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     SYLVIE

     nouvelle sur les moeurs de la ruralité profonde

     

     Je m'appelle Sylvie. J'avais vingt-six ans et l'un des ces visages tendrement pommelés, l'une de ces joliesses tendres capables de mûrir au fil des ans vers une sorte de demi-beauté grave. Je portais sous une veste de velours bleu marine une jupe plissée pied-de-poule et un chemisier rouge sang, complétés de souliers noirs et crême aux talons pointus mais de hauteur très moyenne ; l'ensemble strict et seyant à la fois pouvait inspirer aux homme aussi bien l'envie que le respect. Je portais par dessous un banal collant et un jupon blanc assez ordinaire. Mon visage était orné de cheveux noirs épais et ondulés, tombant en masse un peu plus bas que mes épaules ; pour seul maquillage, des cils au mascara et des lèvres faites d'un rouge plus rosâtre que bien franc soulignaient mes traits. Je ressemblais assez au type de la jolie femme du cinéma français des années quarante.

    J'avais à faire les vendredis et samedis soirs hors de chez moi,mais les caprices de ma vieille voiture me faisaient systématiquement tomber en panne devant l'une des nombreuses fermes et maisons rurales isolées que compte le département. J'étais auparavant passée en repérage pour vérifier qu'elle n'abritait qu'un seul habitant, ou bien j'avais téléphoné en demandant madame pour m'entendre dire qu'il n'y avait pas de madame. Là vivait dans un confort des plus relatifs un de ces nombreux célibataires obligés que fragilisent leurs désirs inassouvis. Et c'est toujours devant leur porte que me lâchait cette damnée mécanique ! Le démarreur gémissait longuement à plusieurs reprises, tandis qu'un interrupteur particulier me permettait de laisser coupé l'allumage ; une batterie de secours montée en parallèle autorisait même à prolonger le jeu si nécessaire. Un homme normalement constitué ne résiste pas au bruit insistant des accus malmenés à rendre l'âme ; il sort prévenir le malheureux qu'il va les pomper et demeurer bloqué là ; il tombe sur une malheureuse enchantée d'un secours masculin par définition compétent en mécanique.

    S'il reste de l'essence ? Je ris d'un rire léger et enveloppant, à cette première boutade obligée de l'homme. Je ne suis sans doute qu'une femme au volant, mais il ne faut pas me prendre pour une idiote ! L'homme s'asseoit aux commandes et démarre le moteur du premier coup, puisque j'ai remis le contact hé avant de descendre. Je m'exclame et bats presque des mains devant une pareille habileté. Je peux reprendre ma route... quoique... avec le froid qu'il fait, je suis frigorifiée d'être descendue de voiture ! Quinze à dix-huit degrés font pour une femme un froid peu discutable. J'ai posé la question non sans timidité, mais la réponse ne fait aucun doute : bien sûr ; je n'ai qu'à entrer. Ah ! Mes talons courts mais pointus ne sont pas l'idéal pour marcher jusqu'au seuil sur ce sol meuble ; j'en fais l'observation d'une voix flûtée, riant d'un air gêné. Il me faut prendre au moins un court instant d'appui sur le bras de mon dépanneur. Je parviens à la maison ; derrière la massive porte de fortes planches rehaussée de têtes de clous carrés décoratifs, une ampoule de vingt-cinq watts jaunit les murs du couloir. La grande salle s'ouvre à gauche, au sol de ciment (confort tandard) ou de carrelage brique non dépourvu de charme rustique (confort amélioré) ou de carreaux aux motifs brisés blancs, noirs et rouges dignes d'un pavillon de banlieue du goût le pire (confort jugé de haut de gamme). Les murs sont de plâtre peint en marron jusqu'à un mètre du sol et jaune au-dessus ; cela est authentique, fréquent, et rappelle autre chose. Les poutres du plafond sont noires des fumées de cuisine ; un isolant occupe parfois leurs intervalles, sa face de papier d'aluminium tournée vers le bas et moulée sur les bois. Parfois la salle est seule pièce utilisée pour la vie quotidienne ; un solide lit paysan en occupe le fond et seert d'entrepos aux matelas anciens, sur lesquels on a posé successivement les nouveaux sans imaginer de jeter les strates les plus antiques. Tout là-haut, la chaleur de l'obligatoire cuisinière mixte bois et charbon (objet de fonte massive au prix exhorbitant en contradiction avec les haitudes paysannes réservées envers la dépense) s'accumule sous l'aluminium jusqu'à l'asphyxie. Les gazinières à butane et les réfrigérateurs successifs, ceux qu'on ouvre en tirant à soi le levier chromé, occupent un un mur entier dans le prolongement de l'évier de grès. Mon hôte m'invite à prendre place à l'immense table centrale ; il faut pourme donner un peu d'espace repousser un coin de l'amoncellement de vaisselle, de reliefs de repas antérieurs, d'accessoires vétérinaires, de Chasseur Français (achetés pour les petites annonces conjugales) et de quotidiens locaux pas tous déballés, ceux auxquels on est abonné pour avoir la certitude de voir en lapersonne du facteur au moins un être humain tousles jours. Sheila au mur sur l'almanach des postes sourit de toutes ses couettes. La suspension et ses quarante watts oscillent au-dessus de mes yeux ; je songe à Galilée découvrant de la sorte à la cathédrale de Pise l'isochronisme des oscillations pendulaires de faible amplitude. je songe aussi au considérable volume de chitine desséchée par la lampe, qui forme au fond du globe lumineux dépoli un noir matelas friable et léger de mouches piégées. Le maître des lieux s'empare d'une boîte de Ricoré et pose une bouilloire sur la plaque de cuisinière toujours tenue brûlante. 

    - Vous alliez loin ?

    - Assez, oui... jusque vers Tisserand. 

    - Votre famille est de là-bas ?

    Je rougis :

    - Non ! Enfin... Je n'allais pas dansma famille...

    - Chez un ami ?

    Je rougis davantage.

    - C'est de droit, hein ! Vous avez l'âge ! Ben... Vous s'rez pas trop en retard, j'espère ? Hein ? Y va pas attendre par ma faute ? 

    Je devins atroce :

    - C'est plutôt moi qui vous gêne si vous recevez une amie ! Je ne vais pas m'attarder ! 

    - Vous avez tout le temps...Là, c'est prêt ! Excusez-moi, ce n'est que du Ricoré...

    - Comme les prisonniers ! fis-je en riant...

    - Comment ça, comme les prisonniers ?

    - Ah, vous ne saviez pas ? Ils n'ont droit qu'à ça comme café !

    Le maître de maison fronça les sourcils en affectant la gravité pour laisser bientôt tomber comme un jugement sévère :

    - C'est bien beau qu'ils aient déjà ça.

    Je n'avais point cité l'anecdote pour m'engager en des considérations dignes de la clientèle des politiciens bretons monophtalmiques, mais pour un tout autre but. Je regardai d'un large sourire jeune et frais mon vis-à-vis :

    - C'est dans le règlement parce que le café pur pourrait les exciter ! Déjà qu'ils ont la télévision, vous comprenez, sans aucune censure... Vous comprenez... achevai-je en détournant, tout compte fait, un regard embarrassé peut-être d'en avoir déjà trop dit... j'avais pourtant presque gagné, car je m'entendis répondre :

    - Oh ! Il paraît même qu'ils peuvent à leur cantine s'acheter des revues... Vous savez...

    Mes cils s'abaissant en hâte sur la mixture brune m'évitèrent de répondre comme de savoir. Je n'en étais encore qu'à semer les graines. Aussi la conversation bientôt continua-t-elle tout naturellement sur les hommes et leurs bonnes amies. J'appris avec surprise, haussement se sourcils et de seins sous mon chemisier rouge, que mon interlocuteur n'en avait pas ! Je l'assurai pourtant que la simple gentillesse suffit à tomber les plus belles. Quoi ? Que disait-il ? Que les femes désertent les campagnes ? Allons ! Il ne faut pas toujours dire cela... Elles vont travailler à Paris ? Ah, ouiche ! Elles en reviennent ! Elles ont compris, alors ! Elles ont la quarantaine - un peu moins qu elui - et sont encore très bien... Je m'abstiens d'évoquer leur divorce à Châtillon-sous-Bagneux ou à Mantes-la-Jolie, leurs deux ou trois gosses et les pesants parents chez qui elles ont trouvé refuge. Elles n'attendent qu'un signe ; et justement, il n'aurait tenu qu'à moi d'accepter l'an dernier l'offre d'un agriculteur des environs, qui semblait si prêt à faire de moi la patronne dans sa ferme... J'avais hésité, et puis renoncé pour des raisons qui ne tenaient d'ailleurs pas du tout à sa situation...

    Vraiment ? j'éveillais l'intérêt. Quant à mon âge, je déclarais trente-deux ans. Pour avoir la semaine précédente dit la vérité à un autre homme du même genre, certes plus âgé que lui, j'avais échoué devant une sorte de remords à trop entreprendre ne jeune femme de l'âge peut-être de sa fille. je remerciai d'un sourire mon hôte d'aujourd'hui, lorsqu'il me félicita pour mon allure si jeune. 

    - A quand la noce ? s'enquit-il.

    Je répondis en silence par une moue unpeu boudeuse, pour signifier que rien ne pressait, et que d'ailleurs le choix ne serait peut-être pas lemeilleur. 

    - Au fond, ajoutai-je en levant verslui des yeux tandis que mes lèvres touchaient la tasse, je crois que je me lasse de celui-là.

    - Vous n'allez pas repartir pour Tisserand ?

    - Avec ma vieille voiture qui me fait sa panne presque à chaque arrêt ! Et lui qui n'est pas fichu de savoir la redémarrer ! Je ferais mieux de rentrer directement...

    - Si vous n'y allez pas, ça vous donne le temps d'en reprendre un ! dit-il en désignant la boîte de petit déjeuner en poudre.

    - Tiens ! Si vous voulez ! répondis-je avec un gentil sourire ; j'en profitai pour me rasseoir mieux sur ma chaise, croisant les jambes et tirant ostensiblement sur mes genoux une jupe qui n'en avait pas besoin.

    - Vous êtes sûre ? Vous n'y allez pas ? 

    - Non ! Je n'irai pas ! Il l'a bien cherché ! fis-je avec des mineset sur un ton de gamine capricieuse prenant un plaisir puéril à se venger ! 

    - Ah...

    - Et puis, ça me change, d'être dans une grande maison comme ça ! Vous verriez son studio ! et le mien ! On n'a pas la place de s'y retourner !

    - Ca ! Tout n'est pas rose, à la ville !

    - Vous pouvez le dire !

    - Dites donc... et si vous r'partiez pas !

    - Comment cela ? fis-je avec un regard franc et droit...

    - Si vous êtes déçue de l'ami, je peux...

    Je le regarde d'abord sans comprendre, et puis...

    - Aaaaah ! la laaaaa ! C'est toujours pareil !

    Moi croyais qu'ici, c'était différent ! Qu'il m'avait dépannée par amabilité ! Mais non ! Toujours, c'est toujours pareil !

    L'homme pourtant n'y a rien vu que de bien naturel ; la question pour moi se pose à présent de savoir s'il est du genre pour qui le dessert s'impose à la fin du repas, sans chichis, ou si une honnête résistance me rendra plus belle. Humm... Avec celui-là, je crois que c'est entre les deux.

    - Ecoutez, repris-je... De toute façon, ça ne sert à rien ! Et puis, il est tout de même temps que je m'en aille. D'accord ? imposai-je gentiment en me levant sans trop de hâte.

    - Allez, quoi ! On grimpe là-haut !

    Là-haut, c'était sur la dernière couche sédimentaire de l'ère Dunlopillo. 

    J'affichai un air décontenancé :

    - Ecoutez...

    J'étais décidée à ne plus objecter désormais que  par interjections sottes ; rien ne m'amusait commelaisser croire aux hommes un peu simples que les femmes sont à disposition par nature et définition. 

    Tant et si bien que trois minutes plus tard je me tenais en sous-vêtements les bras croisés et les mains tapotant sur mes épaules, sautillant sur place à cause du froid du carrelage sous mes pieds...

    - T'inquiète pas ! Fait chaud, là-haut !

    Le moins qu'on pût dire. On crevait à demi, à moins d'un mètre des poutres. L'homme était monté en premier, tandis que je m'inquiétais, à le voir faire, d'assister à l'effondrement latéral des époques secondaire et tertiaire. Je le rejoignis à mon tour. Notre poids conjugué enfonçait considérablement les épaisseurs sous-jacentes, si bien que nos étions dans une fosse et sans doute invisibles de la place où j'avais pris mon Ricoré. Bientôt, un soutien-gorge voltigea hors du meuble.

    - Hop ! Comme à la télévision !

    Sordide depuis le début, mon affaire ?... Mais non... Je me constituais simplement d'amusants souvenirs ! Mon collant fut sur pareil terrain un peu malaisé à enlever. Le collant est souvent embêtant, mais porter autre chose sent la préméditation. La suite fut immédiate. Si les enfants dans les campagnes apprennent la vie en regardant les bêtes, ils en conservent pour le restant de leurs jours la conviction que la vitesse du coq est bien la norme universelle. Il ont volontiers "des promptitudes d'oiseau", selon la formule de l'auteur de Clochemerle. Et moi, dans tout cela ? Hé ! Le plaisir de la visite était précisément dans l'oubli de ce que doit être la "modernité"...

    Lorsqu'après cela je quittais quelqu'un, ce n'était pas sans lui emprunter quelques centaines de francs pour cause de dimanche et de banque fermée et d'oubli malheureux d'y être passée. En cas de soupçon je désignais ma voiture : l'avais-je donc volée ? je n'en cachais pas les plaques ! C'était bien mon auto et mon numéro. Je ne revenais pas souvent rembourser, mais personne ensuite ne s'est jamais manifesté. Personne n'aa non plus été dupe du prétexte de la carté perdue ; tout le monde l'a trouvé normal. C'est dix fois le prix d'une saillie de chèvre, et voilà tout. 

    Je sortais ordinairement vers les dix-heures-et-demie-onze heures au plus tard, parce que je respecte la coutume campagnarde de se coucher tôt. Je revenais au chef-lieu d’arrondissement où l’on veille davantage malgré l’apparence ensommeillée des bancs et des arbres sur l’esplanade déserte. Il n’est pas si facile en ville de tomber en panne en sorte de voir venir un homme précis. Mieux vaut frapper franchement à une porte et demander d’un air inquiet s’il est possible de téléphoner, parce que tout est fermé, qu’on n’a vu de lumière qu’ici...L’homme est interloqué, mais l’apparition si peu déplaisante! Téléphoner? Oui, sans doute...Que je me donne la peine d’entrer...Un couloir morne mais au parquet astiqué, s’ouvre sur un séjour étriqué mais luisant de tous ses vernis. Le canapé n’est pas jeune, mais sa soie usagée et ses cordonnets ornementaux rappellent celle qui jadis aménagea amoureusement les lieux. Les autres meubles occupent les trois quarts de la surface du sol, le téléphone est sur un guéridon de merisier couvert d’un napperon de dentelle blanche, où trône aussi un vase de cristal qui autrefois contint des fleurs, quand quelqu’une les remplaçait. Il faut pour l’atteindre se tortiller entre la table d’une tonne et, adossées au mur, les frêles chaises décoratives sur lesquelles on ne s’asseoit pas. Devant le poste de bakélite noire à cadran rotatif, adossée aux rideaux verts et lourds à glands dorés, je fais en souriant signe à l’homme qui poliment se tient presque dans le couloir, qu’il n’y a rien à entendre de secret! Il entre donc, mais en restant à distance. J’appelle ma mère loin d’ici, à Châteauroux. Je l’entends à peine, et le lui crie bien audiblement. L’homme évidemment l’entend moins encore et ne note que mes répliques; si jamais ma mère est à Paris et n’a pas le téléphone, il ne peut le savoir. Au bout du fil, j’exprime d’abord à Maman le plaisir du voyage à Limoges (pourquoi pas!); puis mon émotion à attendre dans l’agence; puis ma déception en rencontrant le premier, et de même pour le second. Pas trop mal, le second; mais le genre prétentieux qui agaçait tant Papa. Comment? J’ai eu raison de ne pas insister de ce côté là? Oui, je crois. Enfin, c’est dommage. Non, je n’ai pas perdu ma journée, après tout, puisque j’ai visité Limoges...Ah bien sûr, je n’en deviendrai pas une habitante.... Qu’est-ce que tu dis ? Je ne serai pas rougeaude ?..Limougeaude, petite Maman ! Je t’ai déjà dit cent fois de mettre ton sonotone quand je te parle ! Aller voir plutôt à Paris? Non, petite maman C’est trop loin de toi. Oui, je sais...Tu me le pardonnerais, pourvu que je trouve...Oui, je sais, j’étais déjà née lorsque tu avais mon âge...Allez ! A tout à l’heure ! Bises !

    - Nous ne sommes pas sur la route de Limoges à Châteauroux, fit gravement l'homme tandis que je reposais le combiné. 

    Je le dévisageai, étonnée, puis faisant mine de comprendre soudain. Mon visage s'éclaira. l'homme reprit :

    - Pardonnez mon indiscrétion, mais c'est dans votre intérêt. Vous vous êtes perdue bien plus à l'est, et en pleine nuit...

    - Oui, je m'en suis rendu compte.

    - Il ne faut pas repartir à l'aveuglette. Vous vous égareriez sur ces petites routes désertes et finiriez en panne sèche quelque part, ou dans un fossé, par cette nuit noire.

    - Ah ! Que faire !

    - Je vais vous prêter une carte ; nous l'examinerons ensemble avant votre départ. Vous me la renverrez par la poste, ou plutôt vous la conserverez. Elle ne vaut pas les timbres. 

    L'homme était assez grand, mince et âgé de... Ah ! Impossible à dire ! Il montrait un visage probablement inchangé depuis quinze ans, et destiné à rester tel quel un délai semblable encore. Le crâne atteint d'une demi-calvitie, vêtu d'un pantalon strict et d'un mince chandail bordeaux un peu fatigué, échancré sur une cravate, il inspirait une sage sympathie et suggérait un respect spontané.

    - Vous êtes professeur ? demandai-je d'un ton propre à ne rendre mon interrogation soudaine, ni indiscrète, ni même incongrue.

    Les professeures sont habitués à cette question qu'on leur pose souvent d'instinct.

    - J'ai manqué l'être. Je le serais devenu si lamort demon pèrene m'avait interdit d'achever ma licence. Je suis secrétaire de mairie. 

    Je le savais.

    - Et vous, mademoiselle... mademoiselle Sylvie...

    - Rudeaux. Sylvie Rudeaux.

    L'homme sourit pour la première fois ; un sourire coincé, paternel, indulgent :

    - Mademoiselle Sylvie, vous revenez de Limoges où vous êtes allée pour...

    Je rougis en l'interrompant :

    - Vous l'avez deviné... Oh ! je ne suis pas très fière de recourir à ces moyens...

    - Là, je vous désapprouve. c'est lameilleure méthode, et j'en encourage l'emploi à qui ne veut pas perdre ni son temps ni... ni autre chose. A qui ne veut pas dilapider, disons, en tentatives décevantes, le capital de sensibilité dont nous disposons avant d'en perdre plus ou moins dans des liaisons sans résultat.

    J'affichai, devant cet acte de foi en la pureté des sentimentsvenant d'un jeune homme quadragénaire, un regard surpris mais convaincu, un court silence empreint du respect qu'inspire une semblable façon de voir l'amour.

    - Pourtant, repris-je plus bas, je ressens comme une frustration d'en arriver là. Cela signifie qu'on n'est pas capable de se débrouiller par soi-même.

    - Je ne veux pas entendre une jeune femme que je vois aussi posée raisonner en lectrice de romans-photos. N'en parlons plutôt plus. Vous avez tort, et voilà tout. Allons... Il était donc... si prétentieux ? 

    Je souris en rougissant encore :

    - Pas vraiment, mais...

    - Trop vieux ?

    Ah, ah ! Nous y voici...

    - Oh, pas du tout ! Quarante ans... J'en ai trente-deux, mais... vous n'allez pas me dire comme tout le monde que je ne les fais pas !

    - Vous les faites, Sylvie.

    hein ? Je ne pus, même après mon mensonge, contenir absolument un geste de contrariété d'une logique toute féminine. Il le vit sans paraître s'émouvoir le moins du monde de sa petite muflerie :

    - Mais il se trouve que vous les faites bien, ce qui fait toute la différence avec tant d'autres. Enfin, Ce n'est pas avec mes quarante-huit que je vais vous critiquer.

    Ma foi ! Je lui aurais donné un peu plus, juste sur l'autre versant de la cinquantaine. Mais qu'il avait une voix chaude et communicative, sous des accents d'apparence plate et presque ennuyeuse ! Oui, vraiment, il y avait pire que lui.

    - Vous désirez sans doute ne pas attendre éternellement, avoir des enfants...

    - Non, quitte à vous choquer. Je n'aurai pas d'enfant, ou j'en aurai un ; cela ne dépendra que du souhait de mon mari.

    - Je suis surpris. Ce n'est pas un langage courant chez une jeune femme.

    Peut-être. Mais il faut savoir se mettre à la place d'un homme de son âge sans prétendre lui imposer des charges qui le poursuivront au-delà de ses soixante-dix ans. 

    - je vous proposerai un café avant de vous laisser repartir, Sylvie ; mais je vais d'abord à l'étage chercher cette carte dans ma chambre. Attendez-moi en bas. 

    J'avais été une jeune fille raisonnablement mince, mais je savais que je deviendrais une femme mûre dont le buste et les hanches seraient en dépit de tous les régimes, par morphologie spontanée, un jour d'une ampleur un peu trop lourde. En attendant, je me trouvais dans la phase intermédiaire où les formes sont généreuses et chaudes, un rien au-dessus de la plastique parfaite, ce rien qui fait tout, et sourdre l'adrénaline dans les veines masculines. Aussi me fâchai-je de rester en bas et de manquer l'occasion de le précéder dans l'escalier. Il sortit de son salon peu large pour gagner l'étroite entrée d'où partait le pied de l'escalier, un escalier clair et astiqué, à la rampe vernissée, aux marches hautes qui tenaient en largeur la moitié de sa cage, et où pourtant on ne passait que seul de front. Les papiers de l'entrée-cage étaient à peu près frais, et pourtant de motifs désuets ; des lanternes de laiton éclairaient l'ensemble. Ah ! La gentille bonbonnière ! Je la trouvai parfaite pour mon genre de beauté. 

    Mon hôte là-haut s'agitait et semblait remuer des tiroirs. Allons ! Je ne risquais rien. Il faisait chaud ; je déposai ma veste et montai l'escalier à mon tour sans un bruit. La rampe vernissée me poussait presque contre le papier du mur, et je vis sur le minuscule palier ciré deux portes dont l'une entrouverte sur une pièce éclairée. Il était là, accroupi entre le lit et une commode dont un tiroir était tiré sur le tapis, une montagne de papiers divers où il fouillait nerveusement. Je poussai doucement la porte et glissai le corps dans l'embrasure.

    - Ne vous donnez pas tout ce mal ! Je me retrouverai bien...

    Il leva les yeux, surpris, et me lança avec mécontentement :

    - Je vous avais dit...

    Je répondis avec le plus de douceur possible :

    - Oui, oui, je sais ! Je redescends ! Je voulais simplement vous prier de ne pas vous donner toute cette peine...

    Il eut beau repousser sans paraître y toucher une masse de photographies en les poussant sous le lit, et j'eus beau feindre de ne pas les avoir vues, je savais désormais qu'il n'était pas jeune homme et que la bombonnière n'était pas un reste maternel ; maisles clichés en noir et blanc aux bordures dentelées accusaient leur âge, et tout cela devait dater à peu près de ses études raccourcies. Je ne m'étais guère trompée non plus sur un autre point : il ne faisait sur les photos pas beaucoup plus jeune qu'à présent. 

    Je me glissai tout à fait dans la chambre, avec l'intention arrêtée de n'en ps ressortir avant deux bonnes heures. Elle s'avérait bichonnée à l'extrême, et semblait chargée de bibelots comme un appartement victorien. Elle n'était guère plus vaste que trois mètres au carré. Un nid. secrétaire de mairie et petite maison mitoyenne des deux côtés me plaisaient bien autant l'un que l'autre. La rue calme, les maigres lumières de loin en loin, les bruits lointains de la place endormie...

    - Je vais vous aider à ranger tout cela, dis-je doucement tandis que l'ourlet de ma jupe flottait près de son nez. Il se releva d'un bond, vif comme un jeune homme.

    - Laissez ça !

    Je le dévisageai avec une grande candeur, une tristesse même d'être ainsi maltraitée ; il me fit face de près dans l'étroite ruelle, car le lit large et rebondi ne laissait guère de place.

    - Pardonnez ma brusquerie, Sylvie. Je crois avoir égaré cette carte. 

    Comme si je ne connaissais pas la route !

    - Bon, eh bien...

    - Jacques.

    - Eh bien, Jacques, je me retrouverai ! fis-je doucement en m'éloignant toujours davantage de l'entrée. 

    - Tu as vu, n'est-ce pas ? 

    La pièce était si peu large quej'avais les reins déjà appuyés au lit rebondi, et même un soulier accroché par le talon au bois du meuble. 

    - Crois-tu que cette maison ait toujours été vide ? souffla-t-il comme si je l'avais pris en faute.

    Je le dévisageai avec profondeur :

    - Ce que je m'en fiche, Jacques !

    - La femme deménage mettra demain ces photos sous enveloppe et les...

    - Les jettera ! Oh, non !

    - Elle les postera pour ma mère. Et tout de suite...

    Je me raidis :

    - Non ! Pas dans cet endroit où...

    Je collai presque mes yeux sous son nez : 

    Je ne veux pas te faire regretter tes souvenirs ! Pas ici ! Je reviendrai te voir en visiteuse, au salon, et puis... nous verrons bien s'il faut que nous déménagions, ou si nous renonçons et... demeurons bons amis ! 

    Et, pensai-je, si jamais tu suis cette idée de vivre ailleurs que dans cette bonbonnière -pour laquelle j'ai déjà mille idées en tête- je disparaîtrai tout aussitôt. En attendant, je laissai son bras tordre le mien, ravie de céder avant de me faire faire mal. Je pivotai pour me laisser choir sur le couvre-lit de molleton grenat. Un visage fou embrassait déjà mes seins à travers la soie rouge. J'étais prête à repartir deux heures après, à repartir pour aller prévenir petite maman que je m'en allais définitivement pour la jolie sous-préfecture.

    - Laisse-moi t'aider quand même à ranger tout ça, Jacques, fis-je en me baissant vers le tas de papiers toujours répandus. 

    - Ne t'en occupe pas ! Il n'y a rien à conserver. La femme deménage passe deux après-midis par semaine. Elle les ramassera demain pour les brûler.

    - Ta femme de ménage ? Ah ! Ca me gêne de la rencontrer, demain...

    - Quelle importance puisque tu ne la verras qu'une fois. 

    - Je ne la verrai qu'une fois ? 

    - On n'aura plus besoin d'elle, fit-il avec un absolu naturel.

    Ah ! Evidemment... Et puis, pourquoi pas ? j'aurais tout mon temps et pas trop de fatigues ; un homme en gros sympthique, une maison adorable, pas de désir d'enfant, quoique... l'article 285-1 du Code Civil réclame quand même l'attention. 

    Je ne partis pourtant pas avant que tout ait été évoqué, défini, la réception, les invités, la date. Je dis avec timidité que j'avais un peu oublié ma religion, durant ces deux heures ; il ne s'en effraya pas et m'offrit, jusqu'à la date, la chambre voisine de la sienne. Je l'en remerciai, même s'il n'était sans doute pas absolument nécessaire de recourir à ce procédé pour achever de le ferrer. 

    Et d'ici la date, l'attente ne m'empêcherait pas de rouler dans les campagnes.