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     L'AN DEUX MIL D'AUTREFOIS

    pastiche de la prospective de naguère

     

      Premier janvier 2000 : ce que nous vivons en ce jour merveilleux était prévu depuis longtemps ! La presse en 1960 dépeignait déjà notre bel avenir. Il suffit de se remémorer les certitudes d'alors, et d'extrapoler à peine :

      Ce matin donc en ouvrant mes volets, je verrai glisser en silence les automobiles sur leur coussin d'air, tandis que les gens moins aisés mais plus pressés passeront au-dessus des toits sur leur scooter-hélicoptère. Il fera nécessairement beau puisque la ville est climatisée sous sa bulle géante de plexiglass invisible. Les jeunes filles s'en félicitent les premières, elles qui ne craignent plus de voir rire les jeunes gens au dévoilé de leurs dentelles lorsque le vent soulève leurs jupes, ni d'avoir à courir à l'abri lorsque les premières gouttes menacent de ruiner leur permanente pour peu qu'elles aient oublié leur fanchon. Mais que diable, l'éternel féminin sera toujours l'éternel féminin. Je n'ai pas besoin de me presser, puisqu'une société livre tout fait mon petit déjeuner de café au lait en biberon imité des cosmonautes, et de pilules de confitures. D'autre part comme tout un chacun je ne travaille que deux heures par jour en attendant la retraite à cinquante ans. Mon fils hier est rentré puni de l'école ; il doit rédiger une copie de quatre pages sur la disparition de la consommation des boissons alcoolisées dans la société ; cela lui apprendra à faire en classe de mathématiques ses opérations frauduleusement sur un cerveau électronique miniature qui tient dans la main, et qu'il tentait maladroitement de cacher au professeur. Je vais jeter un coup d'oeil amusé par-dessus son épaule pour voir ce qu'il écrit, tout en m'offrant l'innocent plaisir de la première cigarette de la journée.

      Tout à la maison comme ailleurs est électrique, du poste à lampes - les mirobolants transistors venus d'Amérique n'ont eu que le succès de toutes les modes - depuis que les piles ne se changent que tous les trente ou cinquante ans. Elles ne contiennent plus de produits chimiques douteux pour la santé ; elles sont quasi-éternelles grâce à l'incorporation de ces précieux "déchets" des centrales atomiques qu'on se garde bien de laisser perdre. On doit en principe les rendre lorsqu'on les change, mais quel gosse ne les détourne pas pour aller voir ce qu'elles ont dans le ventre ? Le passage d'un nouveau modèle de ceinture-fusée cent mètres au-dessus de la rue m'intéresse, et à travers la fenêtre au verre invisible et insalissable, qui rend superflu qu'on puisse l'ouvrir, je dirige mes jumelles. Avouons que la plongée un peu indiscrète sur les jarretelles de sa pilotesse n'est pas pour gâter l'intérêt technique du nouvel appareil, mais que diable, les femmes seraient bien les premières navrées que les hommes ne soient plus les hommes. Je mets un peu laborieusement au point cette marchandise extrême-orientale qui sent un peu la pacotille, car si les Nippons copient à s'y méprendre les extérieurs des fabrications optiques de nos industries traditionnelles, Dieu merci autrement sérieuses et assises, force est de constater que leur côté technique là comme ailleurs n'est pas près de s'améliorer vraiment. S'ils ne se décident pas à mieux faire, leurs ventes piétineront. Les Japonais semblent si peu au fait des réalités modernes qu'ils cherchent à nous vendre des motocyclettes, lorsque la démocratisation de l'automobile a chez nous envoyé au musée les sympathiques mais ferraillants deux-roues de nos pères. Le Soleil Levant aimerait d'ailleurs produire directement en France même, pour mieux nous fourguer sa pacotille, mais nos élus ne sont pas assez naïfs pour le laisser faire main basse sur notre patrimoine. Il n'y a de toute façon plus de place nulle part ; nos propres usines qui se sont prodigieusement multipliées occupent tout l'espace disponible.

      Je m'aperçois qu'il est neuf heures précises, et je n'ai qu'à penser "informations" pour qu'un bourdonnement emplisse mes oreilles : le carillon d'Europe numéro Quinze y résonne un instant, précédant le speaker. Fini, le parisianisme à la Molière : comme elle en a pris l'habitude, l'assemblée nationale se déplace afin d'honorer tour à tour nos préfectures ; elle décrète aujourd'hui solennellement depuis Alger l'humanisation de la peine de mort. La guillotine boit littéralement son dernier verre de rhum. Ce supplice n'était pas que sanglant ; il faisait honte à notre époque par sa technique antédiluvienne. Avec l'aval du président de la république de Gaulle, le président de l'assemblée annonce avec émotion la fin de la barbarie. Le condamné sera désormais évaporé dans une chambre spéciale par un puissant générateur de rayons gamma, sans proprement s'apercevoir de rien.

      Tout n'est pourtant pas parfait dans l'évolution de la société, et les parents s'inquiètent à juste titre. La généralisation par exemple des lycées mixtes n'est certes remise en question par personne, mais il faut bien reconnaître qu'en découlent des effets discutables ; c'est ainsi que plus de quarante pour cent des garçons et près de vingt pour cent des filles n'arrivent plus vierges au mariage. Le speaker passant ensuite à l'international brosse un tour d'horizon de la situation entre les blocs. Il est permis d'espérer qu'une entente doive être bientôt conclue entre Moscou et Washington. L'intérêt commun commandant de s'allier face à la montée du péril chinois, les fusées des deux rivaux ne seront pas trop pour tenir en respect près d'un milliard d'hommes politisés à l'extrême, qui rejetent le moindre bienfait du monde moderne et le moindre confort comme un péché contre leur fanatisme puritain. Le Premier Soviétique a reconnu les limites du communisme en matière économique et ses fautes contre la démocratie et la liberté ; le président américain a convenu que le capitalisme sans la force de l'état ne suffit pas toujours à garantir justice et solidarité ; le différend idéologique est en si bonne voie d'aplanissement qu'on peut tabler sur sa disparition à moyen terme. Tout serait ainsi pour le mieux si le honteux spectacle de l'Inde nageant dans la misère de son analphabétisme sans issue, ne venait régulièrement tarauder la conscience des nations occidentales où tout le monde gagne chaque année en prospérité comme en avantages divers, ou chaque année se raréfient les clochards et les ouvriers au smig. Les plus optimistes prédisent d'ailleurs paradoxalement - non sans quelque irrévérence - la mise au chômage de l'abbé Pierre et de Clara Candiani, seules victimes du progrès !