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    LA CHRONIQUE NUMISMATIQUE

     nonsense

     

    On sait peu que la pénurie de métaux précieux en Russie au tournant du XXème siècle (et qui n'est pas sans rapport avec l'escroquerie d'état des fameux emprunts) conduisit tout au moins dans les régions les plus froides de l'empire à la frappe de monnaies de mercure. Ce métal prend en effet l'état solide au-dessous de 39 degrés de froid. Cette émission monétaire inaccoutumée ne doit pas surprendre, car les écologistes à cette époque n'avaient pas encore découvert la radioactivité du mercure. Les historiens pensent de leur côté que les troubles causés par la manipulation quotidienne de ces monnaies peuvent expliquer la passivité avec laquelle les Russes supportèrent le régime tsariste d'abord, bolchévique ensuite, puis maffieux, avant enfin de s'épanouir sous la bienveillance du "seul pur démocrate" autoproclamé comme tel et justifié par ses titres au KGB.  

    Parfaites en hiver, les pièces de 1/2, 1, 2 et 5 roubles en mercure à l'effigie de Nicolas II présentaient l'inconvénient de devenir pâteuses au printemps et de fondre tout à fait en été. On  les conservait alors dans un bocal qu'à l'hiver suivant on était bien forcé de porter à l'atelier de l'hôtel régional des monnaies ; la nouvelle frappe se faisait bien entendu au prix d'une taxe qu'il fallait par conséquent acquitter tous les ans, ce qui ne tarda pas à entraîner le discrédit sur cet argent à intérêt négatif. Il faut dire aussi que la présence de pièces d'or et de mercure mêlées dans les bourses conduisait parfois à quelques déconvenues. Voilà pourquoi la police dut réprimer impitoyablement à Petrograd en novembre 1914 une manifestation d'ouvrières hurlant à l'adresse du monarque détesté : " Nous ne voulons pas de tes rouble ignobles ! "

    Ce calembour, car c'en est un en russe, signifie approximativement : " Quelle différence y a-t-il entre un cornichon et Raspoutine ? Il n'y en a pas : le cornichon est confit dans du vinaigre et Raspoutine est confident du tsar " (1).

    La plaisanterie fit le tour du pays, ce qui n'est pas un petit succès, et le scandale éclata lorsqu'à la fin d'une représentation du Lac des Cygnes au théâtre Bolchoï, la jeune et fraîche danseuse Vecchia Maminova fut invitée dans la loge impériale. Parce qu'elle se voyait l'objet d'une cour pressante de la part du souverain, l'artiste crut tout trouvé de l'amuser en lui répétant le calembour ! Ce ne fut pas du goût de la tsarine. La gifle qu'elle adressa à la jeune écervelée manqua son but avec ce beau résultat que le tsarévitch en saigna du nez pour quinze jours. On a pensé d'abord qu'Alexandra Féodorovna était vexée parce qu'elle aimait beaucoup les cornichons, mais il est plus probable que le malentendu venait de ce que la danseuse avait oublié qu'on parlait non moins le français que le russe à la cour.

    Cet incident marqua la fin des monnaies de mercure ; leur refonte était ordonnée le lendemain même par voie d'oukase. Le cours extrêmement élévé de nos jours des rarissimes roubles de mercure aux ventes de Sotheby's explique le renouveau récent des expéditions en Sibérie à la recherche de mammouths congelés ; c'est en général dans les poches des paléontologistes disparus avant la révolution d'Octobre que les chances sont les plus grandes de retrouver quelques uns des exceptionnels spécimens numismatiques encore existants, souvent dans l'état SUP ou même SPL.

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    NdlR : la carrière de Vecchia Maminova devait finir tristement lorsqu'en 1919 à l'issue d'une représentation de Casse-Noisettes au théâtre Bolchoï devant les plus hautes personnalités du régime, quand appelée dans la loge officielle, ses plaisanteries incertaines ("casse-noisettes !") lui valurent cette fois pour de bon de la part de la Kroupskaïa un épistaxis soigné.

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    Critères de classifications des roubles de mercure à l'intention des collectionneurs :

    TTB :  il reste une partie solide de la pièce.

    SUP :  l'aigle impériale des armoiries surnage encore sur le métal fondu.

    SPL :  les traces de manipulation doivent être absolument infimes et limitées à des zones de fusion sur la joue, et au revers sur les plumes extérieures des ailes de l'aigle.

    FDC :  pièce pratiquement intacte avec tout son isolant d'origine. De minimes traces de fusion peuvent être tolérées si l'isolant les recouvre toujours.

     

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    On peut consulter les sites numismates, où l'on trouvera les critères des classification des monnaies selon leur degré d'usure, et dont les définitions ci-dessus constituent un pastiche.

    Ce court texte est un exemple d'humour à deux niveaux de lecture en fonction des connaissance du lecteur (la gifle de la tsarine) : niveau farce pour dessin animé , ou niveau plus relevé.

    (1) Calembour non original, pris à une mise en scène de la Belle Hélène, avec un autre personnage. 

     

     

     


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