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    A LA MANIERE DE : HENRI LAVEDAN 

    pastiche

     

     

      L'auteur dramatique Henri Lavedan (1859 - 1940) assura quatre années de guerre l'éditorial de l'Illustration, constituant une étonnante collection de quelques deux cents pages rédigées dans le plus pur style " héroïque " à l'intention des soldats, mais aussi et surtout de la population civile qu'il convenait de galvaniser en faisant constamment appel à ses sentiments les plus élevés... A l'arrière, Henri Lavedan " tenait " ! 

      Lorsque fut envisagée voici trente ans la construction cent kilomètres au nord de la capitale d'un troisième aéroport parisien géant sur le site de Chaulnes, les protestations furent vives. Parmi les arguments invoqués en figurait un purement moral : deux tombes de victimes des combats auraient dû être déplacées. Etait-ce envisageable ou non ? Voici notre éditorial dans la manière de ce début de XXème siècle ; il débute par l'exposé des motifs hostiles au transfert, suivi de la thèse contraire :

    " Des hommes que rien peut-être ne prédestinait à l'héroïsme, des hommes souvent si jeunes qu'ils tombèrent sans avoir encore pris part au renouvellement de notre race, sont morts ici, fauchés pour leur devoir, et jusqu'à ceux-là mêmes qui n'ayant de la vie presque rien reçu encore, eussent été comme excusables de croire en effet ne rien devoir. L'idée ainsi à demi légitime de se dérober, ne les a pourtant pas effleurés. Devant tant d'abnégation, il a semblé trop commun, trop anonyme de reconduire leurs restes au village de leurs pères, vers cet ensevelissement dans la patrie première, l'enclos tout proche des prés et des chemins de l'enfance, à quoi songe doucement tout un chacun, lorsque les premières infirmités lui rappelent l'implacabilité du sort commun. Dormir éternellement avec ses pères  ! Est-il une aspiration mieux permise ? Mais ces jeunes hommes sacrifiés à la nation, égorgés sur les autels barbares des divinités teutoniques, ne sont pas retournés à la terre de leurs ancêtres ! A ce sort ultime si envié de tous, la patrie exigeant d'eux un nouveau sacrifice encore par-delà la mort, a substitué l'ensevelissement sacré, le témoignage éternel de leur présence, sur la terre même de leur mort sublime !  " Nous ne l'avons pas mérité ", protestent timidement leurs âmes effrayées par tant d'honneurs ; "  Obéissez encore ! " répond la patrie ; " Plusieurs d'entre vous n'avaient-ils pas reçu déjà la citation, la Médaille militaire, la Légion d'honneur, même, alors que tant de leurs obscurs compagnons n'avaient pas moins mérité ? Mais à certains, tels que vous, le sort demande plus encore, accablant leur humilité d'honneurs en vérité décernés à tous, à travers leurs personnes que quelquefois le hasard seul a distinguées d'entre tant de héros anonymes. Ces honneurs que vous niez avoir mérités, c'est le droit de les repousser qui vous est désormais refusé. Le droit ne vous échoit pas de repousser la fonction noble entre toutes, de porter haut l'exemple de vos récompenses, tout comme le porte-drapeau, homme ordinaire dépourvu de mérites spéciaux, porte en dépit de sa faiblesse la marque sainte du ralliement commun ! A vous plus qu'à tous autres, s'appliquent ces cris des mères du sublime Chant du départ : Soldats ! Nous vous avons donné la vie ! Elle n'est plus a vous ! Tous vos jours sont à la patrie ! Elle est votre mère avant nous !... Eh bien ! Votre mère suprême vous dépouille encore de ces jours de paix éternelle dont vous eussiez joui au pied de la petite église de votre baptême ! Obéissez ! Et que nul n'ose jamais vous contraindre à la désobéissance, à la désertion de votre ultime fonction, en chassant vos corps de ces champs sacrés, pour le médiocre intérêt de tristes volontés marchandes ! "

    " A quoi nous entendrions leurs âmes apaisées, si éloignées de nos enthousiasmes comme de nos désespoirs, nous répondre doucement :

    " Oui, nous avons tout donné, si bien qu'à vous priver vous-mêmes de tout votre nécessaire, il vous resterait encore cette vie que nous n'avons pas refusée ; et quelque sacrifice que vous fassiez au souvenir, vous ne feriez pas encore l'effort que nous avons consenti sans murmurer. Oui, rien n'est plus justifié qu'exiger de vous le respect éternel et nécessaire de notre repos édificateur, sur le lieu même de notre suprême sacrifice. A vos générations qui n'ont pas connu le déchirement d'avoir à quitter la vie dans les combats, nous n'apporterons pas moins de respect pour leur humble volonté de nous maintenir ici même, que vous n'apportez ainsi d'immortelle vénération  à notre saint renoncement.

    " Mais il nous semble que votre piété patriote, dans sa douleur, ne voit peut-être pas assez, au-delà du rideau de ses larmes, le temps qui fera naître et vivre d'innombrables générations sans fin renouvelées. Le souvenir de notre sacrifice ne s'y estompera jamais ; mais nous ne prétendons pas qu'aux vives douleurs de la plus cruelle maladie ne succède jamais l'apaisement bienfaisant de la convalescence. Essuyer ses larmes, retrouver le goût à ces réjouissances ordinaires, à ces fêtes, à ces bals que vous croyez futiles, inconvenants même, alors qu'ils sont le prélude légitime à la naissance de ceux qui rempliront à notre place les humbles tâches quotidiennes que la guerre nous aura défendu de partager ; non ! Cela n'est pas impie envers nous. Il faut que nous vous le disions, puisque votre piété vous empêche de le prononcer vous-mêmes ! Vous n'osez nous faire poursuivre ailleurs notre sommeil ! Ce que la voix trop étouffée encore de la raison vous suggère pourtant, vous craignez en l'énonçant de traduire votre seul intérêt !

    " Si admirable que soit votre résolution ; quelque respect qu'elle nous inspire pour vous ; sachez-le : vous vous trompez, même si c'est par vertu. Quoi ! Les enfants destinés à naître et voir croître en ces régions dévastées leur amour de la patrie, n'y verraient plus mûrir les blés ! Quoi ! Le Germain  barbare aurait réussi par-delà sa défaite à ruiner pour jamais le sol assez grand, assez bon encore pour accueillir jusqu'à sa triste dépouille !

    " Cela ne doit pas être. Nous ne sommes pas ici, ou bien là ; à l'image du Dieu qui l'a créé, un mort est partout. Ses enfants ne sauraient le déranger. Que nos cendres ne soient pas le sel qui stérilise Carthage.

    " Laissez-nous dormir sous vos prés, sous vos maisons, aussi longtemps que nous ne serons pas importuns. Après, ne nous élevez pas, par un sacrilège pardonnable mais déraisonnable, au rang d'idoles insatiables ! Notre place n'est ici qu'en  apparence ; nos âmes sont ailleurs. Que leur importe de vous voir éternellement sacrifier à de saintes illusions !

    " Oui ; lorsque la France aura plus que nous besoin de sa propre terre, disposez sans crainte de nos cercueils.

     

     

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