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    STATISTIQUES

    interview d'un ministre de l'emploi

      

    Un ministre du travail et de l’emploi est toujours choisi avec soin parmi la plus fine fleur polytechnicienne : c’est qu’il devra disputer chiffre à chiffre avec opposants et journalistes. Nous donnons un extrait du plus récent entretien du ministre avec l’un de ces derniers.

    JOURNALISTE : monsieur le ministre, le chômage a encore augmenté de 5 % en janvier.

    MINISTRE : sans doute le nombre absolu des chômeurs reste-t-il trop élevé ; mais nous avons de bonnes raisons de croire à une embellie sur le front du travail au regard de la stabilisation du non-emploi.

    J. Stabilisation ? Les chiffres de janvier viennent d’être connus ; ils montrent un brusque saut de 5 % ! Il faut remonter à octobre 1973 pour...

    M. Oui-oui-oui. Je suis le premier, je vous assure, à me préoccuper de l’inquiétude des Françaises et des Français sur la stagnation de la disponibilité professionnelle. Si la croissance ne permet pas encore de retrouver le plein emploi, c’est bien la vitesse d’accroissement de la vacance compétentielle des salariés qui autorise un optimisme raisonné. Les électrices et les électeurs l’ont d’ailleurs bien compris, qui ont sanctionné favorablement la politique économique du gouvernement au législatives partielles du Tarn-et-Saône dimanche dernier. Les Françaises et les Français, les électrices et les électeurs en sont témoins et nous le témoignent en tant qu’électrices et qu’électeurs.

    J. Le candidat de l’opposition arrivé six voix derrière celui de la majorité s’est désisté la rage au cœur pour barrer la route au Front National arrivé largement en tête au premier tour.

    M. C’est bien cela. Les Françaises et les Français ne perdent pas de vue, croyez-moi, les résultats de notre politique de l’emploi. Les électrices et les électeurs nous ont adressé un message fort. D’ailleurs, les électeurs...

    J. (étonné et consterné) Vous avez oublié les électrices !

    M. Je songe en effet à tout instant aux électrices en interruption involontaire de participation à la vie des entreprises. Le gouvernement est donc heureux de vous faire part de l’amélioration dont je vous parlais...

    J. Mais justement, monsieur le ministre. Le chômage a crû de 0,6% en octobre, 1% en novembre, 2% en décembre et 5% en janvier. Même la vitesse d’accroissement du chômage a augmenté !

    M. Permettez-moi cette fois de ne pas comprendre votre attitude. Je vois combien il est déjà malaisé de faire passer auprès des Françaises et des Français, des électriciennes et des électriciens le message favorable, même modestement favorable, que nous adresse notre économie. Tout ce qui est technique n’est pas toujours facile à faire entendre, mais je crois que vous n’êtes pas assez averti des méthodes mathématiques de modélisation des phénomènes d’intermittence salariale. Considérez l’accroissement du chô...ou plutôt, je préfère dire, de l’alternance assedico-salariale, comme ma fonction du temps notée f(t). Elle a augmenté de 5% en janvier après 2, 1 et 0,6% en remontant les mois antérieurs. Dérivée première de la valeur précédente, l’accélération de l’accroissement de...du...de la...du chômage, si vous tenez absolument à ce terme sans doute imagé mais à mon avis trop porteur de connotations négatives, l’accélération de l’accroissement du chômage f ’(t) a augmenté aussi puisqu’elle est passée en janvier à 150% (de 2 à 5% de chômage en plus) au lieu de 100% seulement (de 1 à 2%) en décembre et 67% (de 0,6 à 1%) en novembre.

    J. Vous voyez bien...

    M. Attendez un peu ! Parlons à présent de la variation de l’accélération de l’accroissement du chômage, dérivée seconde f ’’(t). Si l’accélération de l’accroissement du chômage a été de 150% en janvier contre 100% en décembre et 67% en novembre, la variation de l’accélération de l’accroissement du chômage n’est bien cette fois que de moitié, 50% en décembre (de 100 à 150) comme en novembre (de 67 à 100). Voici déjà un premier élément de stabilisation ! Si je considère maintenant f tierce de (t), je découvre qu’entre décembre et janvier l’évolution de la variation de l’accélération de l’accroissement du chômage est nulle, puisque la variation (je condense l’expression pour demeurer intelligible) n’a pas bougé d’un mois sur l’autre. Chômage en hausse, mais dérivée troisième nulle et sans doute bientôt négative ; ne voilà-t-il pas le plateau annoncé dès le début de notre entretien dans les courbes du chômage ? Ces considérations un peu techniques sont évidemment loin du sensationnalisme dont certains de vos confrères se gargarisent, mais vous me permettrez de m’inscrire en faux contre leurs façons sommaires de comptabiliser l’inemploi - zut, ça me reprend - en arrêtant l’analyse au niveau qui arrange le commentateur. C’est proprement faire Charlemagne pour quitter un peu facilement le jeu sur un coup gagnant !

    J. Ainsi les clignotants sont-ils enfin au vert à la sortie du tunnel. Merci de ces quelques précisions, monsieur le ministre.

    M. Je vous en prie.

     

    N.B. : inutile de vérifier les calculs ! Ruthénium les a refaits huit fois avant impression.

     

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    Il nous paraît utile de fournir quelques remarques sur les diverses propositions du patronat énoncées au fil des ans en matière d’emploi. Bien avant tout dispositif gouvernemental, on avait proposé dans le cadre de la lutte anti-chômage la création des ENCA. En quoi pouvaient consister ces Emplois Nouveaux à Contraintes Allégées ? Il paraît probable que les petits salariés bénéficiaires de ces en-cas n’eussent plus été tenus d’avoir à respecter systématiquement les contraintes, désormais allégées, traditionnellement liées au travail mercenaire, comme par exemple arriver à l’heure. L’Usine Nouvelle avait également reflété les propos d’un haut dirigeant patronal, pour qui il fallait partager de façon plus dynamique les revenus de l’entreprise entre salariés et direction. On s’interroge tout d’abord sur la signification de ce charabia, pour en venir tout doucement à penser que, en effet, le spectacle d’un morne comptable occupé à remplir d’ennuyeuses fiches de paye au fond d’un bureau poussiéreux n’offre en rien l’image de dynamisme indispensable à l’entreprise ; tandis qu’un jeune cadre précisément dynamique et plein d’allant, parcourant les ateliers en petites foulées pour lancer au personnel des liasses de billets (une passe ! eeeeh ! une passe ! vous laissez pas surprendre !) et finissant par jeter habilement en visant de loin sur le bureau directorial le solde éventuel, voilà qui symboliserait mieux le partage dynamique des revenus souhaité par l’Usine Nouvelle.

    Eh bien, ce n’était pas du tout cela. En lisant un peu plus loin, on comprenait que partager de façon dynamique les revenus de l’entreprise entre salariés et direction, c’était tout simplement partager les revenus de l’entreprise d’une façon qui permît à la direction d’être plus dynamique.

    Nous voudrions suggérer aussi quelques ménagements psychologiques appropriés à l’envoi d’une lettre recommandée signifiant la cessation d’un contrat de travail. Au lieu d’adresser de simples mots secs accompagnées d’une demi-ligne de justification économique dont le légalisme formel n’égare personne, faites plutôt livrer à votre salarié un bon lit. Il aura certes l’occasion d’y passer de longues matinées grasses, mais la question n’est pas tant là. Glissez sous l’oreiller un mot d’accompagnement du genre : « cher ami, vous savez comment le ciment en poudre est douloureusement abrasif sur la peau nue, notamment entre les draps. J’ai donc veillé particulièrement à ce qu’on vous adresse votre lit sans ciment ».