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    LES LUMIERES DE LA NUIT 

    nouvelle

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      Les lumières qui trouaient au loin la nuit, illuminant un instant les arbres avant de s'éteindre, intriguaient la famille depuis toujours. Lorsqu'on vit au fond des bois avec oncles, tantes et grands-parents, avec les vers luisants pour seules lueurs nocturnes, on est naturellement farouche et peu enclin aux explorations profondes. Le monde recèle assez d'ennemis tout proches. Un jour cependant, tout le monde tomba d'accord sur la nécessité d'aller voir ce qui se passait là-bas.
    - J'irai donc, dit le père. La nuit sera tombée dans une heure, et rien ne sert de partir  plus tôt. Les lumières ne sont pas très éloignées. C'est à moi d'assurer votre protection ; c'est à moi de découvrir ce qui se passe.                                                       

      Le ton n'admettait pas la réplique. La mère ne répliqua donc pas, quoiqu'elle eût préféré voir son mari s'en tenir à l'ignorance. Les lumières avaient-elles jamais approché ? A qui bon s'en mêler ?
      Le père prit le sentier sitôt les premières étoiles accrochées au noir. La famille attendit patiemment son retour ; de nombreuses lumières en effet s'étaient manifestées cette nuit-là comme les autres. Le jour se leva sans que l'explorateur ait reparu. Il fallut bien dans le courant de la journée se rendre à l'évidence : on ne le reverrait pas. La mère se lamenta douloureusement ; qu'avait-il donc eu besoin de tenter le diable ? Ne vivaient-ils pas heureux dans leur retraite ? C'est alors que l'oncle s'en mêla.

    - Puisque me voilà désormais le chef de famille, c'est à moi d'élucider un mystère si tragique. Sans plus attendre, je me rendrai cette nuit sur les traces de mon beau-frère. Je ne vous laisserai pas traiter de la sorte.
      La mère supplia en vain son frère de s'abstenir. elle pleura beaucoup en voyant le dernier adulte de la famille s'en aller vers un désastre certain ; que ferait-elle avec le grand-père presque infirme et un fils encore à charge ? Deux heures pourtant ne s'étaient pas écoulées que l'oncle était de retour au soulagement général.
    - Je n'ai rien vu d'anormal, sauf un passage bizarre à cent mètres d'ici. Le sol y est dur, sans herbe et sans arbres. La forêt reprend quelques pas plus loin, jusqu'à l'infini. J'ai marché une heure sans remarquer rien d'étrange ; je suis revenu en croisant de nouveau le passage dur et lisse. Je ne comprends pas du tout la disparition de mon beau-frère. Je retournerai demain pour mieux chercher.

      La mère crut souffrir plus encore de cette folie opiniâtre. En vain s'efforça-t-elle de dissuader son frère, que le succès et la fierté d'être sauf rendaient tout à fait sûr de lui. Il reparut en effet au terme de son second voyage.
    - Rien ne s'est passé à l'aller, et j'ai poursuivi plus longtemps qu'hier. Une chose étonnante s'est produite à mon retour, lorsque je traversais le passage dur. J'ai vu deux de nos lumières venir droit sur moi. Je n'ai même pas eu le temps d'avoir peur. Les lumières ont soudain disparu en glissant par-dessus ma tête. J'ai entendu un grand bruit, et j'ai senti comme un coup de vent. Je suis rentré aussi vite que j'ai pu, pour vous raconter tout cela. 
      Parce qu'il n'entendait pas rester dans l'expectative, et parce qu'il se jugeait à présent invulnérable, l'oncle entama la nuit d'après une troisième expédition. Au petit matin, il n'avait pas reparu.

      Le fils adolescent se sentit alors l'étoffe des héros. 
     - Mon oncle est revenu deux fois ; le péril n'est pas si grand. Je suis aujourd'hui votre seul soutien, à grand-père et à toi. Je n'ai pas l'intention de vous laisser à la merci des lumières. Si je ne fais rien, elles viendront bientôt nous attaquer ici même.
      Et il usa de mille arguments spécieux, non pour obtenir un consentement maternel impensable, mais pour prouver à la vieille radoteuse qu'il y avait de quoi rire de ses frayeurs. Le pis est que le grand-père déjà un peu gâteux ne soutenait en rien la mère ; il paraissait fier du petit ; on eût dit un vieil éclopé de guerre, décoré, encourageant les fils de la famille à aller se faire tuer à leur tour. Il n'en fallait pas tant à l'orgueil du gamin.

      La mère ne pleura plus, comprenant l'inutilité des larmes. Elle redescendit simplement dans son trou pour y geindre roulée sur elle-même, comme tous les hérissons.  

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