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    LETTRE D'AMOUR A UNE PAS FRANCHE BEAUTE 

    chronique du motocyclisme attardé de l'Est 

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    (précision nécessaire : écrit un peu avant la chute du Mur de Protection Antifasciste, Antifaschistischer Schutzwall, plus communément dit mur de Berlin)

       J'ai voulu t'écrire, ma MZ, pour te dire que je t'aime. Toi, la 125, la TS, le vieux modèle. Pas ta grande soeur la 250 qui s'est mise à faire la garce avec son disque Brembo et tout le reste : sa pompe à huile japonaise et son look pour faire la belle en Occident. Décidément, elle met trop de rouge, ta soeur. D'ailleurs je ne lui suis jamais monté dessus.

      J'aime ta laideur. La croupe, ça va encore. Mais le derrière ! Difficile d'imaginer une croupe plus moche. Si tu n'étais pas bossue, aussi, tu ne t'en porterais pas plus mal. Enfin !

      J'aime avoir vu mon père croire retrouver en toi sa Gnome-Rhône de 52. Ton carter aux galbes ovales vient tout droit des photos rondes de la même époque, les photos qui trônaient au centre de la couverture orange de Moto-Revue. En en tournant les pages on pouvait lire : " Il n'y a aucune commune mesure entre le modeste prix d'une assurance pour une moto, et ce qu'on vous demande pour une voiture. "  Vous me direz que c'est toujours vrai ; il y a simplement eu permutation.

      Pas pour tout le monde, remarquez. Toi, tu es à la bonne mutuelle, et je viens justement de recevoir le bulletin trimestriel. Non seulement ton assurance n'a pas augmenté depuis des années, mais la prime de base va encore baisser de dix pour cent. Cela fera deux cents cinquante-huit francs à sortir pour l'année. Bonus inclus, évidemment. Vous ne voudriez pas avoir l'assurance et l'argent de l'assurance ?

      Sans doute les conditions d'accès à ladite mutuelle ne sont-elles pas aisées  : assurer déjà une voiture, avoir vingt-cinq ans, s'être auparavant assuré en moto deux années ailleurs. Oui, mais... il faut de deux à cinq ans pour qu'un conducteur novice rejoigne le niveau de sinistralité de la moyenne. S'il continue ensuite sa vie entière, comme sur quatre roues, point de problème : les vieux briscards comme moi jugeront normal de couvrir solidairement son surcroît initial de risque. Mais si le novice abandonne au contraire sitôt embobonné, comme il fait en moto neuf fois sur dix ; s'il se défile direction voiture après n'avoir fait profiter les autres motocyclistes que de sa période à haut risque... le sentiment de solidarité des anciens avec les jeunes motards surtaxés s'évanouira.

      Sans compter qu'on ne se résigne guère à tes performances pour casquer au profit des 125 MTX et autres cent-quarante-à-l'heure tarifées à égalité. Parfois je discute avec des ouvriers à Vespa qui lâchent trois mille francs de prime annuelle, soit le double de ce qu'il leur en coûterait pour une voiture dont ils ne peuvent précisément assumer le budget global.

      Et pourtant ! J'ai eu avant toi quatre beautés bridées, dont deux quat'd'amour (deux quat' sans haine, quoi !). L'autre jour, j'ai croisé avec toi dans une ruelle adjacente à l'avenue de l'Opéra un groupe nippon descendant de son autocar. Pour nous laisser passer ils se sont écartés, très polis, comme il se doit. Pour ne pas être de reste en fait de courtoisie raffinée, j'ai donné un grand coup de gaz, histoire de les faire momentanément disparaître dans un nuage de fumée. Puis je me suis arrêté quelques mètres plus loin ; je me suis retourné vers eux. j'ai fait du plat de la main un poum-poum significatif sur ton réservoir. Puis un bras d'honneur. Eh ! Qui sait si chez eux cela ne veut pas dire : " Dix mille années de vie glorieuse au vieux Soichiro ! "

      Tous les deux nous ne pensons qu'à faire des méchancetés. Rien ne nous fait rire comme les petits A1 qui coûtent deux fois comme toi, consomment moitié plus et vont moins vite. Il y a peu, donc, nous nous sommes retrouvés sur l'autoroute en parallèle avec un de ces petits machins marrants. Le môme, dessus, avait le menton plus bas que le guidon et les coudes écartés comme s'il allait s'envoler. Ramait dur, le Suzuk ; devait sûrement être amélioré. Le gosse jetait sur moi des coups d'oeil pour voir si j'avais l'air de vouloir me piquer au jeu. Et je faisais celui qui ne voit rien, assis droit et digne comme sur ton ancêtre Gottlieb-Daimler (L'ai-je précisé ? Je t'ai mis un guidon de chopper dont j'ai tourné les poignées de 90 degrés vers l'extérieur à la lampe à souder). Pas question non plus d'avouer que j'étais moi aussi à fond. L'avouer aurait consisté par exemple à me coucher comme le jeunot dans les compteurs.  Je l'aurais largué. Mais je préférais le dédain. Deux kilomètres déjà côte à côte. Un de nous allait forcément voir sa monture se dérober sous lui, et ce serait forcément le plus petit cube. Cela n'a pas raté : un Poff, un Sprouff, une série de re-Poff et de re-Spouff, et le Suz est allé calmer sa quinte de toux sur la bande d'arrêt d'urgence.

      Mais ce n'est pas tout, car il faut aussi que je me venge du mépris dont nous sommes l'objet. Car on nous méprise ; tout le monde : belle-mère, employeurs, motards, sales gosses auxquels j'enseigne à leurs seize ans les quatre opérations (eh oui, il y a des boîtes comme cela) tandis que tu m'attends dans le garage à vélo entre leurs Uni-Tracks, leurs 49 cc refroidis par liquide, leurs kits Malossi et autres "armes absolues" du langage publicitaire. La belle-mère hausse les épaules qu'on puisse être père de famille et manquer à ce point de dignité que de rouler à motocyclette et MZ de surcroît. L'employeur, qu'on puisse être son employé et manquer à ce point de dignité que rouler à motocyclette et MZ de surcroît. Les motards, qui ne saluent plus beaucoup. Les sales gosses, qui ne pigent pas qu'on puisse être adulte et manquer de dignité à ce point que rouler MZ. Vrai, je les nargue ! Avec tout le pognon que je dois me faire, je ne m'offre même pas la bécane de leurs rêves à eux ? Pas même une 125 RDLC pour faire des roues arrières devant les filles ??  Ah ! S'ils avaient le quart de ma paie de prof, tiens, ils sauraient l'utiliser !

      Donc, il nous faut rendre le mépris dont on nous abreuve. Un beau soir, t'en souviens-tu, il pleuvait sur Pontoise ce jour-là. Nous attendions un feu vert. Nous rentrions dans nos terres : huit ares ceignant un somptueux pavillon d'avant-guerre et donnant au fond du parc sur la rivière d'Oise, comme elle est désignée au descriptif de l'acte de vente. Si je peux t'offrir de tels pâturages, ma mignonne, c'est entre autres grâce aux économies que tu me fais faire avec tes quarante balles du kilomètre, tout compris. Tout, même les gants, le casque et tout ce qu'on n'achète pas pour une tire.

      Nous attendions donc le feu vert. Arrivent à nos côtés deux monstres qui ont pour noms Ninja et 1100 ZX. Les manettes tressautent d'une fraction de millimètre, les quatre-en-un hurlent, tout cela débrayé, pied à terre, Dieu que c'est beau ! Tandis que les monstres se sont une seconde apaisés, je montre que toi aussi tu sais donner de la voix. La manette tourne d'un bon centimètre et l'on entend un krrrêêêttt des plus impressionnants. Surprise, sous les calottes de kevlar. Me foutrais-je d'eux, par hasard ? En un bel ensemble les visières fumées se tournent vers nous. L'une d'elles se soulève ; un visage nous gratifie d'une moue claire et significative. Feu vert. Les monstres démarrent mollement, comme pour nous dire : " Vous voyez, on est fair-play, on n'abuse pas de notre force, on vous laisse une chance de vous accrocher si vous savez faire patiner suffisamment l'embrayage... "   Cent mètres encore et les monstres pilent. Clignotants à gauche, toute. Entrée triomphale dans la cour d'une HLM crasseuse. Allez, au dodo, les " chevaliers casqués des temps modernes " comme on vous appelle dans la presse par ses jours de bonne humeur. Tâchez qu'on vous les tire pas, là-dedans, vos phantasmes de prolos qui veulent smicarder plus haut que leur boulon de vidange. Voilà, le mépris est rendu. On n'est pas plus bête, ni plus sournois, mais ça fait du bien.

      Après ces viriles rencontres, parlons fleur bleue. T'en souviens-tu, de toutes ces jeunes filles que nous avons secourues sur le bord des routes ? Il y en eut au moins deux. Leur mob en panne à des hectomètres de tout lieu habité, elles poussaient de leurs bras trop frêles un engin trop lourd. Nous nous sommes arrêtés. J'ai demandé ce qui n'allait pas. Ah ! Elles ne savaient pas ! Elles roulaient, comme d'habitude, elles rentraient chez leur Papa, et puis, d'un coup, comme ça, plus rien, la trahison ! Comment, s'il leur restait de l'essence ? Les prenais-je pour des idiotes ? Je leur ai souri, dans l'embrasure de mon intégral. Allons, allons ! Avez-vous une clef à bougie ? Je me doutais bien qu'elles n'en n'avaient pas, qu'elles ne savaient même pas ce que c'était. Je m'apprêtais à brandir mâlement la mienne lorsque les mômes m'ont sorti les leurs, jamais servi mais toujours emballées d'origine. C'est ça, les filles. Mais avoir une clef est une chose ; savoir s'en servir une autre. Bien vrai, j'allais les tirer d'affaire, comme ça ? Sans avoir jeté seulement un coup d'oeil sur leur cyclo, j'avais déjà trouvé la panne ? J'étais aussi doué en mécanique que leur grand frère ? En deux temps (évidemment) trois mouvements, vous voilà prête à repartir. Non sans être munie pour viatique d'un discours moralisateur sur le peu de fiabilité des pétrolettes, et du minimum de connaissances qu'il faut par conséquent en avoir avant de vouloir dessus s'élancer au-delà de l'horizon (autre publicité motarde du temps).    

      Je t'aime, ma MZ, pour l'idéologie dont tu es empreinte. Non, pas la communiste ! Je t'aime parce que tu es encore là-bas la voiture de ceux auxquels le niveau de vie ambiant ne permet pas de s'offrir un caisson. Exactement comme pour mon Papa en 52 avec sa Gnome. Et elle coûtait cher, en ce temps-là ! Cent-dix mille anciens francs. Quatre mois de salaire d'alors. En francs d'aujourd'hui, à peu près quinze mille nouveaux (pas loin de 4000 euros de 2010), le prix d'une 125 moderne tout de même un peu mieux finie. Toi, ma belle, je t'ai eue neuve pour quatre mille quatre cents francs en 1984. En monnaie constante, trois fois moins qu'en 52. Et en heures de boulot, huit fois moins. Dans ton pays d'origine, t'acheter doit équivaloir à se payer ici une Béhème.

      Je t'aime parce que personne ne veut plus de ton dépouillement spartiate. Je t'aime parce que tu dis zut à la société de consommation. Oh, mais attention ! Vivent les salaires de cette société ! Mais vivent aussi les objets qui comme toi permettent de berner cette société : t'acheter, c'est refuser de jouer le jeu qu'on attend d'un Occidental, le jeu qui consiste à recevoir une bonne paie, certes, mais étant sous-entendu qu'on s'empressera de la redépenser en c.....eries. Calculez donc les économies que vous feriez si tout ce que vous consommez était du standing MZ : la moitié de votre salaire, à peu près. Vous ne gémiriez plus que vous ne pouvez rien vous offrir.

      Je t'aime pour le manuel qu'on fournit avec toi, et que je conserverai encore lorsque tu seras retournée poussière. Je l'ouvre pour quelques citations :

    " Nous vous remercions de la confiance que vous avez accordée à notre entreprise socialiste... "

    " Si le moteur n'arrive plus à monter allègrement une côte, il faut descendre les vitesses. "

    " Si le moteur s'était grippé... repolir le cylindre... n'utiliser en aucun cas de la toile émeri. "

    " Si le klaxon réussit à peine à faire entendre un rauque croassement.... c'est le cas de dire que votre batterie est à plat ! "

    " Les belles femmes rehaussent leur charme par le "make-up" - Votre TS réclame au même titre qu'elles des soins de beauté pour vous plaire longtemps ! " 

    " Utilisez plutôt la solution savonneuse que Maman emploie pour laver ses collants, cela ira même beaucoup mieux ! " (et pan sur le bec de qui parlera de la pénurie de bas nylon en Union Soviétique).

      Je t'aime parce que dans cinq ans tu feras toujours rire, d'accord, mais pas plus que les simili-bêtes de course de même cylindrée à la mode cette année. Je t'aime parce qu'à ton guidon j'ai l'impression de rouler sur une grande nationale de cinq mètres de large, enserrée dans un tunnel de platanes, où l'on croise des 402 et des Vivastella.

      Je t'aime parce que tu m'as ramené de Toulouse à Pontoise sans avoir à faire de l'essence qu'une seule fois, à Argenton. Chameau, va !

      Je t'aime parce que tu n'es guère plus difficile à entretenir qu'une grosse mob que tu es. Parce que le démontage de ta roue arrière sans avoir à effleurer ni descendre la chaîne tient du génie. Parce que cette même chaîne tout enclose vaut quasiment un cardan pour sa durée. Parce que ta trousse à outils n'est pas là pour la frime. Evidemment, lorsque le plan quinquennal de ton beau pays prévoiera de fabriquer des clefs plates chromées comme chez Facom, et non plus en acier tout noir qui rouille à plaisir, tu éviteras peut-être d'être livrée avec des outils maculés de graisse. Bouatch !

      Lorsque ton plan quinquennal prévoiera de fabriquer des caoutchoucs présentables, tes cale-pieds ne seront plus rabotés à six mille kilomètres et déchirés à quinze. Il est vrai qu'ils ne coûtent que vingt francs la paire. Et les valves de tes chambres à air ne s'arracheront plus. Non mais sans blague ! Crois-tu pour le justifier avoir un couple de Huskie ? Chez Bibendum, il y a bien trente ans que ces plaisanteries-là n'arrivent plus ! Quand ton plan quinquennal prévoiera la fabrication de sacoches de réservoir, peut-être tes ingénieurs penseront-ils à une mise à l'air intelligente. Cela évitera de tomber en fausse panne tous les trois kilomètres, le trou du sommet du bouchon asphyxié par la sacoche. Je suis obligé de coiffer ce bouchon d'un petit panier en plastique réquisitionné dans le coffre à jouets du gamin ! J'aimerais aussi que tu vibres un peu moins. Cela m'éviterait de me retrouver au terme d'une longue route avec un doigt gourd pour deux semaines et une tendinite bilatérale des adducteurs.

      Cela évitera aussi à tes propriétaires de remettre en place toutes les cinq minutes l'une ou l'autre de tes ampoules.

      Enfin, là où je te hais franchement, c'est lorsque tu crois pouvoir tirer prétexte de ta conception obsolète pour justifier des pannes absurdes. Sache qu'à motocycliste cartésien, rien n'est haïssable comme l'irrationnalité mécanique. Un jour j'ai retiré ton filtre à air pour une raison quelconque. Cela ne t'a pas empêchée bien sûr de fonctionner. Quinze jours. Et puis un beau matin, grève. C'est pourtant passible du Goulag, par chez toi. Le carbu était impecc ; je te l'ai démonté, nettoyé et réglé plusieurs fois. L'allumage, irréprochable. On  t'a kickée, poussée, remorquée, même, pendant huit jours sans que tu daignes t'en émouvoir. J'ai téléphoné partout, j'ai usé la patience du vendeur, de l'importateur, des mécanos des gros concessionnaires parisiens. Ils ne savaient plus quoi dire. Ou plutôt, si : elle est noyée. Elle est noyée, elle est noyée, elle est noyée ! Tout c'qu'y savaient dire, ces c....illons ! Chacun sait que les moteurs noyés n'existent pas plus que les noyades humaines à cause des repas, les crises de foie ou les chats qui griffent quand on les caresse à rebrousse-poil. Légendes que tout cela. Un moteur noyé n'a rien qu'une goutte d'essence entre les électrodes de sa bougie. On l'enlève, on attend qu'elle sèche, et on repart. Là, rien à faire, rien, rien, rien, rien. Appitoyé, le concessionnaire Yamaha local consent à tenter quelque chose. Pour la lui apporter, deux bornes en poussant avec une belle rue escarpée pour finir. Je replace le filtre à air avant le voyage. Un coup de kick par acquis de conscience, et le moteur hurle ! Il y a des gens qui sont morts, comme cela, décapités par une hélice d'avion qu'ils croyaient bien définitivement impossible à lancer. Tu as bien failli mourir toi aussi, pour le coup ! Le moteur bel et bien noyé, avec tout le reste de ta carcasse, de rage, derrière le fond du parc... (voir plus haut).   

      Te souviens-tu de ces deux Motojournaleux qui, délaissant les habituels gros cubes de leurs essais, ont relaté voici quelques années un marathon Paris-la Côte en 80 cc ? Ils en ont fait tout un plat, quand nous deux ne pratiquons rien d'autre une paire de fois dans l'année. Départ à quatre heures. Versailles, passage devant le castel, les petites routes serpentines et forestières des Yvelines dans un noir d'encre. Dourdan, puis immense ligne droite dans la plaine déserte jusqu'à l'interception de la RN 20 cinquante kilomètres au nord d'Orléans. Cinquante kilomètres d'ennui, à 75-80, c'est long. Le jour se lève ; adieu aux étoiles. Lorsqu'on a l'habitude d'identifier les constellations le soir, on s'égare à vouloir s'y retrouver à une heure où tout a tourné. Mais baste, voici les soixante-dix kilomètres rectilignes de la Sologne entre Orléans et Vierzon. Rien à voir avec l'annexe du Périphérique que devient ce tronçon dela RN 20 le dimanche après-midi. Seul au monde, face au globe rouge émergeant de l'horizon, éclairant à ras des bois et des champs de broussaille qu'un mètre de brume tapisse encore. Un froid vif et heureux. Arrivée à Vierzon à huit heures, arrêt café toujours au même bistrot miteux, avec à chaque fois le même consommateur matinal doté d'un nez patatoïdal à n'y pas croire. C'est pour le regarder que je m'arrête ! De bonne mémoire, la patronne un peu moins large que haute rigole de me reconnaître, tout raide. S'il a plu, il faut qu'elle tire sur mes gants. Mais voici enfin les premiers rayons un peu chauds, et le redépart se fait dans la douceur de l'air matinal et de l'estomac réchauffé. Finies les lignes droites, la MZ ronronne de bien-être. Issoudun, la Châtre, tout défile avec rapidité. Voici la Creuse. " Vacances en Creuse, vacances heureuses ". Faites attention tout de même, c'est probablement le coin de France où l'autochtone ignore le plus totalement sur la route qu'il peut passer un étranger, un Parisien de Brest ou d'ailleurs, qui n'a pas compris que la route d'Aubusson ne diffère des autres chemins agricoles que par son goudronnage. Si le tracteur traverse subitement la chaussée à l'instant que vous l'alliez doubler, c'est que le paysan a trouvé le bas côté gauche plus joli pour son pipi. Si la Juvaquatre qui vous précède fait de même, c'est pour contourner le facteur qui répare sa mobylette sur la route. Avouez qu'une béquille dans l'herbe n'est guère stable.

      Aubusson, justement, s'évite de nos jours par une déviation que je n'ai cure d'emprunter : la traversée de la vieille ville serait perdue. Il est onze heures et demie. Nous entrons tout doucement dans le Massif central par la route étroite et sinueuse qui remonte la vallée de la Creuse, le long de la voie ferrée qu'elle coupe et recoupe constamment jusqu'à la Courtine.

      Les heures s'égrènent à 75 dans ce qu'un autre appellerait monotonie. Le barrage de Bort-les-Orgues est passé vers treize heures. De là sur trente kilomètres de contreforts auvergnats jusqu'à Condat, serpente un des plus agréables tronçons routiers de France (D679, précisément couverte de bout en bout par des vues panoramiques dans Google Earth).  Il plonge dans la vallée encaissée boisée de la Rhue, où dans les fonds il longe, traverse et retraverse le cours d'eau sur des ponts qui semblent des passerelles. Ensuite les plateaux élevés et presque déserts jusqu'à Saint-Flour. Franchissement du viaduc de Garabit, méridionalisation progressive de la route, des paysages et des bâtisses en approchant Mende, la préfecture aux six mille habitants. Florac, immersion dans les Cévennes majestueuses mais austères comme le protestantisme ; le long et périlleux tunnel fort étroit du Marquenterre, où tomber en panne m'est arrivé deux fois, sans trottoirs, sans lumière, à deux cents mètres de la sortie ; la douceur sereine de la fin de journée succède aux pointes de chaleur, tandis que le petit monocylindre ragaillardi par la perspective de l'écurie proche s'engage dans les invraisemblables virolos sans visibilité et resserrés entre L'Estréchure et Lasalle. Lasalle, petite capitale huguenotte régionale, une seule rue bordée sur trois kilomètres de maisons sévères et bien plus hautes que la rue n'est large. Dix kilomètres plus loin et peu avant Saint-Hippolyte, sur la gauche un raidillon pierreux escalade les collines entre les chênes bas, malingres et tors. Après douze cents mètres de lacets sportifs en forte montée, arrivée à destination dans un repaire bien celé de soixanthuitards, bardés de diplômes, mais qui ne sont devenus ni notables ni directeurs de quotidiens. Leurs chèvres sont depuis beau temps mortes ou rôties ; le folklore n'a qu'un temps. Il est dix-neuf heures ; j'en ai passé quinze en selle à la moyenne de cinquante, menus arrêts compris. 

      Ici dans l'obsédant cri des cigales, un corps de bâtisses demi-délabrées du XVIIIème en pierres disjointes plus ou moins noyées dans la végétation. Quelques jours je dormirai dans un mauvais lit entre de mauvais murs, me laverai au coulis sans pression de l'unique robinet, si la pluie a bien voulu alimenter la source insuffisante. L'inconfort des lieux est un ballon d'oxygène pour le Francilien de passage. Je m'éveillerai dans la magnanerie désaffectée de longue date, pour apercevoir, collée je ne sais pourquoi sur un plafond de planches trois mètres au-dessus du semblant de lit, la couverture fameuse " bal tragique à Colombey, 1 mort. "  Ailleurs on se l'arracherait ; ici elle est bien arrachée... physiquement puisqu'il n'en reste que la moitié, comme si la chose était sans valeur. L'après-midi l'orage éclatera sur les Cévennes, un orage digne du site, dont les violences battent la petite croisée de bois branlante encastrée en profondeur dans la muraille de la cuisine sans forme. Il ne reste ensuite qu'à entamer un travail de forçat, la réfection des coupe-eau emportés par le ravinement de l'orage au long des douze cents mètres du chemin d'accès.

      On ne vient pas en de tels endroits sur une Goldwing !

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