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    FAUT-IL DES WC DAMES JALOUSEMENT EXCLUSIFS ?

    réflexion sociologique 

     

      Dans les bureaux de cette administration figurent deux portes donnant chacune sur des sanitaires comportant lavabos et nécessaire pour la miction des deux sexes. Aucune mention n'est portée sur les portes elles-mêmes, sans doute parce que chacun les connaît. Dans l'une des salles, plusieurs cabines recelant un siège ; au même emplacement dans l'autre salle, des cabines dans lesquelles on ne trouve... rien. Rien qu'une étrange vasque de faïence portant deux empreintes de pieds enserrant une évacuation. Plus un bouton-poussoir sur un tuyau, ainsi qu'une buse d'inondation des pieds au niveau de l'étrange vasque.

      On use confortablement de celle-ci en posant un pied sur chaque empreinte, et en se contorsionnant, un bras tordu derrière le dos en appui contre le mur du fond pour garder l'équilibre. Est-il besoin de préciser que les toilettes à sièges reçoivent des visites de tous ? Et puis, deux silhouettes à la mode 1900, hautes de vingt centimètres, sont un jour apparues sur les deux portes principales. L'une représente une dame en robe longue et chapeau à plumes, l'autre un homme en redingote, canne à pommeau et haut de forme. A la porte féminisée est ajoutée sur un carton cet avertissement : réservé strictement aux dames.

      Pourquoi cette révolution en un lieu ne recevant aucun public, où l'on croyait entre collègues les choses simples et claires ? Renseignements pris auprès de la Direction, il semblerait que les personnes qui laissent les lieux d'aisance en l'état où elles souhaitent les trouver en entrant paient désormais pour les personnes (mais enfin, toutes masculines) qui s'en fichent. 

      Une façon pour un homme de combattre ce procédé sexiste minable consisterait à semer le doute en parvenant à se glisser sans être vu là où les seules dames sont censées le faire ; puis d'en ressortir tout aussi clandestinement après avoir consciencieusement oublié de laisser l'endroit en l'état où l'on souhaite le trouver en entrant.

      Faut-il pourtant par de telles actions déstabilisantes se montrer aussi nul que la Direction ? Mieux vaut auparavant commencer par s'entourer de l'avis de trois spécialistes :

    Ma grand-mère

    " La séparation des feuillées destinées aux dames et aux messieurs est dictée par les nécessités de la pudeur. La présence d'un homme dans les lieux d'aisance destinés aux dames viendrait-elle pour autant à heurter leur délicatesse naturelle ? Il n'en est rien : les parties honteuses ne se découvrent qu'à l'abri de portes closes et opaques, ce qui exclut que leur spectacle puisse outrager quiconque.

    " En va-t-il de même du côté des messieurs ? Là figurent au mur sans masque aucun, ces réceptacles de faïence que je ne veux point nommer autrement. Une femme qui pénétrerait là, je pense en avoir dit assez pour être comprise, y laisserait donc évidemment sa réputation en plus de ce qu'on y laisse d'ordinaire.

    " Il apparaît ainsi que les impressions les plus spontanées ne sont pas d'obligation les plus conformes à la pure logique !

    Un masculiniste

    " Tant qu'il y aura dans cette boîte plus d'hommes que de femmes, nos militants continueront d'utiliser indifféremment l'une ou l'autre toilette. Au nom de quoi devrions-nous faire la queue aux heures d'affluence tandis que les rares femmes passeraient instantanément ?

    " Un côté hommes, un côté femmes ! Voilà comment se manifeste sous le masque d'une logique hypocrite le sexisme ordinaire le plus insidieux, et se perpétuent depuis deux millénaires de judéochristianisme les modes de pensée les plus révoltants !

    " Changeons les mentalités ! Brisons le mur du silence ! Entreprise difficile, certes, car quel architecte-bel-esprit-de-gauche se permettrait en traçant les plans de ses constructions, de ne pas paraître en plein accord avec les injonctions du féminisme le plus outrancier ?

    " Il faut une politique volontariste pour en finir avec les problèmes réels : il suffit d'écouter le moindre media pour avoir les oreilles rebattues de la sempiternelle différence de 30% entre salaires masculins et féminins. Vraiment ! Nous serions bien aises, nous autres fonctionnaires du sexe fort, qu'on nous montrât sur notre échelle indiciaire cette fameuse différence...

    " C'est pour aujourd'hui ou pour demain, nos 30% ??

    Un usager de bon sens  

    " Le cathé, la colo, l'armée, la prison, j'ai donné ! Croit-on sérieusement à la Direction que sous prétexte que je suis un homme, j'ai installé à mon domicile aussi des gogues à la turque ?

    " Cette survivance zoléenne générale sur les lieux de travail n'est pas de mon fait. J'irai donc bouquiner confortablement là où il y a un trône. C'est aussi simple que cela.