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    LES FLEURS DE MURUROA

    nouvelle

     

      En ce beau dimanche matin d'octobre, il y avait grand'foule et grand'presse au pied du tonneau d'où se dressait la silhouette de frère Jean des Fleurettes et des Oisillons, comme il se faisait appeler. Frère Jean n'aimait qu'à demi venir prêcher dans ce royaume de France de l'an 1400 ; on ne l'y regardait pas toujours avec autant de considération que chez nos voisins, tels par exemple les peuples du Saint-Empire romain germanique. Il écrasait pourtant avec science ses contradicteurs, car peu osaient vraiment redire à ses prônes  ; la crainte était trop forte de se voir railler et houspiller par les quelques fidèles épars du saint homme.

      - Nous tenons de Dieu le devoir, commençait le frère, de mettre en valeur le sol qu'il nous a légué. Nous tenons de lui le devoir de laisser à nos enfants cette même terre aussi saine et salubre que nos pères nous l'ont donnée. Et qu'en faisons-nous ? Toi, Jacques le menuisier, que fais-tu de la terre et de ses forêts ? Que fais-tu quand tu vas abattre le bois à seule fin de contenter les femmes que tu as séduites par l'inutile raffinement de tes meubles trop ouvragés, simplement pour qu'elles ne songent plus qu'à t'acheter encore et toujours sans vraie nécessité ?
      Tu seras cause, et tes semblables, que dans six siècles nos enfants n'auront plus de forêt et périront en hiver. Car tout simplement, quel chrétien a jamais su résister aux frimas autrement qu'en ramassant un bois abondant ?
      Ah ! Tu n'as guère de réplique ! Et toi, Pierre le potier ! Tu es son complice ! Chaque jour que Dieu fait, tu brûles même aux canicules des brassées pleines de branchages à ton four ! Que sert-il aux villageois de posséder une fois plus de plats et de cruches qu'il n'est besoin ? Pourquoi les presses-tu toujours d'en désirer davantage ?

      La foule pourtant cliente des artisans mis à mal se riait d'eux ; les deux compères voulurent invoquer pour justification le pain des compagnons dont ils employaient l'ouvrage ; mais pour frère Jean, cette hart-là était un peu trop usée.
    - Et toi, Bernard le cultivateur ! Toi toujours empressé à te plaindre de tes dîmes ! La terre n'est-elle pas ton humble domestique ? Es-tu si affamé d'or qu'il te faille la pressurer à coup de fumier et d'ordure pour lui faire chaque année sans repos rendre gorge jusqu'à te donner dix mesures l'acre ?
      Tu porteras la faute que dans six siècles les enfants du Seigneur périront de faim, parce que la terre n'aura plus d'essences nutritives et partant plus de récoltes. Ne proteste point ! Car serais-tu le démon, pour savoir le secret de faire jaillir dru les épis année après année jusqu'à la consommation des siècles sur le même carré ? Je te vois bien embarrassé...

      Frère Jean allait poursuivre quand arriva sur la place le villageois Renaud au trot de sa carriole. Frère Jean ne l'aimait pas : Renaud était le seul à posséder une voiture, hors le seigneur et frère Jean lui-même. Mais le seigneur était le seigneur, et les prêches du frère exigeaient qu'il eût un véhicule. Renaud n'était en revanche qu'un manant. Il ne l'était plus à vrai dire qu'en titre, car son attelage lui permettait de voir tant de pays, de croiser tant de monde, d'apprendre tant de par les routes, de louer ses services en tant d'endroits, qu'il surpassait cent fois en intelligence et en aptitudes tous ses voisins. Il devenait pour l'esprit et les capacités l'égal de ses maîtres. Il n'avait pour tout dire plus besoin d'eux, et se moquait bien d'entrer dans leur système de pensée. Aussi frère Jean n'avait-il pour l'équipage de Renaud de paroles assez dures, l'accusant de distraire un vigoureux cheval des nécessités des travaux des champs au mépris de ce qu'auraient à manger ses voisins, de gaspiller le foin dont son animal mangeait au double des bêtes plus sédentaires, de confisquer pour sa voiture le fer et le bois si nécessaires aux plus pauvres que lui, de risquer de renverser les passants pour son seul plaisir de filer comme le vent, de soulever la poussière des chemins à en faire tousser la contrer entière. Frère Jean et ses pareils ne craignaient rien tant que de voir s'émanciper le peuple sur lequel il régnaient. Des villageois à pied, cloués chez eux sous tous les prétextes possibles, voilà qui constituait à leurs yeux la meilleure garantie de la pérennité de leur emprise sur les niais.

      Le frère héla Renaud sans douceur.
    - Tiens ! ironisa-t-il ; la gaillarde mine que voici ! Et ton frère ? Comment va-t-il ? Est-il toujours à travailler aux arsenaux du roi ?
    - Je crois, fit Renaud sans trop deviner d'où viendrait l'attaque.
    - Je sais de source assurée qu'il se fait le complice d'abominations. On dit qu'on prépare là-bas des engins qui défient Dieu en enfermant la force du soleil en des projectiles nouveaux dont le monde périra ! Et que déjà, on les fait éclater au risque de tuer les chrétiens !
    - Je crois, fit Renaud avec une indifférence plus offensante au moine qu'une déclaration franche de soutien à son frère ; je crois qu'en effet on essaie ces machines en un îlot lointain et dans quelque puits profond d'où on n'en entendra plus jamais parler. On les essaie, et il est fort à parier qu'on s'en tiendra là.
      Frère Jean qui au fond ne doutait pas trop de tout ceci, ne pouvait cependant le laisser entrevoir.
    - Et ne dit-on pas qu'on mêle à ces machines force ferrailles, force clous, force mitraille pour en rendre plus terribles les effets ?
    - Oui, sans doute, fit Renaud tout bonhomme. Cependant, au fond d'un puits...
    - Le puits n'y fait rien ! La terre vomit un jour ce qu'on lui a confié ! Je tiens qu'avant mille ans les éclats de fer seront revenus à la surface, et que les hommes en marchant sur eux se blesseront et mourront du mal qui contracte tout le corps, étrangle la gorge, immobilise la poitrine et fait périr d'étouffement ceux qui s'entaillent de vieux fers souillés de terre !

      Renaud se tut ; il avait trouvé son maître. Oui, ceux qui dans mille ans auraient échappé au froid et à la famine causés par l'égoïsme de notre temps, ceux-là pourraient bien mourir en effet du mal incurable qu'on prend en se coupant de ferrailles rouillées, de ce mal terrible que nul sinon Dieu ne sait même prévenir. Frère Jean satisfait reprit en main son  auditoire un moment ébranlé par les folies de Renaud.

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