. Lorsque vous circulez en tigre, peu d'ennuis avec les gendarmes (sauf si vous avez mis l'animal dans votre moteur), et peu de contestation au moment de remplir les constats amiables. Nous vivons moins frustrement que nos aïeux, grâce entre autres à quelques outils générateurs d'une productivité spectaculairement accrue ; le tigre est du nombre. Il n'en va guère de même de l'automobile, qui n'a jamais rien fait de plus profitable que tuer du monde. Il serait donc bien nécessaire de l'éradiquer sans fausse compassion. Parce qu'elle n'est toutefois pas laide à regarder, ni sans intérêt pour l'histoire des techniques, on en conserverait cependant quelques unes derrière de solides barreaux, et l'on ferait bien de s'en tenir là.

      D'ailleurs, conclut notre Occidental : " Les seuls humains qu'ait dévorés le tigre sont ceux qui ont pénétré dans son domaine."
      L'indiscrétion de certains humains passe vraiment les bornes. Ici, au Bengale, sachez-le, vous êtes chez le tigre. Les autres, raus !

      Qu'on me permette de rassurer le lecteur : passer sous la dent du tigre est bien moins pénible qu'on se l'imagine communément. C'est Claude Lévy-Strauss, je crois (et si ce n'est pas lui, c'est un autre) qui raconte comment il s'est un jour trouvé en situation de jouer au chat et à la souris avec un lion. Situation embarrassante, sans doute, car l'anthopologue ne tenait pas, noblesse de son partenaire oblige, le rôle du chat. Eh bien ! Tiré d'affaire par miracle, il déclare s'être trouvé face au fauve d'un coup comme absolument sidéré, anesthésié à tout sentiment, à toute peur, et avoir cru dans un état second assister à un spectacle qui ne le concernait pas. La nature ne fait-elle pas bien les choses ?

      N'est-ce pas Montaigne qui nous enseignait à ne pas nous mettre en peine de la difficulté de mourir ? La mort disait-il nous apprendra elle-même à mourir sans en faire toute une histoire. Il urge d'enseigner Montaigne et Lévy-Strauss aux Bengalis effarouchés. Nous manquons en France de décideurs vraiment modernes, vraiment capables de savoir ce que l'humanité doit être prête à payer pour son patrimoine ; parions que nos responsables liquideraient le dernier ours des Pyrénées au second homme mis en pièces. Ils sont vraiment nuls. 

    .

    *  *  *  *  *  *  *  *  *  *  *  *  *  *  *   

     


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    Scénario parodique écrit en 1974 sur la base de l'actualité aéronautique d'alors. 

    Le principe est certes de rassembler en un seul épisode court le maximum de poncifs de la bande dessinée Buck Danny, mais aussi d'y réunir le plus possible des erreurs aéronautiques diverses qu'on y trouvait... quelquefois. 

    Là  où ces erreurs sont délibérément placées, elles ne sont jamais indiquées. Inutile donc de m'envoyer un message pour me signaler ce que je sais !

     

     

    Les aventures de Duck Papy

     

     Duck Papy contre Fraulein Y

     

     

     

     

    Planche 1

     

     

    Image 1-1

    Duck lisant « Aviation Week » dans un fauteuil de hall d’hôtel.

     

    Image 1-2

    Bandeau jaune en haut de la case : « Soudain… »

    voix provenant d’un haut-parleur : « On demande le colonel Papy à la réception de l’hôtel… Je répète… »

     

    Image 1-3

    Voix du haut-parleur : « … On demande le colonel Papy… On demande… »

    Duck : « Il n’y donc pas moyen de passer des vacances tranquilles ?? »

     

    Image 1-4

    Le réceptionniste de l’hôtel : « Un télégramme vient d’arriver pour vous, Sir ! »

    Duck dépliant le télégramme, bulle type « pensée », avec corps en contour festonné et queue en petites bulles séparées les unes des autres : « ?? »

     

    Image 1-5

    Duck baissant les yeux sur le télégramme, bulle type « pensée » : Voyons un peu qui a pu découvrir ma villégiature… »

     

    Image 1-6

    Duck s’exclame : « Oh, non… Ce n’est pas vrai ! »

     

    Image 1-7

    Vue sur le télégramme ouvert. En-tête : « United States Navy Secretary », ces mots encadrant un aigle ; texte : « Colonel Papy convoqué urgence base navale Pensacola. Stop. Admiral Gartner ».

    Duck, en retrait : « Goodby, holidays ! »

     

    Image 1-8

    Duck pensif… Bulle de type « pensée » : « A dix milles de la base, il y a un petit terrain sympathique à Chittapoonah City… C’est l’affaire de trois heures de vol pour faire 300 milles… »

     

    Image 1-9

    Buck se décidant ; bulle de type « pensée » : « … en louant un avion léger à l’aérodrome voisin… Bonne idée ! »

     

     

    Planche 2

     

     

    Image 2-1

    Duck en conversation avec un homme en bretelles et chapeau texien, au gros sourire commercial, cigare entre les doigts. La scène est devant un hangar d’aviation arborant une longue pancarte de fronton : « RENT A PLANE »

    Bandeau jaune en haut de la case : « Deux heures plus tard… »

    L’homme en bretelles : « Un avion léger pour aller à Pensacola ? Certainement, Sir ! »

     

    Image 2-2

    Les deux hommes devant les avions de location un peu fatigués.

    Le loueur en bretelles, d’un air avantageux : « Voyez notre parc de location, Sir… De vrais bijoux ! »

    Duck silencieux ; bulle de type « pensée » : « Plutôt délabrés, ses bijoux ! »

     

    Image 2-3

    Le loueur désignant un 172 : « Celui-là, Sir ? Très bien ! »

     

    Image 2-4

    Le 172 au décollage, vu de l’extérieur.

    Bandeau jaune en haut de la case : « Peu après… »

    Duck : « Ah, tout de même ! Ca me change du jet ! »

     

    Image 2-5

    Bandeau jaune en haut de la case : « Au soleil des premiers kilomètres a succédé un temps de plus en plus maussade… Duck longe à présent les formations nuageuses en plein développement… »

     

    Image 2-6

    Bandeau jaune en haut de case : « Quand bientôt… »

    Duck : « Sans instruments pour le PSV *… plus moyen de passer ! »

    Bandeau jaune en bas de case : « * pilotage sans visibilité »

     

    Image 2-7

    Duck : « Cette barrière nuageuse m’oblige à me détourner vers le nord… La contourner va me prendre du temps ! »

     

    Image 2-8

    Bandeau jaune en haut de case : « Une demi-heure après »

    Duck concentré ; bulle de type « pensée » : « Le premier réservoir sera bientôt vide… Autant passer sur l’autre ! »

     

    Image 2-9

    Duck effaré, tenant le robinet à la main : « Saleté de rossignol ! Le robinet de sélection des réservoirs m’est resté entre les mains ! Plus moyen de passer sur le deux ! »

     

    Image 2-10

    Duck concentré, bulle du type « pensée » : « Plus qu’un quart d’heure d’essence sur le premier… Aucun terrain avant Chittapoonah… Je ne suis même pas assuré d’arriver en plané… »

    Bandeau jaune de bas de case, pour le suspense en fin de planche 2 : « Duck parviendra-t-il jusqu’à la piste de Chittapoonah ? »

     

     

    Planche 3

     

     

    Image 3-1

    Vue extérieure du Cessna.

    Duck : « Il faut prévenir Chittapoonah immédiatement ! »

    Duck ; bulle du type « émission de message radio lorsque vue de l’extérieur », en forme de coussinet : « A toutes stations… De Cessna 172 Novembre Alpha Bravo Charlie Delta… Pan ! Pan ! * Pan ! Pan ! Pan ! Pan ! Ici Cessna Novembre Alfa Bravo Charlie Delta… Ici Cessna Alfa Bravo Charlie Delta… Appelle Chittapoonah Airport… Répondez…

    Tour de Chittapoonah ; bulle du type « émission radio lointaine » avec bordure dentelée et queue en éclair à deux brisures : « Ici Chittapoonah Airport ! répondez, Charlie Delta ! »

    Bandeau jaune de bas de page : « * Signal international d’urgence. Prononcez « panne »

     

    (note hors texte : l’immatriculation impossible est choisie pour ne pouvoir être celle d’aucun avion délabré existant !)

     

    Image 3-2

    Vue intérieure du Cessna.

    Duck : « Chitta Airport, de Charlie Delta… Impossibilité de changer de réservoir… Autonomie restante estimée, dix à quinze minutes… Position quinze minutes votre terrain… Demande priorité absolue pour approche directe sur la 02… »

    Tour de Chittapoonah ; bulle de type « émission radio lointaine » :« Charlie Delta de Chitta Airport… Autorisation accordée dès que vous serez en vue du terrain… Rappelez longue finale… Répondez ! »

     

    Image 3-3

    L’avion vu de l’extérieur.

    Bandeau jaune en haut de case : « Les minutes passent… »

    Duck, bulle de type « pensée » : « Deux mille pieds *… Chitta devrait apparaître d’un instant à l’autre à une heure… Oh ! Là-bas ! »

    Bandeau jaune de bas de case : « * 666 mètres »

     

    Image 3-4

    Vue de la tour de Chittapoonah.

    Duck ; bulle de type « émission radio lointaine » : « Chitta Airport, de Charlie Delta… Dans l’axe de la 02, en vue à 5 milles, altitude 2 000… Vent et Fox Echo *? Répondez ! »

    Tour de Chittapoonah : « Reçu, Charlie Delta… Vent du 010, dix nœuds… Fox Echo 29,60 pouces… Deux, neuf, six, zéro… »

    Bandeau jaune de bas de case : « *Code radio pour : « pression atmosphérique au sol de l’aérodrome de destination. »

     

    Image 3-5

    Vue intérieure de l’avion.

    Duck : « Dix nœuds de vent dans le dos sont autant de gagné, et… Oh ! Tonnerre ! Le moteur commence à hoqueter ! »

    Sons : « Vrooap… Paff… Pafff »

     

    Image 3-6

    Vue de la piste à travers le pare-brise ; vue du tableau de bord et des mains de Duck sur le volant.

    Bandeau jaune en haut de case : « A trois milles du terrain le moteur se tait définitivement ! Négociant sa hauteur mètre par mètre, rendant la main dans les passages ascendants pour grignoter sur la distance, Duck voit la piste s’élargir peu à peu devant son pare-brise… »

     

    Image 3-7

    L’avion vu de l’extérieur approchant de la haute clôture du terrain.

    Bandeau jaune en haut de case : « … lorsque se dresse soudain l’obstacle redoutable ! »

    Duck : « Plus que 200 pieds de hauteur *… 2 000 pieds ** de distance ou un peu plus… 80 pieds ***… Je vais me poser 100 yards **** avant la piste !... (cri en caractères forts) : HELL ! JE VAIS ENCADRER LA CLOTURE !

    Bandeau jaune de bas de page : « * 66 mètres. ** 666 mètres. *** 27 mètres. **** 91 mètres. »

     

    Image 3-8

    Vue extérieure de l’avion passant la clôture en la rasant.

    Bandeau jaune en haut de case : « Devant cet ultime et effroyable obstacle, Duck rassemblant toute sa science du pilotage tire imperceptiblement sur le manche pour amener le Cessna à son meilleur angle de plané… et c’est le miracle ! Les roues passent au-dessus des fils à les frôler ! »

    Duck : « Gosh ! Vivent les trains rentrants ! »

     

     

    Planche 4

     

     

    Image 4-1

    L’atterrissage.

    Bandeau jaune en haut de case : « Posant ses roues à la limite de l’herbe et du ciment, sans un rebond, Duck stoppe rapidement le petit avion… »

    Duck : « Pfuuuh… Il était temps que je me pose ! Il ne doit pas rester assez d’essence pour remplir un briquet ! »

     

    Image 4-2

    Bandeau jaune en haut de case : « Peu après, dans le bureau de l’amiral… »

    L’amiral : « ’llo, Duck ! Navré pour vos vacances ! Hi hi hi ! Je vois à votre air que vous avez fait un agréable voyage ! »

    Duck : « Excellent, Sir ! »

     

    Image 4-3

    L’amiral : « Bon ! Passons aux choses sérieuses ! Vous n’allez rien regretter. Vous avez entendu parler de notre nouveau chasseur « Grumman F-14A Tomcat » ? Eh bien ! Il va commencer prochainement sa campagne d’essais opérationnels sur porte-avions… Vous êtes désigné pour en prendre le commandement ! »

     

    Image 4-4

    Duck : « Gosh ! Le F-14 ? Le tout nouveau chasseur biréacteur embarqué à géométrie variable qui doit remplacer les Phantom sur nos porte-avions avec des performances encore plus sensationnelles et redonner aux States la maîtrise absolue des mers pour les quinze ans à venir ? »

    L’amiral : « Exactement, Duck ! »

    Duck : « A ce prix, Sir, disposez de mes vacances jusqu’à ma retraite ! »

     

    Image 4-5

    L’amiral : « Je vous demanderai aussi de choisir deux adjoints parmi nos meilleurs officiers pilotes ! Avez-vous une idée ? »

    Duck : « Hem… »

     

    Image 4-6

    Duck : « … si vous acceptez, Sir, je choisirai pour ce rôle les capitaines Suckton et Smoker ! Nous… » 

     

    Image 4-7

    L’amiral : « Toujours aussi inséparables, hein ? Hi hi hi ! Et d’ailleurs, je… »

    Bruits : « Toc toc »

    L’amiral : « Entrez ! »

     

    Image 4-8

    Un policier militaire paraît à l’entrée du bureau.

    Le policier : « Sir ! Nous avons bouclé un fou dangereux qui dit être connu de vous ! C’est une sorte de nain aux cheveux rouges qui affirme être officier… Il a semé la panique dans une réunion de vieilles dames en essayant d’en faire égorger une par son chien furieux, puis de faire subir le même sort au policier qui venait l’arrêter… Il a aussi… »

    Bandeau jaune de bas de case, pour un suspense en fin de page 4 : « Qui peut donc être ce mystérieux prisonnier ? »

     

     

    Planche 5

     

     

    Image 5-1

    Duck : « … et qui prétend être le capitaine Suckton, n’est-ce pas, sergent ? »

    Le MP : « C’est exactement ça, Sir ! »

     

    Image 5-2

    L’amiral et Duck prononcent chacun deux bulles superposées, qui se répondent en quinconce :

    L’amiral : « Hi hi hi ! Sacré Suckton ! Toujours le même ! Hi hi hi ! Remarquez que moi, à son âge… »

    Duck, coupant l’amiral : « Sir ! Me permettez-vous d’aller tirer le capitaine Suckton de sa geôle ? »

    L’amiral : « Certainement, Papy ! Hi hi hi ! Je vis même avec vous ! Moi, quand on me fait rire, je ne sais plus être sévère ! Hi hi hi ! D’ailleurs, je… »

    Duck, coupant l’amiral : « Merci, Sir ! »

     

    Image 5-3

    Scène extérieure au pied du bâtiment : l’amiral s’adresse à un MP au volant de sa jeep :

    L’amiral : « Jack ! Nous prenons ta jeep ! Descends nous attendre ! »

    Le MP : « Aïe aïe, Sir ! »

     

    Image 5-4

    Dans la prison militaire ; Bunny Suckton les deux mains cramponnées aux barreaux de sa cellule.

    Bunny criant : « Duck ! »

    Duck parlant au gardien : « C’est bien l’oiseau ! Ouvrez la cage, caporal ! »

    Le gardien : « Si c’est sous votre responsabilité ! »

     

    Image 5-5

    L’amiral : « Hi hi hi ! Sacré Suckton ! Moi, je… »

    Duck : « Enfin, que s’est-il passé ? »

    Bubby : « Ecoute, Duck, c’est une horrible méprise ! »

     

    Toutes les cases qui suivent sont du type « flash back » : les quatre angles arrondis, un bandeau jaune de narration en haut de chaque case.

     

    Image 5-6

    Bandeau jaune en haut de case : « Il y a trois semaines j’ai fait sur une plage du Texas la connaissance de miss Philomène Baddington-Plunkett, une jeune fille tendre et sensible… »

    Dessin muet : un monstre en maillot de bain.

     

    Image 5-7

    Bandeau jaune en haut de case : « … avec laquelle je me suis fiancé sur-le-champ. Malheureusement, sa mère ne voulait pas la voir épouser un marin perpétuellement absent… »

    Bunny : « Séchez vos larmes, Darling ! Je prépare une offensive de charme qui vaincra votre mère, ou je ne m’appelle plus Suckton ! »

     

    Image 5-8

    Bandeau jaune en haut de case : « Tenant en laisse Brutus, un danois de 110 livres, cadeau de Philomène qui connaît mon amour des animaux, je suis allé voici deux heures affronter Mrs Baddington-Plunkett… »  

    Bunny tenant difficilement le chien : « Hé ! Ho ! Doucement, Brutus ! C’est moi, qui te tiens en laisse ! »

     

    Image 5-9

    Un salon tarabiscoté. Une soubrette. Trois vieilles dames dans le style des vieilles dames « Lucky Luke », assises. Celle du milieu, roide, tient un lorgnon à manche et considère avec hauteur la soubrette.

    Bandeau jaune en haut de case : « Après m’être fait annoncer… »

    La soubrette : « Miste’ Suckton demande à vous voi’, ma’ame ! »

    La vieille dame à lorgnon : « A l’heure du thé ? Enfin ! Faites-le entrer, Martha ! »

     

    Image 5-10

    Bandeau jaune en haut de case : « … je pénétrai chez la mère de Philomène. »

    Mrs Baddington-Plunkett : « Capitaine Suckton ? Je vous présente mes amies misses Taperedsheet et Faireygannet… »

    Bunny discrètement au chien : « Brutus ! Tiens-toi tranquille ! »

     

    Image 5-11

    Brutus posant les pattes avant sur la poitrine d’une des vieilles pies s’intéresse au petit gâteau qu’elle tient en main.

    Bandeau jaune en haut de case : « … et c’est alors que le désastre survint ! »

    La vieille pie, hurlant : « Hé ! »

    Bunny, de même : « Brutus ! »

    Mrs Baddington-Plunkett interloquée derrière son lorgnon à manche : « Qu’est-ce que… »

     

     

    Planche 6

     

     

    Image 6-1

    La vieille pie écrasée sous Brutus : « Capitaine ! Votre chien m’étouffe ! On dirait qu’il veut dévorer mes gâteaux ! »

     

    Image 6-2

    Bunny : « Oh, non, miss ! Seulement un ou deux !... D’ailleurs il les demande gentiment, mais je dois vous avertir… »

    Mrs Baddington-Plunkett, piquant l’arrière-train de Brutus avec son lorgnon : « Veux-tu laisser mes amies, sale bête ! »

    Brutus toujours appuyé sur la vieille pie, retourne la tête, l’air surpris, vers Mrs Baddington-Plunkett ; bulle type « pensée » : « ? »

     

    Image 6-3

    Bunny : « … il n’aime pas qu’on les lui refuse ! »

    Pendant ce temps Brutus saute sur Mrs Baddington-Plunkett.

    Mrs Baddington-Plunkett, criant : « Mais !!!... »

     

    Image 6-4

    Bandeau jaune de haut de case : « Alors Brutus s’est retourné vers madame Baddington-Plunkett en appuyant ses pattes de devant sur sa poitrine… et je ne sais pas pourquoi, cette vieille perruche s’est renversée sur son fauteuil en poussant des cris d’orfraie… »

    Mrs Baddington-Plunkett hurlant : « Au secours ! »

     

    Image 6-5

    Un policier vu de face dans l’embrasure de la porte du salon, matraque à la main, arrêté une seconde face au spectacle, l’air ahuri.

    Bandeau jaune en haut de case : « Terrorisée par ces hurlements, la femme de chambre a alerté un agent… Quand celui-ci est entré… »

    L’agent : « ! »

     

    Image 6-6

    Brutus saute presque debout sur le cop.

    Bandeau jaune en haut de case : « … Brutus a encore eu envie de changer de compagnon de jeu ! »

    Le policier, hurlant : « A la garde ! »

     

    Fin des cases de type « flash back ». Retour à la prison militaire, Bunny, Duck, l’amiral.

     

     

    Image 6-7

    Bunny : « Toute une escouade est bientôt arrivée… C’est alors que j’ai été remis à la police militaire ! »

    Duck : « Et Brutus ? »

    Le policier militaire : « A la fourrière, Sir, section animaux dangereux ! »

     

    Image 6-8

    L’amiral : « Hi hi hi ! Toujours le même ! Remarquez, Suckton, vous avez bien raison de vous amuser ! Ainsi, moi, à votre âge… »

    Le policier militaire : « Nous ne supposions pas qu’il pouvait être connu de vous, Sir ! Rien qu’à voir ses cheveux rouges… »

     

    Image 6-9

    Bunny, hurlant : « Quoi ? »

     

    Image 6-10

    Bunny envoie un crochet au policier, qui esquive. L’amiral reçoit le coup.

    Bunny : « Cheveux rouges ! Cette fois c’en est trop ! »

    L’amiral, criant, caractères forts : « OW ! »

     

    Image 6-11

    L’amiral sonné, Bunny effaré.

    Duck : « Bunny ! Tu es fou ! »

    Bunny : « L’a… l’amiral ! Ca, alors… Je veux dire… Euh… Je ne… »

     

    Image 6-12

    Le MP pousse Bunny dans la cellule qu’il venait de quitter ; il le tient fermement au collet.

    Bandeau jaune de haut de case : « Un instant après… »

    Le policier : « Allez hop, le Texan ! Réintégrez votre cellule ! Ordre de l’amiral ! »

    Bunny maugréant, avec une bulle du type « pensée » entièrement encrée de noir.

    Bandeau de bas de case, pour le suspense en fin de page 6 : « Bunny pilotera-t-il jamais le F-14 ? Duck devra-t-il se choisir un autre ailier ? »

     

     

    Planche 7

     

     

    Image 7-1

    Dans la prison militaire.

    Bandeau jaune en haut de case : « Le lendemain matin… »

    Duck : « Debout, Bunny ! Je suis chargé de commander les essais du nouveau chasseur F-14, et sur autorisation de l’amiral tu es désigné mon adjoint, ainsi que Smok ! »

     

    Image 7-2

    Bunny : « Hein ? Piloter le nouveau F-14 ? C’est sérieux ? »

    Duck : « Oui, mais… par ordre de l’amiral tu reviens ici déjeuner et coucher ! »

    Bunny, criant : « Woopie !! »

     

    Image 7-3

    Vue d’une salle de conférence avec de nombreux pilotes assistant.

    Bandeau jaune de haut de case : « Les conférences et les cours théoriques au sol débutent… »

    Le conférencier : « Messieurs, je suis le colonel Thornes, responsable des premiers essais terrestres du F-14, aujourd’hui terminés. Et voici le colonel Papy, qui dirigera à partir de maintenant votre équipe… »

     

    Image 7-4

    Suite de la conférence.

    Thornes : « … laquelle est chargée des essais opérationnels sur l’Enterprise ! C’est donc moi qui suis chargé de votre transformation sur le F-14, ici même… Ce n’est qu’après ce stade de prise en main que vous serez capables de passer sur porte-avions… »

     

    Image 7-5

    Suite de la conférence.

    Thornes : « Le plus frappant dans ce nouveau chasseur est évidemment son aile repliable, dite à « géométrie variable ». La Navy a déjà essayé il y a presque dix ans d’adapter cette formule sur ses porte-avions grâce au fameux « F-111 »… »

     

    Image 7-6

    Suite de la conférence.

    Thornes : « … qui n’a connu que des ennuis ! Tant et si bien qu’il a fallu l’abandonner, en sorte que notre chasseur le plus moderne reste le Phantom… qui date de 1958 ! »

     

    Image 7-7

    Suite de la conférence.

    Thornes : « Pour remplacer ces escadrilles bientôt périmées, il était grand temps que le F-14 de 12 ans plus jeune vînt enfin tenir la dragée haute aux plus récents matériels soviétiques ! »

     

    Image 7-8

    Suite de la conférence.

    Thornes : « Pour bien apprécier la supériorité de la GV *, regardez le plan de ce chasseur classique à aile fixe… Sa faible envergure et son aile en très forte flèche lui confèrent un excellent comportement à mach 2… mais un rayon d’action déplorable ! »

    Bandeau de bas de case : « * géométrie variable »

     

    Image 7-9

    Suite de la conférence.

    Thornes : « Au contraire, cet avion de transport commercial doit pour être rentable avoir la meilleure distance franchissable. Son aile très allongée est de flèche faible ou nulle. Mais s’il cherche à atteindre la vitesse du son… il se désintègre en vol ! La GV est donc pour le F-14 la solution idéale puisqu’elle combine les avantages des deux types de voilure… »

     

    Image 7-10

    Suite de la conférence.

    Thornes : « … ailes repliées, le F-14 est l’égal au moins des meilleurs chasseurs ; ailes déployées, il offre un rayon d’action incomparablement supérieur ! Il peut aussi se poser à vitesse plus basse, ce que vous apprécierez sur un porte-avions ! »

     

     

    Planche 8

     

     

    Image 8-1

    Suite de la conférence.

    Thornes : « En ce qui concerne l’armement, les progrès sont là encore étonnants par rapport à ce que vous connaissez… Le F-14, outre ses bombes, est armé d’un canon fixe de calibre 20 mm capable de tirer 100 obus… par seconde ! »

     

    Image 8-2

    Suite de la conférence.

    Thornes : « Quant à ses nouveaux engins air-air « Phoenix » qui détruisent un avion ennemi jusqu’à 100 milles*, il en emporte six ! Coût de cette effroyable bordée : 1 350 000 dollars ! »

    Bandeau jaune de bas de page : « * 160 km »

     

    Image 8-3

    Suite de la conférence.

    Thornes : « … et enfin une maniabilité telle qu’un blanc-bec à ses commandes descendrait un Phantom piloté par un as ! »

     

    Image 8-4

    Suite de la conférence.

    Thornes : « Pour finir, un conseil… Prenez soin de vos avions : ils coûtent dix-sept millions de dollars chacun ! »

     

    Image 8-5

    Bunny arpentant nerveusement les allées d’une cité militaire.

    Bandeau de haut de case : « Ce soir-là… »

    Bunny :  « Il faut absolument que je trouve l’amiral en privé pour le persuader de lever mes arrêts ! Un vieux Texan comme lui ne peut laisser un compatriote sur la paille humide ! »

     

    Image 8-6

    Bunny demandant son chemin à un MP.

    Le policier : « La maison de l’amiral, Sir ? Au bout de cette allée ! »

     

    Image 8-7

    Bunny : « Ah ! C’est ici ! »

     

    Image 8-8

    Bunny sonne à la porte de la maison de l’amiral.

    Sons : « Dring… Drriiing… »

     

    Image 8-9

    Bunny : « J’ai déjà sonné six fois ! J’entends pourtant de la musique… »

     

    Image 8-10

    Bunny : « Bah ! J’entre ! En dehors du service, le vieux oublie complètement ses galons ! »

     

    Image 8-11

    Bunny dans l’entrée de la maison. Une portée musicale chargée de notes flotte dans la case.

    Bunny :  « Personne ! Tiens, la musique vient de cette porte entrouverte ! »

     

    Image 8-12

    Bunny vu de face se glissant dans la porte entrouverte ; on ne voit pas l’intérieur de la pièce où il veut entrer. Des notes éparses flottent dans la case.

    Bunny : « Qu’est… Qu’est-ce que… »

    En très gros caractères, un hurlement dont on ne voit pas la provenance : « Hiiiiiiiiiiiiii »

     

     

    Planche 9

     

     

    Image 9-1

    L’amiral d’un pas allègre rentre chez lui à pied.

    Bandeau jaune de haut de case : « Au même moment… »

    L’amiral : « Quel plaisir de rentrer chez soi le soir ! Hi hi hi ! Je pense encore à ce clown de Suckton… Hi hi hi ! Sur le moment j’ai été un peu sec, mais je penserai demain à le faire relâcher… Hi hi hi ! »

     

    Image 9-2

    L’amiral :  « D’ailleurs, moi, à son âge, je… Mais d’où vient tout ce tapage ? »

     

    Image 9-3

    L’amiral :  « Ma parole… c’est chez moi ! »

    Cris en caractères forts, provenant de l’intérieur de la maison : « Gangster ! Criminel ! Assassin ! Mal élevé ! »

     

    Image 9-4

    L’amiral est entré ; il se trouve en présence de sa femme et de Bunny.

    La femme de l’amiral, bien en chair, hurlant :  « Voyeur ! Monstre ! Oser s’attaquer à une faible femme ! »

    Bunny, tentant de parer les coups : « Mais madame… Voyons… »

    L’amiral : « ! » (point d’exclamation de grande taille).

     

    Image 9-5

    Bunny de retour en cellule, assis la tête entre les poings. Une bulle de type « pensée » dans laquelle ne figurent que des dessins : spirale, éclatement, point d’exclamation, couteau de cuisine, potence, tête de mort, éclair.

     

    Image 9-6

    Bandeau jaune de haut de case : « Le lendemain »

    Un policier militaire : « De la visite pour vous, capitaine ! »

     

    Image 9-7

    Bunny : « Duck ! Il faut que tu me sortes de là ! »

    Duck :  « Encore ! Cette fois-ci, ce ne sera plus si facile… Tu penses ! Attentat aux mœurs !... Si seulement tu avais visé moins haut… On pourrait peut-être… Mais là ! »

     

    Image 9-8

    Duck : « Enfin, je vais essayer ! Je reviendrai lorsque j’aurai pu calmer la colère de l’amiral… Ca risque d’être long ! »

    Bunny : « Duck !... Je te borderai au lit… Je t’appellerai Excellence… Je te présenterai à Brutus… »

    Duck : « Diable ! J’aime autant que tu restes là ! Mais rassure-toi pour lui ; miss Philomène l’a récupéré ! »

     

    Image 9-10

    Duck de retour à la prison.

    Bandeau jaune de haut de case : « Quelques heures plus tard… »

    Duck :  « Une chance inouïe ! Miss Philomène a téléphoné à l’amiral pour lui jurer que vous étiez fiancés ! Il a fini par admettre que tu n’en voulais pas à l’honneur de sa femme… »

     

    Image 9-11

    Duck :  « Tu restes même mon ailier ! Mais en dehors du service tu demeures bouclé ici, puis sur le porte-avions jusqu’à la fin de la campagne ! »

    Bunny, pris de malaise :  « Ooooh !... »

     

    Image 9-12

    Le policier militaire : « Il s’est évanoui, Sir ! »

    Duck : « Bah ! La prochaine visite de miss Baddingett-Plunkton le retapera ! »

     

     

    Planche 10

     

     

    Image 10-1

    Le salon d’une villa moderne cossue. Un homme d’âge moyen en noeud papillon, une femme de formes sculpturales. Celle-ci est représentée en ombre chinoise, tenant un fume-cigarette de longueur absurde, crevant la case voisine.

    Bandeau jaune de haut de case : « Pendant ce temps, dans une luxueuse résidence de la côte de Floride… »

    L’homme : « Mauvaise nouvelle ! Le colonel Papy a été nommé chef des essais opérationnels du F-14 ! »

    La femme : « C’est au contraire parfait, mon cher Kraslov ! »

     

    Image 10-2

    L’homme : « Pourtant, j’aurais pensé que la présence d’un as comme lui compliquerait sérieusement votre mission ! »

    La femme, en ombre chinoise jusqu’au bout de la scène : « C’est possible… »

     

    Image 10-3

    La femme : «… mais vous n’ignorez pas que j’ai un vieux compte à régler avec le colonel Papy… C’est l’occasion ou jamais ! »

     

    Image 10-4

    La femme : « Des clients très généreux m’ont offert des sommes considérables pour m’emparer de la documentation technique relative au F-14… Comme Papy en est le responsable, je ferai coup double car j’en tirerai une vengeance éclatante en le discréditant définitivement ! J’opérerai sitôt sur l’Enterprise ! »

    L’homme : « A bord ? Mais vous ne pourrez pas fuir ! C’est de la folie ! »

     

    Image 10-5

    La femme : « Au contraire ! Sur un navire isolé en mer, sans secours rapide possible, la fuite sera d’autant plus aisée… D’autant plus que Papy me laissera filer sous ses yeux sans une seconde d’inquiétude ! Qu’en dites-vous, Kraslov ? »

    L’homme : « Vous… Vous êtes diabolique, chère amie ! »

     

    Image 10-6

    La femme : « Hé hé ! j’avoue que Papy est fort habile s’il me roule une fois encore… mais je sais par expérience qu’avec lui, la partie ne peut être considérée comme gagnée avant le dernier instant ! »

    L’homme :  « C’est pourquoi j’ai pensé que si Papy devait être remplacé par un officier quelconque, votre tâche serait grandement simplifiée… »

     

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    La femme : « Que voulez-vous dire, Kraslov ? »

    L’homme : « … que j’ai mis sur la piste de Papy deux gentlemen parfaitement sûrs qui n’attendent qu’un signal pour lui ôter le souci de ses prototypes ! »

     

    Image 10-8

    La femme : « Pas mal… Je ne regretterai qu’une chose, c’est que face à la mort Papy ne saura pas d’où elle vient… Aussi ne regrettez rien s’ils échouent ! A tout hasard, mettez-les donc aussi sur la piste des capitaines Smoker et Suckton ! »

    Bandeau de bas de case, pour suspense en fin de page 10 : « Qui peut être cette machiavélique espionne ? Ses tueurs parviendront-ils à leurs fins ? »

     

     

    Planche 11

     

     

    Image 11-1

    Le colonel Thornes sur un parking d’avions, devant un parterre de pilotes équipés.

    Bandeau jaune de haut de case : « A la base, après quelques jours d’instruction au sol… »

    Thornes : « Cette fois, messieurs, en voiture pour votre galop d’essai ! Papy, je suis chargé de votre propre instruction ! »

     

    Image 11-2

    Vue d’un F-14 loin du sol, escaladant le ciel.

    Bandeau jaune de haut de case :

    Duck : « Tonnerre ! Ce zinc grimpe comme une fusée ! »

    Thornes : « Continuez à grimper, Papy ! Rétablissez à 40 000 pieds * pour un essai à vitesse maximum ! »

    Bandeau jaune de bas de case : « * 13 300 mètres »

     

    Image 11-3

    Vue de l’intérieur de l’avion.

    Duck : « Gosh ! Mach 2,35 * et il en veut encore ! »

    Thornes : « N’insistez pas ! Il ne s’agit pas de griller une turbine ! »

    Bandeau jaune de bas de case :  « * plus de 2 800 km/h »

     

    Image 11-4

    Duck vu à travers son pare-brise, comme si un appareil photo était juste devant.

    Bandeau jaune de haut de case : « Essais de manoeuvrabilité… »

    Duck :  « Ahurissant ! Le zinc encaisse plus de 6 g à 50 000 pieds, et je suis encore loin du décrochage ! Aucun avion ne pourrait le suivre dans ses évolutions ! »

     

    Image 11-5

    Le F-14 tout déployé en courte finale, vu de trois quarts avant et d’un peu en dessous.

    Bandeau jaune de haut de case : « Et enfin atterrissage, voilure déployée… »

    Thornes : « OK, Duck ! Aucun problème avec vous ! Vous serez lâché avant trois jours ! »

     

    Image 11-6

    Vue extérieure d’un F-14 ailes déployées, et cela pour toute la suite.

    Bandeau jaune de haut de case : « Une semaine plus tard, au cours d’un vol en solo… »

    Duck : « Pensacola ! Mission terminée, je rentre… Position cent milles à l’ouest de la base, altitude 35 000 pieds *… Je… (il s’exclame tout à coup) Bloody hell !

    Bandeau jaune de bas de case : « * 11 700 mètres »

     

    Image 11-7

    Vue du poste de pilotage.

    Duck : « Oh ! L’avertisseur d’incendie du moteur gauche ! »

     

    Image 11-8

    Vue du contrôleur dans sa tour.

    Le contrôleur : « Ne prenez pas de risque, Sir ! Ejectez-vous ! »

    Duck, avec bulle du type « émission radio lointaine » : « Pas question d’abandonner un prototype qui tient encore l’air ! Alertez les équipes d’incendie de la base ! »

     

    Image 11-9

    Vue extérieure du F-14 volant en piquant modérément.

    Duck : « Extincteur actionné… Incendie éteint… Malheureusement le réacteur droit chauffe tellement que j’ai dû le réduire presque à fond ! Il ne pousse plus ! Le taxi chute comme un pavé ! »

     

     

    Planche 12

     

     

    Image 12-1

    Vue du poste de pilotage.

    Le contrôleur, avec bulle du type « émission radio lointaine » : « Colonel ! Sautez ! Vous risquez l’explosion ! »

     

    Image 12-2

    Vue rapprochée du visage de Duck, grave et concentré.

    Duck : « Navré ! Avec l’aide de Dieu je ramènerai ce damné piège que cela vous convienne ou pas ! Je vous rappelle que je suis seul maître à bord ! »

     

    Image 12-3

    Vue de l’avion.

    Bandeau jaune de haut de page : « Mais presque aussitôt… »

    Duck : « Feu à droite ! Cette fois… »

     

    Image 12-4

    Duck : « Enfer ! L’extincteur ne donne pas ! Je vais devoir m’éjecter ! »

    Voix du contrôleur, bulle du type « émission radio lointaine » : « Abandonnez l’avion immédiatement, Sir ! »

     

    Image 12-5

    Duck a tiré la commande du siège éjectable, la verrière est partie ; son visage est caché sous le rideau de protection, mais rien ne se passe.

    Bandeau jaune de haut de page : « Mais… »

    Duck : « ? » (point d’interrogation de grande taille).

     

    Image 12-6

    Duck : La… la verrière est partie mais la cartouche d’éjection ne veut rien savoir ! Je suis obligé de ramener ce damné piège coûte que coûte ! »

     

    Image 12-7

    Vue de l’avion.

    Le contrôleur, avec bulle du type « émission radio lointaine » : « Non, Sir ! Sortez vos aérofreins ! »

     

    Image 12-8

    Vue de l’avion.

    Le contrôleur, avec bulle du type « émission radio lointaine » :  « … pour faire tomber votre vitesse ! Le F-14 tient encore l’air à moins de 150 noeuds *! Vous pourrez sauter sans le secours du siège ! »

    Bandeau jaune de bas de page : « * Moins de 275 km/h »

     

    Image 12-9

    Vue de l’avion.

    Duck : « Pas question de sortir les soupapes * ! Le zinc vibre déjà terriblement… Je ne tiens pas à le voir s’éparpiller ! »

    Bandeau jaune de bas de case : « * Aérofreins, en argot d’aviation »

     

    Image 12-10

    Vue de l’avion.

    Duck :  « Le seul moyen est d’amorcer une chandelle pour casser la vitesse ! Il y en a peut-être pour une vingtaine de secondes… C’est terriblement risqué, mais je n’ai pas le choix ! »

    Le contrôleur, avec bulle du type « émission radio lointaine » : « C’est de la folie, Sir ! L’avion peut sauter d’un instant à l’autre ! »

     

    Image 12-11

    Vue extérieure de l’avion en semi-chandelle, grimpant aux environ de 60 degrés.

    Bandeau jaune de haut de case : « Faisant preuve d’un exceptionnel sang-froid, Duck progressivement cabre le F-14 qui commence à ralentir, et qui semble par miracle encore tenir… »

    Duck : « Plus que 300 nœuds… 250… »

    Bandeau jaune de bas de case, pour un suspense en fin de page 12 : « Le chasseur au bord de la désagrégation résistera-t-il encore le temps de permettre à Duck de sauter ? »

     

     

    Planche 13

     

     

    Image 13-1

    Duck dans l’avion dont la verrière a déjà disparu.

    Duck : « 180 nœuds (1) … 160 (2) … » ; en plus grands caractères dans la même bulle : « Maintenant ! »

    Bandeau jaune en bas de case : « (1) 330 km/h. (2) 295 km/h.

     

    Image 13-2

    Duck saute hors de l’avion.

     

    Image 13-3

    Duck en chute libre, l’avion tout petit au-dessus.

     

    Image 13-4

    Duck faisant action poignée.

     

    Image 13-5

    Ouverture de la voile.

    En grosses lettres formant un mot incurvé autour de la coupole déployée : « c l a c »

     

    Image 13-6

    Duck sous sa voile ; vue plongeante du sol montrant la base aérienne au loin, minuscule.

    Duck : « Encore 10 000 pieds (1) … La base est dans cette direction, à au moins 15 milles (2) … Pas la moindre chance d’y arriver ! »

    Bandeau jaune de bas de case : « (1) 3 330 mètres (2) 24 km.

     

    Image 13-7

    Atterrissage en pleine nature. Début de roulé-boulé. Détente des suspentes et début de dégonflement de la voile.

    Bandeau de haut de case : « et en effet… »

     

    Image 13-8

    Bandeau jaune de haut de case : « Deux heures plus tard dans le bureau de l’amiral »

    L’ amiral : « Et encore bravo, Duck ! Tout autre que vous y aurait laissé sa peau ! »

    Duck : « Merci, Sir… mais à quel prix ! »

     

    Image 13-9

    L’amiral : « Bah ! Le tout premier F-14 s’est bien écrasé aussi après quelques vols ! Mais… je vous ai aussi convoqué pour une raison beaucoup plus grave ! »

    Duck, dans une bulle du type « pensée » :  « ? »

     

    Image 13-10

    L’amiral : « Duck… L’examen des débris ne permettra peut-être pas de le tirer au clair… mais il n’est pas impossible que votre avion ait été saboté ! »

    Duck :  « !?! Voilà qui expliquerait le non-fonctionnement de l’extincteur et du siège éjectable ! »

     

    Image 13-11

    L’amiral : « Ce n’est qu’une hypothèse… mais nous savons de source sûre qu’un réseau d’espionnage étranger cherche à voler de la documentation sur le F-14 par tous les moyens ! »

    Duck : « Les Russes ? »

     

    Image 13-12

    L’amiral : « En pleine politique de détente ? Douteux ! Et certainement pas en tuant un de nos meilleurs officiers !

    Duck, pensif : « Evidemment… »

     

     

    Planche 14

     

     

    Image 14-1

    L’amiral : « Par contre la disparition de notre meilleur officier pourrait simplifier le travail à un groupe parallèle indépendant d’un gouvernement et que les complications diplomatiques ne concernent pas ! »

     

    Image 14-2

    L’amiral : « Quoi qu’il en soit la CIA* vous adjoint d’office un pilote qui est aussi de ses agents ! Il doit veiller à la sécurité de vos hommes… et des avions ! C’est un certain Gene Hamilton… Il arrivera demain ! »

    Bandeau jaune de bas de case : « * espionnage et contre-espionnage US »

     

    Image 14-3

    Bandeau de haut de case : « Ce soir-là… »

    Duck : « …et voilà toute l’histoire, Smok ! Qu’en penses-tu ? »

    Smoker : « Bah ! puisque nous pouvons nous reposer sur ce fameux Hamilton ! »

     

    Image 14-4

    Duck parle devant une fenêtre vers laquelle il se retourne brusquement sous l’effet de la surprise.

    Duck : « N’empêche qu’ « ils » pourraient bien continuer à nous… Hé ! » (le « Hé » en caractères plus gros)

    Smoker : « Qu’y a-t-il ? »

     

    Image 14-5

    Duck en train de se lever se précipite vers la fenêtre.

    Duck : « Là ! Dehors ! Vite ! »

    Smoker : « Eh bien !? »

     

    Image 14-6

     

    Vu du dehors, Duck appuyé à la fenêtre regarde à l’extérieur ; Smoker en retrait.

    Duck : « Curieux ! J’aurais juré qu’il y avait quelqu’un derrière cette fenêtre ! »

    Smoker : « Non ! Rien ! Tu as dû rêver ! »

     

    Image 14-7

    Duck : « Le pire serait de nous mettre à voir des tueurs partout ! »

    Smoker : « Tu as raison, Duck, n’y pensons plus ! Tiens ! Je t’offre à dîner dans le meilleur restaurant de Pensacola ! »

     

    Image 14-8

    Duck et Smoker attablés dans le meilleur restaurant de Pensacola.

    Bandeau de haut de case : « Une heure après »

    Duck : « Franchement, Smok, je n’arrive pas à apprécier ce dîner en pensant au brouet que Bunny doit être en train d’ingurgiter ! »

    Smoker : « Ah, ça ! De quoi te plains-tu ? Si Bunny était là, on nous aurait déjà flanqués dehors ! »

     

    Image 14-9

    Smoker : « Il aurait voulu absolument montrer au chef comment il fallait assaisonner le plat qu’il servait à la table voisine, et aussi… »

     

    Image 14-10

    Smoker : « Remarque, il est certain qu’avec Bunny cette soirée aurait été plus… euh… plus… »

     

    Image 14-11

    Entre deux ventelles d’un store vénitien, on voit en gros plan un canon de pistolet et une flamme de départ.

    Son, en caractères fort : « PAW »

     

    Image 14-12

    Smoker frappé dans le dos se cambre ; Duck effrayé.

    Smoker, en caractères forts : « AH ! »

    Duck, en caractères forts : « SMOK ! »

    Bandeau jaune de bas de case pour un suspense en fin de planche 14 : « Le tueur à gages envoyé par l’espionne inconnue a-t-il blessé Smoker mortellement ? »

     

     

    Planche 15

     

     

    Image 15-1

    Smoker s’effondre sur sa table. Duck se lève précipitamment en désignant la fenêtre.

    Smoker : « Aah ! Les rascals ! Ils m’ont eu ! »

    Duck : « Ce sont eux !! »

     

    Image 15-2

    Vue du restaurant de l’extérieur. Des badauds attirés par l’attentat. La police arrivant ; Duck renseignant les policiers.

    Bandeau de haut de case : « Bientôt… »

    Un policier : « D’où venait le coup de feu ? »

    Duck : « Par là, mais… le tireur a filé ! Il faut s’occuper du blessé ! »

     

    Image 15-3

    Bandeau de haut de case : « Une heure après, à l’hôpital de la base… »

    Duck : « Alors, doc ? »

    Le chirurgien s’essuyant encore les bras : « Un vrai miracle ! Le capitaine avait plié sa veste derrière lui sur son dossier ! Une pièce de monnaie a dévié la balle ! Il s’en tire avec un peu de chair déchirée… et 25 cents inutilisables ! »

     

    Image 15-4

    Duck : « Dieu soit loué ! Quand pourra-t-il revoler ? »

    Le chirurgien : « Dans une dizaine de jours… s’il n’a pas le dos trop douillet ! Mais pas de visite avant demain ! »

     

    Image 15-5

    Dans le bureau de l’amiral. L’amiral, Duck, Bunny, le capitaine Hamilton. Celui-ci présente un visage comme asexué.

    Bandeau de haut de case : « Le jour suivant… »

    L’amiral : « Heureux de vous voir sauf, Papy ! Quant à vous, Suckton, la nuit vous ne courez aucun risque ! Hi Hi Hi ! Ah ! Je vous présente le capitaine Hamilton chargé de votre sécurité ! »

    Bunny, bulle de type « pensée » : « Crétin ! »

    Duck : « Enchanté, Hamilton ! Vous aurez du pain sur la planche ! »

     

    Image 15-6

    Hamilton : « J’ai été mis au courant de toute l’affaire, colonel… Plus question de quitter la base fût-ce pour une heure jusqu’à l’embarquement dans quinze jours… Quant aux mécaniciens, je le déplore, mais ils feront l’objet d’une surveillance particulière ! »

    Duck : « Voilà qui sèmera la bonne humeur ! »

     

    Image 15-7

    Têtes de Duck et de Bunny en gros plan, se concertant comme des conspirateurs.

    Duck : « C’est étrange ! Le timbre rauque de cette voix me rappelle quelqu’un ! »

    Bunny : « A moi aussi, mais qui ? »

     

    Image 15-8

    L’amiral : « Bah ! Consolez-vous, Papy ! Sur le Big E (*) vous retrouverez votre vieux copain le capitaine Slum Bolden affecté lui aussi à votre équipe ! »

    Bunny : « Slum ! Chic »

     

    Bandeau jaune de bas de case : « (*) Surnom du porte-avions « Enterprise »

     

    Image 15-9

    Duck briefant ses équipiers.

    Bandeau de haut de case : « En effet, deux semaines plus tard… »

    Duck : « Messieurs, le « Big E » croise en ce moment à 500 nautiques (*) de la côte… La situation météorologique risque de se détériorer en fin de journée ; aussi décollerons-nous dès midi ! »

    Bandeau jaune de bas de case : « (*) abréviation courante pour « milles nautiques ». 500 milles nautiques = 926 kilomètres »

     

    Images 15-10 et 15-11

    Formant ensemble toute la dernière ligne, ces deux cases sont pour la 15-10 une case dessinée, et pour la 15-11 une case de pur texte.

     

    Image 15-10

    Scène de briefing par Duck.

    Bandeau de haut de case : « …dans le dispersal (1) Papy briefe (2) ses pilotes…

    Duck : « Nous avons achevé notre training (3) à terre avec les derniers droppings (4) de bombes et straffings (5) au canon et aux rockets (6). Tous les pilotes seront prêts à midi juste sur le tarmac (7) dans leur cockpit (8) pour refermer le canopy (9) sitôt obtenue la « clearance » (10) pour gagner le runway (11) par les taxiways (12) … Décollage immédiat avec les flaps (13) par une pression sur le stick (14)… Notre indicatif sera « bean ». Je leade (15) le groupe « yellow », les groupes « red » et « blue » l’étant respectivement par les capitaines Suckton et Smoker… Rendez-vous du team (16) au complet sur l’Enterprise pour le debriefing (17)…

     

    Image 15-11

    (1)

    (2) donne les instructions utiles au vol

    (3) entraînement

    (4) largages

    (5) attaque au sol

    (6) fusées d’attaque air-sol

    (7)

    (8) habitacle d’un avion

    (9) verrière de plexiglas fermant l’habitacle

    (10) autorisation donnée par la tour de contrôle

    (11) piste d’envol

    (12) voies de circulation des avions au sol

    (13) volets hypersustentateurs déployés sur l’arrière des ailes pour aider au décollage

    (14) manche à balai

    (15) commande

    (16) équipe

    (17) intraduisible ; séance de critique générale du vol qu’on vient de faire

     

     

    Planche 16

     

     

    Image 16-1

    Bandeau de haut de case : « à midi… »

    Un mécanicien : « Capitaine… L’avarie survenue hier à votre pompe d’alimentation n’a pu encore être arrangée… Votre avion sera prêt demain ! »

    Bunny : « Quoi ! Triple abruti ! Demain le porte-avions sera hors d’atteinte ! »

     

    Image 16-2

    Le mécanicien : « Je sais, sir… Nous pouvons mettre à votre disposition un « Crusader »… Il sera prêt dans une heure ! »

    Bunny : « Un Crusader ?! Pourquoi pas un char à boeufs ? »

     

    Image 16-3

    Duck : « Allons, Bunny ! du calme ! Quelqu’un d’autre convoiera ton F-14 sur le Big E demain ! »

    Smok : « Et puis quoi ! En 14 aussi, il y avait des as ! »

     

    Image 16-4

    Duck en vol en F-14; vue du poste

    Bandeau de haut de case : « Quelques instants après »

    Duck : « Leader à tous ! Regroupement à 30 000 pieds* et mise de cap sur le 070 !)

    Bandeau jaune de bas de page : « * 10 000 mètres »

     

    Image 16-5

    Bunny décollant en Crusader ; vue extérieure latérale de l’avion

    Bandeau de haut de case : « Une heure après »

    Bunny, bulle de type « pensée » dans laquelle ne figurent que des dessins : éclatement, point d’exclamation, revolver, éclair.

     

    Image 16-6

    Avion de Duck vu survolant l’Enterprise tout petit loin dessous

    Bandeau de haut de case : « Pendant ce temps… »

    Duck : « Voilà notre bercail, chaps ! Blue leader ! Posez votre section en premier ! »

     

    Image 16-7

    Bandeau de haut de case : « Parmi les derniers, Duck se pose… »

    Duck : « Diable ! Le temps se gâte plus vite que prévu ! Pourvu que Bunny puisse passer sans problème ! »

     

    Image 16-8

    Bandeau de haut de case : « Après l’appontage… »

    Duck : « Slum ! »

    Slum : « Duck ! Vieille branche ! Smok et Bunny t’accompagnent ? »

     

    Image 16-9

    Duck : « Smok est avec nous ! En ce qui concerne Bunny… »

    Smoker, accourant, en caractères forts : « Duck ! »

     

    Image 16-10

    Smoker : « Le temps s’est détérioré à une vitesse imprévisible entre nous et la côte ! la tornade sera sur nous dans moins de dix minutes et Bunny est encore à 100 milles* d’ici ! »

    Duck, en caractères forts : « Bunny ! Hell ! »

    Bandeau jaune de bas de page : « * 160 km »

     

    Image 16-11

    Smoker : « Il est sur le point d’entamer sa percée ! Et pour comble, le moteur droit de son « Phantom » est en rideau ! »

    Duck : « Je fais évacuer le pont immédiatement ! »

     

    Image 16-12

    Un Phantom II vu de l’extérieur, évoluant dans un temps d’orage

    Bandeau de haut de case : « En effet à cent cinquante kilomètres de là… »

    Bunny : « Big E ! Big E ! Altitude 25 000 pieds* ! Je plonge dans la crasse pour percer ! Mon… mon second moteur bafouille terriblement ! »

    Bandeau jaune de bas de case pour suspense de fin de page : « Bunny pourra-t-il sortir de cette dramatique situation ? »

    Petit bandeau inclus dans le précédent : « * 8 300 mètres »

     

     

    Planche 17

     

     

    Image 17-1

    Duck, Slum et Smoker sur le pont, contemplant le mauvais temps

    Duck : « Tonnerre ! La mer est de plus en plus grosse ! Le bateau n’est pas visible à deux milles et le pont danse la gigue ! »

     

    Image 17-2

    Poste de pilotage ; Bunny regardant à travers son pare-brise

    Bandeau de haut de case : « Au même moment… »

    Bunny : « 300 pieds* et je ne vois toujours pas la mer ! Oh ! Là ! Une trouée ! »

    Bandeau jaune de bas de case : « * 100 m »

     

    Image 17-3

    Duck, Smoker et Slum sur le pont

    Bandeau de haut de case : « Par miracle, Bunny a pu trouver la déchirure dans les nuages à portée de vue de l’ « Enterprise », et…

    Smoker : « Duck ! Le voilà ! »

     

    Image 17-4

    Bandeau de haut de case : « Se traînant au ras des flots sur son unique moteur, le « Phantom » vient d’émerger de la grisaille à moins d’un mille »

     

    Image 17-5

    Poste du Phantom

    Bandeau de haut de case : « Mais à bord… »

    Bunny : « Encore un peu, et… DAMNED ! Ce fichu moulin me lâche à son tour ! »

     

    Image 17-6

    Poste du Phantom, vue à travers le pare-brise. Le porte-avions énorme et l’avion trop bas.

    Bandeau de haut de case : « En un clin d’œil, Bunny a jugé les possibilités d’appontage en catastrophe, car la porte-avions est à présent tout proche…

    Bunny : « Rien à faire ! Je ne suis peut-être pas à plus de dix pieds au-dessous du plan de descebte, mais le zinc va quand même percuter le poupe ! »

     

    Image 17-7

    Vue du pont

    Duck : « Smok ! Il s’est éjecté ! »

     

    Image 17-8

    Bunny pendu à son parachute regarde sous lui la mer démontée

    Bandeau de haut de case : « Et quelques secondes plus tard… »

    Bunny : « Diable ! Ce bouillon n’a pas l’air appétissant ! »

     

    Image 17-9

    Arrivée dans l’eau

     

    Image 17-10

    Vue du pont

    Slum : « Il faut envoyer l’hélicoptère de secours ! »

    Duck : « Moment, Slum ! »

     

    Image 17-11

    Duck : « Il n’en est pas question ! La moindre de ces rafales le retournerait ! Le navire va cercler pour rester dans le secteur jusqu’à la fin de la tempête… »

     

    Image 17-12

    Duck : « …c’est tout ce que nous pouvons faire ! Je n’ai pas le droit d’envoyer trois hommes à la mort pour tenter d’en sauver un ! Même s’il s’agit de mon meilleur ami ! »

     

     

    Planche 18

     

     

    Image 18-1

    Smoker : « Duck ! Réfléchis ! Jamais sa mae west* ne résistera à la tempête ! »

    Duck : « Je sais, Smok, c’est dur… mais c’est notre devoir de soldat ! »

    Slum : « Ah oui ? »

    Bandeau jaune de bas de case : « * gilet de sauvetage à gonflage automatique

     

    Image 18-2

    Slum : « Eh bien moi aussi, je connais mon devoir ! C’est de ne jamais laisser tomber les copains ! Et je me porte volontaire pour le secourir ! »

     

    Image 18-3

    Slum : « Et je n’ai pas encore assez de galons pour avoir peur de les perdre, moi ! »

    Smoker : « Slum ! Tu es fou ! »

    Duck : « Suffit, Slum ! »

     

    Image 18-4

    Duck : « J’agis ainsi parce qu’aucune intervention humaine n’est actuellement capable de sauver Bunny ! Nous ne pouvons plus qu’espérer en un miracle ! »

     

    Image 18-5

    Duck : « Et si je n’ai jamais hésité à risquer ma peau et celle de mes hommes pour un objectif possible à atteindre, ce n’est pas pour le faire maintenant stupidement et sans profit ! Tenez-le vous pour dit, capitaine ! »

    Slum : « Très bien, sir ! Excusez-moi ! »

     

    Image 18-6

    Smoker : « Duck, ne lui en tiens pas rigueur ! Nous sommes tous terriblement bouleversés ! Tu connais Slum ! »

    Duck : « Ca va, Smok, n’en parlons plus !... Mais où est-il passé ? »

     

    Image 18-7

    Smoker : « Tiens, c’est vrai ! Où donc… »

    Duck, caractères forts : « Hé ! »

     

    Image 18-9

    L’hélicoptère de secours a décollé du pont

    Smoker : « Voilà pourquoi il s’était incliné si rapidement ! Ce n’était pas dans ses habitudes ! »

    Duck : « L’hélicoptère ! Il s’en est emparé ! Il faut le rappeler immédiatement !

    Bandeau jaune de bas de case pour suspense de fin de page : « Slum Bolden parviendra-t-il à repêcher Bunny dans cette mer démontée ? »

     

    Image 18-10

    Un officier anonyme : « Inutile, Sir ! Il a coupé sa radio ! »

    Duck : « Par tous les diables de l’enfer ! Je vous jure qu’à présent il a intérêt à ramener Bunny et les autres s’il ne veut pas être à jamais chassé de l’armée ! »

     

     

    Planche 19

     

     

    Image 19-1

    Bandeau de haut de case : « Slum aux commandes, l’hélicoptère file vers le point présumé de chute de Bunny… »

     

    Image 19-2

    Bandeau de haut de case : « Ballotté comme un fétu par les effroyables bourrasques, l’appareil se fraie un chemin de plus en plus difficile entre le plafond tombé à moins de cent pieds * et la crête des vagues de plusieurs mètres »

    Bandeau jaune de bas de case : « * 33 mètres »

     

    Image 19-3

    Bandeau de haut de case : « Quand soudain… »

    Un équipier dans l’hélicoptère : « Là bas ! J’aperçois le pilote ! »

    Slum : « Vu ! Je n’espérais pas le retrouver si rapidement ! »

     

    Image 19-4

    Bandeau de haut de case : « Un périlleux vol stationnaire commence alors ! Durant plusieurs interminables minutes, tandis que Bunny s’efforce désespérément de saisir le filin, l’appareil ne doit qu’à l’étonnante virtuosité de son pilote de ne pas être précipité à plusieurs reprises dans les flots écumants… »

     

    Image 19-5

    Vue du pont

    Smoker : « Duck ! Il revient ! »

    Duck : « Le ciel le protège ! »

     

    Image 19-6

    Vue de l’hélicoptère s’affaissant en travers sur le pont, un train plié, tandis que Bunny au bout de son filin heurte le sol de son côté.

    Bandeau de haut de case : « Mais à l’instant même où Slum va déposer Bunny sur le pont, une brusque rafale plaque l’appareil qui s’affaisse en évitant de peu d’écraser le rescapé »

     

    Image 19-7

    Duck et Smoker s’élancent

    Duck : « Vite, Smok ! »

    Smoker : « Il s’est écrasé ! C’était inévitable ! »

     

     

    Planche 20

     

     

    Image 20-1

    Duck : « Bunny !... Dites-moi, doc, est-il ?...

    Le médecin : « Non, sir ! Un vrai miracle ! A part quelques contusions il sera vite sur pied ! »

     

    Image 20-2

    Bandeau de haut de case : « Un instant après… »

    Duck : « Indemne, Bolden ? Heureux pour vous ! Vous êtes interdit de vol et mis aux arrêts de rigueur jusqu’au retour où on avisera de ce qu’il convient de faire de vous ! »

    Slum, saluant, très raide : « Aïe aïe, sir ! »

     

    Image 20-3

    Smoker : « Duck ! Tu ne peux pas faire ça ! Slum est un héros ! »

    Duck : « C’est bien mon avis ! »

     

    Image 20-4

    Duck : « Il l’aurait fait pour n’importe qui ! Mais il n’avait aucun droit à risquer la vie du reste de l’équipage, même si celui-ci était d’accord ! »

     

    Image 20-5

    Duck : « Tu ne peux nier qu’il ait réussi par pur hasard ! Il pourrait recommencer mille fois, qu’il n’y parviendrait plus ! »

     

    Image 20-6

    Duck : « Cela dit, je vais m’efforcer d’étouffer l’affaire et de faire attribuer à notre retour une décoration à Slum ! »

     

    Image 20-7

    Smoker : « Duck ! Vieux frère ! Je te reconnais mieux comme cela ! J’étais certain que… »

    Duck : « Ca va comme ça ! Et pas un mot à personne, encore moins à Slum ! »

     

    Image 20-8

    Duck dans sa cabine

    Bandeau de haut de case : « Quelques jours plus tard, comme Duck préparait les vols du lendemain…. »

    Duck : « Rien à faire ! Je ne peux pas aller plus loin sans les abaques de consommation ! »

     

    Image 20-9

    Duck : « Et interdiction d’ouvrir le coffre aux documents sans la présence de Hamilton ! Tant pis pour l’heure ! Je dois le réveiller ! »

     

    Image 20-10

    Duck et Hamilton accroupis devant un petit coffre

    Bandeau de haut de case : « Dix minutes plus tard… »

    Duck : « Désolé, Gene ! La préparation des prochaines missions pose des problèmes qu’il faut régler avant demain ! Mais…

    Hamilton : « Bah ! C’est mon job ! Et puis… »

     

    Image 20-11

    Duck, caractères forts : « OOOH ! »

    Bandeau jaune de bas de case : « Qu’a donc découvert Duck ? »

     

     

    Planche 21

     

     

    Image 21-1

    Hamilton : « Qu’y a-t-il ? »

    Duck : « Gene ! Les documents ont été touchés ! »

     

    Image 21-2

    Hamilton : « Quoi ? Vous en êtes sûr ? »

    Duck : « Certain ! Les feuilles sont rangées dans un ordre bien précis, et ces deux-là ont été interverties ! »

     

    Image 21-3

    Hamilton : « C’est peut-être vous même, la dernière fois ? »

    Duck : « Je suis persuadé qu’il n’en est rien ! Les documents ont très bien pu être photographiés ! Il faut alerter sur-le-champ le skipper ! »

     

    Image 21-4

    Bandeau de haut de case : « Quelques minutes après… »

    L’amiral : « … si vous en êtes certain, Papy, nous voilà avec une sale affaire sur les bras ! »

     

    Image 21-5

    L’amiral : « Je fais renforcer la police dès maintenant pour surveiller les allées et venues… et perquisition générale dès demain matin ! Je vous convoquerai dès qu’il y aura du nouveau… Le capitaine Hamilton prend la direction des opérations ! »

    Hamilton : « A vous ordres, sir ! »

     

    Image 21-6

    Bandeau de haut de case : « Le lendemain… »

    L’amiral : « Le travail est fait, Duck ! On a retourné jusqu’à ma propre cabine… et on a trouvé ceci ! »

    Duck : « Ciel ! mais c’est… »

     

    Image 21-7

    L’amiral : « Un appareil photographique microscopique et un puissant émetteur miniaturisé capable de porter sur mer à plusieurs centaines de milles ! d’origine indéterminée mais découverts dans la cabine du capitaine Bolden ! »

    Duck : « Hein ! Slum ! Ce… ce n’est pas possible ! C’est faux ! »

     

    Image 21-8

    Duck : « Sir ! L’ouverture du coffre remonte au plus à deux jours, et la capitaine Bolden est aux arr^tes depuis plus longtemps ! D’ailleurs il a sauvé la vie… »

    L’amiral : « Je sais ! J’ai du mal à y croire… mais il y a plus accablant encore ! »

     

    Image 21-9

    Duck : « Quoi ? Que voulez-vous dire ? 

    L’amiral : « la sentinelle de faction hier matin à la porte de Bolden a avoué que celui-ci était sorti un bon quart d’heure alors qu’elle-même s’était absenté irrégulièrement ! »

     

    Image 21-10

    L’amiral : « Bolden prétend être allé acheter de l’alcool à la cantine du personnel rampant… On a bien retrouvé des bouteilles dans sa cabine… mais rien ne prouve qu’elles y soient d’hier ! »

    Duck : « Ca en effet… Je connais Slum ! »

     

     

    Planche 22

     

     

    Image 22-1

     

    L’amiral : « Il n’y a pas de preuve formelle ni d’empreintes, mais il est fort possible que Bolden ait pu prendre ces photographies ! »

     

    Image 22-2

    L’amiral : « Le laboratoire vient de développer le film contenu da,s l’appareil… Il s’agit bien des documents que vous avez retrouvés déplacés ! Le doute n’est plus guère permis ! »

    Duck : « Il n’y a que les Russes qu’un tel avion est capable d’intéresser… Slum ! leur complice ! »

     

    Image 22-3

    L’amiral : « Hum ! Personne n’a parlé d’eux ! Dans le contexte politique actuel le Pentagone * doutent qu’ils se mouilleraient aussi grossièrement ! »

    Bandeau jaune de bas de page : « * ministère américain de la Défense »

     

    Image 22-4

    L’amiral : « C’est pénible à avaler, Duck, je sais… mais la culpabilité de Bolden semble évidente ! »

    Duck, dans une bulle de type « pensée » : « Un peu trop évidente, justement ! Comment a-t-il pu ouvrir ce coffre ? Et s’il a pu sortir de sa cabine, un autre a bien pu y entrer pour y semer toutes ces « preuves » ! »

     

    Image 22-5

    Duck, dans une bulle de type « pensée » : « On peut encore tenter quelque chose ! » ; puis en parlant : « Sir ! »

     

    Image 22-6

    Duck : « Il faut déterminer la longueur d’onde de cet émetteur et organiser une écoute permanente ! »

    L’amiral : « Sans grand intérêt, Duck ! »

     

    Image 22-7

    L’amiral : « Le poste est d’un type ultra-moderne qui envoie ses messages précodés sous forme d’une unique impulsion très brève * ! S’il y en a encore à bord, la goniométrie ne pourra pas les repérer !

    Duck : « Sans doute, mais… »

    Bandeau jaune de bas de case : « * authentique »

     

    Image 22-8

    Duck : « … on saura qu’ils existent ! Les soupçons qui pèsent sur Slum s’allégeront, et on pourra reprendre les recherches avec une certitude ! »

    L’amiral : « Soit ! »

     

    Image 22-9

    Bandeau de haut de case : « Le lendemain de bonne heure… »

    Bunny : « Slum ! un espion ! Quelle absurdité ! »

    Duck : « Tu as deux fois plus de motifs que nous de ne pas l’admettre ! Moi-même… Enfin ! Les autorités semblent le croire ! »

     

    Image 22-10

    Duck : « Quoi qu’il en soit, je vous rappelle que nous décollons dans une heure ! »

    Un haut-parleur mural : « Allo ! Allo ! Le colonel Papy est demandé chez le skipper ! »

    Smoker : « Hé ! Duck ! C’est pour toi ! »

    Duck, dans une bulle sous la première, intercalée avec celle de Smoker, les deux bulles de Duck «étant reliées par un filet : « Hell ! Le « vieux » doit avoir découvert quelque chose ! »

    Bandeau jaune de bas de case pour suspense de fin de planche : « La suite de l’enquête établira-t-elle définitivement la culpabilité d’un des plus vieux amis de Duck Papy ? »

     

     

    Planche 23

     

     

    Image 23-1

    L’amiral, Slum, Duck

    Bandeau de haut de case : « Un instant plus tard »

    L’amiral : « Duck ! De bonnes nouvelles pour vous ! Bolden est libéré depuis un instant. J’ai aussi levé les arrêts que vous lui aviez infligés… Les dernières vingt-quatre heures lui ont flanqué un choc suffisant ! »

    Duck : « Ca, alors ! Slum ! Vous avez bien fait, sir ! La preuve est faite de son innocence ? »

     

    Image 23-2

    L’amiral : « Hem ! Presque… La CIA vient de me faire savoir que d’après leurs informations la culpabilité du capitaine Bolden devient douteuse… Et surtout, nous avons capté dans la nuit une émission clandestine provenant du navire même ! »

    Duck : « Un autre émetteur ? Mais dans ce cas… »

     

    Image 23-3

    L’amiral : « C’est presque une preuve d’innocence pour Bolden ! Mais la teneur du message est inconnue. Le Pentagone tient à ce que l’espion soit identifié le plus rapidement possible ! »

    Slum : « Et moi donc ! »

     

    Image 23-4

    L’amiral : « Toujours pour ces messieurs de la CIA, aucune puissance étrangère n’intervient directement dans cette affaire… L’hypothèse d’une organisation internationale privée semble la plus plausible… »

     

    Image 23-5

    L’amiral : « Nous avons déjà vu des cas semblables… Fraulein Y, par exemple ! »

    Duck : « Fraulein Y est morte, sir ! »

    Slum : « Non, Duck ! Souviens-toi ! Elle a pu s’enfuir après son attentat à Karachi ! »

     

    Image 23-6

    Duck, la lumière se faisant dans son esprit, entouré par deux grandes bulles de type « pensée » :

    - Première bulle « pensée » : reprise en taille réduite de l’image 15-7, où Duck et Bunny se concertent à voix basse ; reproduction dans la bulle « pensée » des deux bulles de l’image 15-7. Duck : « C’est étrange ! Le timbre rauque de cette voix me rappelle quelqu’un » ; Bunny : « A moi aussi, mais qui ? »

    - Deuxième bulle « pensée » : reprise en taille réduite de l’image de l’amiral en case 14-2, avec dans la bull « pensée » celle de l’amiral disant : « Il doit veiller à la sécurité de vos hommes… et des avions ! C’est un certain Gene Hamilton… »

    Puis après ces deux bulles « pensée », Duck dans une troisième bulle, normale, s’écriant : « Et depuis, elle… OH ! TONNERRE ! »

     

    Image 23-7

     

    Duck : « Sir ! C’est bien Fraulein Y ! J’en suis certain ! Je peux même vous dire sous quel nom d’emprunt elle se cache à bord ! »

    Slum : « Hein ? »

    L’amiral : « Duck ! Vous plaisantez ? »

     

    Image 23-8

    Duck : « Je n’ai pas de preuve ! Mais devant cette affaire qui ne peut être signée que d’elle, trop de présomptions se recoupent ! Fraulein Y est le capitaine Hamilton ! »

    Slum : « Duck ! Tu es fou ! »

    L’amiral : « Vous déraisonnez ! Il nous est adjoint par la CIA même ! »

     

    Image 23-9

    Duck : « Je connais cette misérable mieux que n’importe quel ponte de la CIA ! Elle aura assassiné le vrai Hamilton pour prendre sa place ! Elle était si sûre de réussir qu’elle s’est offert le luxe de ne pas dissimuler son identité véritable ! »

    L’amiral, en caractère fort : « ? »

     

     

    Planche 24

     

     

    Image 24-1

    Duck : « Lorsqu’elle était championne du monde de vitesse sur jet, tout le monde connaissait son nom : Jane Hamilton ! Elle s’est bornée à un jeu de mots sur son prénom ! »

    L’amiral : « C’est… c’est hallucinant ! »

    Slum : « Hell ! Tu as raison ! Je réalise à présent ! Cette voix brisée était la sienne ! »

     

    Image 24-2

    L’amiral : « Si cette histoire m’était racontée par tout autre que vous, Papy… Enfin !... Je vais convoquer Hamilton immédiatement ! »

    Duck : « Inutile, Sir ! »

     

    Image 24-3

    Duck : « Nous devons décoller dans quelques minutes ! Hamilton doit être sur le pont avec les autres pilotes. Je vous l’enverrai… Ce sera ainsi fait avec le maximum de discrétion ! »

    L’amiral : « OK ! J’appelle aussi deux marines… On ne sait jamais ! »

     

    Image 24-4

    Sur le pont

    Bandeau de haut de case : « Un instant plus tard… »

    Duck : « Bunny ! Hamilton est sur le pont ? »

    Bunny : « Gene ? Il vient de décoller ! »

     

    Image 24-5

    Duck, s’écriant, en caractères modérément forts : « QUOI ? »

    Bunny : « Mais… sur ton ordre ! Il est parti avec des bidons supplémentaires, et nous devons décoller une demi-heure après lui ! »

     

    Image 24-6

    Duck : « Je n’ai jamais donné un tel ordre ! Hamilton est un imposteur ! C’est Fraulein Y en personne ! Slum est innocenté ! »

    Bunny : « Gene ? Fraulein Y ? Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? »

     

    Image 24-7

    Duck : « Nous en avions la conviction ! Cet ordre imaginaire et cette fuite en font une certitude ! Décollage immédiat pour lui donner la chasse ! Qu’on lui ordonne de rentrer ! Si c’est bien Fraulein Y, elle désobéira et nous serons fixés ! »

    Bunny : « Ca… ça alors ! »

     

    Image 24-8

    Duck : « Il faut donner l’alerte immédiatement ! »

    Smoker : « Je cours à mon zinc ! »

     

    Image 24-9

    Smoker montant à l’échelle de son F-14, visière de casque abaissée ; il est surpris par une explosion surgissant de la cabine de l’avion

    Bandeau de haut de case : « Quelques secondes plus tard »

    Dans une bulle « explosion » : « WHAM »

     

     

    Planche 25

     

     

    Image 25-1

    Duck : « Mon Dieu ! Smok ! Tu es blessé ? »

     

    Image 25-2

    Smoker : « Non ! Une égratignure ! »

    Duck : « Que s’est-il passé ?! »

     

    Image 25-3

    Smoker : « Une violente déflagration s’est produite au moment où j’entrais dans mon cockpit ! Par miracle ma verrière était abaissée ! Je… je n’ai rien ! »

    Duck, en caractère fort : « ! »

     

    Image 25-4

    Deux autres détonations dans deux autres avions, dans deux bulles « explosion »

    « WHAM ! »

    « WHAM ! »

    Bunny : « Duck ! D’autres explosions ! »

     

    Image 25-5

    Bunny : « Tonnerre ! Ce sont nos zincs ! »

    Bulle « explosion » sur un autre F-14 : « WHAM ! »

    Smoker : « Encore une ! C’est dans l’avion de Jack ! »

     

    Image 25-6

    Bunny monté devant un F-14 examine l’intérieur de sa cabine

    Bunny : « Ca alors ! Le cockpit est ravagé ! L’appareil est inutilisable ! »

     

    Image 25-7

     

    Duck : « Plus de doute ! C’est Fraulein Y ! Elle a laissé dans chaque avion une minuscule bombe à retardement ! »

    Bunny : « Bah ! Il reste des « Phantom » ! »

     

    Image 25-8

    Duck : « Contre un F-14 ? Inutile d’y songer ! Ils n’ont pas la moindre chance ! »

    Smoker : « Alors, le secret de notre appareil est perdu ! »

     

    Image 25-9

    Duck : « Je le crains ! A moins que… »

    Un mécanicien : « Sir ! »

     

    Image 25-10

    Le mécanicien : « Sir ! Un des F-14 n’a subi que des dégâts insignifiants ! Il pourrait être disponible d’ici un quart d’heure ! »

    Duck : « Hein ? C’est un miracle inespéré ! »

     

    Image 25-11

    Bunny : « Tu plaisantes ! Fraulein Y aura plus de vingt minutes d’avance ! »

    Duck : « Justement ! Si elle est partie avec des réservoirs supplémentaires, c’est qu’elle compte aller loin ! »

     

    Image 25-12

    Slum : « Aller où ? Nous sommes en plein océan ! »

    Duck : Un navire complice doit l’attendre très loin ! Elle est donc obligée de voler en croisière économique lente ! »

     

     

    Planche 26

     

     

    Image 26-1

    Bunny : « Bravo ! A pleins tubes, on pourra la rejoindre et la descendre ! »

    Duck : « Oui… mais à au moins 400 milles d’ici ! Celui qui le fera mangera tout son pétrole et sera à sec après l’interception ! Il ne pourra pas rentrer ! »

     

    Image 26-2

    Smoker : « C’est affreux ! L’un de nous est obligé de se sacrifier ! »

    Duck : « Exact ! Car pour foncer à la poursuite de Fraulein Y, il ne pourra s’encombrer d’aucun réservoir supplémentaire !

     

    Image 26-3

    Slum : « J’irai ! J’ai un fameux compte à régler avec cette créature du diable ! »

    Duck : « Navré ! Ce sera moi ! La réussite seule importe ! Et moi seul la connais assez pour espérer déjouer ses traîtrises ! »

     

    Image 26-4

    Slum : « Pas de boniments ! J’ai juré d’avoir ma revanche ! Tu peux avoir confiance ! »

    Bunny : « Bon Dieu ! Slum est intraitable ! Il va encore refaire une scène et tout gâcher ! »

     

    Image 26-5

    Duck d’un crochet envoie Slum au tapis

    Duck : « Nous n’avons plus de temps pour discuter !... Désolé ! c’est pour ton bien ! »

    Slum, en caractères forts : « OW ! »

     

    Image 26-6

    Duck : « S’il avait patienté un peu, il serait en état de venir avec moi ! Les F-14 sont des biplaces, et si dangereuse que soit cette mission, nous ne devons rien laisser au hasard ! J’ai absolument besoin d’un opérateur radar pour me seconder ! »

     

    Image 26-7

     

    Duck : "Il me faut donc un volontaire ! »

    Un pilote : « Moi ! »

    Huit autres pilotes : « Moi aussi ! » (huit phylactères indépendants)

     

    Image 26-8

     

    Duck : « Okay pour le capitaine Suckton… Décollage dans dix minutes ! »

    Smoker : « Hé, Duck ! Les radars du bord détectent Fraulein Y en fuite sur le cap 263 ! Un avion ravitailleur peut décoller immédiatement pour la suivre ! »

     

    Image 26-9

     

    Smoker : « Il était prévu pour le vol de ce matin ! Il n’aura que dix minutes de retard sur Fraulein Y ! Vous pourrez ainsi ravitailler pour rentrer juste après l’avoir descendue ! »

    Duck : « Mmouais… Cela nous donne une chance de plus… Qu’il prenne l’air tout de suite !

    Bandeau jaune en bas de case pour suspense de fin de page : « La manœuvre désespérée de Duck va-t-elle réussir ? Laissera-t-il sa vie et celle de Bunny au service de son devoir ? »

     

      

    Planche 27

     

     

    Image 27-1

    Bandeau de haut de case : " Une minute plus tard, le ravitailleur "KA-3D" était catapulté..."

     

    Image 27-2

    Bandeau de haut de case : "Et encore dix minutes après..."

    Duck, dans la place avant du F-14 : "Ce ne sera pas facile ! La bombe a détruit une partie des instruments ! Par chance le poste arrière est indemne avec son radar !"

     

    Image 27-3

     

    Bandeau de haut de case : « Après une rapide montée à 60 000 pieds (*), le F-14 file sur les traces de l’espionne en soutenant une allure de près de mach 2 »

    Bandeau jaune de bas de page : « (1) 20 000 mètres »

     

    Image 27-4

     

    Bandeau de haut de case : « Mais au même instant, 300 milles plus à l’ouest… »

    Fraulein Y, dans son F-14 : « Fichus Yankees ! Deux avions sont déjà à mes trousses ! Le plus éloigné est un « jet » supersonique ! Toutes mes bombes n’ont pas dû fonctionner ! »

     

    Image 27-5

     

    Fraulein Y, bulle de type « pensée » : « c’est ce maudit Banny, j’en suis sûre ! Il ne laisserait à personne le soin de me régler mon compte ! »

     

    Image 27-6

     

    Bandeau de haut de case : « Simultanément… »

    Bunny, en place arrière du F-14 : « Radar à pilote ! Duck ! J’ai accroché l’objectif ! Nous serons sur elle dans neuf minutes… Hé ! On dirait qu’elle force l’allure ! Elle va nous échapper ! »

     

    Image 27-7

     

    Bandeau de haut de case : « A ce moment en effet… »

    Fraulein Y, bulle de type « pensée » : « tant pis pour ma marge de sécurité ! Le navire qui m’attend est assez proche… Je dois amerrir avant d’être descendue !

     

    Image 27-8

     

    Fraulein Y : « Pleins gaz ! Banny ne pourra pas me rejoindre, et du train où il va depuis le départ, il n’atteindra pas le bateau !

     

    Image 27-9

     

    Bunny, dans son poste arrière du F-14 : « c’est fichu ! Cette diablesse vole aussi vite que nous à présent !... Elle nous échappe totalement !

    Duck dans les écouteurs de Bunny, bulle de type « radio » : « Compris, Bunny ! Contacte le ravitailleur ; nous allons faire du pétrole ! »

     

    Image 27-10

     

    Bunny : « Il vole à 20 milles de nous… Altitude 30 000 pieds (*), même cap… »

    Bandeau jaune de bas de page : « (*) 10 000 mètres »

     

    Image 27-11

     

    Bandeau de haut de case : « Après une rapide descente, le « KA-3D » est rejoint »

     

    Image 27-12

     

    Les deux avions sont en position de ravitaillement.

    Duck : « …ici Danny ! Perche de ravitaillement verrouillée. Vous pouvez envoyer le coco (*)… Heu… Je ne prends que du super ! »

    Bandeau jaune de bas de page : « (*) Carburant, en argot d’aviation »

     

     

    Planche 28

     

     

    Image 28-1

     

    Bandeau de haut de case : « Et bientôt… »

    Duck : « Mes réservoirs sont pleins ! je dégage ! »

     

    Image 28-2

     

    Bunny, à son poste arrière : « Hé ! Duck ! Il faut virer de 180 degrés sur la cap retour ! »

    Duck dans les écouteurs de Bunny, bulle de type « radio » : « Pas question ! »

     

    Image 28-3

     

    Duck : « Si Fraulein Y peut accélérer et gaspiller son pétrole de la sorte, son nid n’est plus loin ! Nous sommes à présent sûrs de l’avoir ! »

     

    Image 28-4

     

    Bunny, à son poste arrière : « C’est de la folie ! Nous tomberons en panne à près de 1000 milles (*) du porte-avions ! A cette distance l’ « Air Rescue » ne pourra rien pour nous ! »

    Duck, dans les écouteurs de Bunny, bulle de type « radio » : « Shut up, sacré bavard ! »

    Bandeau jaune de bas de page : « (*) 1600 km (*) Service de sauvetage »

     

    Image 28-5

     

    Duck, à son poste avant : « Espérons qu’un miracle sauvera nos vies ! L’US Navy perdra toute sa supériorité si le F-14 lui échappe ! »

    Bunny, dans les écouteurs de Duck, bulle de type « radio » : « Heu… Tu as raison ! »

     

    Image 28-6

     

    Bandeau de haut de case : « Mais à la radio, l’espionne ne perd rien des événements… »

    Fraulein Y à son poste de pilotage : « Banny aurait pu rentrer… Il se sacrifie pour l’avion ! Il me descendra aisément quand j’amerrirai… Seule la ruse peut encore me sauver… Il faut jouer serré ! »

     

    Image 28-7

     

    Duck dans son F-14. Fraulein Y parlant dans ses écouteurs.

    Fraulein Y dans les écouteurs de Duck, bulle de type « radio » : « Allo, colonel Banny ! Ici Fraulein Y ! Toutes mes félicitations pour votre perspicacité ! Ecoutez maintenant le marché que je vous propose ! »

    Duck : « !?! »

     

    Image 28-8

     

    Duck dans son F-14 : « Et moi je n’en ai qu’un à vous offrir, belle dame ! Amerrissez immédiatement et j’alerte les secours ! Vous aurez la vie sauve ! »

    Fraulein Y dans les écouteurs de Duck, bulle de type « radio » : « Tu aimes plaisanter, Banny ! »

     

    Image 28-9

     

    Fraulein Y dans son F-14 : « Je t’invite sur le même cap à 200 milles de ta position actuelle pour vider loyalement notre différend une fois pour toutes ! Ou bien redoutes-tu le combat ? »

     

    Image 28-10

     

    Vue intérieure plongeante montrant les deux pilotes du F-14 de Banny.

    Bunny : « C’est un piège grossier ! Elle ne se risquerait pas à provoquer un as tel que toi sans avoir toutes les cartes de son côté ! »

     

    Image 28-11

     

    Vue ne montrant plus que Duck.

    Duck, pensif : « C’est possible, mais… »

    Bunny dans les écouteurs de Duck, bulle de type « radio » : « Oh ! Elle a disparu de mon écran ! Elle a dû plonger sous la couverture radar ! »

     

    Image 28-12

     

    Vue montrant Duck et Bunny.

    Duck : « Alors notre dernière chance est d’accepter malgré le risque ! Sinon, autant chercher une aiguille dans une botte de foin ! »

    Bunny : « En tout cas s’il y a un navire il ne peut plus être loin ! »

     

     

    Planche 29

     

     

    Image 29-1

     

    Bandeau de haut de case : « Et au bout de quinze minutes »

    Bunny : « Là ! Un bateau ! Tu avais deviné juste, Duck ! »

    Duck : « Et Fraulein Y ? »

     

    Image 29-2

     

    Bunny : « Contact radar retrouvé ! Elle doit être visible à dix heures à moins de deux milles ! »

     

    Image 29-3

     

    Duck : « Pilote à radar ! Je l’aperçois à basse altitude… Elle file vers le navire ! Nous n’avons qu’à accélérer pour nous trouver en position de tir dans sa queue ! »

     

    Image 29-4

     

    Bandeau de haut de case : « Plongeant post-combustion allumée à quelques pieds de la mer, Duck transforme son avantage de hauteur en survitesse. L’avion de l’espionne grandit dans son collimateur… »

    Duck : « Ma parole… Elle veut nous faire jouer à saute-mouton avec son rafiot ! »

     

    Image 29-5

     

    Bandeau de haut de case : « Mais au même moment »

    Fraulein Y dans son F-14, esquissant un sourire diabolique, bulle de type « pensée » : « C’est le démon qui me donne ma chance ! Ce naïf de Banny va être abattu dans une seconde ! »

     

    Image 29-6

     

    Bandeau de haut de case : « Et en effet »

    Vue du navire d’où partent des coups de canon ; son des canons en surimpression sur l’image : « BLAM BLAM BLAM, BLAM BLAM BLAM »

    Bunny : « Hell ! On nous tire dessus du navire ! »

     

    Image 29-7

     

    Bunny : « Dégage ! Dégage ! »

     

    Image 29-8

     

    Bandeau de haut de case : « passant en trombe dans l’ouragan de fer, Duck épargné par miracle amorce une rapide chandelle ascendante »

     

    Image 29-9

     

    Fraulein Y jubilant dans son F-14 : « Ils se sont jetés dans la gueule du loup ! Les abattre est maintenant un jeu d’enfant ! »

     

    Image 29-10

     

    Duck et Bunny visibles ensemble.

    Bunny : « Tonnerre ! Fraulein Y est passée dans notre queue ! »

    Duck : « Je sais ! Elle a profité de notre fausse manœuvre… mais il reste une chance ! »

     

    Image 29-11

     

    Bandeau de haut de page : « Ses moteurs rugissant, Duck grimpe à vitesse maximale, et, toujours suivi par l’espionne, s’engouffre dans la couverture de stratus »

     

    Image 29-12

     

    Bunny : « la crasse ne l’empêchera pas de nous tirer au radar ! »

    Duck : « Elle ne nous tient pas encore ! Accroche-toi ! »

     

     

    Planche 30

     

     

    Image 30-1

    Vue intérieure à l’avion montrant Duck et Bunny, grâce à un décalé.

    Bandeau de haut de case : « Duck entame alors sans visibilité un hallucinant looping serré à la limite des possibilités de l’appareil

    Bunny, en grand caractère fort : « ? »

     

    Image 30-2

    Bandeau de haut de case : « Soumis quelques secondes à une force centrifuge effroyable, Duck achève sa boucle.

    Duck, bulle de type « pensée » : « Aaah… Plus de 8 « g » ! Je… je n’y vois plus ! Mes… mes épaules sont écrasées… J’ai l’impression que mes joues vont s’arracher… Je risque le voile noir… l’inconscience… »

     

    Image 30-3

    Bandeau de haut de case : « Mais la manœuvre réussit ! Avant même que Fraulein Y ait réalisé, c’est Duck qui est maintenant passé dans sa queue, prêt à faire feu ! »

    Bunny : « Ca alors ! Duck ! Vieille branche ! Tu es toujours le même depuis le Pacifique ! »

     

    Image 30-4

    Elle occupe toute la largeur de la planche, 3/5 à gauche pour description avec schéma fléché de la manœuvre de Duck, et 2/5 à droite pour explication du voile noir.

     

    Partie gauche, bandeau en haut : « La manœuvre de Duck et le « voile noir »

    En bas, schéma fléché du trajet des deux chasseurs ; la trajectoire de Duck est ABCD, celle de Fraulein Y : A’,B’,C’,D’.

    Au-dessus, le commentaire : « en A l’avion de Duck (DP) est poursuivi par celui de Fraulein Y (FY) prête à tirer, en position, dans sa queue. En B Duck entame un looping serré qui le mène en C tandis que Fraulein Y, qui n’a pas instantanément compris, continue tout droit (de A’ vers B’ puis C’, simultanés à A, B, C). En D, le looping achevé, Duck se retrouve en position de tir dans la queue de Fraulein Y en D’.

     

    Partie droite : un petit schéma représentant un pilote sur son siège, le centre du looping « O », la force centrifuge « F » et la trajectoire circulaire en pointillés.

    Emprisonnant le schéma, un texte : « Dans un looping serré, c’est-à-dire une trajectoire circulaire centrée sur le point imaginaire O, l’énorme force centrifuge F appliquée au pilote (ici égale à 8 « g », soit 8 fois plus intense que le poids du pilote), a tendance à chasser le sang vers l’extérieur, donc vers le bas du corps et les pieds. La tête et le cerveau n’étant plus irrigués, il peut s’ensuivre une perte de conscience appelée « voile noir » et justement redoutée des aviateurs en évolutions brutales… »

     

    Image 30-5

    Fraulein Y : « Papy m’a roulée comme une débutante ! Il ne me reste plus qu’à filer à nouveau sous la protection de mon navire ! »

     

    Image 30-6

    Bandeau de haut de case : « Aussi, Duck à ses trousses, l’espionne débouche soudainement sous les nuages… »

     

    Image 30-6

    Le F-14 de Fraulein Y explose dans le pare-brise de Duck

    Bandeau de haut de case : « Et c’est l’incroyable miracle ! Ignorant que hors de leur vue Duck a repris la place de chasseur, les canonniers visent l’avion poursuivi… et font mouche ! »

    Duck, en caractères forts : « OH ! »

     

    Image 30-7

    Bunny : « Des… descendue par ses propres hommes ! »

    Duck : « Bah ! C’est le sort qu’elle nous destinait ! »

     

    Image 30-8

    Vue extérieure du F-14 examinant rapidement le bateau et le rond d’écume fait par le chute de Fraulein Bunny : « Aucun doute ! Cette fois Fraulein Y à dû y rester… Dieu ait son âme ! »

    Duck : « Ouais ! Ne nous attardons pas ici ! Ces rascals comprendront vite leur erreur ! »

     

    Image 30-9

    Bunny : « Par malheur le « Big E » est à plus de 700 milles* et nous n’avons plus que vingt minutes de pétrole… le quart du chemin ! »

    Duck : « J’appelle l’ « Enterprise » pour indiquer notre position…

     

    Bandeau jaune de bas de case, pour suspense de fin de planche : « Nos deux héros s’abîmeront-ils en mer, victimes de leur devoir ?

    Sous-bandeau dans le bandeau : « * 1 100 km »

     

     

    Planche 31

     

     

    Image 31-1

    Vue de la cabine du F-14

    Duck : « Big E ! Big E ! Ici Yellow Bean One ! A 700 milles au QDR 270 (*)! Fraulein Y abattue, sommes à court de carburant ! Allons devoir nous éjecter en mer… Envoyez les secours ! Je répète… »

    Voix de Smoker dans le casque de Duck, bulle du type « émission radio lointaine » : « Yellow Bean One ! Message reçu ! »

    Bandeau jaune de bas de case : « Relèvement du F-14 par rapport au porte-avions. Ici : l’avion est plein à l’ouest du navire »

     

    Image 31-2

    Vue de la cabine du F-14, poste arrière

    Bunny : « C’est la voix de Smok ! Et de Slum ! Ils arrivent à la rescousse ! »

     

    Image 31-3

    Vue de la cabine du ravitailleur

    Slum : « Buck ! Ici Slum ! Ne t’énerve pas, Cassius Clay ! Nous avons décollé à peine quelques minutes après toi… Nous arrivons… mais nous ne sommes pas supersoniques ! »

     

    Image 31-4

    Vue de la cabine du ravitailleur

    Slum : « Nous avons pu suivre le combat au radar… mais sans savoir quel avion avait disparu de notre écran ! Le message de Bunny nous a rudement soulagés ! »

     

    Image 31-5

    Vue de la cabine du F-14

    Duck : « Ils sont encore à 300 milles ! Mais en combinant nos vitesses, nous rejoindrons in extremis le

    « KA-3D » ! C’est un véritable miracle ! »

     

    Image 31-6

    Vue extérieure montrant le F-14 à quelques mètres du panier du ravitailleur

    Bandeau de haut de case : « Et peu après »

    Duck : « Pfuuu !... Nous n’avions plus trois gallons dans les réservoirs ! Si ces fichus pompistes n’ont rien d’autre, je leur prendrai même de la 95 E-100 ! »

     

    Image 31-7

    Vue du F-14 en virage à bonne hauteur au-dessus du pont du porte-avions en contrebas

    Bandeau de haut de case : « Une heure plus tard »

    Bunny : « Ce vieux bac, enfin ! Vise la foule sur le pont ! Le skipper s’est dérangé en personne ; je reconnais sa casquette ! »

     

    Image 31-8

    Sur le pont. Vue de ¾ avant du F-14 à quelques pieds du pont.

    Bandeau de haut de case : « Au milieu de l’ovation générale, Duck pose impeccablement son chasseur »

     

    Image 31-9

    Bandeau de haut de case : « Et à bord de l’« Enterprise »…

    L’amiral : « Encore bravo, Duck ! Un télégramme de félicitations vient d’arriver de la Maison Blanche ! Hem ! Je ne serais pas surpris que votre promotion de général soit dans l’air ! »

    Duck : « Merci, sir ! Mais une bonne partie du mérite revient à nos zincs ! Cette démonstration de leur efficacité fera réfléchir à l’avenir les ennemis de l’Amérique ! »

    Dans le coin en bas à droite en caractères blancs forts : « FIN »

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     


  • FLORILEGE RADIOPHONIQUE

    vocabulaire boursouflé 

     .

      On sourit devant un imparfait du subjonctif, tandis qu'on montre un grand respect pour l'enflure verbale des cornichons. Voici un florilège de formules tarabiscotées relevées à la radio ; il s'agit uniquement de France Inter et de France Culture. Toutefois, alors même que nous écoutons à peu près autant de l'une que de l'autre, seule une faible minorité de ces citations vient de FC. Pourquoi cela ? Nous risquons une explication :

      Sur FC il va de soi pour l'auditeur qu'animateurs d'émissions et invités sont cultivés ; ils n'éprouvent ainsi pas trop le besoin de le prouver avec ostentation. Sur FI au contraire, il faut se montrer intellectuellement à la hauteur de la soeur FC ; on y multiplie donc les démonstrations ridicules de sa valeur culturelle.  

     

      *  *  *  *  *  *  *

     

    " décrypter les messages initiatiques "

    " mettre en adéquation une problématique " 

    " un point d'achoppement qui cristallise " 

    " un écrivain sulfureux et iconoclaste "

    " la stigmatisation mélanique " (le racisme envers les Noirs)

    " aborder l'immigration par un prisme assez discutable "

    " une musique qui interroge les technologies "

    " un discours diffracté et polymorphe "

    " le quartier est emblématique de cette problématique "

    " un vin aux sucrosités finement charpentées en bouche "

    " voir la réalisation d'une virtualité fantasque "

    " objecter une autre schématique aux chaînes de la filiation " (obscur ; peut-être le contraire de  " réaffirmer les continuités ")

    " les clefs de lecture dominante de la planète "

    " aller contre l'architecture pour lui enlever son potentiel " (préférer les vieilles pierres aux élucubrations futuristes)

    " le contexte de massification " (l'accroissement considérable de...)

    " la pédagogie discursive frontale " (le cours magistral ; formule peut-être tirée de ces circulaires de l'Education nationale que les journaux aiment publier dans leurs pages comiques)

    " un marqueur identitaire valorisant " (un voile islamique porté volontairement)

    " lire dans un rapport de sacralité au texte "

    " des objets (décoratifs) qui feront l'événement chez soi "

    " la naissance est une rencontre totale de l'altérité "

    " ... qui construit un rapport au savoir " (dans bien des familles modestes, le manuel scolaire est le seul ouvrage qui...)

    " C'est la boîte à outils qui donne du sens à.... "

    " être dans la performance de l'avoir "

    " la plasticité de l'activité parodique "

    " introduire le régime ludique dans la littérature "

    " des travellings qui spatialisent des ellipses " (pas compris )

    " le chevalier d'Eon voulut écrire lui-même sa propre autobiographie " (trois pléonasmes encastrés)

    " un concept qui synergise les différentes fragmentations " (une idée capable de faire surmonter les divisions)

    "la question synthétise les problématiques "

    " l'intérêt de se référer à une approche en termes de trajectoire "

    " l'oralité m'est combat " (j'ai du mal à contenir mon bégaiement)

    " la plupart de leurs flux sont trop capillaires pour être massifiés " (réponse à la question : pourquoi les entreprises transportent-elles autant par camion et si peu par le chemin de fer ?)

    " mettre en cohérence des savoirs éclatés "

    " s'inscrire dans une logique de réalisabilité " (limiter ses projets à ce qui est possible)

    " développer une sémantique de contournement "  (répondre à côté)

    "les chevaux ont un langage essentiellement basé sur la gestuelle "

    " les chiens ont tendance à s'exprimer par la morsure "

    " la loutre est dans une dynamique positive " (sa population remonte)

    " Le regard de la femme est le regard structurant qui donne sens aux entreprises de l'homme" (1)

      Finissons par le sublime : " si la sage-femme reste souvent dans l'ombre, c'est peut-être pour placer en avant celle qu'il faut mettre dans la lumière : la femme.  " 

     

    (1) Dit par un homme. Cette belle déclaration d'allégeance d'un sexe à l'autre valut à son auteur la question immédiate de son interviewveuse : " Est-ce à dire que la femme est plus grande que l'homme ? ", à quoi naturellement il se fit un devoir de répondre que oui.

      Pauvre type.

    .

    *  *  *  *  *  *  *  *  *  *  *  *  *  *  *

     

     


  •  

     

    FICTIONS SUR L'AERONAUTIQUE ET L'ESPACE

     

     

    Liste des récits

     

    Le parachute (éloge de la morale sociétale contemporaine)

    Une vie de frustration (les uns disent qu'on n'est jamais allé sur la lune ; les autres croient que les premiers furent ceux d'Apollo XI...)

    In memoriam : Robert S. McNamara (au bon temps du Viet-nam)

    Le Mosquito (inhabituelle évasion hors de la France occupée)

    Avionnette Pander G (court essai de loufoquerie intégrale)

    Vol de nuit (1943 : raid plus ou moins crédible sur Berlin)

    Essai d'art héraldique aéronautique (le titre dit tout)

    Un point d'histoire un peu romancé (de la sincérité dans l'application des traités de 1918 ; inspiré de faits réels)

    Pour trois litres ! (hommage aux militaires de tous pays)

    Histoire romancée quoique vécue (transposition à l'étranger d'une certaine philosophie du partage de l'espace aérien quelquefois rencontrée en France)

    Critique de livres (tout ce que la critique stipendiée oublie de dire...)

    Courrier à la rédaction du Fanatique de l'Aviation (pour ceux que les changements de présentation et d'esprit de leurs revues préférées désolent)

    Entre gens de bonne compagnie (justification de l'indispensabilité de la visite médicale)

    Place ! Place au marquis de Carabas ! (incident vécu en aéroclub)

    Miscellanées : courtes interventions sur un forum (brèves réflexions loufoques)

     

     

    *

      

     

    LE PARACHUTE

            

      Le DC-3 roulait lentement au gré des turbulences, se frayant bruyamment à deux mille mètres un chemin sur la Floride ensoleillée. Les habitués de ce genre d'appareil somnolaient, montrant ainsi qu'ils eussent également pu le faire dans un champ de marteaux-piqueurs. Les autres passagers se juraient de faire la prochaine fois les frais d'un billet sur une vraie compagnie. Les ondulations douces du bout de l'aile peint en rose saumon sur le fond des nuages témoignaient seules du mouvement de l'avion. Il fallait depuis cette altitude observer assez longuement le sol pour déceler à notre modeste allure le défilement du paysage. Le pirate avait alors jailli dans le poste de pilotage, tuant sans préavis le copilote pour prouver qu'il ne plaisantait pas. Il avait malheureusement perdu la tête et abattu juste après l'autre membre d'équipage, après quoi il s'était donné la mort pour ne pas voir la suite. Il n'avait pas révélé un traître mot de ses exigences.

       Cet assassinat était d'autant plus regrettable que le détournement avait bien commencé. Habitués par vingt années de faits semblables à la télévision, mentalement entraînés par les psychologues de service et l'enseignement médiatique du comportement à tenir en pareil cas, les vingt-cinq passagers résignés mais peu inquiets s'étaient au premier coup de feu calés dans leurs fauteuils pour attendre patiemment la suite des événements. Comme d'habitude, le pirate se ferait pincer au terme d'un périple à rallonge. Les femmes et les enfants retrouveraient la liberté les uns après les autres au fil des aéroports successifs. Nous referions de l'essence un peu partout, à Miami, à la Nouvelle Orléans, à la Havane peut-être. A l'heure des repas, le pirate exigerait des autorités aéroportuaires des plateaux-repas et des bouteilles d'eau - de jus de fruit pour les enfants, sous peine d'avoir le lendemain une presse détestable. D'habiles psychiatres experts en manipulations exigeraient que les assiettes soient retournées lavées, puisque c'est ainsi qu'on habitue tout doucement les détourneurs à obéir, sans qu'ils songent à se tordre de rire. La douceur du mois d'octobre nous aurait épargné le calvaire des longues attentes sur les tarmacs brûlés de soleil. Quel meilleur souvenir à conter demain ?

      l'inquiétude n'était donc pas totalement présente au fond des coeurs avant le second meurtre, quoiqu'il n'eût pas été décent de ne pas afficher une anxiété de bon aloi. C'est à croire que de tels événements sont dûment programmés pour donner aux citoyens d'intenses moments de vie, pour les détourner de la rébellion contre la société cocoonante. Hélas ! C'était bel et bien en l'air que les deux pilotes venaient de rendre l'âme. Vingt-six personnes encore vivantes à bord et pas la moindre compétence aéronautique, pas seulement un pilote du dimanche ! Le steward ne savait qu'une chose : le pilote automatique venait d'être enclenché peu avant la tragédie. L'atterrissage était prévu normalement une heure plus tard ; l'agonie menaçait d'être longue. Un passager un peu technicien avait tenté le déchiffrage des cadrans placés devant les trois cadavres, pour annoncer qu'il restait deux cents gallons d'essence dans les réservoirs ; mais nul n'aurait su dire en combien de temps les deux puissants moteurs boiraient deux cents gallons. 

      Or ces faits ne me concernaient pas personnellement. Par hasard, je rentrais d'un meeting de parachutisme auquel je m'étais produit à l'autre bout de l'état. Je revenais avec mon Para Commander dans mon sac de voyage. Le sortir, l'enfiler, ouvrir la porte d'un avion sans pressurisation comme celui-ci, sauter malgré la vitesse un peu forte, voilà ce que j'avais fait déjà trois cent douze fois en six années de loisir parachutiste. Ce saut ne serait pas différent des précédents : même éblouissement soudain du soleil des hauteurs dans l'embrasure de la porte, même goulée de ciel bleu dans les mêmes cabrioles sans contrôle au départ de la chute, même demi-minute d'enivrante plongée dans un air que l'écoulement des secondes en accélération rend demi-solide. Enfin, même claquement sonore de la voile ouverte après, pourquoi pas, un salto ou deux vers quinze cents mètres.

      Tout le problème était de savoir si les autres passagers consentiraient à me laisser quitter le bord sans tenter de s'emparer de la voilure salvatrice. C'est en de telles circonstances que le visage véritable des femmes et des hommes se démasque. Certains sauraient demeurer dignes, sans chercher à me prendre un parachute qui ne leur appartenait pas. Mais pour ceux-là, combien de rictus féroces et de vaines jalousies ? Venir à bout d'un exalté ou deux ne serait rien, sans doute. La lèpre humaine se disperse à grands coups de bottes, et je portais justement d'excellentes bottes de saut. Mais si vingt malheureux venaient à se jeter sur moi au risque de déséquilibrer l'appareil ?  

      Il ne me restait qu'à réfléchir aux moyens. Jugeant disposer d'encore au moins deux heures, je conservai la calme certitude de trouver. Je posai en attendant un regard de compassion sur mes vingt-cinq compagnons d'infortune, ces êtres pour moi déjà immatériels, aux âmes déjà presque visibles au travers de corps déjà diaphanes, déjà en cours d'évaporation. Si je ne pouvais certes rien pour eux, il me semblait au moins de mon devoir de songer le temps d'une émotion à leur destinée, de communier un instant à leur envolée prochaine vers le fruit de leurs actions. Il me fallait avant de quitter en sûreté l'avion, éprouver silencieusement avec eux un moment de partage moral sans lequel je craindrais de ne plus couler ensuite en monstre froid que des jours de brute. 

      Bien sûr, je pourrais rester. Et alors ? En quoi mon sacrifice très noble sauverait-il un être de plus ? Donner sa vie est très beau, mais strictement facultatif. Les gens sont toujours scandalisés par les situations de mal sans issue. Il faudrait pour complaire aux moralistes de salon que la nature fut intrinsèquement bonne et ne voulût que le bien, alors qu'elle gère avec indifférence des équilibres cyniques. Les belles âmes voudraient que la nature fût mystérieusement déterministe et ne voulût que le bien ; elles réfutent opiniâtrement l'origine aléatoire du mal. Qu'elles aillent au diable !

      Ce dernier mot me fit songer aux damnés dont le sort serait scellé d'ici deux à trois heures. Ce quinquagénaire cravaté et enflé, exploiteur manifeste ? Cette jeune femme trop belle, briseuse probable de ménages ? Ce (ici, une profession lucrative dont le syndicat nous menace de papier bleu si nous la citons) en voyage de noces avec une copine de sa fille ? Plus le pirate, naturellement. Lynché par les passagers, par exemple, il lui serait resté une chance de pardon céleste qu'il venait de compromettre irrémédiablement en disposant de sa vie. Je désignai à l'inverse pour le royaume des cieux les élus vraisemblables : cet homme au front haut, au regard si profondément empreint d'humanisme ; cette vieille équarrie par les ans ; cette enfant blonde et jolie pleurant dans les bras maternels, si blonde et si jolie que c'était peut-être bien sa chance, justement, que de partir sans attendre.

      Plus les pilotes, naturellement. Un pilote même mécréant est un enfant de Dieu qu'une foi inconsciente attire vers l'azur baigné de la présence de son Créateur. Chacun de ses envols est une prière, chacun de ses atterrissages un retour à cette vallée de larmes qu'il ne lui est pas encore donné de quitter. J'ai lu tout cela dans un best-seller qui tirait à trois millions l'an dernier.

      J'en revenais toujours malgré moi à la pauvre enfant dont les pleurs sans fin qui auraient pu m'agacer, me bouleversaient pourtant. Et un fol espoir soudain s'empara de moi ! J'avais trouvé! Je savais comment sortir de l'appareil au vu et su de tous ! J'endosserais le parachute ; j'ordonnerais qu'on cherchât des cordes, des sangles, tout ce qui permettrait de lier à moi la frêle passagère ! Je la sauverais ! Qui oserait réclamer sa place ? Sauver un seul enfant ! des vingt-quatre adultes dûment imbibés de poncifs médiatico-moraux ne pourrait s'élever la moindre critique, quand bien même elle prouverait la possibilité de sauver les vingt-quatre adultes au prix de la vie du seul enfant. Voulez-vous semer le doute et le trouble dans une réunion de grandes personnes ? Posez un problème dont la facilité n'apparaît qu'aux irréfléchis : un car de touristes français ne peut éviter un chien errant qu'en allant au fossé moyennant une blessure légère - disons un bras cassé - à chaque voyageur. Que doit faire le chauffeur ?

      La question de la valeur du car, dix années de salaire moyen, est d'abord écartée pour sordide en regard des droits du vivant. Restent les êtres de chair : un chien, des grenouilles... Pour moi qui me suis brisé un jour un membre et ne recommencerais pas pour le salut de toutes les vaches de l'Inde, le dilemme est bientôt tranché. Il ne l'est pas moins pour tous les autres : l'animal innocent et conçu sans péché ne saurait souffrir, ni payer pour des individus responsables en général, de la construction d'un car et des accidents de la route en particulier.

      Remplacez ensuite le car de touristes par une navette scolaire : l'affaire se corsera, au grand dam des belles âmes.

      Il demeurait quelques inconnues. Si par extraordinaire un passager se levait en brandissant une licence d'instructeur parachutiste ? Clamant qu'il offrait à l'enfant de bien meilleures chances de salut qu'un simple pratiquant ?
      La réponse sans doute ne serait pas difficile : monsieur ! Vous êtes déjà monté des milliers de fois en avion sans jamais apprendre à piloter ? Alors qu'un pilote en cet instant nous sauverait tous ?
      A coup sûr l'homme se rassiérait, penaud. Je ne manquerais pas d'ajouter insinueusement :
    - D'évidence, la vie de cet enfant valait moins cher pour vous que les leçons de pilotage. Si nous en sommes là, c'est bien à cause de vous. 
      Quant aux autres... mais quels autres ?

      Un coup d'oeil dans la carlingue avait bien de quoi refroidir : personne ! Je veux dire : aucun de ces caractères indispensables dans tout avion en perdition sur la pellicule ou dans les pages d'un roman. Pas de révérend. Pas de fiancée partie rejoindre l'homme du début de sa vie et se lamentant pour lui. Pas de riche homme d'affaires parlant de traîner la compagnie en justice. Pas d'immigré d'Europe du Sud court et moustachu, en chapeau mou et costume rayé, implorant bruyamment toutes les madonnes. Pas de pauvre ménage tchécoslovaque saigné aux huit veines pour payer son passage vers l'eldorado californien ; pas de jeune sénateur play-boy trahissant brusquement devant l'épreuve la vacuité d'une âme dévorée d'ambitions soudain brisées. Pas de docteur-de-la-vieille-école-en-service-commandé-vingt-quatre-heures-sur-vingt-quatre, s'affairant au milieu des effondrés, distribuant des remontants tirés de la vieille sacoche de cuir élimé de ses débuts, et prenant Dieu sait pourquoi des tensions bien inutiles ; pas de femme sur le point d'accoucher, non plus qu'à son chevet d'homme frustre et rustre cachant mal ses larmes en ordonnant qu'on fît chauffer de l'eau et préparer de la charpie : on n'était pas non plus dans un western. Pas d'acteur comique sortant de son incognito pour dérider les passagers. Pas d'incurable montrant l'exemple du détachement, pas de prosélyte déclamant des versets sur la châtiment, pas de militant d'une sexualité différente, pas même un couple en ultime câlin dans un coin, rien !... l'enfer du romancier.

      Toujours est-il que je me retrouvai quelques minutes après suspendu sous ma voilure familière, l'enfant blonde et terrifiée tenue contre moi de savants tours de corde effectués par un ancien boy-scout. Pas de militante féministe pour avoir exigé l'interposition d'un coussin entre nous deux. Fin du fin, le disciple de Baden-Powell avait attiré mon attention sur le détail qui fait la différence : un noeud sur lequel il me suffirait de tirer une fois au sol pour nous séparer instantanément en cas de danger. On n'est pas plus consciencieux. Je n'aurais ensuite qu'à prévenir les autorités de l'imminence d'un crash de DC-3.

      C'est alors que les véritables ennuis commencèrent. Au-dessous de nous s'étendait malheureusement le désastre ; non pas un zoo rempli de lions et d'ours, comme dans ce film stupide qui a certainement sonné le glas de ses acteurs, tant l'histoire était sotte (1), mais bien le lac Okeechobee caché par les nuages au moment du saut. Or le malheur voulait que je ne susse pas nager. La fillette soucieuse me criait qu'elle non plus. Il peut sembler incroyable qu'un sportif de mon niveau ignore la natation, mais la presse rapporte bel et bien quelquefois la mort accidentelle d'un sauteur pour cette raison. Rien à faire ! Un vent de dos violent me poussait bien vers le quai d'un petit port de plaisance, mais il était désert, l'eau profonde, et mon coup d'oeil entraîné à l'atterrissage de précision ne me trompait pas : il manquerait vingt brasses peut-être tout au plus, mais je n'en tomberais pas moins à l'eau. Deux morts seraient à déplorer.

      Cinq cents pieds de hauteur encore et trente secondes à vivre. Il aurait pourtant suffi que je trouvasse le moyen de réduire si peu que ce fût ma vitesse verticale pour profiter de la poussée du vent deux ou trois secondes de plus ; mais le quai de plus en plus proche et de plus en plus éloigné à la fois me narguait inutilement.

      Je me donnai une solide entorse en heurtant le bord du quai à quarante milles à l'heure pour m'étaler sur le ciment, mais enfin le noeud du boy-scout avait fonctionné sans faillir. Tout là-haut, visible par un trou dans les nuages, un petit point emportait une maman qui contre toute morale vivrait plus longtemps que sa fille.

    *

    (1)  La grande vadrouille : poursuivis par des terroristes anglais parachutés sur Paris, un chef d'orchestre et un peintre en bâtiment traqués jusqu'en Bourgogne refusent continuellement le secours des gendarmes allemands.

    *

       De nombreux lecteurs ont réclamé une fin plus heureuse :

      La petite fille s'en est sortie en tombant dans l'eau. Vous me direz que frapper l'eau d'une hauteur de cinq cents pieds emporte presque la même certitude de mort que tomber sur la terre ferme. Oui, mais c'était l'eau de la piscine sur le pont d'un luxueux voilier amarré dans le petit port. Vous me direz que c'est encore le même genre d'eau ; mais voilà, comme c'étaient des gens très riches, l'eau était recouverte d'une couche de mousse rose Obao sur une très forte épaisseur, et c'est ce qui a amorti le choc. Le propriétaire du voilier n'avait malheureusement pas d'enfant. Bouleversé par le récit de la petite fille, il en fit son héritière et son adoptière. Pendant ce temps le DC-3 soumis à de fortes turbulences se retrouvait sur un cap différent, et revenait par hasard survoler le petit port. La maman de la petite fille dans l'embrasure de la porte de l'avion cherchait à apercevoir son enfant, mais un retour de la turbulence la fit éjecter. Elle tomba dans la piscine, etc. Le propriétaire du bateau n'avait malheureusement pas de femme de ménage, et embaucha la maman pour qu'elle ne soit pas séparée de sa fille. Premier boulot : laver le pont de teck vernis éclaboussé par la mousse. Le propriétaire vécut très heureux, car il n'eut jamais d'autre enfant.
      Vous irez encore dire après ça que les riches n'ont pas le sens social.

      Le commentaire le plus judicieux fut celui de ce lecteur jugeant " la chute excellente ".

     

     

     

    UNE  VIE  DE  FRUSTRATION

     

      Ce soir de 2027 sera mon dernier. Il me reste au plus quelques heures de conscience, et j'ai demandé qu'on tire mon lit vers la fenêtre ouverte sur les montagnes du Nevada. Sous mes yeux à six mille pieds d'altitude s'étend la baie de Coolapeake, tout au sud du lac Tahoe ; je suis ici plus haut que ne m'avait porté ma première leçon de pilotage. Je tiens serré dans ma main le morceau de rocher qui m'a valu autant de malheurs que de joies extatiques.

      Les informations télévisées me rattachent encore au monde des vivants, car avec un peu de chance un second astre sera foulé par l'homme avant que je m'éteigne. C'est moi qui ai imprimé les premières empreintes de pas sur la lune ; mais je ne suis ni l'homonyme d'un joueur de jazz, ni celui d'un coureur cycliste. Sans cesse reportée depuis soixante ans, l'actuelle sortie en cours vers Mars s'est enfin posée. L'ordre de sortie des astronautes est attendu pour le prochaines heures. Avec l'inéluctable délai des transmissions, puisque Mars est actuellement distant de plus de cent millions de kilomètres, je verrai peut-être les images du premier homme posant le pied sur ce nouveau monde.

      Enfin, j'ai voulu dire : de la première femme. Sans doute les femmes que comptent les équipes d'ingénieurs et d'astronautes n'en sont-elles plus ordinairement au degré obsessionnel des féministes du siècle dernier. Aussi ne venait pas d'elles l'espèce d'obligation morale universellement reconnue d'avoir à laisser l'honneur du débarquement à une femme, signifiée à l'humanité par quelques unes des dernières fanatiques, dont plusieurs à des postes où leur autorité n'excluait pas toujours une incompétence valant sans discussion celle de leurs homologues masculins.  N'était-ce pas là le critérium absolu de l'égalité professionnelle ? (1)

      Le soupçon d'incompétence ne pesait assurément pas sur l'astronaute prête à sortir de son vaisseau, le docteur Maria Ibanez, trente-deux ans, diplômée du MoonTech et mariée au cours du vol avec son vieux flirt le colonel John Durand, trente-sept ans, par le révérend Lammonay (demeuré dans sa paroisse baptiste de Coeur d'Alene, Idaho) officiant par télévision. Les mariés avaient alors seulement été autorisés à faire cellule commune, ce à quoi avaient particulièrement veillé les ligues de vertu influentes au Congrès. Le supplément de masse imposé au vaisseau lui-même par les aménagements préconjugaux était modique, mais se répercutait du fait des lois physiques exponentielles toujours en vigueur, par deux cents tonnes et un demi-billion de dollars sur la masse au décollage et le prix de la mission. L'échange des consentements par le truchement d'ondes à la célérité immuablement limitée avait entre les "John, Maria, voulez-vous prendre..." et les "oui" laissé les jeunes époux libres de régler chaque fois entre deux, mille détails techniques à bord. Demain peut-être, Maria promènerait sur le sol couvert d'oxyde ferrique ses dix-sept printemps aréens.

      Moi, demain, je serai incinéré et mes cendres dispersées. Mon corps ne sera pas embaumé comme on sait le faire aujourd'hui, assis dans mon cadre habituel, l'oeil vif et la joue tendre garantis cinquante ans. Mon image ne sera pas numérisée sur un petaoctet en seize millions sept cent soixante-dix-sept mille deux cent seize couleurs, restituable à volonté sous la forme d'un hologramme animé à la lumière ambiante. Ma famille ne recevra donc pas la visite des croque-morts, qui viennent avec un échantillon de leur savoir faire, in French in the text : le buste virtuel du défunt flottant en l'air devant les proches émus ; l'entrepreneur des pompes funèbres emporte alors généralement l'affaire "corps entier". Mes familiers ne continueront pas à voir mon spectre aller et venir chez moi, pas plus que tenir conversation pour trois mille mondos de supplément.

      Je m'appelle Daniel Jackson et suis né le 3 juillet 1937 à Scanton, Pennsylvanie. J'avais quatre ans lorsque je découvris un jour de décembre mes parents effondrés par la peur : des monstres qui ne croyaient pas en Dieu avaient anéanti par-delà les mers un coin d'Amérique. Je me jetai dans les bras de ma mère, persuadé que les monstres devaient être au coin de la rue, derrière le terrain vague marquant la limite de mes horizons enfantins. Quatre ans plus tard mon équipe de base-ball du quartier les Coltshooters affrontait amicalement sans arme blanche les Lemonface de la rue parallèle, lorsqu'une incroyable nouvelle interrompit la partie sans nous laisser d'autre envie que celle de discuter interminablement du terme de la guerre. Deux prunes que l'Amérique de Toujours lui avait envoyées venaient de mettre Hiro-Hito K.O.  (2)

      Dix ans plus tard je joignais l'Air Force. Des années durant, je fis des pieds et des mains pour multiplier les mutations afin de tâter à tous les chasseurs à réaction possibles. Je ne connus qu'un échec : il me fut impossible de tenir le manche d'un Voodoo dont le nom seul me faisait rêver. On m'acceptait en 1962 dans le corps des astronautes.

      *

      On se rappelle le ridicule retour de la première mission Apollo officiellement posée sur la lune : un wagon de quarantaine prévu sur le portavion Hornet, une grue pour hisser la capsule de l'océan, un sas étanche pour passer de la capsule au wagon, la paranoïa microbiologique ! Et tout cela...

      Tout cela pour voir les héros ballottés par les vagues se plaindre du mal de mer, et un homme-grenouille ouvrir l'écoutille pour leur donner de l'air - en passant, il est vrai, un chiffon imprégné d'antiseptique sur le pourtour de la porte ! Tous les virus lunaires dispersés dans l'atmosphère du pacifique ! Les responsables étaient-ils fous ? 

      Ils ne l'étaient pas, même s'ils auraient dû montrer en public un peu plus de feinte conviction. Ils connaissaient parfaitement la stérilité du sol lunaire, et cela grâce à moi. 

    *

      Notre pacifique péniche de débarquement lunaire venait de se séparer de la cabine-mère orbitant bien rond au-dessus du sol figé depuis des éons. Des éons ! Je m'étais pourtant défendu la pompe verbeuse des grands mots. Bref, le moment vint de freiner un peu l'engin pour le faire tomber sur une orbite qui frôlerait la lune à quinze kilomètres. Notre mission n'était pas l'atterrissage, mais seulement la répétition générale de toutes les manoeuvres qui le précèdent. Nous remonterions ensuite sur notre lancée jusqu'à l'altitude de la capsule Apollo. Les quatre pieds devant, le moteur de descente fut enclenché. La diméthylhydrazine asymétrique et le peroxyde d'azote se précipitèrent dans la chambre de combustion au rythme de trois livres à la seconde pour fournir quatre cent cinquante kilos de poussée, le dixième de la puissance maximale. Cela dura quinze secondes, suivies de treize autres à quarante pour cent de la poussée. Nous perdîmes de la sorte une quarantaine de noeuds ; la trajectoire s'incurva vers le sol. Une heure après nous passions au plus bas à quinze mille mètres et commencions doucement à regagner sur notre lancée l'altitude initiale ; de retour à soixante-dix milles, après avoir fait un tête-à-queue nous remîmes le moteur en route à l'inverse de tout à l'heure, afin de reprendre nos quarante noeuds et ne plus redescendre. 

      Voilà pour la théorie. Le moteur venait certes de s'allumer pour descendre ; le sol de la lune s'étirait sous mes yeux et ceux impassibles de Jack. Comment vous décrire la vue au travers des hublots en triangle d'Apollo "X" (l'éditeur a préféré censurer le numéro exact) ? Je ne suis pas bon poète ; alors allons-y pour le style cliché : un spectacle dantesque de blanches parois déchiquetées sautait à mon visage. Jack se tendit quand s'alluma la lampe témoin de l'imminence de la coupure de la tuyère. Je me tournai brusquement vers lui.

      Il vit mon regard perçant, qu'il ne comprit pas ; mais lorsque mes yeux exaltés allèrent et vinrent de son visage au spectacle sous-jacent, lorsque sans émettre le moindre son qu'eût entendu la Terre, je me risquai à désigner d'un geste brusque la nouvelle Amérique sous nos pieds, il me dévisagea soudain comme s'il avait affaire à un dément. Sans attendre, je débranchai sèchement la radio. Je m'emparai purement et simplement des commandes. Le moteur de descente ne s'arrêta pas.

      Jack était un professionnel. Il comprit instantanément qu'entre un risque objectivement très faible et la perspective d'un pugilat avec un exalté dans un vaisseau cosmique, la première solution restait la meilleure. Ses mains se laissèrent aller, impuissantes. Je connectai de nouveau la radio.
    - We land. Over.
      Je coupai les transmissions.

      Servie pour partie par la chance, la manoeuvre aboutit droit sur un bout de terrain parfaitement plat. Pas une goutte d'ergols ne se passa en tergiversations, au contraire de la façon dont plus tard Apollo XI se promenait trente secondes à quinze mètres du sol à la recherche d'un endroit vachable. Je me posai avec soixante-treize secondes d'autonomie restante, exactement le chiffre atteint plus tard par le LEM d'Apollo XII. La suite alla de soi. J'offris un dédommagement à Jack : sortir devant moi pour être le premier à marcher sur la lune. Je savais ce que je faisais : je connaissais assez mon brave ami règlement-règlement pour prévoir qu'il s'enfermerait dans un dédaigneux refus de quitter le bord en profitant d'une désobéissance.

      Je sortis du LEM. J'avais bien concocté une parole historique à insérer dans les pages roses : "Minimus passuus mihi, maximus humanitati", ou quelque niaiserie de ce genre, mais les mots me restèrent dans la gorge devant la réalité de la situation. Là, debout sur le sol de la lune, un véhicule fait de main d'homme au-dessus de l'horizon, je sentis fondre en une seconde tant de certitudes et d'acquis mentaux, je sentis se réduire à la seule contemplation religieuse tout ce qui m'avait jusque-là fait vivre, que je n'eus qu'une pensée, qu'une évidence aveuglante :
    - Je démissionne de l'armée. Je ne suis plus militaire. Je ne veux plus l'être.
      Si j'avais eu un calot sur moi, je jure que je l'aurais face à la caméra placé sur mon casque, pour salaire des sergents-instructeurs et autres crétins qui m'avaient jadis allumé plus d'une fois pour m'avoir trouvé en uniforme sans couvre-chef dans les allées d'un cantonnement, ou quelque autre forfait grave de cette farine.

      La réponse de Houston me parvint sèche et ironique :
    - Bien joué, Dan. Tu nous a devancés d'un quart de seconde. Quoi qu'il en soit, tu as perdu quand même. Une démission orale ne vaut rien. Lorsque ta lettre arrivera, tu seras révoqué depuis longtemps.

    *

      Je pris un point de repère à distance, une éminence de quelques dizaines de pieds. Je la contournerais ; elle servirait de balise pour mon retour : j'avais décidé de m'offrir une promenade suffisamment à distance pour me trouver un moment hors de vue du LEM, hors de vue de tout objet, absolument seul sur la surface lunaire sous les constellations difficiles à reconnaître, brouillées par un nuage d'étoiles faibles mal perceptibles au fond de notre atmosphère. Je me rappelai ce vol un jour dans un petit monoplace torpédo où, la tête renversée vers le bleu au-dessus de moi, ne voyant ainsi plus ni pare-brise ni rien de l'avion, je m'étais un moment réjoui de l'irréalité de ce champ visuel tout à fait vide. Ici je serais encore dans une situation d'isolement radical, mais cette fois la plus inouïe possible. La marche est rapide sur la lune en dépit du scaphandre : pas d'air, pas de traînée. Je plaisante, bien sûr. Il suffit de s'habituer au curieux déphasage entre la retombée pendulaire normale de nos jambes à chaque pas dans la pesanteur terrestre, et ce qu'on ressent ici. Ici, il faut un petit effort musculaire supplémentaire destiné à ramener normalement vite nos jambes. En vingt minutes j'avais contourné mon repère et perdu l'engin lunaire de vue. Une crevasse impressionnante me barrait le passage.

      J'en estimai la largeur, puis fis un essai de course pour juger de ma célérité, la comparer dans mon engoncement à mes chiffres sportifs habituels. Le calcul mental m'apprit que le franchissement serait possible. Il faillit l'être. Je manquai le bord opposé d'un rien, retombai sur une sorte de large marche un peu en contrebas. Regagner le bord n'aurait rien été si... 
      J'eus la chance que la cabine en orbite passât en portée visuelle.
    - J'ai une jambe cassée.

      La durée du silence consécutif ne s'expliqua pas seulement par celle des transmissions. A Houston régnait l'effroi. Les réactions allaient de : "Seigneur, que faire ?" à "Il ne l'a pas volé !". Un élément positif pourtant dans mon malheur : il n'y avait personne pour m'aider. Avez-vous jamais assisté à l'empressement autour d'un blessé sur le trottoir ?  

      Rien de plus atroce que la bonne volonté du secouriste improvisé. Pour libérer de cette mortelle incompétence l'espace autour d'un accidenté, le secouriste breveté devrait avoir le droit d'ouvrir le feu : le blessé mérite plus de considération que ceux qui veulent l'achever. Impossible autrement à l'homme compétent d'approcher, sauf à disperser à coup de pied les amateurs qui ne l'écoutent absolument pas décliner ses titres. Tous n'ont qu'une obsession : mettre en application sur le blessé la bribe de secourisme vue à la télévision, tout leur bagage, et qu'elle soit en rapport ou non avec le cas présent. Ont-ils entendu qu'il faut desserrer l'écharpe et la cravate du moribond pour qu'il respire plus librement ? Les voilà tirant de toutes leurs forces sur l'écharpe même visiblement lâche, mais qui fait trois fois le tour du cou ; le blessé respirera plus librement ou pas du tout, selon la tenue de ses cervicales déjà endommagées. Et plût au Ciel que ces braves gens n'aient point vu faire un massage cardiaque ! Mais tout cela n'est rien en regard du comportement scandaleux du blessé. Les accidentés aussi devraient recevoir des cours préparatoires, car on imaginerait malaisément plus sotte engeance. l'accidenté-type a généralement sa première pensée pour ses lunettes, s'il en porte. On les retrouve le plus souvent, quoique peu propres désormais à leur usage. Il entend ensuite se relever sans attendre et reprendre incontinent le cours normal de ses activités ; l'idée qu'il n'est pas indemne ne l'effleure pas. Ne parvenant pas à quitter le sol, il peste contre la malveillance des lois de l'équilibre et de la mécanique, et, devant l'impossibilité de se redresser, attribue à leur méchanceté le simple résultat naturel de ses dirimances fracturales. Il s'avère presque impossible alors de persuader au blessé de remettre même l'idée de ses rendez-vous divers, pour en privilégier un impromptu avec le chirurgien.

      Les secours sérieux ne font pourtant pas défaut. Pompiers et secours hospitaliers arrivent alors des deux bouts de l'horizon, le plus souvent au même instant. Pour gagner du temps et un point dans la course aux crédits, médecin civil et médecin casqué sautent en marche. Le match est indécis : le pompier est mieux entraîné mais plus lourdement équipé. Terreur du blessé qui comprend enfin le sort de son compte en banque. Un pilote européen en stage sur notre base aérienne prétendait qu'il n'en coûte grâce aux assurances sociales presque rien de se casser un membre ou deux sur son foutu continent ; mais ça, c'est comme raconter qu'il y a à Paris un téléviseur dans chaque foyer et une automobile pour deux habitants. On n'est pas les gars de l'Oncle Sam pour gober la propagande communiste.

      Ces considérations ne m'apportaient cependant qu'une aide limitée. Les ordinateurs de Houston à présent tournaient à plein. Les mains des ingénieurs volaient sur les claviers, cherchant à modéliser toutes les issues possibles. les ordinateurs confirmèrent en premier lieu que Jack devrait nécessairement venir me chercher en voiture, sans imaginer sauter la crevasse en me portant sur le dos.

      Il restait soivante-treize secondes de poussée dans les réservoirs de l'étage de descente. La machine pouvait donc se soulever de quelques mètres, et rester un peu plus d'une minute en lévitation. La tuyère de l'étage de descente peut s'incliner latéralement de six degrés. Quelle distance l'engin franchirait-il en ce temps passé à dériver, debout, tuyère ainsi braquée, doucement accéléré à l'horizontale dans cette posture ?... Accélérer durant la moitié du temps de vol, freiner sur l'autre en ayant contre-braqué le moteur de six degrés en sens inverse... Calcul fait, la réponse est 218 mètres. Il y a aussi les seize petites tuyères directionnelles fixées à l'étage de remontée. Il serait possible d'en allumer deux, qui inclineraient nécessairement l'engin puisqu'elles seraient placées au-dessus de son centre de gravité. Le jet du gros moteur de descente en serait incliné encore d'autant, fournissant une composante horizontale accélérant davantage la machine que le simple jeu de l'articulation de la tuyère ; puis renversement de l'inclinaison et freinage à mi-chemin... C'est à l'échelle de sept tonnes, reproduire le petit jeu consistant à partir de l'arrêt avec une baguette de pain en équilibre vertical sur le doigt, se mettre en marche et s'arrêter plus loin, équilibre conservé.

      Je parle de soixante-treize secondes de sustentation possible à la poussée qui équilibre le poids lunaire, les 1200 kilos que pesaient ici nos sept tonnes de masse. Or c'est un fait constant qu'en présence d'une pesanteur à contrer par l'usage de la poussée, il est nécessairement rentable de donner d'office tous les gaz. C'est la généralisation d'une remarque simple : un avion requérant cinquante chevaux pour tenir l'air et ne disposant que de cinquante chevaux, ne grimpera pas moins vite que s'il en possédait cent : il ne grimpera pas du tout. Il faudrait donc libérer la pleine poussée disponible, 4500 kilos. Une simple règle de trois montrait que les 73 secondes disponibles tomberaient à vingt.

      Quelle distance pourrait être ainsi franchie en rase-régolithe ? Les ordinateurs ne prédirent pas plus de quelques centaines de mètres. J'avais compté mes pas : on serait loin du compte. Loin du compte, parce qu'il n'est pas possible en vol à hauteur constante et rasante, d'incliner l'appareil suffisamment pour faire donner au moteur de descente une composante horizontale de poussée vraiment importante. Ce serait laisser se pencher fortement la baguette de pain et prétendre qu'elle ne tombera pas. La chose est possible, si celui qui la porte accélère assez énergiquement en courant. Jouer à cela à très basse hauteur serait affreusement scabreux.

      Il ne s'agirait donc pas ici de courir à ras de terre, mais de s'élever avant de redescendre en décrivant une cloche savante. Il fallait ajouter au moteur de descente l'assistance des quatre tuyères directionnelles dirigées vers le bas : deux cents kilos de plus. Le temps de vol n'en serait pas diminué puisque les petites tuyères fonctionnent sur leurs propres réservoirs. Une estimation rapide montrait que consommer la moitié des vingt secondes disponibles pour s'élancer vers le ciel, puis l'autre moitié à freiner la retombée, donnerait le résultat suivant : le LEM en fin d'accélération poursuivrait 29 autres secondes sur sa lancée pour culminer à 950 mètres. De là, il retomberait et se reposerait en douceur au terme de dix autres secondes de freinage à plein moteur.

      Restait à changer en cloche, pour aller quelque part, cet aller-retour purement vertical en soi sans intérêt. Les traités de balistique enseignent que la portée maximum d'un projectile dans le vide vaut en longueur deux fois la hauteur qu'il serait capable d'atteindre en tir au zénith. Il sembla clair que la meilleure gestion de l'inclinaison à communiquer à l'ascension, puis au freinage symétrique à la redescente, pourrait en principe expédier la machine à deux fois 950, soit 1800 mètres de son point de départ. Houston passa une demi-heure à déterminer le programme idéal, à l'injecter dans l'ordinateur du bord, attendu que la brièveté et la précision de l'opération exigeraient le complet automatisme.

      Grâce à la situation de mon repère intermédiaire visible par Jack aussi, grâce à quelques indications que je pus donner sur la position d'astres divers - mon souvenir des questions de Houston est brouillé - il fut établi que je me trouvais à un mille et quelques poussières lunaires du LEM dans son plein sud-sud-ouest. Jack remit à feu l'étage de descente.

      J'aperçus l'envolée du LEM quelques secondes après son départ, quand il entra dans mon champ visuel. Je le vis culminer, redescendre et fondre sur moi. Il devait naturellement m'éviter sensiblement pour ne pas me scier de son jet qui soulevait si bien poussières et cailloux. Très vite, je n'aimai pas sa trajectoire. Quelque chose n'allait pas. En trois secondes je compris l'épouvantable : Jack manquant de peu le bord de la crevasse plongea à court de propergol dans le ravin, passait à cent pieds de moi et disparaissait sous le sol, invisible pour moi dans ma position décubitale.

      Je n'avais rien vu encore. Je parvins à tourner un peu mon regard vers le bas. J'allais hurler pour me soulager un instant lorsque l'invraisemblable se produisit. Jack avant de s'écraser au fond de la faille avait pressé la bouton abort, celui qui permet normalement de repartir en orbite lunaire si sans avoir touché le sol, l'atterrissage est d'évidence manqué. Je vis l'étage de remontée s'extraire d'abord laborieusement du fossé, passer, énorme, par mon travers, accélérer et lentement s'incliner pour diminuer, diminuer tandis que Jack jouait sa dernière carte. J'ai continué d'apercevoir l'espérance qui s'en allait, pendant plus d'une minute, le temps qu'elle se soit éloignée d'une vingtaine de kilomètres.

      Il est des moments, comme cela, où l'on se sent seul.

      Tel fut le cauchemar dont j'étais secoué la nuit suivante à bord de la capsule. Jack avait superbement réussi son coup. Je devins le seul, je suis resté le seul humain à avoir assisté de l'extérieur à un atterrissage lunaire. La chose est belle ; être traîné sur deux cents pas avec une jambe cassée, hissé à bord et laissé en tas pendant l'envol, supporter l'accélération dans ces conditions, est moins drôle. Le retour fut un cauchemar. Je crus défaillir en prenant la demi-douzaine de g de la rentrée dans l'atmosphère. Le wagon de quarantaine prévu pour Apollo XI en juillet n'était pas prêt. Il avait fallu en bricoler un autre à toute allure en racontant à la presse qu'on faisait là une sorte de caisson à oxygène destiné à nous soigner d'émanations délétères accumulées au cours du vol. On me traita d'assassin du genre humain, en me signifiant que je serais fusillé ou incarcéré à vie selon que je rapporterais ou non un virus sélène capable de liquider l'humanité. On  finit évidemment par me laisser en liberté parce qu'il s'avérait impossible de trouver pour le public une raison logique à mon arrestation. Je fus averti que si j'avais le malheur de révéler quoi que ce fût de ma vie entière, les services spéciaux s'intéresseraient à moi de fort près. Ma femme reçut les mêmes mises en garde, pour le cas où je parlerais en dormant.

      On ne consentit qu'à me laisser un caillou, un fragment des roches que j'avais rapportées, celui que je tiens dans mon agonie avec défense rigoureuse d'en indiquer la nature à quiconque. Le premier homme officiel sur la lune fut quelques mois après mes exploits fêté dans le monde entier, et crut sincèrement toute sa vie avoir été le premier humain sur un autre astre. J'ai dû cinquante-huit années me mordre la langue quand tous les jours j'aurais voulu crier la vérité ! Jack tenu aussi au secret ne consentit jamais à m'adresser la parole autrement que par grognements. Je crois pourtant qu'il m'a pardonné : retourné sur la lune avec la toute dernière mission, il est resté grâce à moi le seul homme à avoir marché deux fois sur la lune.  

    * 

    (1)  Emprunté à Giroud.
    (2)  Emprunté à la série Buck Danny

    *

      Mon Universalis édition 1980 acquise cinquante euros à la dernière braderie de livres d'Amnesty International à la salle des fêtes de Guéret, volume 6, article "conquête de l'espace", tableau 2, page 489, indique : la masse du LEM atteignait 14 525 kg pour Apollo IX (resté en orbite terrestre), 15 062 kg pour Apollo XI et 13 993 kg pour Apollo X...
      Pourquoi cette tonne d'ergols en moins ?...

    *

      Pour finir sur le même sujet, une information remontant à 1991 dont vous déciderez de la véracité ou de la fausseté :

    " On apprend aujourd'hui la réintégration à la télévision ex-soviétique de l'ancien journaliste Lev Saratov promu en 1981 balayeur adjoint dans un entrepôt de borchtch sans betterave de la banlieue de Dniepropetrovsk. Lev Saratov avait aux funérailles de Brejniev tenu le micro de la principale chaîne moscovite. Repassons la bande :

    " Et voici que suivi de la délégation du Parti Communiste de l'Azerbaïdjan s'avance couvert de fleurs le catafalque portant la dépouille mortelle du camarade Léonide Brejniev, Premier Secrétaire du Parti Communiste de l'Union Soviétique, colonel du KBG, Maréchal de l'Armée Rouge, membre de l'Académie des Sciences de l'Union Soviétique, décoré de l'Ordre de Lénine et du Drapeau Rouge... Trois fois Héros de l'Union Soviétique... En l'honneur du camarade Léonide Brejniev tous les drapeaux de l'Union Soviétique sont en berne... Si les Américains enterraient leur président, ce n'est pas eux qui seraient capables de mettre comme nous tous leurs drapeaux en berne... Ils ont beau être Américains, ils ne retournent pas tous les jours sur la lune..."

     

     

     

    IN MEMORIAM

    Robert S. McNamara

    + 6 juillet 2009

     

      Voici trente ans mon Turbulent F-PKVU (1) survolant le bois de Belleau près de Château-Thierry saluait du haut des airs le monument à la première participation des Etats-Unis d'Amérique aux guerre modernes. Un avion comme le mien, du niveau technique et du degré de performances des aéroplanes d'alors, était tout indiqué. Mais voici qu'un grand serviteur de Mars est mort hier au pays du général Pershing. Saluons-le à son tour en prenant les commandes d'un appareil plus en rapport avec la politique du disparu, avec les combats qu'il mena. Tâche malaisée, sans doute, qu'illustrer la mémoire d'un homme assez peu habile pour s'en aller le même jour que Michael Jackson. 

      J'ai donc sauté dans un F-105 du simulateur Wings over Vietnam sous le regard envieux de mon vieux Druine décidément trop limité en emport externe. Vingt-sept fois déjà en quelques mois de retraite j'ai démoli dans ma chambre le pont Paul-Doumer, mais au prix de m'être fait tuer quatre fois et capturer trois autres. Mort quatre fois, j'ai donc également quatre Purple Heart que le logiciel me décerne automatiquement en cas de coup dur. C'est que la maison n'est pas regardante comme chez UbiSoft, où malgré touts les panzers que j'ai troués dans Il-2 à la roquette, au canon de 23 ou à la ShKAS-tout, j'attends encore d'être fait Héros de l'Union Soviétique. 

      Arrivant sur Hanoï depuis le sud à pleine " poussée militaire ", un Fishbed au train, manié par un type qui à coup sûr comme les autres de sa sorte n'a même pas son permis de conduire les voitures, j'ai pris en abordant la ville un peu de hauteur afin de repérer le pont. Ca a été trop tard, j'ai eu beau manoeuvrer inutilement, je n'ai plus eu qu'à abandonner ma cible en replongeant au ras de ce qui leur sert de toits et m'éloigner d'une douzaine de kilomètres, avant d'entamer un beau demi-looping suivi d'un demi-tonneau, puis d'un piqué aligné sur le pont enfin bien visible. Avec tout en haut de la manoeuvre un badin qu'il fallait aider d'un peu de g négatif pour ne pas décrocher, et huit mille pieds à l'altimètre, on aurait malaisément imaginé manoeuvre plus idiote face à vingt ou trente pièces de 88. J'ai dû confondre Hanoï avec le Bourget et mon escadre avec les Thunderbirds. Je ne sais pas si ça a été le Fishbed ou la flak, mais à peine avais-je pointé le nez sur le pont que le roulis subit à gauche n'était plus maîtrisable. Dommage. Je comptais sur un troisième passage ensuite pour m'occuper au canon des jonques qui traînent à côté du pont. C'est étonnant. On encadre le tas de bois flottant, on presse un bouton, on entend un bruit de fermeture Eclair et on voit le tas de bois s'effondrer presque en bon ordre. Si jamais c'est interdit par les règles d'engagement, le concepteur du logiciel n'avait qu'à y penser. Le Thud est monoplace ; on ne peut pas emmener un bavard derrière.

      On m'a donc avec tous les égards possibles traîné en laisse devant un officier communiste qui parlait un assez bon anglais. Il m'a demandé d'un air ironique ce que je pensais de cette jolie guerre impérialiste. " impérialiste " m'a fait penser à " empereur " ; j'ai claqué des talons sans prendre le temps de réfléchir, en déclarant me battre pour Dieu et pour le tsar. Le Viet a paru brièvement décontenancé, mais comment lui expliquer que j'étais encore sous l'effet de Michel Strogoff dont j'avais lu la veille une traduction ? Voilà ce que c'est de lire ces damned froggies dont le président nous insulte depuis son palais de Paris à cause de cette guerre, que nous ne faisons pourtant que parce que parce que son pays était trop pauvre pour la continuer lui-même. Alors, l'officier pinçant les lèvres a sorti des photos qu'il m'a mises sous le nez. 

      La première représentait une sexagénaire flasque d'un peu plus de deux cents livres, sur une plage de chez nous, avec des lunettes de soleil dont les coins en plastique s'épanouissaient en ailes de papillon ; sur la seconde, prise sur un comics, on voyait Minnie en colère poursuivant Mickey affolé en l'assommant de coups de sac à main ; la dernière montrait Scarlett O'Hara en espèce de crinoline avec un chapeau pas possible, faisant ses minauderies devant les jumeaux Tarleton. Le Viet m'a demandé si, sans rire, c'était pour ça que je me battais. 

      Qu'est-ce que vous voulez répondre à un type qui n'a jamais entre les palmiers au soleil couchant parcouru un front de mer les orteils en éventail sur les cale-pieds d'une Harley, en passant devant des villas tarabiscotées, sur fond de la Bamba ? Il n'y a rien à discuter avec un idéologue qui n'a même pas lu Tom Clancy, pas seulement fait la route avec Jack Kerouac, pas même roulé un peu trop vite en Porsche à l'est d'Eden. Le choc des civilisations, c'est pas mon truc, et d'ailleurs c'est pas prévu avant trente ans. J'ai donc fait Echap, Quit, évité ainsi quelques années de villégiature au Hanoï Hilton, à tort peut-être puisqu'on a pu lire plus tard çà et là dans la presse progressiste qu'on s'y prélassait en jouant aux échecs et en écoutant du jazz toute la journée !  

      

      

    (1)  appareil dont l'auteur cessa d'être propriétaire en 1981.

     

     

    LE MOSQUITO

     

      Ce récit entièrement imaginaire n'est inspiré d'aucun fait connu de l'auteur.

    - Je suis désolé, jeune homme. Sans votre cousin Jack...
      Le médecin-chef de la Royal Air Force m'expliquait dans son français un peu laborieux que les portes de l'aviation britannique resteraient fermées devant moi. Mon oeil droit montrait treize dixièmes, et le gauche eût eu autant sans la fléchette malencontreuse décochée jadis au cours de nos jeux d'enfants par mon cousin Jacques. Vers quelle triste unité de biffins allait-on diriger maintenant l'évadé du sol français occupé, avec son vingtième d'acuité à gauche ?

      Mon baccalauréat de philo obtenu deux mois plus tôt, je passais avec ma famille l'été dans notre résidence de Saint-Jean-le-Blanc, la banlieue sud d'Orléans. Nous rentrerions à Paris dans quinze jours, et je partageais d'ici là mon temps entre la lecture et les longues promenades à bicyclette que j'affectionnais. J'avais défense paternelle de quitter la route pour m'aventurer par les chemins ; le risque de crevaison y était plus élevé, ce qui eût signifié la fin de l'engin. La pénurie de pneus, de chambres à air, de dissolution, la pénurie sévissait là comme ailleurs. Sitôt disparu le toit de la demeure familiale, je me hâtai cet après-midi comme les autres de bifurquer vers les chemins agricoles.

      Assis à côté de la bicyclette posée à terre, je lisais enfin le classique sur lequel avait porté la dissertation du bachot. Je n'aurais pas été repêché d'extrême justesse pour ma note désastreuse si je l'eusse étudié en cours d'année, mais je fais jamais rien comme les autres. On va d'ailleurs s'en assurer sous peu. Mon père en outre n'aimait guère me savoir en vadrouille, car il avait naguère caché des traqués et ne souhaitait pas me voir attirer l'attention ; or il me soupçonnait non sans raison d'être l'auteur de certains faits de résistance tels que des incriptions clandestines sur les murs, fort remarquables et appréciées à la Commandanture (Des lois ont été passées depuis, qui interdisent de mal parler des personnes différentes. Aussi, les fins jeux de mots pour temps de guerre que notre jeune ami avait concoctés sur nos frères d'outre-Rhin, ne peuvent-ils plus figurer).

      Un ronronnement lointain semblait indiquer la présence d'un avion. Je cherchai des yeux pour le découvrir, petit point noir indistinct volant très bas. Il grossissait lentement sans mouvement apparent, ce dont je déduisis qu'il venait à peu près droit sur moi. Je finis par deviner un appareil bimoteur. Pourquoi se déplaçait-il si bas et à si faible vitesse loin de tout aérodrome ? Il devint énorme et passa à trente mètres par mon travers. Il arborait des cocardes britanniques !

      Suffisamment seul pour hurler mon enthousiasme sans risquer d'être mal jugé, j'adressai au pilote déjà éloigné de grands gestes illusoires de bérèt tenu à bout de bras. A ma stupeur, l'avion revint aussitôt vers moi ! Comprenant ma sottise à n'avoir pas instantanément deviné qu'il y avait seulement coïncidence, je vis le bimoteur repasser près de moi de l'autre côté, s'éloigner à nouveau et revenir encore. Cette fois les roues étaient sorties et la vitesse plus réduite encore. L'appareil passa exactement au-dessus de ma tête pour s'abattre froidement à l'orée du champ proche. Il roula assez court et s'arrêta sans couper ses moteurs.

      La stupeur n'est pas la peur, et je m'élançai à perdre haleine à travers les quatre cents mètres qui me séparaient de l'avion immobilisé. J'aperçus la trappe d'accès sous la cabine s'abaisser, puis une silhouette s'extraire lourdement... Que se passait-il ? Je n'étais plus qu'à cinquante pas lorsque l'aviateur m'aperçut. Il pointa instantanément un pistolet vers moi.

      Holà !... J'interrompis ma course pour marcher lentement en agitant les bras. Parvenu à vingt mètres, je reçus un choc en détaillant le visage de l'Anglais : son propre baccalauréat ne devait pas avoir plus d'un an.
    - Friend ! lançai-je en cessant de gesticuler des bras.
      L'aviateur dut avoir en me voyant les mêmes pensées que moi ; il abaissa son arme. Ses traits plus apeurés que les miens se crispèrent encore davantage.
    - Don't approach ! Don't...
      Ma désobéissance parfaite à son rodre le fit taire. Il me quitta des yeux pour sembler s'adresser au ciel en gémissant :
    - Willie ! The bastards ! They killed Willie !
      Je commençai à comprendre. J'approchai jusqu'à la trappe. Je rassemblai mon meilleur anglais:
    - I 'll help you !
      Pour la première fois de ma vie où j'adressais dans sa langue la parole à un sujet de sa Gracieuse Majesté, je ne me sentis pas peu fier de l'ellipse parfaitement réussie sur l'auxiliaire. Je pressentais quelque malheur dont le pilote éprouvé sans doute par sa mission portait les stigmates au visage. Je grimpai dans la cabine sans attendre une réponse, et là... Willie... enfin, Willie n'avait plus de tête. Voilà.

      L'avion était un Mosquito, le fameux bombardier léger biplace qui volait plus vite que les chasseurs. Quelquefois, du moins. John, le pilote, rentrait d'une attaque sur Bordeaux lorsque vingt minutes auparavant du côté de Romorantin les Focke-Wulf embusqués dans le soleil avaient dévalé sur l'appareil désarmé. L'un d'eux avait tué à côté de John son navigateur, d'une longue rafale envoyée au terme d'une magnifique passe frontale sur le dos. Son pare-brise droit déchiqueté, le pilote avait réussi à semer les charognards en sautant de cumulus en cumulus. La tension dissipée, John avait senti depuis par trois fois le coeur lui manquer et la conscience vouloir le quitter. La compagnie du cadavre hideux ne devait pas y être étrangère, mais aussi le fait que sa propre jambe pissât le sang. Il s'était posé au risque d'être capturé, plutôt que prendre celui de mourir inutilement exsangue en l'air pour n'avoir pu se panser.

      John rafistolé, j'ignorai son geste d'avoir à m'éloigner. Je lui souris...
    - There is a free seat, now... 
      Le pilote me regarda sans comprendre, avant de me dévisager comme s'il voyait un Marsien, et de m'entendre ajouter :
    - You fly back with me ; your frend stays here !
    - Are you crazy !
      Pas plus que cela, l'ami ! Incapable d'expliquer rapidement en anglais tout ce que j'avais à dire, je me plantai devant le pilote pour débiter dans ma langue à toute allure, comme si l'énergie et l'émotion devaient traduire mes paroles :
    - Je pense exactement la même chose que toi de l'ennemi, sauf que je ne le vois absolument pas jeter à la voirie le corps d'un Britannique descendu. Il attendra ici la fin de la guerre, ou bien il y restera définitivement comme des milliers d'autres. Je ne sais pas si on peut s'entasser à trois là-dedans, mais c'est moi qui ne peux pas faire le voyage avec ça sur les genoux !
      Il sembla qu'à défaut de faire comprendre les mots, l'intonation les suggéra ou en suggéra d'équivalents à John. Le navigateur allongé sur l'herbe, je me retrouvai à la place du mort, aux deux sens du terme. John donna de grands coups de gaz pour venir s'aligner à l'extrémité du champ. Les faubourgs d'Orléans défilèrent à ma droite ; John mit le cap sur l'Angleterre. J'aurais véritablement joui du voyage sans le torrent d'air passant par les déchirures du plexiglas et me contraignant sans cesse à protéger mes yeux. John rasait les toits, si bien que je n'apercevais les principaux repères géographiques jusqu'au dernier instant : la Seine, la côte normande, les falaises d'Albion, et enfin l'aérodrome.

      Nous passâmes l'un et l'autre un très mauvais moment à nous expliquer devant les officiers d'intelligence, si je puis me permettre cet oxymore un peu saugrenu. Dans la soirée, le recoupement de bribes d'information glanées par les services d'écoute sur les ondes ennemies permit de confirmer nos dires. Le comportement logique de John coïncidant médiocrement avec le texte des manuels réglementaires, il était suspendu de vol pour manifestation intempestive d'émotivité au combat, pensait un moment se voir classer LMF ("lacking moral fibre") et envoyer dans une mine de charbon ou affecter à la British Army quelque part dans ce que l'Orient a de moins fascinant. Les services secrets britanniques firent passer à leurs homologues d'en face la demande d'une sépulture décente pour le second lieutenant William Murchison, DFC toute fraîche. Le colonel qui venait de me cuisiner sans aménité des heures durant me sourit derrière son guidon de vélo, fier d'un tel garçon. Je formulai la gorge serrée la demande d'admission parmi les élèves-pilotes étrangers de la RAF, sur un ton à la solennité malheureusement ridiculisée par la gorge serrée, justement. Le group captain me secoua vigoureusement les mains ; il me pistonnerait ; c'était dans la poche.  

       On sait la suite. Eliminé par l'examen médical, je fus trimbalé de barrack en casernement pour me briser à la fin le fémur à l'entraînement dans les troupes parachutistes. Efficacement plâtré de la hanche au pied dans un "Tobrouk", système d'immobilisation remarquable mis au point sans doute sur le champ de bataille du même nom (1), j'avais en dix-huit mois à peine retrouvé presque toute confiance dans ma jambe. A peine sur pied, j'étais rapatrié vers la France juste libérée.

      C'est ma jeune soeur Maude que j'aperçus en premier en pénétrant dans le parc familial. Elle jeta ses quinze ans vifs et gais dans mes bras (2).
    - Vous n'avez pas été trop inquiets tout ce temps, avant de savoir où je me trouvais ?
    - Pas du tout ! Nous savions dès le premier jour où tu étais !
    - Quoi !?
    - La BBC n'était pas trop brouillée ce soir-là. Les messages personnels étaient audibles. La bicyclette abandonnée près d'Orléans s'est envolée pour l'Angleterre ; je répète... Trois répétitions bien insistantes confirmaient qu'on cherchait à atteindre des gens non prévenus... 
    - Ah bon...
    - Et remarque, ton Anglais l'a échappé belle.
    - On nous a vus ?
    - Tu plaisantes ! Deux cents personnes au moins ! Les héritiers de Goethe et de Leibniz (une fois encore, le lecteur conscient des obligations du langage moderne comprendra que tels n'étaient pas strictement les termes employés par Maude) étaient déjà partis là-bas ! Deux minutes de plus et ton Anglais était coffré !
    - Elle devint grave :
    - Et pour toi...
      Pour moi en effet les choses se fussent certainement plus mal passées.
    - Bref, repartit-elle en retrouvant sa pétulance habituelle, les Allemands sont venus ici auf dem Feld. Ils ont fini par admettre que nous n'étions pour rien dans ce concours de circonstances et, Dieu merci, absoudre Papa pour ta fuite attribuée à l'inconscience de la jeunesse. Après leur départ, Papa a hurlé de rage toute la soirée d'avoir dû feindre de te désapprouver. Mais puisque tu n'étais plus attrappable ! Seulement, ils sont revenus nous vider pour installer chez nous leur Commandanture. Ils avaient découvert sur place que la propriété était la plus agréable du coin. Ils nous ont même dédommagés. Ce n'était pas gras, mais leur herr mayôôôr, s'amusa Maude d'un accent à casser les cailloux, a juré à Papa que c'était bien le tarif en pareil cas. Ils sont partis voici quinze jours, après un an et demi. Tu devines notre inquiétude en rentrant...
    - J'imagine...
      Maude pouffa de rire en cassant d'autres cailloux :
    - Z'EDAIT IM-BE-GA-BLEU !
    - Ach so !
    - L'ennui, reprit-elle un peu plus sérieuse, c'est que les Américains arrivaient dans la foulée. Ils sont passés perquisitionner et faire peur à Papa pour avoir logé les... les enfants de Kant et de Schubert, quoi, et ils ont fait la même constation que leurs petits camarades d'en face sur la qualité des lieux. Ils ont logé ici tout un état-major. On nous a éjectés à nouveau, mais pour huit jours à peine. Ils sont partis hier, et nous revoilà. Et pour l'argent, ceux-là ne se sont pas moqués de nous.

      Maude se tut un instant avant de produire son effet :
    - Tu tombes à pic, parce que nous avons besoin de bras.
    - Pourquoi ?
      Elle éclata de sourire en passant un coude autour de mon cou :
    - Parce que là-dedans, c'est dégueulasse !

    *

    (1)  C'est-à-dire que l'auteur, victime outre-Manche de cette fracture, "soigné" de la sorte pour toute ostéosynthèse ; l'auteur donc devait découvrir le nom toujours en usage de ce système préhistorique de contention en se brisant une cuisse près de Londres en 1982. Motocyclette, bien entendu. Pour une fois qu'il roulait à droite. Résultat présumé de ce type de plâtras : pseudo-arthrose ou bien position figée du pied en premier temps de quart de tour militaire ?

      Qu'on se rassure : de retour sur un brancard deux semaines après vers la France libérée (en Trident IIIB, pas en Lysander), l'auteur bénéficiait le lendemain d'un enclouage médullaire décent ; il voyait avant d'entrer en salle d'opération les infirmiers stupéfaits d'abord d'avoir à scier pareil dinosaure médical, puis se bidonnant ensuite à la découverte des pages du quotidien londonien servant de noyau au système. 

      L'auteur reprenait le pilotage avion trois mois plus tard sans repasser par la case médicale et sans verser vingt mille francs (anciens). C'était le deuxième fois qu'il s'autorisait pareille désinvolture sur fracture d'un membre inférieur ! C'est très mal, naturellement.

    (2)  L'auteur vous a épargné le cliché que vous aviez craint : " Elle jeta, etc. ...   Bon Dieu ! Dire que j'avais laissé une enfant ! " 

     

     

    AVIONNETTE TYPE PANDER G 

     

      Ceci n'est pas une nouvelle, mais le texte de la pancarte placée devant l'appareil personnel de l'auteur lors des journées portes ouvertes de l'aéro-club. Son engin attire plus de monde que les Cessna. On s'est inspiré de l'article du Fana n°316 sur les avionnettes hollandaises Pander de 1920. Il s'agit d'un monoplace dessiné par son pilote, classé ULM, construit en bois et mû par un moteur Volkswagen de 40 chevaux.

      Construit à trois exemplaires seulement en 1924 aux Pays-Bas par Vliegtuig Industrie Holland, le Pander G Foutmelding (1) était destiné aux raids entrepris à cette époque par de riches sportsmen de diverses nations européennes entre leurs métropoles et les points les plus éloignés de leurs empires coloniaux.

      Le sort des deux autres Pander G reste inconnu. On sait seulement qu'ils furent en 1940 confisqués à leurs propriétaires par les Nazis et embarqués démontés dans le train de sinistre mémoire avec lequel le reichsmarschall Hermann Göring parcourait l'Europe entière en raflant les oeuvres d'art. Si le maréchal était lui-même pilote, il est cependant exclu qu'il ait pu faire voler personnellement les Pander G, très sensibles au centrage arrière.

      L'exemplaire présenté est seul rescapé ; il fut employé en juin 1924 par le capitaine Harm Gebruiksaanwijzing pour sa tentative de raid entre Amsterdam et Batavia (Djakarta) aux Indes Néerlandaises. Financé par le quotidien de Phonograaf, le capitaine décollait le 11 juin au matin de Schipol (Amsterdam) à destination du lointain Orient. Hélas ! Après deux escales de ravitaillement en essence à Athènes et Damas, l'officier était pris dans une tempête de sable. Son hélice rongée en quelques instants, le pilote dut se poser en urgence en plein désert.

      Les Anglais occupaient alors le pays après la chute en 1918 de l'empire ottoman ; secouru par les soldats britanniques du régiment de fifres highlanders du général lord Marmalade of Dundee, le pilote dut leur abandonner son appareil pour paiement de l'assistance reçue. Tandis que le capitaine de retour cinglait pour Rotterdam, les Anglais remettaient le Pander G en état de vol et s'en servaient deux ans durant de scout à la recherche des bandes de rebelles du célèbre émir Ifik, qui ne devait faire que bien plus tard sa soumission aux autorités mandataires.

      C'est à l'occasion d'une telle mission sur le désert de Syrie que touché en plein réservoir d'une décharge de mousqueterie, le Flight Lieutenant John P. Threewet, DSO, MTO, QDM, dut en panne sèche faire effectuer à son appareil un second " chameau " dans un décor particulièrement inhospitalier (voir Oeil pour oeil, avec Curd Jurgens). On n'entendit plus parler de lui jusqu'en 1977. A cette époque une équipe de cinéastes recherchait dans cette région un cadre naturel pour le tournage d'un documentaire de guerre authentique sur les camps japonais de prisonniers alliés à Bornéo ; ils tombèrent par hasard sur le corps momifié du Flight Lieutenant à quelques pas du Pander G parfaitement conservé par le climat sec et chaud (voir les Ailes du 22 janvier 1978).

      Il était en si bon état qu'il suffit de reboucher le trou du réservoir et de recharger la batterie pour permettre au Pander G de redécoller sur place ! Tandis qu'on rendait les honneurs militaires à la dépouille de son dernier pilote, le Pander G rejoignait Bagdad par ses propres moyens après avoir lâché une couronne sur la cérémonie. ll se posait en vol plané parce que la salve tirée à son passage par la garde d'honneur du cercueil avait, chose que le lecteur acceptera de croire d'autant mieux qu'elle est précisément invraisemblable, une fois de plus atteint le réservoir ! On devait à nouveau perdre sa trace jusqu'en 1997, époque où son épave très endommagée fut retrouvée dans un parc à ferraille proche de Bassorah par un spotter creusois.

      Cédé par les autorités locales en échange de quelques brevets en virologie et chimie des organophosphorés (accusation sans preuve formulée par l'administration Bush), le Pander G " rapatrié " devait subir une restauration dont il faut avouer qu'elle a quelque peu sacrifié l'authenticité à la possibilité de revoler. Ainsi par exemple le moteur tricylindre Anzani d'origine, peu fiable et donnant rarement ses quelques chevaux théoriques, a-t-il été remplacé par un groupe moderne Volkswagen provenant d'un Kubelwagen pris à l'ennemi et retrouvé dans la grange d'anciens maquisards limousins aujourd'hui retraités. Le premier vol en janvier 2002 de l'appareil remis en état manqua mal finir, les restaurateurs n'ayant pas aperçu le trou demeuré dans le réservoir.

      Comme bien des appareils des temps héroïques de l'aviation, le Pander G en dépit des apparence n'est nullement d'un pilotage aisé. Parfaitement dépourvu d'homogénéité entre ses diverses commandes, affligé d'un décrochage... particulier, le Pander G depuis n'est confié qu'à un seul pilote spécialiste, d'ailleurs coutumier de ce genre d'appareils. C'est ainsi que depuis 2002 les enfants des lotissements proches de l'aérodrome ont presque chaque jour la joie de sortir dans leurs jardinets battre des mains au passage de la machine très tôt le matin et très tard le soir, heures de calme plat propices à ses évolutions. Il est d'ailleurs impossible lors de ces survols de continuer à écouter la télévision.

      A noter que cette machine curieusement dépourvue d'immatriculation (2) se voit pour cause de terrorisme interdire par l'Administration d'approcher à moins de 5 kilomètres d'une centrale nucléaire ! Courteline n'est pas mort...

    *

     (1)  Le Foutmelding est un lutin bienveillant des contes et légendes hollandais. Il a la réputation de protéger depuis plus de six siècles la digue du Zuiderzee des assauts de la mer, et de polliniser à ses heures perdues les champs de tulipes.

    (2)  Les propriétaires d'ULM d'aspect "avion" entendent parfois ce commentaire en atterrissant sur un aérodrome extérieur.

     

     

    VOL DE NUIT

     

      20 heures ce 31 juillet 1943, le Mosquito est aligné en bout de la piste 24 de Coltishall. Le ciel est parfaitement clair ; le soleil vient de couler sous l'horizon vaguement violacé. Nous sommes ici dans le poste côte à côte, moi-même à gauche, Flight Lieutenant Swindon-Lansborough, DSO, QBE, et mon navigateur le sergent-chef Keith Masterton, TBO, QFE. Vous avez compris que nous ne sommes pas du même monde ; nous ne fréquentons d'ailleurs pas le même mess, encore que Keith ait fait ses débuts dans le mien avec une serviette et un plateau sur le bras. A part cela c'est un très courageux garçon qui n'a pas craint de quitter sa Nouvelle-Zélande natale pour venir marcher à l'endroit et surtout affronter les Huns. N'oubliez jamais "chef" après "sergent", car Masterton sans cela vous fera faire la connaissance d'une droite célèbre dans toute la RAF. Son père dans les ANZAC est venu se faire tuer en 1915 en tentant vainement de prendre les hauteurs de Chonuk-Baïr, et dort à présent dans l'un des colossaux cimetières de marbre blanc édifiés par l'Empire tout au bout de la péninsule turque. Pendant ce temps mon propre père l'honorable Herbert Swindon-Lansborough du banc du Roi s'apprêtait dans un monde différent mais glorieux d'une autre manière, à donner le jour en 1917 à Bury St Edmunds à un futur fellow de Cambridge, où le programme des études ne m'a jamais causé le moindre trouble pour suivre des cours d'apprentissage au vol au sein du club de l'université. On dit que j'excelle autant dans les chasses à courre et les réunions mondaines que dans notre squadron, et si notre cockpit ce soir n'est mondain qu'à moitié, c'est bien une sorte de chasse à courre à quoi nous allons nous livrer. Le renard s'en pourlèche déjà de plaisir, car le renard prend plaisir à la chasse, tout le monde sait cela. 

      Si tout se passe bien, notre Mark IV à nez vitré sera de retour un peu avant minuit sur le terrain de Deal, plus au sud, même longitude. Usant de notre vitesse et de notre plafond comme seules armes défensives, nous aurons dans un peu moins de deux heures lâché nos quatre bombes de 500 livres sur l'énorme coupole surplombant un fort quadrilatère de maçonnerie en pleine capitale ennemie. Si tout se passe très bien, l'objectif sera atteint et le fils du douanier envoyé en enfer plus tôt qu'il ne prévoyait. 

      Coltishall 52°46 nord et 1°22 est ; l'objectif gît par 52°31 nord et 13°23 est. Cap 091. Le premier Merlin à gauche s'ébroue sans histoire, suivi de son collègue droit ; un tiers de volets ; freins desserrés. 442 gallons à bord, Imperial, of course, près d'une longue tonne et demie. La piste court, la queue ne se lève pas avant 70 mph. L'admission est à 17 livres, tout est correct. C'est d'ailleurs aussi le montant de l'admission à l'association des anciens de mon collège. 120 milles, décollage de précaution au bout de 23 secondes. Train, volets ; 1000 ft/mn au plus pour laisser l'avion prendre progressivement de la vitesse tandis que nous effectuons immédiatement un long virage à droite sous trente degrés d'inclinaison. Redressé au 091, objectif droit devant à 505 milles. Nous n'aurions pas assez d'essence pour faire l'aller-retour près du sol à pleine admission, et surtout le vol serait bien moins intéressant à raconter au plan technique. Pour le moment nous nous fixons une montée constante à 2000 ft/mn qui laisse grimper tout doucement notre vitesse vraie au-delà de 200 mph. La côte proche est franchie à 20 h 04 et 6300 pieds. Décollé juste après la disparition du soleil, nous l'avons rejoint : une lumière rouge teintée de violet darde faiblement sur l'horizon à nos sept heures et demie. Les Rolls-Royce nous tirent dans leur mélodie sans égal, à l'opinion du navigateur ; la mienne est que leur son est beaucoup plus envoûtant à mi-puissance, tandis qu'ils font en plein effort un peu casserole. Nous effectuons cette nuit un raid absolument solitaire, mais j'ai le souvenir d'ascensions identiques en heure et en lieu, où faisant quelques esses pour goûter toutes les vues, j'ai contemplé, de loin et de haut déjà, la côte de notre cher vieux " porte-avions insubmersible " s'estomper dans un rien de brume sous les derniers flamboiements du soleil, cependant qu'au-dessus, décalé, un autre Mosquito en montée étalait sous mes yeux son gros ventre allongé, dont le blanc scintillait variablement d'un bord à l'autre, selon les angles de ses flancs ronds, de toutes les nuances reflétant la maigre lueur du crépuscule. Certains prétendent que les développements futurs de choses comme la télévision permettront au moindre de nos petits-enfants, dans sa chambre une fois la nuit tombée, de recréer à la demande sur un écran blafard une copie de ce que je vois, et de se faire une vague idée de ce que nous connaissons. Rêvons. le but de cette nuit, pour nous, c'est Schicky sous sa coupole. A 20 h 10 nous atteignons l'altitude de rétablissement  des Merlin, 17000 ft. TAS 270 mph, IAS 205. Comme il est normal, le maintien du vario à 2000 ft/mn entraîne presque immédiatement un commencement de baisse de vitesse ; nous abaissons le nez pour ne plus grimper qu'à 1000 ft/mn, et le badin remonte très, très doucement. 20 h 15. Plus rien en vue derrière nous, et l'obscurité brumeuse devant. 22000 ft, la TAS frôle les 300, l'IAS à 210. L'admission est tombée à 9 livres. Nous continuons d'amortir la montée en ne grimpant plus qu'aux alentours de 500 ft/mn, attentifs seulement à maintenir un badin d'un peu plus de 200 mph. Il semble vers 27000 ft que la machine à pleine charge s'essouffle ; nous passons en palier à 2 livres à l'admission, les manettes à fond depuis l'envol. La vitesse réelle vient dépasser sensiblement les 500 km/h, comme disent les grenouilles qui pensent aller plus vite avec leurs damnées unités inventées par leurs coupeurs de têtes. J'ai décidé d'employer cette vitesse pour donner un dernier coup de collier et sauter en une minute à 28000 ft où nous croiserons, l'âme sereine et le sentiment du travail bien fait, en contemplant les deux aiguilles des manomètres bien droites sur " midi ", zéro de boost tout rond. Nous pourrions monter encore, sans doute, car à 28000 ft la vitesse daigne quoique avec beaucoup de lenteur atteindre 328/212 TAS/IAS. Or le plafond n'est pas atteint tant qu'on peut accélérer en palier, mais le plafond n'est pas placé sur la polaire là où il faut pour garantir la plus longue distance franchissable, et nous avons précisément besoin de toute notre autonomie. Ajoutons qu'on se traîne au plafond à la merci d'un chasseur qui n'est pas encore au sien. Nous montons depuis une demi-heure et la côte des Pays-Bas est devant nous, nord-sud, perpendiculaire à notre route ; il reste 455 gallons ; consommation horaire 97 gallons. Nous aurions à ce régime devant nous plus de quatre heures de vol.

      La côte est franchie à 20 h 33. Nous passerons dans un instant un peu au nord d'Alkmaar, une charmante petite ville hollandaise qu'on croit sortie d'un livre illustré pour les enfants de chez nous à qui l'on veut montrer comment les charmantes petites villes hollandaises sont du matin au soir briquées par leurs ménagères en sabots parmi des torrents d'eau claire. En cinq minutes nous atteignons le Zuiderzee, puis la terre à nouveau. Il n'y a désormais que le sol noir et sombre jusqu'à l'objectif. Les étoiles ne manquent pas, trois mille théoriquement visibles à la fois, disent les astronomes sans doute pessimistes pour nous, qui laissons les deux tiers de l'atmosphère et la totalité de ses miasmes au-dessous de nos ailes. Après m'être répété les noms des constellations que j'identifie tour à tour entre les montants de la verrière, je me plonge dans la morne tenue de cap et d'altitude. A 20 h 53, passage du 7ème méridien et entrée sur l'Allemagne ; à 20 h 56 est franchie exactement la moitié du trajet, soit le quart du vol entier ; et nous avons encore exactement les trois quarts de notre essence : le retour est en principe assuré largement puisque nous le ferons très allégés. 21 h 18, passons 10° E entre Hanovre et Hambourg, plus près de Hanovre. Objectif à 143 milles. A 21 h 27 nous franchissons le 11ème méridien est entre Wolfsburg -où l'on manipulait dès l'avant-guerre des millions de moteurs dont nous ignorons encore en 1943 la fabuleuse carrière aérienne à venir- et Salzwedel, dans la future People's Republic of Germany.

      A 21 h 35 au sud de Stendal au droit du 12ème méridien, un peu d'animation va revenir au terme de près d'une heure de croisière monotone au cours de laquelle, à force de fignoler la trajectoire et de brûler du combustible, nous avons gagné 7 mph et atteint 335 réels. Sans réduire nous plongeons, le nez 10 degrés sous l'horizon. En deux clins d'oeil nous voilà à 435 mph, ou bien, pour l'ensemble du tiers-monde, pour les mangeurs d'escargots, de borchtch ou de nids d'hirondelles, toutes ces minorités qui n'ont pas le bonheur de vivre à l'ombre de la Couronne, 700 kilomètres à l'heure. J'ai décidé de conserver cette vitesse propre qui rend notre approche malaisée à intercepter. Il faut d'abord sur une dizaine de mille pieds d'altitude réduire à fond, mais la vitesse parvient encore à passer malgré cela les 440 mph. Bientôt l'air plus dense nous freine et m'oblige à rendre des gaz progressivement. Voici le sol proche. 21 h 41, mise en palier bas sur la plaine du Brandebourg. La pleine puissance est rétablie depuis quelques milliers de pieds, mais bien entendu la vitesse acquise encore considérable se freine au ras du sol jusqu'aux environs de 320 mph. Objectif à 23 milles. Déjà nous frôlons par leur travers agglomérations et étendues lacustres nombreuses. Nous serons sur l'objectif en quatre minutes de vol rasant ; l'objectif d'ailleurs se distingue de très loin dans la nuit claire. Je passe la vue au navigateur qui a rampé de sa place jusque dans le nez pour encadrer la coupole. Soute ouverte. A un demi-mille je cabre pour franchir l'obstacle à mille pieds en espérant ne pas recevoir d'éclat, je reprends la vue et replonge au ras des toits immédiatement après. Virage incliné à gauche en tâchant de voir le résultat. Je pourrais raconter qu'il n'y a plus qu'un amas de décombres derrière notre passage, mais apparemment nous aurons fait nos quatre entonnoirs à côté du but. C'est que je suis comme Kirk Douglas à la barre du Nimitz : je ne refais pas l'histoire. Demain, le petit caporal de Bohème triomphera en se réclamant une fois de plus de la sollicitude toute spéciale de la Providence, tandis que son volumineux Paladin maudira le ciel des Mosquito en ballottant dans un uniforme de théâtre plus fantastique encore que les précédents. Il est 21 h 45 ; il reste 56 pour cent de l'essence.

      Nous avons donc entamé un virage de retour que nous pourrions sans allonger notre route de beaucoup, élargir jusqu'à Tegel, que nous assaisonnerions d'obus si nous avions choisi l'une des deux autres versions du Mosquito qu'on nous proposait ; mais un Mossie pour moi est un B.Mk.IV, et les autres ne sont pas plus à mes yeux Mosquitoes qu'un machin à Griffon n'est un Spit. Cap au niveau des toits au 260 pour gagner Deal, même longitude que Coltishall mais cent milles plus au sud, à peu de distance de la mer, sous la Tamise entre Margate et Douvres. Nous collons au sol deux ou trois douzaines de milles à pleins gaz au milieu des lacs, puis reprenons rapidement de l'altitude : l'avion allégé cette fois grimpe à plus de 200 mph et largement à 3000 ft/mn. Ayant constaté l'absence complète de réaction ennemie jusqu'à présent (il faut dire que j'ai arrangé cela avant le décollage), je laisse l'avion s'exprimer en gagnant son plafond sans souci de la vitesse qu'on y atteindra. La machine se stabilisera d'elle-même commandes lâchées, un peu sous son plafond vraiment absolu, et nous croiserons sur tout le retour à 34500 pieds, - 6 de boost, 283 mph TAS et 160 IAS, 38 gallons par heure et par moteur.

      A 23 h 30 nous repassons sur la mer sensiblement à la frontière entre Belgique et Pays-Bas. Six minutes plus tard, mise en descente accélérée sous 10 degrés à piquer de la même façon qu'avant Berlin. Nous redressons juste avant la côte un peu au sud de Deal, toujours au 260, de manière à prendre sa piste 03 par une sorte de semi-directe avec un dernier virage de 130 degrés sur la droite. Réduction des gaz dès après la côte, en vue d'arriver en finale à vitesse acceptable pour toutes ces sortes de choses qu'il est recommandé d'abaisser avant de toucher la piste, sous peine de ruiner sa journée en la passant à remplir d'une foule de renseignements incongrus et indiscrets un énorme amoncellement de papiers. J'aurais mieux fait d'arriver un peu au nord du terrain plutôt qu'un peu au sud, et d'aborder cette fois la 21 par un dernier virage sur ma gauche de seulement 50°, bien plus aisé dans le noir. En bref, nous avons perdu toute orientation pour nous retrouver sur Deal à un cap totalement étranger à l'orientation des pistes. Nous n'avons plus assez d'essence pour attendre qu'on en aplanisse une qui nous convienne, en sorte qu'un modique tournant à notre gauche nous amène pratiquement dans l'axe de la piste 23 de Douvres (très à l'intérieur des terres) à cinq milles à peine au sud-ouest. Posés à 23 h 46 après 3 heures trois quarts de vol. Il reste 88 gallons d'essence, ce que nous n'attendions pas. Freinés au croisement des pistes, nous bifurquons à travers l'herbe en direction des bâtiments. Il fait sombre, mais derrière les alvéoles de sacs de terre, au lieu d'aéroplanes de sa Gracieuse Majesté nous croyons bien apercevoir des Ju 88. Autant ne pas lambiner ici dans ces conditions. Merci à monsieur Gates pour CFS3 : F10, huit frappes rapides sur " 2 " du pavé numérique, Entrée, Oui et au lit !

     

     

     

    ESSAI D'ART HERALDIQUE AERONAUTIQUE

     

    L'art du blason se perd, alors que l'aéronautique peut lui offrir un champ nouveau.

    Rappelons qu'en dépit d'une opinion trop volontiers répandue par des républicains haineux, les manants, roturiers et autres coquins avaient parfaitement le droit de blasonner sous l'ancien régime.

    Ne leur était défendu à peine d'être ébouillantés dans du mercure en fusion, que les ornements extérieurs comme casques, heaumes et couronnes.

    C'est l'Usurpateur qui restreignit l'écu à la noblesse, qu'il gâtait d'ailleurs en même temps par la nomination de nouvelles fournées d'aristocrates créées pour des motifs dérisoires (grands capitaines du temps, anoblis pour leurs propres exploits face à l'Etranger) venant polluer la noblesse ancienne mieux établie (lointains descendants de potentats locaux et d'écumeurs de chemins). Par bonheur notre bon roi Louis XVIII avant de s'effacer dans la gangrène de ses ulcères variqueux, rétablissait le droit des faquins à dessiner leurs armes.

    Essai d'art héraldique aéronautique :

    (En italiques noires, les termes héraldiques existants. En bleu, les néologismes introduits par cet essai).

    Les règles habituelles s'appliquent, mais il est créé trois nouvelles figures artificielles (revoyez vos grimoires) : l'avionla tourla manche. Tour de contrôle et manche à air bien sûr.

    L'avion reposant sur une terrasse est rampant s'il est à train classique, posé s'il est tricycle. Il est passant s'il semble taxier. Volant bas sur une terrasse, il est radadant.

    Un sans-queue est diffamé. Il est armé et lampassé si le train et les volets sont abaissés.

    Le manche selon le vent est pendante ou gonflée ; elle est dite flaccide ou érecte. Son orientation est indiquée.

    Si la manche est érecte, l'avion va à l'encontre s'il passe face au vent, porté vent de dos. A défaut de manche érecte, on indique le sens selon dextre et sénestre.

    Exemple :

    Un écu de ciel bleu sur un terrain en herbe. Un avion jaune passant bas de gauche à droite, tout sorti, devant une tour verte à joints noirs et vitrages violets, ainsi que devant une manche bien entendu rouge et blanche, gonflée et pointant vers la gauche.

    D'azur à la tour sinople maçonnée de sable aux vitrages pourpres sur une terrasse du même, à la manche érecte d'argent et de gueules pointant de sénestre à dextre (1), à l'avion d'or armé et lampassé radadant à l'encontre sur le tout.

    (1)  Attention, c'est à l'envers (le bouclier est vu de face).

    Il peut y avoir dans cet essai des erreurs de composition ; c'est oeuvre de débutant ; mais je pense qu'à l'Aéro-Club de France de nombreuses personnalités seraient tout à fait qualifiées pour en juger. 

     

     

     

    UN POINT D'HISTOIRE UN PEU ROMANCEE

     

    Appris dans une revue hebdomadaire datée du 12 septembre 1928 comment les Zborzjènes vaincus en 1918 s'y prirent pour reconstituer leur aviation commerciale sérieusement entravée par le traité de Saint-Cyr-l'Ecole, parce que peu de choses alors distinguaient un transport d'un bombardier. Ce chef d'oeuvre politique est à méditer.

      Acte premier : le traité n'autorise aux Zborzjènes que des avions d'un maximum de deux places, pilote compris, propulsés par un moteur d'au plus 60 chevaux et ne pouvant dépasser 150 km/h. L'ULM était inventé.

      Acte second : le plus sérieusement du monde, les Zborzjènes montent des lignes aériennes avec les avions précités.

      Acte troisième : alors que la population zborzjène sans aucun transport aérien se serait bornée à n'y pas songer, la vue des avions de ses compagnies la met en rage. Le premier but est atteint.

      Acte quatrième : les lignes aériennes françaises qui veulent doubler l'Orient-Express ne peuvent rentablement parlant contourner la Zborzjénie. Le gouvernement zborzjène exprime ses regrets : "Il est impossible d'autoriser le survol du pays à des avions qui ne respectent pas les critères du traité de Saint-Cyr-l'Ecole".

      Acte cinquième : les responsables des compagnies françaises disent à leurs pilotes : "Les B... (Bolchéviques, bien sûr) n'ont plus d'avions de chasse ; vous passez !"

      Acte sixième : ils passent.

      Acte septième : le mauvais temps ou les ennuis mécaniques valent aux terrains d'aviation zborzjènes la visite forcée d'avions commerciaux français.

      Acte huitième, scène première : les autorités zborzjènes gémissent beaucoup devant les passagers : "Akh ! Fous afez gommis un télit krafe ! Aper vous êtes tes zivils zinnocents, fous ne safiez bas ! Razurez-fous, fous serez lochés tans le meilleur hôtel te la fill chusqu'au tépart temain te l'egzbress te Chtrasspourgue !"

      Scène seconde : les autorités zborzjènes tancent les pilotes : "Vous ne pouviez pas ignorer ce que vous faisiez ! Tant pis pour vous ! Dix ans de prison, cent mille krams d'amende... Entre pilotes on va arranger ça, mais impossible de faire moins d'un jour de consigne nocturne dans l'hôtel de vos passagers, et environs huit cents krams d'amende puisqu'on a trouvé environ cette somme sur vous" (1)

      Scène troisième : les autorités zborzjènes avisent les autorités françaises que l'avion saisi comportant plus de deux places et étant motorisé par plus de 60 chevaux (ce n'est pas pour autant qu'il dépassait 150 km/h), elles n'ont qu'à venir le rechercher par le chemin de fer en pièces détachées, puisque selon les termes du traité de Saint-Cyr-l'Ecole il n'est pas possible de le laisser repartir par la voie des airs.

      Acte neuvième : en conséquence de tout ce qui précède, les Alliés victorieux rendent généreusement à la Zborzjénie à peu près toute liberté en aviation commerciale.

      La suite est postérieure à 1928 :

      Acte dixième : les Zborzjènes construisent des avions de transport étonnamment puissants pour les quatre passagers qui peuvent se faufiler pliés en six dans la soute à b... dans la cabine. En compensation, ils peuvent ramper dans le nez, véritable balcon entièrement vitré, pour jouir du panorama. Ils peuvent passer la tête pour se détendre en plein air dans une ouverture sur le dos de la carlingue, protégée par un coupe-vent, et offrant une vue sur tout le secteur arrière au-dessus de l'avion. Devant eux, un affût mobile n'attend que le montage d'une longue-vue à pièce de monnaie pour mieux voir si n'approche pas quelque autre appareil.

      Acte onzième : celui-là est suffisamment connu.

    *

    (1) Plaisanterie empruntée à le juge de la série Lucky Luke et adaptée au présent texte.

         

     

     

    POUR TROIS LITRES !

     

      (Extrait du Courrier de Bestagenke-Stadt, une sorte de de Hara-Kiri très lu dans la capitale de la Zborzjénie subcarpathique)

      "Notre armée de l'air veillait depuis ses bases lorsqu'un Pou-du-Ciel survolant une centrale nucléaire fut signalé par le contrôle radar. Sous-officier pilote plein d'allant, l'adjudant Kaskuj se précipita sur son chasseur. Tally ho ! Sabre au clair, le valeureux aviateur quitta le sol dans le tonnerre de la post-combustion, pour le rejoindre aussitôt avec une certaine dureté - fatale à tout dire. L'avion au parking attendait en effet non pas un pilote, mais un plein.

     "Il est arrivé déjà qu'un appareil militaire en panne piquât droit sur une école dont les enfants en récréation attirent l'attention de l'institutrice sur le bel avion qui glisse tout en silence vers eux comme s'il voulait... comme s'il voulait... mais que fait-il ? Aah ! Aaaaaaaah !...

     "Mais l'héroïsme n'est pas l'apanage des combats. Des Français diraient qu'il n'a pas plus dit son dernier mot à Dien Bien Phu qu'avec les accords d'Evian ; nous avons en Zborzjénie d'autres références non moins certaines. Arqué sur ses commandes figées dans le béton par la panne hydraulique, ce pilote-là n'avait pas oublié son engagement pour défendre et protéger tous les enfants zborzjènes ; au lieu de s'éjecter le pilote avait tout tenté pour dévier, dévier le monstre d'aluminium (nous savons bien qu'un monstre d'acier ferait plus sérieux) de l'école élémentaire sur laquelle un sort implacable voulait le précipiter. Il avait même déployé ses aérofreins à seule fin que leur sifflement alertât les habitants, comme sur un Stuka (Note du traducteur : ne pas oublier de prononcer "Chtouka" puisque le "st" zbrozjène se prononce comme le "st" allemand dans "Stiefel", "Stosstruppe", "Strafarbeit"...)

     "Non ! La volonté bandée du pilote avait vaincu les lois inexorables de la physique et du destin. Il avait évité de peu le dernier poulailler du village. La nation n'ouble pas ses serviteurs. Funérailles en présence du ministre, discours, croix de chevalier du Sceptre d'Ottobus Ier sur un coussin à glands dorés, cercueil porté par six adjudants-chefs (le grade de la victime ne justifiant pas la prolonge d'artillerie)...

     "Hélas !
     "Hélas, rien de tel pour cette fois-ci : les réservoirs ne contenaient même plus de quoi parvenir au village ; trois litres de plus auraient suffi pour atteindre, de manière à l'éviter héroïquement, le bourg et son école, dans la cour de laquelle la maîtresse... Au lieu de cela, notre pilote s'écrasa bêtement en rase campagne sous les yeux irrités des chasseurs qui pétitionnent déjà régulièrement contre les avions en rase-mottes qui effraient les sangliers. 
     "Qu'eussent été trois litres ? Discours, croix d'Ottobus, adjudants-chefs... Pour trois litres, tout est perdu !
     "Pour trois litres ! Trois litres !...

    *

       Note : le calembour "Bestagenke-Stadt" n'est pas de l'auteur. Origine inconnue.

     

     

     

    HISTOIRE ROMANCEE QUOIQUE VECUE

     

    .

      Il arrive - rarement - que des pilotes privés entendent de la part de professionnels des discours assez désagréables sur leur loisir et ce qu'il conviendrait d'en faire. Nous avons ici mis sous forme humoristique un tel incident, à partir d'une opinion de professionnel réellement entendue.

     

    Note : en certaines langues telles le sborzjène le "ö" et le "ä" surmontés d'un tréma se prononcent respectivement "eu" et approximativement "é".

      Décor : un restaurant sborzjène de standing banal. J'y déjeune avec mon père, octogénaire de santé générale meilleure que la mienne. Grand myope depuis toujours, le voilà depuis son opération bilatérale de la cataracte, apte à piloter un ULM sans lunettes. Il se rend à la messe le samedi soir de manière à disposer de tout son dimanche pour galoper dans les bois où il est difficile à suivre. Valétudinaire, égrotant, je suis écoeuré. En outre, mon français relève du petit-nègre en comparaison du sien.

      Nous faisions du tourisme bien hors de France, dans les vallées orientales de la Zborzjénie transcarpathique (Monastère de Saint Olesvlav-Kelbomek : *** vaut le voyage ; accès aux cryptes aux fresques obscènes sacrilèges du XIème siècle strictement interdit, sauf versement au guide de cinquante millions de drachnars (0,50 euro) en faveur de ses oeuvres bachiques. Chaîne des monts Smetana-Lamoldo (1) : ** mérite le détour ; il est fortement déconseillé de s'y aventurer sans une AK 47 ; à l'inverse des Pyrénées, les autorités versent cinquante milliards de drachnars par queue d'ours et dix par paire d'oreilles de loup qui leur sont rapportées. Il était récemment encore possible de visiter dans les endroits reculés des monts les élevages clandestins de loups. Malheureusement on y très mal reçu depuis qu'on risque d'être pris pour un agent de la firme Mont-Sancto qui travaille à breveter la pousse hors-sol d'oreilles seules, ce qui détruira encore tout un pan de l'agriculture traditionnelle).

      A la table voisine distante d'un mètre (en unités de mesure locale, un peu moins de deux pieds de la princesse Nadhiagreh, qui passe encore pour la plus belle femme ayant vécu dans le pays), trois hommes de la région savourent leur kèlorör (yeux de brebis macérés dans l'alcool national - un filtrat d'airelles et de framboises broyées dans le glycol - et servis tièdes avec leurs cils dans la cancoillotte de huit ans d'âge. La brebis énuclée est traditionnellement abattue l'année suivante à la veille des célébrations du martyre de saint Nclas Srkzy, dénoncé en 642 à l'occupant luxembourgeois Khlyrsthrym par l'abominable Dniq Vllpn, et qui mourut en bénissant son délateur). Nous entendons leur conversation, n'étant séparés d'eux que par l'amoncellement du gibier en cours de faisandage accéléré sous une batterie de lampes halogènes, pratique rigoureusement interdite par les services sanitaires du pays en raison du coût pour l'économie sborzjène de l'importation des lampes. Les trois hommes conversent suffisamment haut pour qu'on sache à qui l'on a affaire (Wyrr zhinde polyghlott, maï phater y moï... le sborzjène ne nous fait pas peur). Il y a là deux officiers pilotes de la Zborzj Vozdy Sil, l'armée de l'air, en compagnie d'un quidam couleur muraille au regard fuyant, probablement un ancien politkhomiszähr de la ZVS.  

      Je rédige sur un bout de papier arraché à la nappe un court message que je passe à l'auteur raisonnablement présumé de mes jours : "Attends un instant de silence à la table voisine pour me demander combien j'ai désormais d'heures de vol comme simple pilote du dimanche".

      Le silence de la salle, interrompu simplement aux hors-d'oeuvres (Nous avons prétexté l'appartenance à une église abstinente pour réfuser l'apéritif national) par les menaces de mort du violoneux à qui mon père a refusé une pièce de vingt millions en disant avoir déjà assez mal aux dents comme ça ; le silence donc est interrompu de nouveau par les appels stridents de la patronne à tous les élus du paradis sborzjène lorsqu'elle découvre le sort fait à sa nappe que j'ignorais définitive. Pauvre femme qui l'avait mise toute neuve en l'honneur de ses hôtes étrangers. On s'étonnera après ça de voir la médiation de la France écartée au profit de celle des Etats-Unis dans la résolution du quarantième contentieux en six siècles avec la Strylvonie voisine au sujet de la navigation danubienne entre les deux pays. Et il y a pire : voilà perdue par ma bêtise une vente probable à la ZVS de trois Rafale SO (stripped off) à deux Verdon et avionique Radiola.  

      Cependant mon père finit par trouver un créneau sonore, juste avant le retour à travers la salle du gardien de cochons qui regagne l'arrière-cour avec ses protégés qu'il encourage à coups de bâton. Je rattrape un peu mes sottises en livrant le porcelet tremblant qui s'était réfugié dans nos jambes en devinant des compatriotes de Brigitte Bardot.
      Bref, mon père parvient à placer : "Et au fait, combien d'heures de vol as-tu maintenant ?..."
    - Mille cinq cents, dont six cents sur mes trois prototypes de tourisme... Le tout à mes frais, évidemment ! Et pour la retraite ? Ah, non, ça ne compte pas !

      La conversation à la table voisine change instantanément de sujet. Il n'est plus question d'éradiquer du ciel tout ce qui n'est pas militaire ou commercial.

    *

      Bien au contraire, nous apprenons alors foule d'anecdotes plutôt préoccupantes sur les qualités de vol du MiG-21KK, une reconstruction locale bi-Marboré / Walter HWK 509A à base de cellules réimportées du Mozambique. Les Walter ont été retrouvées neuves en caisses d'origine en 1996 dans une grotte des Lamoldo - dissimulées probablement lors de l'avance de Tolboukhine - par un berger qui cherchait un endroit discret avec sa chèvre.

      La biographie de saint Nklas Srkzy est en cours de rédaction par mes soins pour Wikipedia. Son retrait est programmé pour le lendemain.

     

    *

      (1)  Calembour emprunté à un numéro de Jalons.  

     

     

    CRITIQUES  DE  LIVRES

     

      Je livre aujourd'hui une part des critiques de livres d'aviation parues au fil des ans sous ma signature dans le bimestriel Le goujon du Loiret :

    Generalderjagdfliegerritterdeseisernenkreutzesmitdemeichenlaubmit-schwerternmitbrillanten Adolf Galland : Jusqu'au bout sur nos Messerschmitt.

      Cet as de la Luftwaffe aux 104 victoires (chiffre prémonitoire du plus sûr avion de chasse d'une arme restaurée dans la démocratie quelques années plus tard) devenu général-en-chef-des-chasseurs-chevalier-de-la-croix-de-fer-avec-feuilles-de-chêne-glaives-et-diamants, déçoit beaucoup dans son livre de mémoires : soucieux surtout de tirer à soi la couverture au travers d'un constant étalage d'humour incertain (qui fait l'humour dans les pages que vous tenez ? Le général n'avait peut-être pas compris...), ce serviteur empressé du devoir prend de manière déplaisante ses distances envers ses bienfaiteurs. Il rit avec ingratitude de l'inculture d'Adolf Hitler, dont il se paie la tête parce qu'il a découvert par hasard que son Führer confond les eaux de diamants divers et n'entend visiblement rien à la gemmologie ! Et puis ? Guider - führen - un grand peuple réclame-t-il la science du joaillier ? Non content de ce persiflage, Galland se moque également avec un à-propos cruel des costumes polychromes chatoyants qu'affectionnait son supérieur Göring.

      Ainsi Galland montre-t-il au fil des pages comment on peut se congratuler avec l'héritier de Barberousse et du grand Frédéric ; se taper sur les cuisses avec le brave gros Hermann ; avoir tué fort loyalement plusieurs dizaines d'Anglais ; estamper son père ; tourner un fanfaron italien en ridicule ; rester fidèle à ses convictions jusqu'en 1996, date à laquelle il fallut après le dernier infarctus s'expliquer devant plus gradé que lui...

    ... et cependant laisser son lecteur pilote sur l'embarrassante impression d'un aviateur doté de moins de grandeur que nous rêvons d'en voir à tous les hommes du ciel. 

      Aurait certainement accepté de se battre même pour une démocratie, pourvu qu'elle lui fournît un avion à piloter.

     

      Nagatsouka   J'étais un kamikaze

      Un pur. Il y en eut partout.

      "être un kamikazé" : verbe habituellement défectif qui ne possède pas en principe de passé, sauf quand le mauvais temps fournit la bonne excuse pour ne pas trouver la flotte américaine et rentrer dans ses confortables quartiers. A noter que le... héros de cette histoire ne s'en est pas tiré à si bon compte : son adjudant lui a passé un bon savon au retour.       

      Ce livre n'a pas été traduit du japonais mais écrit en français dans le texte du premier au dernier mot par un... un pilote, certes... pas bien résolu... (étant pilote nous-même, nous avons tendance à approuver l'adjudant) étudiant en lettres (ah ! on comprend déjà mieux !) françaises (voilà qu'à nouveau on ne comprend plus) à l'époque où déjà le Japon épuisé manquait de tout : c'est pourquoi sans doute le texte pour être historiquement intéressant ne présente aucune valeur littéraire. Mais comment résister à ce gamin amoureux de George Sand qui s'envole pour ce qu'il croit être son dernier vol, en emportant les maîtres sonneurs dans sa combinaison ?

      A moins qu'il n'emporte don Quichotte dans la traduction espagnole, et ainsi de suite.

    *

      Note à l'intention des kamikazés perdus dans la brume : le pilote qui ne trouve pas son objectif conserve la faculté de l'appeler pour lui demander un QDM. Ne riez pas, un bombardier anglais dans la campagne de Suez a ainsi demandé - et obtenu - un cap de l'aérodrome égyptien qu'il devait assaisonner.

      (Remarque : Mon persiflage à propos de "don Quichotte et ainsi de suite" est parfaitement infondé ; Nagatsouka devait après la guerre devenir professeur de français et son nom se trouve sur des sites parlant de George Sand et Nohant).

     

       Scott : Dieu est mon copilote

      Que reste-t-il à dire à un pauvre critique littéraire "civil" devant ce que sait écrire un soldat ? Mieux vaut se borner à citer :

      "... à douze ans... grimpant sur le clocher de l'église baptiste, j'y capturai douze pigeons blancs que j'allai lâcher à une réunion... au plus pathétique de la prière. Je faillis mourir de rire - j'en ris encore - à voir les (allez voir vous-mêmes le texte original ; des lois sont passées depuis) se roulant dans la sciure, roulant aussi des yeux blancs en criant : "Gédéon, Gédéon - allélouia - gloire, gloire à toi !"

      "Au total je tirai 1890 coups de mitrailleuse sur ces trois ou quatre cents hommes et je ne pense pas en avoir laissé debout plus d'une poignée [ils étaient dans un chemin creux profond dont les bords détrempés étaient impossibles à escalader]. Très fatigué, je suis rentré très joyeux."

      "... nous sommes tous tombés d'accord sur un point : nous combattions pour la femme américaine."

     

      Mouchotte :  Carnets

      Le pur entre les purs. Les purs sont candides et ne savent pas toujours se relire. Chapitre XII, page 130 de l'édition Flammarion, 1949 :

      "Le C.O. (commanding officer ; NdlR) a eu la moitié de sa queue arrachée par un obus, mais a pu rejoindre la base en tenant son manche à deux mains. Je suis comme tous très excité..."

     

      Peter Windso... Townsend :  Duel dans la nuit

      Souvenirs d'un aviateur anglais sous le Blitz. Encore un aviateur qui ne sait pas écrire. Notons rien qu'en première page :

      "La nuit venait de tomber sur Singapour avec cette soudaineté qui sous les tropiques caractérise la disparition du soleil" ; cliché !

      "... un garçon Tamoul au teint plus sombre que la nuit" ; poésie pour académie de chef-lieu d'arrondissement !

      "... un Vickers Vildebeest, un biplan aussi laid que le bovin africain dont il portait le nom" ; incorrection de langage et considérations colonialisantes qui ne sont plus de mise à notre époque !

      "Montant de plus en plus haut dans le ciel étoilé et pourpre..."  Comparer avec l'équivalent chez Clostermann : "Soudain, sans transition, comme un plongeur je m'enfonce en pleine lumière dorée. Les ailes de mon Spitfire s'empourprent [...] le soleil émerge comme un lingot brûlant du bloc de plomb solide et inerte de la mer du Nord"... C'est un peu différent... 

      Le texte s'améliore en page 126 : "... l'extrémité de mon pied me faisait mal, comme c'est le cas aujourd'hui encore, quand elle heurte quelque chose.

      Son pied avait reçu un éclat d'obus ; le mien, non. Cependant, lorsque je me lève la nuit dans le noir sans prendre garde à mes mouvements, je suis facilement pris de hurlements terribles pour le même motif. Ce doit être une particularité commune à tous les aviateurs.

     

     

     

    COURRIER A LA REDACTION DU FANA DE L'AVIATION

     

      Bavardant avec un de tes collaborateurs, Fana, je me suis laissé dire qu'il existait des collectionneurs n'ayant pas surmonté voici une vingtaine d'années le choc moral du remplacement de tes reliures d'antan par de simples boîtes ; ce n'est pas tant le nouveau mode de rangement qui les embarrasse, que la rupture de présentation entre classeurs, puis boîtes ; la continuité esthétique est brisée ; ils ne le supportent pas. Ils ont réagi en s'enfermant dans leur chambre avec leurs Fana d'avant le changement, ignorant volontairement qu'une suite existe et continue, ne voulant plus vivre que tournant éternellement en rond dans le temps figé de leurs numéros en classeurs, qu'ils relisent éternellement dans un instant à jamais arrêté.

      Je ne suis pas loin de sympathiser avec eux. Personnellement je regarde comme des Fana vraiment authentiques les seuls numéros orange. Je ne considère même comme de véritables Fana que les 125 premiers numéros, avant que le format de la revue ne change et rompe l'ordonnancement général. Au-delà de la 100ème parution le numéro est devenu plus épais, sa couverture moins raide ; le Fana est déjà moins digne selon moi de collection. En fait, l'Album du Fanatique de l'Aviation a vu son titre amputé à partir du numéro 65 (avec une brève résurrection pour le 71), d'où il ressort que les seuls Fana dignes de ce titre sont les 64 premiers.

      Hum ! La rareté faisait tout le prix des premières années du Fana ; non que le Fana fût difficile à trouver en kiosque ; mais je pense à la rareté des publications aéronautiques à cette époque, et au petit nombre de sujets amoureusement choisis dont il fallait se contenter dans les 36 pages du mince fascicule mensuel. La science aérophile était denrée précieuse parce que parcimonieuse. Chaque nouvel et maigre numéro du Fana s'attendait comme un trésor de l'esprit. Dès le numéro 51 la revue s'épaississait, entreprenant sa dérive vers la vulgarité de l'abondance facile. Les Fana authentiques sont les 1 à 50.

      Les puristes, seuls vrais lecteurs, ont pensé bien sûr à réclamer un Fana sans photographie, de manière à perpétuer l'esprit de l'Aeroplane Spotter des années de guerre ; mais on avait abandonné cette prétention ; on s'était résigné à cette concession au modernisme inéluctable. Hélas ! A qui consent le doigt, on prend le bras ; voici qu'apparaît au numéro 29 une innovation dangereuse comme toutes les innovations dont on n'a que faire dans les traditions établies : la photographie en couleurs, aussi incongrue dans le Fana première manière que la photo tout court l'était autrefois dans le Monde, bien déprécié dans l'esprit des connaisseurs depuis qu'il est illustré. Le Fana véritable ne va pas au-delà du numéro 28.

      Le Fana est né in extremis dans les années soixante... Un changement de décennie n'est pas un mincé détail ; il bouleverse tout dans l'esprit des vieilles choses... Les millésimes en "7" sont-ils encore des Fana comme les premiers ? Je ne le pense pas. Le Fana historique, le seul incontestable, ne se prolonge pas après le numéro 6 de décembre 1969.

      Mais est-on vraiment en droit d'appeler "Fana" un numéro dépourvu d'un article maquettiste d'Ezdanitoff ?... A cette question souvent âprement débattue voici un quart de siècle dans les cercles fanamanes, je réponds personnellement que cela ne semble pas possible. Or la participation d'Ezdanitoff ne débute qu'avec le numéro 13, bien après donc le numéro 6. La conclusion en découle d'elle-même : le Fana n'a jamais existé ; il n'est qu'un songe inaccessible ; ou pour paraphraser l'antique réclame de la maison Dassault pour ses Mirage, le Fana est "aussi insaisissable pour ses adeptes que le mirage est insaisissable pour le voyageur du désert."