• FAUT-IL DES WC DAMES JALOUSEMENT EXCLUSIFS ?

    réflexion sociologique 

    .

      Dans les bureaux de cette administration figurent deux portes donnant chacune sur des sanitaires comportant lavabos et nécessaire pour la miction des deux sexes. Aucune mention n'est portée sur les portes elles-mêmes, sans doute parce que chacun les connaît. Dans l'une des salles, plusieurs cabines recelant un siège ; au même emplacement dans l'autre salle, des cabines dans lesquelles on ne trouve... rien. Rien qu'une étrange vasque de faïence portant deux empreintes de pieds enserrant une évacuation. Plus un bouton-poussoir sur un tuyau, ainsi qu'une buse d'inondation des pieds au niveau de l'étrange vasque.

      On use confortablement de celle-ci en posant un pied sur chaque empreinte, et en se contorsionnant, un bras tordu derrière le dos en appui contre le mur du fond pour garder l'équilibre. Est-il besoin de préciser que les toilettes à sièges reçoivent des visites de tous ? Et puis, deux silhouettes à la mode 1900, hautes de vingt centimètres, sont un jour apparues sur les deux portes principales. L'une représente une dame en robe longue et chapeau à plumes, l'autre un homme en redingote, canne à pommeau et haut de forme. A la porte féminisée est ajoutée sur un carton cet avertissement : réservé strictement aux dames.

      Pourquoi cette révolution en un lieu ne recevant aucun public, où l'on croyait entre collègues les choses simples et claires ? Renseignements pris auprès de la Direction, il semblerait que les personnes qui laissent les lieux d'aisance en l'état où elles souhaitent les trouver en entrant paient désormais pour les personnes (mais enfin, toutes masculines) qui s'en fichent. 

      Une façon pour un homme de combattre ce procédé sexiste minable consisterait à semer le doute en parvenant à se glisser sans être vu là où les seules dames sont censées le faire ; puis d'en ressortir tout aussi clandestinement après avoir consciencieusement oublié de laisser l'endroit en l'état où l'on souhaite le trouver en entrant.

      Faut-il pourtant par de telles actions déstabilisantes se montrer aussi nul que la Direction ? Mieux vaut auparavant commencer par s'entourer de l'avis de trois spécialistes :

    Ma grand-mère

    " La séparation des feuillées destinées aux dames et aux messieurs est dictée par les nécessités de la pudeur. La présence d'un homme dans les lieux d'aisance destinés aux dames viendrait-elle pour autant à heurter leur délicatesse naturelle ? Il n'en est rien : les parties honteuses ne se découvrent qu'à l'abri de portes closes et opaques, ce qui exclut que leur spectacle puisse outrager quiconque.

    " En va-t-il de même du côté des messieurs ? Là figurent au mur sans masque aucun, ces réceptacles de faïence que je ne veux point nommer autrement. Une femme qui pénétrerait là, je pense en avoir dit assez pour être comprise, y laisserait donc évidemment sa réputation en plus de ce qu'on y laisse d'ordinaire.

    " Il apparaît ainsi que les impressions les plus spontanées ne sont pas d'obligation les plus conformes à la pure logique !

    Un masculiniste

    " Tant qu'il y aura dans cette boîte plus d'hommes que de femmes, nos militants continueront d'utiliser indifféremment l'une ou l'autre toilette. Au nom de quoi devrions-nous faire la queue aux heures d'affluence tandis que les rares femmes passeraient instantanément ?

    " Un côté hommes, un côté femmes ! Voilà comment se manifeste sous le masque d'une logique hypocrite le sexisme ordinaire le plus insidieux, et se perpétuent depuis deux millénaires de judéochristianisme les modes de pensée les plus révoltants !

    " Changeons les mentalités ! Brisons le mur du silence ! Entreprise difficile, certes, car quel architecte-bel-esprit-de-gauche se permettrait en traçant les plans de ses constructions, de ne pas paraître en plein accord avec les injonctions du féminisme le plus outrancier ?

    " Il faut une politique volontariste pour en finir avec les problèmes réels : il suffit d'écouter le moindre media pour avoir les oreilles rebattues de la sempiternelle différence de 30% entre salaires masculins et féminins. Vraiment ! Nous serions bien aises, nous autres fonctionnaires du sexe fort, qu'on nous montrât sur notre échelle indiciaire cette fameuse différence...

    " C'est pour aujourd'hui ou pour demain, nos 30% ??

    Un usager de bon sens  

    " Le cathé, la colo, l'armée, la prison, j'ai donné ! Croit-on sérieusement à la Direction que sous prétexte que je suis un homme, j'ai installé à mon domicile aussi des gogues à la turque ?

    " Cette survivance zoléenne générale sur les lieux de travail n'est pas de mon fait. J'irai donc bouquiner confortablement là où il y a un trône. C'est aussi simple que cela.

    .

    *  *  *  *  *  *  *  *  *  *  *  *  *  *  *

       


  • L'OURS EST MORT

    actualité commentée 

     

      Premier novembre 2004. L'ours est mort.

      Ayant eu plus tard à juger l'homme qui a dépêché l'ours, la présidente du tribunal stupéfaite par la violence avec laquelle on accablait de toute part son prévenu, déclarait : "En plus de vingt ans de magistrature, je n'ai jamais vu un tel déchaînement, même pour les crimes commis sur les enfants."

      S'il reste interdit de liquider les espèces protégées et fort dangereux de se placer en situation d'être obligé peut-être de le faire, il est plus dangereux encore d'affronter tant la politique que la passion populaire la plus insolite.

      L'ours est mort.    

      Si l'ours était facteur, le poète chanterait : " l'amour n'a plus de messager. "

      Si l'ours était Louis XIV, on crierait : " Vive l'ours ! "

      Antoine ne l'appellera plus Cannelle.

      Dans les Pyrénées, l'ours est mort. Un chasseur ivre de nature, de pêche et de traditions l'a tué " en état de légitime défense " affirment ses pareils. Ouais. Nous n'avons pas la preuve, évidemment, que la peau en fût vendue à l'avance.   

      Ah ! Si encore le chasseur avait tué l'ours au corps à corps virilement d'un coup de poignard comme Michel Strogoff (Michel Strogoff), Conrad de Reichendorf(Axelle), Sonny Tuckson (le mystère des avions fantômes)...

      Le ministre de l'écologie monsieur Lepeltier s'est précipité sur les lieux non pas pour récupérer la fourrure, en dépit de son patronyme, mais pour éviter de répéter les gaffes énormes de son prédécesseur Voynet lors de l'échouage du dernier pétrolier en Bretagne. Elle avait traîné à rentrer de son lieu de vacances, au prétexte peu écologique que ça n'aurait pas remis le pétrole dans les cuves du bateau. Ensuite, priée par un journaliste remarquable de confirmer qu'il s'agissait bien de la pire catastrophe écologique jamais survenue, elle avait presque haussé les épaules, comme si l'absence de pertes humaines suffisait à consoler les hôteliers bretons du Tchernobyl, du Bhopal, du tsunami, du Pompéi, de la montagne Pelée armoricaine !

      Le ministre a confirmé la catastrophe écologique devant la descente de lit. Une catastrophe écologique est selon les besoins politiques du jour : 1) un événement causant un profond déséquilibre biologique ou climatique, ou bien encore un empoisonnement massif d'une région étendue ; 2) le désespoir de millions d'adultes qui ont perdu leur peluche animée. Les politiques alors se partagent les rôles : Raffarin tire le portefeuille du retraité pendant que Lepeltier lui tape sur le bras pour le faire regarder vers les Pyrénées : " Là ! Un ours ! "

    " La montagne a perdu son âme " n'ont pas hésité à clamer plusieurs. La " légitime défense " du tireur, notion radicalement inappropriée, est invoquée pendant ce temps, répétée avec naturel et sans le moindre esprit critique ni sens juridique à propos d'un animal ! Aucune justification de cet ordre n'est à donner pour avoir tué une bête. Mais le meilleur des arguments à plaquer à la face des contradicteurs de l'ours est la chance qu'ils ont de vivre en France. Que diraient-ils s'il étaient Indiens ?

      En cette nation grandissante où l'on a su reconnaître et protéger le patrimoine naturel, on a sauvé le tigre du Bengale sans cela quasiment anéanti sous les coups des ploucs bengalis n'entendant rien à l'écologie. Tout a son prix, mais celui du tigre demeure très raisonnable pour la seconde population du monde : le tigre en ce début de XXIème siècle se contente au Cachemire d'un humain par jour en moyenne, pourcentage inappréciable. Un Occidental ayant ramené de là-bas la matière d'un ouvrage à la gloire de Panthera Tigris, argumente opportunément sur une radio : 
    " Il faut savoir quel prix l'humanité veut bien mettre dans la préservation de ses ressources naturelles. "
      Et si vous restez encore dubitatif :
    " Combien de morts acceptons-nous ici de voir sur la route ? Hein ? Je vous le demande ?

      Cette fois j'ai devant pareil argument trouvé mon maître, et me tais. Qui ne voit comment un tigre est commode pour assurer vos déplacements personnels, professionnels, culturels ? Un tigre menant les enfants à l'école, et voilà les parents rassurés : leurs petits ne seront pas rackettés en chemin. Je vous assure pour en avoir personnellement souvent fait l'expérience, que les cyclistes en groupe éparpillé sur la chaussée se rangent nettement plus vite au feulement d'un tigre qu'aux coups d'avertisseur d'une automobile à laquelle ils font des bras d'honneur. Lorsque vous circulez en tigre, peu d'ennuis avec les gendarmes (sauf si vous avez mis l'animal dans votre moteur), et peu de contestation au moment de remplir les constats amiables. Nous vivons moins frustrement que nos aïeux, grâce entre autres à quelques outils générateurs d'une productivité spectaculairement accrue ; le tigre est du nombre. Il n'en va guère de même de l'automobile, qui n'a jamais rien fait de plus profitable que tuer du monde. Il serait donc bien nécessaire de l'éradiquer sans fausse compassion. Parce qu'elle n'est toutefois pas laide à regarder, ni sans intérêt pour l'histoire des techniques, on en conserverait cependant quelques unes derrière de solides barreaux, et l'on ferait bien de s'en tenir là.

      D'ailleurs, conclut notre Occidental : " Les seuls humains qu'ait dévorés le tigre sont ceux qui ont pénétré dans son domaine."
      L'indiscrétion de certains humains passe vraiment les bornes. Ici, au Bengale, sachez-le, vous êtes chez le tigre. Les autres, raus !

      Qu'on me permette de rassurer le lecteur : passer sous la dent du tigre est bien moins pénible qu'on se l'imagine communément. C'est Claude Lévy-Strauss, je crois (et si ce n'est pas lui, c'est un autre) qui raconte comment il s'est un jour trouvé en situation de jouer au chat et à la souris avec un lion. Situation embarrassante, sans doute, car l'anthopologue ne tenait pas, noblesse de son partenaire oblige, le rôle du chat. Eh bien ! Tiré d'affaire par miracle, il déclare s'être trouvé face au fauve d'un coup comme absolument sidéré, anesthésié à tout sentiment, à toute peur, et avoir cru dans un état second assister à un spectacle qui ne le concernait pas. La nature ne fait-elle pas bien les choses ?

      N'est-ce pas Montaigne qui nous enseignait à ne pas nous mettre en peine de la difficulté de mourir ? La mort disait-il nous apprendra elle-même à mourir sans en faire toute une histoire. Il urge d'enseigner Montaigne et Lévy-Strauss aux Bengalis effarouchés. Nous manquons en France de décideurs vraiment modernes, vraiment capables de savoir ce que l'humanité doit être prête à payer pour son patrimoine ; parions que nos responsables liquideraient le dernier ours des Pyrénées au second homme mis en pièces. Ils sont vraiment nuls. 

    .

    *  *  *  *  *  *  *  *  *  *  *  *  *  *  *   

     


  • FLORILEGE RADIOPHONIQUE

    vocabulaire boursouflé 

     .

      On sourit devant un imparfait du subjonctif, tandis qu'on montre un grand respect pour l'enflure verbale des cornichons. Voici un florilège de formules tarabiscotées relevées à la radio ; il s'agit uniquement de France Inter et de France Culture. Toutefois, alors même que nous écoutons à peu près autant de l'une que de l'autre, seule une faible minorité de ces citations vient de FC. Pourquoi cela ? Nous risquons une explication :

      Sur FC il va de soi pour l'auditeur qu'animateurs d'émissions et invités sont cultivés ; ils n'éprouvent ainsi pas trop le besoin de le prouver avec ostentation. Sur FI au contraire, il faut se montrer intellectuellement à la hauteur de la soeur FC ; on y multiplie donc les démonstrations ridicules de sa valeur culturelle.  

     

      *  *  *  *  *  *  *

     

    " décrypter les messages initiatiques "

    " mettre en adéquation une problématique " 

    " un point d'achoppement qui cristallise " 

    " un écrivain sulfureux et iconoclaste "

    " la stigmatisation mélanique " (le racisme envers les Noirs)

    " aborder l'immigration par un prisme assez discutable "

    " une musique qui interroge les technologies "

    " un discours diffracté et polymorphe "

    " le quartier est emblématique de cette problématique "

    " un vin aux sucrosités finement charpentées en bouche "

    " voir la réalisation d'une virtualité fantasque "

    " objecter une autre schématique aux chaînes de la filiation " (obscur ; peut-être le contraire de  " réaffirmer les continuités ")

    " les clefs de lecture dominante de la planète "

    " aller contre l'architecture pour lui enlever son potentiel " (préférer les vieilles pierres aux élucubrations futuristes)

    " le contexte de massification " (l'accroissement considérable de...)

    " la pédagogie discursive frontale " (le cours magistral ; formule peut-être tirée de ces circulaires de l'Education nationale que les journaux aiment publier dans leurs pages comiques)

    " un marqueur identitaire valorisant " (un voile islamique porté volontairement)

    " lire dans un rapport de sacralité au texte "

    " des objets (décoratifs) qui feront l'événement chez soi "

    " la naissance est une rencontre totale de l'altérité "

    " ... qui construit un rapport au savoir " (dans bien des familles modestes, le manuel scolaire est le seul ouvrage qui...)

    " C'est la boîte à outils qui donne du sens à.... "

    " être dans la performance de l'avoir "

    " la plasticité de l'activité parodique "

    " introduire le régime ludique dans la littérature "

    " des travellings qui spatialisent des ellipses " (pas compris )

    " le chevalier d'Eon voulut écrire lui-même sa propre autobiographie " (trois pléonasmes encastrés)

    " un concept qui synergise les différentes fragmentations " (une idée capable de faire surmonter les divisions)

    "la question synthétise les problématiques "

    " l'intérêt de se référer à une approche en termes de trajectoire "

    " l'oralité m'est combat " (j'ai du mal à contenir mon bégaiement)

    " la plupart de leurs flux sont trop capillaires pour être massifiés " (réponse à la question : pourquoi les entreprises transportent-elles autant par camion et si peu par le chemin de fer ?)

    " mettre en cohérence des savoirs éclatés "

    " s'inscrire dans une logique de réalisabilité " (limiter ses projets à ce qui est possible)

    " développer une sémantique de contournement "  (répondre à côté)

    "les chevaux ont un langage essentiellement basé sur la gestuelle "

    " les chiens ont tendance à s'exprimer par la morsure "

    " la loutre est dans une dynamique positive " (sa population remonte)

    " Le regard de la femme est le regard structurant qui donne sens aux entreprises de l'homme" (1)

      Finissons par le sublime : " si la sage-femme reste souvent dans l'ombre, c'est peut-être pour placer en avant celle qu'il faut mettre dans la lumière : la femme.  " 

     

    (1) Dit par un homme. Cette belle déclaration d'allégeance d'un sexe à l'autre valut à son auteur la question immédiate de son interviewveuse : " Est-ce à dire que la femme est plus grande que l'homme ? ", à quoi naturellement il se fit un devoir de répondre que oui.

      Pauvre type.

    .

    *  *  *  *  *  *  *  *  *  *  *  *  *  *  *

     

     


  • NOTRE ENSEIGNEMENT SE PORTE MAL

    courrier d'un parent d'élève mécontent 

    .

       Extrait authentique du brevet blanc proposé dans un collège : 

    " 6510 fourmis noires et 4650 fourmis rouges décident de s'allier pour combattre les termites.

    " 1. Pour cela, la reine des foumis souhaite constituer, en utilisant toutes les fourmis, des équipes qui seront toutes composées de la même façon : un nombre de fourmis rouges et un autre nombre de fourmis noires. Quel est le nombre maximal d'équipes que la reine peut ainsi former ?

    " 2. Si toutes les fourmis, rouges et noires, se placent en file indienne, elles forment une colonne de 42,78 mètres de long. Sachant qu'une fourmi rouge mesure 2 mm de plus qu'une fourmi noire, déterminer la taille d'une fourmi rouge et celle d'une fourmi noire.

    *  *  *  *  *

       Ce problème valut rapidement au collège la blitzreplik d'un parent d'élève irrité :

     

    Oberst Helmut von Bratwurst

    Pour le Mérite

     

      Herr Direktor !

      Je suis consterné par ce sujet de mathématiques donné à vos élèves. Il ne faut pas chercher beaucoup plus loin la cause des effondrements successifs des armées françaises devant nos formations allemandes : ceux qui ont pour mission de former votre jeunesse ne détiennent pas les premiers rudiments de l'art militaire ! Votre établissement ne pourra, je le crains, s'ennorgueillir d'avoir vu de bien nombreux futurs stäbler être passés dans ses classes. Je dis " dans ses classes " parce que je suppose que l'expression " dans ses rangs " n'y signifie plus rien depuis longtemps. Mais c'est là votre affaire. Cette guerre des fourmis contre les termites est une véritable allégorie de vos défaites de Forbach à Sedan, en passant par Sedan.

      Voilà bien ce qui arrive dans les monarchies dont le souverain se prend pour un chef de guerre au lieu de déléguer le commandement des troupes à des subordonnés compétents choisis parmi la vieille noblesse terrienne des provinces de l'Est. La reine des fourmis semble manifestement moins soucieuse d'emporter la décision que de constituer ses unités de façon multi-ethnique " politiquement correcte " par un " métissage " très à la mode mais en soi dépourvu de tout avantage opérationnel.

      On note l'absence complète de constitution de réserves. Avec quoi la reine des fourmis exploitera-t-elle la percée ? avec ses stosstruppen harassées par le choc initial ? Où est l'artillerie d'accompagnement ? et les mitrailleuses ? en dernière ligne, comme d'habitude chez vous, de peur de les voir détruites par les pièces de campagne adverses ?

      Rien n'est précisé sur la tenue camouflée des fourmis rouges. Si elles se hasardent les jambes nues, il est à prévoir des pertes  désastreuses de même ampleur que celles de vos troupes à l'été 14, et ce pour la même raison. A moins que la reine, pleine d'illusions sur la valeur des troupes levées dans vos colonies, ne spécule sur son mélange des rouges avec les fourmis noires, amalgame déloyal bien de chez vous dont chacun sait que notre gracieux kaiser n'a jamais voulu faire usage.

      Quant à l'idée d'attaquer en file indienne de 42,78 mètres de long sans aucune largeur de front, c'est vraiment la plus crétine des tactiques. La pauvre reine doit se prendre pour l'amiral russe à qui Togo a barré le T avec les résultats qu'on sait ; à moins encore qu'elle ne confonde un assaut d'infanterie avec un défilement de vos braves, fuyant les détachements allemands à travers les pistes forestières du Cameroun.

      La levée en masse pratiquée par la reine est un procédé donnant rarement de bons résultats. Il aboutit à envoyer au front des vagues mal organisées indistinctement composées de soldats aguerris et d'individus louches inscrits au carnet B, ou de paresseux trop heureux d'échapper à leurs obligations civiles. Ceux-là se débandent évidemment au premier contact, refluant en semant la confusion dans les derrières. Vous n'aurez pas toujours un Joffre pour vous tirer d'affaire.

      Qui dans le plan de la reine assure la logistique ? Personne, apparemment, puisque tout le monde est en première ligne. Il en résultera que de nombreuses soldates parviendront au contact avec un fourniment incomplet ou même pas d'équipement du tout. Il adviendra dès lors que dans la débâcle à prévoir, les traînardes capturées seront mal discernables de simples francs-tireurs. Elles encourront ipso facto d'être fusillées sur place comme de vulgaires Edith Cawell. 

      La mise hors de cause du parti fourmi est malheureusement inévitable, et tout cela, Herr Direktor, par votre faute. Croyez-vous que cela nous amuse de n'avoir que des adversaires de cette " trempe ", ni que nous tirions la moindre satisfaction de les vaincre ? 

     

    Oberst :  colonel 

     

       Note à l'intention des personnes toujours inquiètes du respect d'autrui : les propos ci-dessus sont en conformité avec le ton de la propagande allemande de 14-18. Le commandement allemand, dépité de ne pas disposer lui aussi de l'avantage numérique de contingents issus de son empire colonial, décriait avec dédain leur valeur des troupes noires françaises, alors qu'en fait il la redoutait. On a pu s'en rendre compte dans la littérature ou le cinéma allemands, mais aussi après la débâcle de 1940 au vu de traitements infligés à des soldats africains faits prisonniers.   

    .

    *  *  *  *  *  *  *  *  *  *  *  *  *  *  *

        


  • MORALE MODERNE

    essai 

     . 

      On doit prendre avec intérêt connaissance de la législation suisse récente relative au respect de la créature végétale. Cueillir sans motif une fleur, étêter par jeu les marguerites, n'est pas une infraction réprimée, mais c'est un mal, officialisé comme tel. C'est un réel progrès dans l'élévation de la morale et de la dignité des humains eux-mêmes.

      Il nous semble qu'à partir d'une situation de table rase faite du passé, lorsque tout est à reconstruire comme au lendemain d'une guerre mondiale, on observera les périodes suivantes dans le progrès de l'élévation morale :

      Première période

      La guerre vient juste de finir. On n'a pas le temps de s'appesantir sur des subtilités et des raffinements. Il faut agir, produire, bâtir. La valeur morale des comportements est mise au second plan, la morale ne donnant ni toit ni pain. On ne se permet pas le luxe d'un souci environnemental contre-productif. On ne s'occupe de sécurité que là où le danger est préoccupant en termes de coût à court terme. Les gamins d'une association qui se déplace de son lieu de rassemblement vers son lieu d'exercice sont trimbalés sans ceinture sur les bancs longitudinaux d'un camion à ridelles. Les bêtes ne sont pas supposées posséder une sensibilité excessive. La magouille financière et fiscale est banale ; la politique est souvent corrompue. La femme et l'enfant sont écoutés lorsqu'on en a le temps. Les crimes de moeurs sont souvent escamotés, ou sinon jugés avec beaucoup d'indulgence. Les simples délits de moeurs n'intéressent pas beaucoup les agents répresseurs.

      Seconde période

      Les ventres sont remplis et l'hiver se passe au chaud. On se prend enfin de compassion pour les pauvres, les faibles et les bêtes. On prend au sérieux la prééminence de la vie et de la santé sur les résultats économiques immédiats. On évoque la notion de principe de précaution. On en finit avec les bâtiments aisément inflammables, les comportements routiers libres, les répressions idiotes (notamment sexuelles), les abus de faiblesse physique et aussi, avec beaucoup de précaution, psychique.

      Troisième période

      Le principe de précaution a échappé à ses parents. Enfant monstrueux, il tue en freinant ou empêchant des progrès qui permettraient de réduire la mortalité à moyen terme. Il tue en empêchant qu'on fournisse aux pays pauvres des procédés bon marché de réduire la mortalité, mais rejetés par les pays riches pour cause de risques associés mineurs ou folkloriques, telle la possible mise en danger de certaines espèces de bestioles. Le droit de faire ce qui n'est pas interdit est remplacé par l'interdiction de faire ce qui n'est pas autorisé. Il reste cependant permis par dérogation d'éteindre un incendie avec de l'eau non traitée. Tout geste de l'existence matérielle est codifié, normalisé, contrôlé en vue d'améliorer l'hygiène, la sécurité, la consommation dirigée. Le test ADN à bas prix identifie qui a uriné ou déféqué dans la forêt. La défense des faibles et des victimes prend une ampleur sans précédent, proportionnée au nombre de nouveaux faibles et victimes identifiés (inventés). Un temps estompée, la répression sexuelle réapparaît sous des formes inédites. Après avoir sur ce sujet balayé dans un court premier temps le poids des vieilleries de jadis, la morale laïque reconstruit le droit sexuel en beaucoup moins indulgent, infligeant pour des comportements même exempts de dol ou de fraude, mais supposés dégradants, des peines immédiates et certaines au lieu de châtiments post-mortem aléatoires. Il devient beaucoup plus dangereux de comparoir en justice pour un viol sans homicide que pour un homicide sans viol. Selon le principe général illustré par les bûchers de l'Inquisition succédant aux flambeaux humains chrétiens des nuits de Néron, bien des catégories minoritaires autrefois brimées font payer fort durement au moindre motif leurs tourments ou assujettissements passés. L'emploi toujours plus fréquent du renversement de la charge de la preuve et autres abominations morales de cet ordre sont regardés comme indispensables au progrès moral.

      Quatrième période

      Au lieu de se dépenser dans la culture (y compris scientifique et technique) l'esprit s'aventure en des terres auparavant insoupçonnées. Les animaux ne sont plus simplement protégés, mais bénéficient d'une segrégation positive en regard des intérêts humains. Les plantes deviennent des personnes. Les pierres et l'eau n'en sont pas éloignées. L'homme reste toléré, mais la femme est érigée en aboutissement de l'univers (sous réserve des droits des pierres et des eaux). Un code sexuel est promulgué ; inspiré de 1984, il ne permet à peu près rien. La parole en toute chose ne doit porter que le respect ; l'ironie est une faute lourde. Dieu ne se porte pas si bien qu'autrefois, mais les croyants peuvent régler son compte judiciaire à tout persifleur. Paradoxalement, la religion offre des échappatoires à la loi. Quand la loi dicte qu'on marche sur la tête, se réclamer d'une foi qui l'interdit est le seul moyen de ne pas le faire. Une mesure de limitation légale des rites religieux est pourtant prise : l'interdiction de l'absolution en confession. L'absolution amnistie le pénitent qui montre du repentir sincère, et le dispense de s'imposer plus longtemps les souffrances morales de ce repentir. L'absolution de la sorte tend à rendre l'individu peu sujet au sentiment de repentance illimitée dans le temps ; or la loi précisément magnifie en tout la repentance. En fait et plus généralement, une religion laïque aux interdits et obligations omniprésents remplace par force les théologies facultatives d'autrefois. La justice hésite continuellement entre deux voies sans savoir s'arrêter à l'une ou à l'autre : ou bien incarcérer à vie les petits délinquants, ou bien libérer immédiatement les assassins après les avoir entendus avec bonté et dûment chapitrés.

      Cinquième période

      L'humanité se catharise. Elle interroge la science : peut-on dématérialiser les corps et maintenir les esprits, dégagés de tout désir, au sein de champs physiques immatériels ? Car il apparaît que la dignité humaine ne peut perdurer sans cette sorte d'identification de l'être humain à Dieu ; mais la chose n'est pas facile.    

       A l'irréalisabilité de cette exigence d'évolution pourtant indispensable à la dignité humaine, le suicide collectif terminal semble en fin de compte la seule réponse logique.

      Il est même désirable, puisqu'en définitive la conservation même des seuls esprits humains pollue la pureté originelle de l'univers.

    .

    *  *  *  *  *  *  *  *  *  *  *  *  *  *  *

              


  • REDDE CAESARI...

    .

      La rupture entre la Gauche et l'Eglise va de soi ; elle est comme naturelle ; tout radical à barbiche et lunettes d'acier à petits verres ovales vous le confirmera. Attelons-nous à présent par simple souci d'équilibre politique au rééquilibrage de la Calotte d'avec la Droite. 

    - Mon père, je m'accuse d'avoir aidé un immigré à pénétrer illégalement en France.
    - L'avez-vous racketté ?
    - Pas du tout ; j'ai agi par compassion pure.
    - Lui avez-vous fait croire qu'il serait aisément accepté ?
    - En aucune façon. Je ne lui ai dissimulé aucune difficulté, en particulier de nature judiciaire. Je lui ai expliqué qu'il risquait de s'entendre dire qu'on l'expulse non parce qu'il est étranger, mais parce qu'il est délinquant, ayant commis le délit d'être entré. C'est là un échantillon d'une forme réthorique nouvelle, à laquelle un nom grec fait encore défaut, et qui tient entre autres du sophisme, de la pétition de principe et de la lapalissade spécieuse. S'il trouve quelque chose à répliquer à ça !
    - Dans ces condition, mon fils, je ne vois pas que vous lui ayez fait un tort coupable...
    - Comment ! J'ai enfreint la loi votée démocratiquement par des parlementaires élus librement et régulièrement ! C'est d'évidence un péché, ou je ne sais plus mon catéchisme !  
    - Holà ! pas si vite ! Vous rendrez peut-être compte aux tribunaux d'une infraction à la loi, mais la morale n'y a rien à voir. Dieu n'a ni tracé les frontières ni fait défense à quiconque de voyager à son gré. Si nous nous calfeutrons derrière les limites de nore hexagone, c'est parce que nous n'avons pas la moindre idée de la façon dont notre revenu national pourrait bien financer la chirurgie cardiaque et la médecine cancérologique de six milliards d'individus. Il en résulte que nous nous taisons sous l'effet d'un sentiment d'impuissance, et moi le premier, lorsque notre gouvernement n'entreprend point de croisade alimentaire et sanitaire à travers le monde. Bref, on se cache faute de savoir quoi faire. Cela dit, soutenir à qui aura passé la frontière qu'il est très vilain de venir manger un pain qui n'existe pas chez lui... relève du surréalisme. Si la France ne veut pas appliquer la liberté reconnue à tout humain par l'acte fondateur de l'ONU de choisir sa nationalité, elle n'avait qu'à pas le signer ! Allez en paix ! In nomine...

    .

    *  *  *  *  *  *  *  *  *  *  *  *  *  *  *


  • ENTRETIEN D'EMBAUCHE

      Certains emplois réclament de qui les tient une assurance imperturbable, une complète maîtrise de soi, une aisance improvisatrice que rien ne saurait prendre de court. Justement, on embauche. Le candidat est introduit devant non pas un, mais trois ou quatre examinateurs qui semblent occupés à leur courrier. On l'invite à s'asseoir : il n'y a pas de siège. On lui présente une table couverte d'objets divers ; il doit en choisir un et commencer à discourir à son sujet cinq minutes dûment chronométrées. Le candidat se saisit d'un clou.

    - Le clou, mesdames et messieurs, est un modeste accessoire de quincaillerie indispensable au charpentier, sinon à son fils. Je pense naturellement en disant cela à Notre Seigneur, Djizeusskuaïsst comme l'appellent sans vergogne les Anglo-Saxons. Il est à noter que les deux larrons crucifiés autour de lui n'étaient liés que par des cordes, ce qui suggère bien comment la Palestine en ce temps-là déjà exsangue et martyre souffrait de l'impérialisme romain, si jusqu'aux clous venaient à manquer ! Cela démontre néanmoins s'il en était encore besoin à quel point le clou est intimement mêlé à notre civilisation judéo-chrétienne, laquelle...

    - Revenez à votre sujet.

    - Je m'égarais. Les Romains au sujet des clous avaient constaté un fait singulier. Ils...

    - Nonnonnon. Parlez du clou que vous tenez ; pas des autres.

    - Excusez-moi. Je persiste à penser que vous eussiez apprécié l'anecdote historique que je voulais citer. J'allais dire avant votre pertinent rappel à l'ordre que les Latins avaient découvert un phénomène de corrosion électro-chimique toujours valable d'ailleurs. Des clous servaient à fixer sur leurs trirèmes les bordés de cuivre destinés à protéger le bois contre les flèches incendiaires. L'eau de mer faisait alors office d'électrolyte dans la constitution d'un couple voltaïque Fe/NaCl/Cu dont la f.é.m. - je n'ai plus son chiffre en mémoire - est suffisante pour entraîner le passage en solution des ions Cu++. Bref, les trous des clous s'élargissaient et les blindages se détachaient.

    - C'est en effet très intéressant. Veuillez en finir avec cette digression pour...

    - Oui ! Les Romains eurent alors l'idée de plonger les clous dans un bain de plomb fondu qui les recouvrait d'une mince pellicule protectrice. J'imagine assez l'irritation d'Archimède, tandis qu'il incendiait lesdits vaisseaux, de ne pas avoir imaginé cela le premier ! Depuis cette époque...

    - C'est bon...

    - N'est-ce pas ? J'en viens maintenant à la place de choix qu'occupe le clou dans notre littérature. Nous voyons dans le Rouge et le Noir Julien Sorel entrer au service de monsieur de Rênal qui est précisément propriétaire d'une fabrique de clous. Ce n'est certainement pas par hasard !  Qu'on en juge : le père de Julien dirige une scierie. Or, qui a jamais tenté de scier une pièce de bois recelant un clou, connaît le résultat pour l'outil : autant dire que Julien Sorel devait se casser les dents et que la tragédie finale était inscrite dans les prémisses ! Freud n'a donc vraiment rien inventé que le clou n'ait su de longue date.  Parlons à présent de la composition du clou. Il ne peut être en acier, car il se briserait au choc du marteau et serait inapte à prendre les formes repliées qui assurent la bonne tenue des assemblages du marchand de caisses d'emballage. Le clou est donc en fer doux pratiquement décarburé. Toute la difficulté à enfoncer correctement le clou tient à ce qu'il plie volontiers, puisque son fort élancement le rend justiciable de la formule de Rankine, voire d'Euler pour les clous les plus longs. On note au passage que pincer la tige à mi-longueur entre les doigts réduit d'un facteur quatre la sensibilité au pliage accidentel : véritables messieurs Jourdain du clou, nos pères dépourvus de bases scientifiques n'en faisaient ainsi pas moins dès l'antiquité des mathématiques appliquées sans s'en douter. Considérons en effet un marteau d'un kilogramme s'abattant à la vitesse de, disons, cinq mètres par seconde, sur un clou qui s'enfonce de trois millimètres. Il en résulte une contrainte difficile à évaluer sans calculette, mais que l'expérience prouve suffisante à plier notre clou. N'avez-vous pas à ce sujet vu sur la fête foraine saisonnière des boulevards entre Barbès et Blanche, le jeu consistant à enfoncer complètement un clou en trois coups seulement et sans le tordre ? Il faut reconnaître que la chose n'est pas facile et que les joueurs ne repartent pas toujours avec les poupées espagnoles. Et puis, comment conclure ce tour d'horizon du clou sans évoquer les innombrables locutions et dictons dont il fait l'objet ? Nous y viendrons après avoir rappelé l'étymologie du mot clou. Clou vient du latin clavus qui veut dire clou. Ai-je songé à définir les autres acceptions de "clou" ? Je crois que non. Le clou est le nom populaire du furoncle, qui dans ce cas se dit clavulus en latin. Sans m'étendre outre mesure sur le clou de girofle, rapporté d'Orient par les Croisés en même temps que le chat - mais oui, le chat - l'horloge et les abricots, je me propose d'évoquer brièvement le clou, appellation vulgaire du Mont-de-Piété, aujourd'hui Crédit Municipal, créé à l'instigation du roi Louis XVI en vue de pratiquer le prêt sur gages à taux très faible en faveur des plus défavorisés. J'en reviens aux expressions usuelles forgées autour du clou, après quoi je traiterai des passages cloutés : un clou chasse l'autre ; être le clou du spectacle ; des clous ! être le clou du cercueil de quelqu'un ; être cloué au lit ; un vieux clou ; être cloué sur place... C'est assez par là souligner l'importance dans la tradition...

    (l'enregistrement s'interrompt ici pour cause technique sans que nous puissions affimer que le candidat approche de la fin. La bande reprend un peu plus loin avec la voix d'un autre postulant dissertant sur un bouton de culotte). 

    .

    *  *  *  *  *  *  *  *  *  *  *  *  *  *  *  


  • PARABOLE ECOLO-ZOLEENNE

      Tirée par la Louison livrée à elle-même après que chauffeur et mécanicien ont roulé sur la voie, le train fou du progrès filait à toute vapeur vers la catastrophe. Les passagers à bord riaient et plaisantaient : jamais la vie n'avait été aussi belle ni surtout le train si rapide ! Tout allait véritablement pour le mieux.

      Un passager sur dix pourtant avait compris la situation : il fallait ralentir ou mourir, comme ça, foudroyé au sommet de la performance. Ces voyageurs conscients décidèrent par conséquent d'aller tirer le signal d'alarme et tourner le volant du frein de secours.

      C'est ce que voyant les autres passagers froncèrent le sourcil, ou même rirent tout de bon ! Ils ne voulurent en tout cas pas se laisser faire : "J'arriverais un peu plus tard que prévu" protesta l'un ; "Je manquerais un rendez-vous et beaucoup d'argent" se plaignit l'autre. "Jeder Misbrauch wird bestraft / Ogni abuso vera punito" ajouta un dernier.

       Effarés par cette attitude incroyablement puérile, les voyageurs conscients n'en crurent pas leurs oreilles ; ils insistèrent en prédisant ce qui devait mathématiquement arriver ; ils n'en devinrent que la risée générale. Comme ils ne désarmaient pas, on en vint même à leur opposer un dévoiement fallacieux de la démocratie : "Vous êtes loin d'être majoritaires ; allez vous rasseoir et foutez-nous la paix !

      En vérité en vérité je vous le dis : ceux-là avaient raison. Est-ce que la réalité est affaire d'opinion majoritaire ? La démocratie ! Devaient-ils à cause d'un jeu de mots sur le sens d'un vocable aux consonnances grecques, se jeter à l'abîme ?

      Puisqu'ils avaient raison ! 

    .

      Note : l'auteur ne dit pas qu'il dépeint ce qui est, mais ce qui devrait être depuis beau temps.

    .

    *  *  *  *  *  *  *  *  *  *  *  *  *  *  * 


  • YANKEENOCUBASI ! 

     échange de courriers réels

      Le lecteur ne sera pas sans s'aviser à la longue de la désuétude légère de nombre de mes textes, écrits pour beaucoup d'entre eux dans le courant des eightees. Voici le texte d'une lettre authentique adressée par mes soins à Radio la Havane-Cuba en 1986, ce qui n'est si ancien qu'il y paraît puisque son actualité d'alors n'a pas encore été remise en cause par un quelconque changement réactionnaire aux Caraïbes (vu en 2010).

     

    Melun, le 24 avril 1986.  Réponse à votre concours : " Pourquoi écoutez-vous Radio la Havane-Cuba ? " (cinq voyages à Cuba à gagner).

      Chers amis,

      Je suis heureux que vous lanciez le concours " Pourquoi écoutez-vous Radio la Havane-Cuba ? " qui me donne l'occasion de vous faire part de ma satisfaction à vous entendre. Malheureusement je suis un auditeur peu favorisé : ne disposant pas d'un matériel suffisamment sophistiqué, j'ai beaucoup de mal à capter au milieu des ondes courtes et à conserver longtemps votre fréquence à chaque fois. Je vous écoute tout comme j'écoute aussi Moscou, Prague ou Varsovie en français ou en anglais. Je suis actuellement chômeur et sans grand espoir de retrouver rapidement un emploi dans une société gouvernée par le seul intérêt de l'argent. Ecouter les voix des pays socialistes, c'est trouver des raisons d'espérer un avenir moins noir puisque les travailleurs sont déjà au pouvoir dans une grande partie du monde. Pourquoi pas un jour en France ?

      Mais j'ai plusieurs raisons de rechercher de préférence Radio la Havane-Cuba. la première tient à la situation géographique de Cuba. Tandis que les pays socialistes d'Europe forment un ensemble regroupé qui facilite leur défense militaire, Cuba est au contraire dangereusement exposé - comme on l'a vu lors de l'épisode héroïque de la baie des Cochons - aux tentatives revanchardes yankees. Pour cela, tout les démocrates vous doivent un soutien particulier. Ensuite, votre proximité de l'Amérique de Reagan vous place d'autant mieux pour connaître le langage absurde et hystérique de la propagande du Pentagone. Vos bulletins d'informations permettent facilement de faire la différence entre votre objectivité et celle des media capitalistes qui nous submergent !

      Radio la Havane-Cuba nous apporte un enseignement bien spécifique : alors que les pays d'Europe devenus socialistes au lendemain de la Seconde Guerre mondiale étaient déjà partiellement industrialisés, Cuba constitue l'exemple le plus frappant d'un passage rapide et total entre le sous-développement imposé par Washington et le système d'économie socialiste moderne, sous la conduite du Lider Maximo.

      Enfin, je suis comme vous un latin. Le jour où je pourrai voyager dans un pays socialiste, je préférerai naturelllement Cuba. Je vous avoue ne pas parler votre langue, mais je la comprendrai tout de même mieux que celle de nos amis soviétiques, par exemple - langue que très peu d'écoles secondaires enseignent en France, comme par hasard !

      C'est-y del lardo o del puerco ? durent se demander les organisateurs du concours... Au bénéfice du doute probablement, ils se mirent tout de même en frais d'une réponse (les rares fautes sont respectées) :

      La Havane, le 16 juin 1986, année du 30ème anniversaire du débarquement de Granma,

      Cher ami,

      C'est avec un très grand plaisir que nous avons reçu votre lettre du 24 avril dernier porteuse de votre réponse au 23ème concours international de Radio Havane Cuba et que nous vous accueillons dans la grande famille internationale de notre station.

      Nous sommes toutefois désolés d'apprendre que vous étiez au chômage et nous espérons que vous avez déjà trouver du travail. Nous le souhaitons de même que nous le souhaitons à tous les auditeurs qui sont dans votre cas.

      Ci-joint nous vous adressons un petit diplôme attestant de votre participation au 23ème concours et dès que le jury aura choisi les meilleurs travaux nous vous communiquerons les noms des lauréats. Comment nous entendez-vous à présent sur nos nouvelles fréquences ? Quels sont vos programmes préférés ? Vos rapports d'écoute, critiques et sugestions sur nos émissions seraient d'une grande importance pour notre travail.

      Nous sommes d'ailleurs à votre entière disposition pour vous faire parvenir des journaux, des revues, des brochures, des cartes postales, des affiches, etc. Si vous êtes amateur de timbres, nous vous invitons à capter notre programme " le monde de la philatélie " et à participer à son concours hebdomadaire.

      Dans l'attente du plaisir d'avoir de vos nouvelles, nous vous prions d'agréer, cher ami, nos salutations les plus fraternelles,  

      X....... , Courrier des Lecteurs

      Cinq voyages à Cuba promis dans la seule émission en français ! Il n'existe certainement pas plus de quatre autres tordus dans l'Hexagone pour avoir répondu. J'attends donc les résultats avec confiance. Mais... passerai-je le temps sur les plages de sable blanc en compagnie de jolies camarades, ou bien serai-je promené de visite d'usines socialistes en congrès du parti ?

      La liste des gagnants m'est parvenue. Il s'agissait de cinq gagnants pour le monde entier. Je regrette d'avoir égaré la liste ; les cinq noms sont tous boliviens, péruviens, etc. Le monde entier est apparemment restreint à la sphère d'action du feu Che, le problème linguistique évoqué dans ma réponse est réglé, et les vainqueurs reviendront de voyage avec les meilleures intentions politiques en des pays intéressants. " comme par hasard ! " écrivais-je. 

    Note : on peut n'être pas à droite et n'avoir pourtant jamais mordu une seconde aux créances marxistes. Désolé pour tous les lecteurs devenus notaires et directeurs de journaux réactionnaires après avoir perdu leur foi communiste, mais qui ne supportent toujours pas pour autant qu'on ironise aujourd'hui sur leurs engagements de jeunesse ! 

    .

    *  *  *  *  *  *  *  *  *  *  *  *  *  *  * 

     


  •  L'AN DEUX MIL D'AUTREFOIS

    .

      Premier janvier 2000 : ce que nous vivons en ce jour merveilleux était prévu depuis longtemps ! La presse en 1960 dépeignait déjà notre bel avenir. Il suffit de se remémorer les certitudes d'alors, et d'extrapoler à peine :

      Ce matin donc en ouvrant mes volets, je verrai glisser en silence les automobiles sur leur coussin d'air, tandis que les gens moins aisés mais plus pressés passeront au-dessus des toits sur leur scooter-hélicoptère. Il fera nécessairement beau puisque la ville est climatisée sous sa bulle géante de plexiglass invisible. Les jeunes filles s'en félicitent les premières, elles qui ne craignent plus de voir rire les jeunes gens au dévoilé de leurs dentelles lorsque le vent soulève leurs jupes, ni d'avoir à courir à l'abri lorsque les premières gouttes menacent de ruiner leur permanente pour peu qu'elles aient oublié leur fanchon. Mais que diable, l'éternel féminin sera toujours l'éternel féminin. Je n'ai pas besoin de me presser, puisqu'une société livre tout fait mon petit déjeuner de café au lait en biberon imité des cosmonautes, et de pilules de confitures. D'autre part comme tout un chacun je ne travaille que deux heures par jour en attendant la retraite à cinquante ans. Mon fils hier est rentré puni de l'école ; il doit rédiger une copie de quatre pages sur la disparition de la consommation des boissons alcoolisées dans la société ; cela lui apprendra à faire en classe de mathématiques ses opérations frauduleusement sur un cerveau électronique miniature qui tient dans la main, et qu'il tentait maladroitement de cacher au professeur. Je vais jeter un coup d'oeil amusé par-dessus son épaule pour voir ce qu'il écrit, tout en m'offrant l'innocent plaisir de la première cigarette de la journée.

      Tout à la maison comme ailleurs est électrique, du poste à lampes - les mirobolants transistors venus d'Amérique n'ont eu que le succès de toutes les modes - depuis que les piles ne se changent que tous les trente ou cinquante ans. Elles ne contiennent plus de produits chimiques douteux pour la santé ; elles sont quasi-éternelles grâce à l'incorporation de ces précieux "déchets" des centrales atomiques qu'on se garde bien de laisser perdre. On doit en principe les rendre lorsqu'on les change, mais quel gosse ne les détourne pas pour aller voir ce qu'elles ont dans le ventre ? Le passage d'un nouveau modèle de ceinture-fusée cent mètres au-dessus de la rue m'intéresse, et à travers la fenêtre au verre invisible et insalissable, qui rend superflu qu'on puisse l'ouvrir, je dirige mes jumelles. Avouons que la plongée un peu indiscrète sur les jarretelles de sa pilotesse n'est pas pour gâter l'intérêt technique du nouvel appareil, mais que diable, les femmes seraient bien les premières navrées que les hommes ne soient plus les hommes. Je mets un peu laborieusement au point cette marchandise extrême-orientale qui sent un peu la pacotille, car si les Nippons copient à s'y méprendre les extérieurs des fabrications optiques de nos industries traditionnelles, Dieu merci autrement sérieuses et assises, force est de constater que leur côté technique là comme ailleurs n'est pas près de s'améliorer vraiment. S'ils ne se décident pas à mieux faire, leurs ventes piétineront. Les Japonais semblent si peu au fait des réalités modernes qu'ils cherchent à nous vendre des motocyclettes, lorsque la démocratisation de l'automobile a chez nous envoyé au musée les sympathiques mais ferraillants deux-roues de nos pères. Le Soleil Levant aimerait d'ailleurs produire directement en France même, pour mieux nous fourguer sa pacotille, mais nos élus ne sont pas assez naïfs pour le laisser faire main basse sur notre patrimoine. Il n'y a de toute façon plus de place nulle part ; nos propres usines qui se sont prodigieusement multipliées occupent tout l'espace disponible.

      Je m'aperçois qu'il est neuf heures précises, et je n'ai qu'à penser "informations" pour qu'un bourdonnement emplisse mes oreilles : le carillon d'Europe numéro Quinze y résonne un instant, précédant le speaker. Fini, le parisianisme à la Molière : comme elle en a pris l'habitude, l'assemblée nationale se déplace afin d'honorer tour à tour nos préfectures ; elle décrète aujourd'hui solennellement depuis Alger l'humanisation de la peine de mort. La guillotine boit littéralement son dernier verre de rhum. Ce supplice n'était pas que sanglant ; il faisait honte à notre époque par sa technique antédiluvienne. Avec l'aval du président de la république de Gaulle, le président de l'assemblée annonce avec émotion la fin de la barbarie. Le condamné sera désormais évaporé dans une chambre spéciale par un puissant générateur de rayons gamma, sans proprement s'apercevoir de rien.

      Tout n'est pourtant pas parfait dans l'évolution de la société, et les parents s'inquiètent à juste titre. La généralisation par exemple des lycées mixtes n'est certes remise en question par personne, mais il faut bien reconnaître qu'en découlent des effets discutables ; c'est ainsi que plus de quarante pour cent des garçons et près de vingt pour cent des filles n'arrivent plus vierges au mariage. Le speaker passant ensuite à l'international brosse un tour d'horizon de la situation entre les blocs. Il est permis d'espérer qu'une entente doive être bientôt conclue entre Moscou et Washington. L'intérêt commun commandant de s'allier face à la montée du péril chinois, les fusées des deux rivaux ne seront pas trop pour tenir en respect près d'un milliard d'hommes politisés à l'extrême, qui rejetent le moindre bienfait du monde moderne et le moindre confort comme un péché contre leur fanatisme puritain. Le Premier Soviétique a reconnu les limites du communisme en matière économique et ses fautes contre la démocratie et la liberté ; le président américain a convenu que le capitalisme sans la force de l'état ne suffit pas toujours à garantir justice et solidarité ; le différend idéologique est en si bonne voie d'aplanissement qu'on peut tabler sur sa disparition à moyen terme. Tout serait ainsi pour le mieux si le honteux spectacle de l'Inde nageant dans la misère de son analphabétisme sans issue, ne venait régulièrement tarauder la conscience des nations occidentales où tout le monde gagne chaque année en prospérité comme en avantages divers, ou chaque année se raréfient les clochards et les ouvriers au smig. Les plus optimistes prédisent d'ailleurs paradoxalement - non sans quelque irrévérence - la mise au chômage de l'abbé Pierre et de Clara Candiani, seules victimes du progrès !

    .

    *  *  *  *  *  *  *  *  *  *  *  *  *  *  *       

     

     


  • ENTRETIEN D'EMBAUCHE

      Certains emplois réclament de qui les tient une assurance imperturbable, une complète maîtrise de soi, une aisance improvisatrice que rien ne saurait prendre de court. Justement, on embauche. Le candidat est introduit devant non pas un, mais trois ou quatre examinateurs qui semblent occupés à leur courrier. On l'invite à s'asseoir : il n'y a pas de siège. On lui présente une table couverte d'objets divers ; il doit en choisir un et commencer à discourir à son sujet cinq minutes dûment chronométrées. Le candidat se saisit d'un clou.

    - Le clou, mesdames et messieurs, est un modeste accessoire de quincaillerie indispensable au charpentier, sinon à son fils. Je pense naturellement en disant cela à Notre Seigneur, Djizeusskuaïsst comme l'appellent sans vergogne les Anglo-Saxons. Il est à noter que les deux larrons crucifiés autour de lui n'étaient liés que par des cordes, ce qui suggère bien comment la Palestine en ce temps-là déjà exsangue et martyre souffrait de l'impérialisme romain, si jusqu'aux clous venaient à manquer ! Cela démontre néanmoins s'il en était encore besoin à quel point le clou est intimement mêlé à notre civilisation judéo-chrétienne, laquelle...

    - Revenez à votre sujet.

    - Je m'égarais. Les Romains au sujet des clous avaient constaté un fait singulier. Ils...

    - Nonnonnon. Parlez du clou que vous tenez ; pas des autres.

    - Excusez-moi. Je persiste à penser que vous eussiez apprécié l'anecdote historique que je voulais citer. J'allais dire avant votre pertinent rappel à l'ordre que les Latins avaient découvert un phénomène de corrosion électro-chimique toujours valable d'ailleurs. Des clous servaient à fixer sur leurs trirèmes les bordés de cuivre destinés à protéger le bois contre les flèches incendiaires. L'eau de mer faisait alors office d'électrolyte dans la constitution d'un couple voltaïque Fe/NaCl/Cu dont la f.é.m. - je n'ai plus son chiffre en mémoire - est suffisante pour entraîner le passage en solution des ions Cu++. Bref, les trous des clous s'élargissaient et les blindages se détachaient.

    - C'est en effet très intéressant. Veuillez en finir avec cette digression pour...

    - Oui ! Les Romains eurent alors l'idée de plonger les clous dans un bain de plomb fondu qui les recouvrait d'une mince pellicule protectrice. J'imagine assez l'irritation d'Archimède, tandis qu'il incendiait lesdits vaisseaux, de ne pas avoir imaginé cela le premier ! Depuis cette époque...

    - C'est bon...

    - N'est-ce pas ? J'en viens maintenant à la place de choix qu'occupe le clou dans notre littérature. Nous voyons dans le Rouge et le Noir Julien Sorel entrer au service de monsieur de Rênal qui est précisément propriétaire d'une fabrique de clous. Ce n'est certainement pas par hasard !  Qu'on en juge : le père de Julien dirige une scierie. Or, qui a jamais tenté de scier une pièce de bois recelant un clou, connaît le résultat pour l'outil : autant dire que Julien Sorel devait se casser les dents et que la tragédie finale était inscrite dans les prémisses ! Freud n'a donc vraiment rien inventé que le clou n'ait su de longue date.  Parlons à présent de la composition du clou. Il ne peut être en acier, car il se briserait au choc du marteau et serait inapte à prendre les formes repliées qui assurent la bonne tenue des assemblages du marchand de caisses d'emballage. Le clou est donc en fer doux pratiquement décarburé. Toute la difficulté à enfoncer correctement le clou tient à ce qu'il plie volontiers, puisque son fort élancement le rend justiciable de la formule de Rankine, voire d'Euler pour les clous les plus longs. On note au passage que pincer la tige à mi-longueur entre les doigts réduit d'un facteur quatre la sensibilité au pliage accidentel : véritables messieurs Jourdain du clou, nos pères dépourvus de bases scientifiques n'en faisaient ainsi pas moins dès l'antiquité des mathématiques appliquées sans s'en douter. Considérons en effet un marteau d'un kilogramme s'abattant à la vitesse de, disons, cinq mètres par seconde, sur un clou qui s'enfonce de trois millimètres. Il en résulte une contrainte difficile à évaluer sans calculette, mais que l'expérience prouve suffisante à plier notre clou. N'avez-vous pas à ce sujet vu sur la fête foraine saisonnière des boulevards entre Barbès et Blanche, le jeu consistant à enfoncer complètement un clou en trois coups seulement et sans le tordre ? Il faut reconnaître que la chose n'est pas facile et que les joueurs ne repartent pas toujours avec les poupées espagnoles. Et puis, comment conclure ce tour d'horizon du clou sans évoquer les innombrables locutions et dictons dont il fait l'objet ? Nous y viendrons après avoir rappelé l'étymologie du mot clou. Clou vient du latin clavus qui veut dire clou. Ai-je songé à définir les autres acceptions de "clou" ? Je crois que non. Le clou est le nom populaire du furoncle, qui dans ce cas se dit clavulus en latin. Sans m'étendre outre mesure sur le clou de girofle, rapporté d'Orient par les Croisés en même temps que le chat - mais oui, le chat - l'horloge et les abricots, je me propose d'évoquer brièvement le clou, appellation vulgaire du Mont-de-Piété, aujourd'hui Crédit Municipal, créé à l'instigation du roi Louis XVI en vue de pratiquer le prêt sur gages à taux très faible en faveur des plus défavorisés. J'en reviens aux expressions usuelles forgées autour du clou, après quoi je traiterai des passages cloutés : un clou chasse l'autre ; être le clou du spectacle ; des clous ! être le clou du cercueil de quelqu'un ; être cloué au lit ; un vieux clou ; être cloué sur place... C'est assez par là souligner l'importance dans la tradition...

    (l'enregistrement s'interrompt ici pour cause technique sans que nous puissions affimer que le candidat approche de la fin. La bande reprend un peu plus loin avec la voix d'un autre postulant dissertant sur un bouton de culotte). 

    .

    *  *  *  *  *  *  *  *  *  *  *  *  *  *  *  


  • INTERVIEW DU MINISTRE DU TRAVAIL ET DE L'EMPLOI

    fiction 

     .

      Un ministre du Travail et de l'Emploi est toujours choisi avec soin parmi la plus fine fleur polytechnicienne : c'est qu'il devra disputer chiffre à chiffre avec opposants et journalistes. Nous donnons un extrait du plus récent entretien du ministre avec l'un de ces derniers.

    JOURNALISTE.   Monsieur le ministre, le chômage a encore augmenté de 5% en janvier.

    MINISTRE.   Sans doute le nombre absolu des chômeurs reste-t-il trop élevé ; mais nous avons de bonnes raisons de croire à une embellie sur le front du travail au regard de la stabilisation du non-emploi.

    J.   Stabilisation ? Les chiffres en janvier viennent d'être connus ; ils montrent un brusque saut de 5% ! Il faut remonter à octobre 1973 pour...

    M.   Oui-oui-oui. Je suis le premier, je vous assure, à me préoccuper de l'inquiétude des Françaises et des Français sur la stagnation de la disponibilité professionnelle. Si la croissance ne permet pas encore de retrouver le plein emploi, c'est bien la vitesse d'accroissement de la vacance compétentielle des salariés qui autorise un optimisme raisonné. Les électrices et les électeurs l'ont d'ailleurs bien compris, qui ont sanctionné favorablement la politique économique du gouvernement aux législatives partielles du Tarn-et-Saône dimanche dernier. Les Françaises et les Français, les électrices et les électeurs voient clairement l'horizon s'éclaircir et nous le témoignent en tant qu'électrices et qu'électeurs.

    J.   Le candidat de l'opposition arrivé six voix derrière celui de la majorité s'est désisté la rage au coeur pour barrer la route au Front National arrivé largement en tête au premier tour !

    M.   C'est bien cela. les Françaises et les Français ne perdent pas de vue, croyez-moi, les résultats de notre politique de l'emploi. Les électrices et les électeurs nous ont ainsi adressé un message fort. D'ailleurs, les électeurs...

    J. (étonné et consterné)   Vous avez oublié les électrices !    

    M.   Je songe en effet à tout instant aux électrices en interruption involontaire de participation à la vie des entreprises. Le gouvernement est donc heureux de vous faire part de l'amélioration dont je vous parlais... 

    J.   Mais justement, monsieur le ministre, le chômage a crû de 0,6% en octobre, 1% en novembre, 2% en décembre et 5% en janvier. Même la vitesse d'accroissement du chômage a augmenté !

    M.   Permettez-moi cette fois de ne pas comprendre votre attitude.  Je vois combien il est malaisé de faire passer auprès des Françaises et des Français, des électriciennes et des électriciens, le message favorable, même modestement favorable, que nous adresse notre économie. Tout ce qui est technique n'est pas toujours facile à faire entendre, mais je crois que vous n'êtes pas assez averti des modèles mathématiques de modélisation des phénomènes d'intermittence salariale. Considérez l'accroissement du chô... ou plutôt, je préfère dire, de l'alternance assédico-salariale, comme ma fonction du temps notée f(t). Elle a augmenté de 5% en janvier après 2, 1 et 0,6% en remontant les mois antérieurs. Dérivée première de la valeur précédente, l'accélération de l'accroissement de... du... de... la... du chômage, si vous tenez absolument à ce terme sans doute imagé mais à mon avis trop porteur de connotations négatives, l'accélération de l'accroissement du chômage  f '(t) a augmenté aussi puisqu'elle est passée en janvier à 150% (de 2 à 5% de chômage en plus) au lieu de 100% seulement (de 1 à 2%) en décembre et 67% (de 0,6 à 1%) en novembre.

    J.   Vous voyez bien...

    M.   Attendez un peu ! Parlons à présent de la variation de l'accélération de l'accroissement du chômage, dérivée seconde f ''(t). Si l'accélération de l'accroissement du chômage a été de 150% en janvier contre 100% en décembre et 67% en novembre, la variation de l'accélération de l'accroissement du chômage n'est bien cette fois que de moitié, 50% en décembre (de 100 à 150) comme en novembre (de 67 à 100).  Voilà déjà un premier élément de stabilisation ! Si je considère maintenant f tierce de t, ou f '''(t), je découvre qu'entre décembre et janvier l'évolution de la variation de l'accélération de l'accroissement du chômage est nulle, puisque la variation (je condense pour demeurer intelligible) n'a pas bougé d'un mois sur l'autre. Chômage en hausse, mais dérivée troisième nulle et sans doute bientôt négative ; ne voilà-t-il pas le plateau annoncé dès le début de notre entretien dans les courbes du chômage ? Ces considérations un peu techniques sont évidemment loin du sensationnalisme dont certains de vos confrères se gargarisent, mais vous me permettrez de m'inscrire en faux contre leurs façons sommaires de comptabiliser l'inemploi - zut, ça me reprend - en arrêtant l'analyse au niveau qui arrange le commentateur. C'est proprement faire Charlemagne pour quitter un peu facilement la jeu sur un coup gagnant !

    J.   Ainsi les clignotants sont-ils enfin au vert à la sortie du tunnel. Merci de ces quelques précisions, monsieur le ministre.

     

    *

      Il nous paraît utile de fournir quelques remarques sur les diverses propositions du patronat énoncées au fil des années en matière d'emploi. Bien avant tout dispositif gouvernemental, on avait dès il y a trente ans proposé dans le cadre des mesures anti-chômage la création des ENCA. En quoi pouvaient consister ces Emplois Nouveaux à Contraintes Allégées ? Il paraît probable que les petits salariés bénéficiaires de ces en-cas n'eussent plus été tenus d'avoir à respecter systématiquement les contraintes, désormais allégées, traditionnellement liées au travail mercenaire, comme par exemple d'arriver à l'heure. L'hebdomadaire professionnel l'Entrepôt Nouveau avait également reflété les propos d'un haut dirigeant patronal, pour qui il fallait partager de façon plus dynamique les revenus de l'entreprise entre salariés et direction. On s'interroge tout d'abord sur la signification de ce charabia, pour en venir à penser tout doucement que, en effet, le spectacle d'un morne comptable occupé à remplir d'ennuyeuses fiches de paie au fond d'un bureau poussiéreux n'offre en rien l'image de dynamisme indispensable à l'entreprise ; tandis qu'un jeune cadre précisément dynamique et plein d'allant, parcourant les ateliers en petites foulées pour lancer au personnel des liasses de billets (une passe ! eeeeh ! une passe ! vous laissez pas surprendre !) et finissant par jeter habilement sur le bureau directorial le solde éventuel, voilà qui symboliserait mieux le partage dynamique des revenus souhaité par l'Entrepôt Nouveau.

      Eh bien, ce n'était pas du tout cela. En lisant un peu plus loin, on comprenait que partager de façon dynamique les revenus de l'entreprise entre salariés et direction, c'était tout simplement partager les revenus de l'entreprise d'une façon qui permît à la direction d'être plus dynamique.

      Nous voudrions suggérer aussi quelques ménagements psychologiques appropriés à l'envoi d'une lettre recommandée signifiant la cessation d'un contrat de travail. Au lieu d'adresser de simples mots secs accompagnés d'une demi-ligne de justifications économiques dont le légalisme formel n'égare personne, faites plutôt livrer à votre salarié un bon lit. Il aura certes l'occasion d'y passer de longues matinées grasses, mais la question n'est pas tant là. Supposons que l'entreprise soit une cimenterie. Glissez sous l'oreiller un mot d'accompagnement dans le genre : " Cher ami, vous savez comment le ciment en poudre est douloureusement abrasif sur la peau nue, notamment entre des draps. J'ai donc veillé particulièrement à ce qu'on vous adresse votre lit sans ciment ".

    .

    *  *  *  *  *  *  *  *  *  *  *  *  *  *  *

     

     





    Suivre le flux RSS des articles de cette rubrique