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    SOMMAIRE DE LA RUBRIQUE

     

     

    Morale moderne     (essai)

    Statistiques     (interview d'un ministre de l'Emploi) 

    La chronique numismatique     ("nonsense")

    Critique de livres et de films   (critiques loufoques)

    Faut-il des WC dames jalousement exclusifs ?     (réflexion sociologique)

    Florilège radiophonique     (vocabulaire radiophonique boursouflé authentique)

    L'an deux mil d'autrefois     (pastiche de la prospective de naguère)

    Participation aux jeux radiophoniques     (souvenirs réels)

    Les lumières de la nuit     (nouvelle)

    A la manière de :  Camille Flammarion     (pastiche)

    Lettre d'amour à une pas franche beauté     (chronique du motocyclisme attardé de l'Est)

    Yankeenocubasi !     (échange de courriers réels avec la démocratie cubaine)

    A la manière de :  Philippe Meyer     (pastiche)

    Les fleurs de Mururoa     (nouvelle pronucléaire)

    L'ours est mort     (actualité commentée)

    Sylvie     (nouvelle sur les moeurs de la ruralité profonde)

    A la manière de :  Fable libérale     (pastiche)

    Notre enseignement se porte mal     (courrier d'un parent d'élève mécontent)

    A la manière de :  Henri Lavedan     (pastiche) 

    Entretien d'embauche     ("nonsense"... quoique...)

    Parabole écolo-zoléenne     (court règlement de compte)

    L'école des marris  et Un peu de latin de cuisine   (pastiche de genre)

     

     

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    MORALE MODERNE

    essai 

     

      On doit prendre avec intérêt connaissance de la législation suisse récente relative au respect de la créature végétale. Cueillir sans motif une fleur, étêter par jeu les marguerites, n'est pas une infraction réprimée, mais c'est un mal, officialisé comme tel. C'est un réel progrès dans l'élévation de la morale et de la dignité des humains eux-mêmes.

      Il nous semble qu'à partir d'une situation de table rase faite du passé, lorsque tout est à reconstruire comme au lendemain d'une guerre mondiale, on observera les périodes suivantes dans le progrès de l'élévation morale :

      Première période

      La guerre vient juste de finir. On n'a pas le temps de s'appesantir sur des subtilités et des raffinements. Il faut agir, produire, bâtir. La valeur morale des comportements est mise au second plan, la morale ne donnant ni toit ni pain. On ne se permet pas le luxe d'un souci environnemental contre-productif. On ne s'occupe de sécurité que là où le danger est préoccupant en termes de coût à court terme. Les gamins d'une association qui se déplace de son lieu de rassemblement vers son lieu d'exercice sont trimbalés sans ceinture sur les bancs longitudinaux d'un camion à ridelles. Les bêtes ne sont pas supposées posséder une sensibilité excessive. La magouille financière et fiscale est banale ; la politique est souvent corrompue. La femme et l'enfant sont écoutés lorsqu'on en a le temps. Les crimes de moeurs sont souvent escamotés, ou sinon jugés avec beaucoup d'indulgence. Les simples délits de moeurs n'intéressent pas beaucoup les agents répresseurs.

      Seconde période

      Les ventres sont remplis et l'hiver se passe au chaud. On se prend enfin de compassion pour les pauvres, les faibles et les bêtes. On prend au sérieux la prééminence de la vie et de la santé sur les résultats économiques immédiats. On évoque la notion de principe de précaution. On en finit avec les bâtiments aisément inflammables, les comportements routiers libres, les répressions idiotes (notamment sexuelles), les abus de faiblesse physique et aussi, avec beaucoup de précaution, psychique.

      Troisième période

      Le principe de précaution a échappé à ses parents. Enfant monstrueux, il tue en freinant ou empêchant des progrès qui permettraient de réduire la mortalité à moyen terme. Il tue en empêchant qu'on fournisse aux pays pauvres des procédés bon marché de réduire la mortalité, mais rejetés par les pays riches pour cause de risques associés mineurs ou folkloriques, telle la possible mise en danger de certaines espèces de bestioles. Le droit de faire ce qui n'est pas interdit est remplacé par l'interdiction de faire ce qui n'est pas autorisé. Il reste cependant permis par dérogation d'éteindre un incendie avec de l'eau non traitée. Tout geste de l'existence matérielle est codifié, normalisé, contrôlé en vue d'améliorer l'hygiène, la sécurité, la consommation dirigée. Le test ADN à bas prix identifie qui a uriné ou déféqué dans la forêt. La défense des faibles et des victimes prend une ampleur sans précédent, proportionnée au nombre de nouveaux faibles et victimes identifiés (inventés). Un temps estompée, la répression sexuelle réapparaît sous des formes inédites. Après avoir sur ce sujet balayé dans un court premier temps le poids des vieilleries de jadis, la morale laïque reconstruit le droit sexuel en beaucoup moins indulgent, infligeant pour des comportements même exempts de dol ou de fraude, mais supposés dégradants, des peines immédiates et certaines au lieu de châtiments post-mortem aléatoires. Il devient beaucoup plus dangereux de comparoir en justice pour un viol sans homicide que pour un homicide sans viol. Selon le principe général illustré par les bûchers de l'Inquisition succédant aux flambeaux humains chrétiens des nuits de Néron, bien des catégories minoritaires autrefois brimées font payer fort durement au moindre motif leurs tourments ou assujettissements passés. L'emploi toujours plus fréquent du renversement de la charge de la preuve et autres abominations morales de cet ordre sont regardés comme indispensables au progrès moral.

      Quatrième période

      Au lieu de se dépenser dans la culture (y compris scientifique et technique) l'esprit s'aventure en des terres auparavant insoupçonnées. Les animaux ne sont plus simplement protégés, mais bénéficient d'une segrégation positive en regard des intérêts humains. Les plantes deviennent des personnes. Les pierres et l'eau n'en sont pas éloignées. L'homme reste toléré, mais la femme est érigée en aboutissement de l'univers (sous réserve des droits des pierres et des eaux). Un code sexuel est promulgué ; inspiré de 1984, il ne permet à peu près rien. La parole en toute chose ne doit porter que le respect ; l'ironie est une faute lourde. Dieu ne se porte pas si bien qu'autrefois, mais les croyants peuvent régler son compte judiciaire à tout persifleur. Paradoxalement, la religion offre des échappatoires à la loi. Quand la loi dicte qu'on marche sur la tête, se réclamer d'une foi qui l'interdit est le seul moyen de ne pas le faire. Une mesure de limitation légale des rites religieux est pourtant prise : l'interdiction de l'absolution en confession. L'absolution amnistie le pénitent qui montre du repentir sincère, et le dispense de s'imposer plus longtemps les souffrances morales de ce repentir. L'absolution de la sorte tend à rendre l'individu peu sujet au sentiment de repentance illimitée dans le temps ; or la loi précisément magnifie en tout la repentance. En fait et plus généralement, une religion laïque aux interdits et obligations omniprésents remplace par force les théologies facultatives d'autrefois. La justice hésite continuellement entre deux voies sans savoir s'arrêter à l'une ou à l'autre : ou bien incarcérer à vie les petits délinquants, ou bien libérer immédiatement les assassins après les avoir entendus avec bonté et dûment chapitrés.

      Cinquième période

      L'humanité se catharise. Elle interroge la science : peut-on dématérialiser les corps et maintenir les esprits, dégagés de tout désir, au sein de champs physiques immatériels ? Car il apparaît que la dignité humaine ne peut perdurer sans cette sorte d'identification de l'être humain à Dieu ; mais la chose n'est pas facile.    

       A l'irréalisabilité de cette exigence d'évolution pourtant indispensable à la dignité humaine, le suicide collectif terminal semble en fin de compte la seule réponse logique.

      Il est même désirable, puisqu'en définitive la conservation même des seuls esprits humains pollue la pureté originelle de l'univers.

              


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    STATISTIQUES

    interview d'un ministre de l'emploi

      

    Un ministre du travail et de l’emploi est toujours choisi avec soin parmi la plus fine fleur polytechnicienne : c’est qu’il devra disputer chiffre à chiffre avec opposants et journalistes. Nous donnons un extrait du plus récent entretien du ministre avec l’un de ces derniers.

    JOURNALISTE : monsieur le ministre, le chômage a encore augmenté de 5 % en janvier.

    MINISTRE : sans doute le nombre absolu des chômeurs reste-t-il trop élevé ; mais nous avons de bonnes raisons de croire à une embellie sur le front du travail au regard de la stabilisation du non-emploi.

    J. Stabilisation ? Les chiffres de janvier viennent d’être connus ; ils montrent un brusque saut de 5 % ! Il faut remonter à octobre 1973 pour...

    M. Oui-oui-oui. Je suis le premier, je vous assure, à me préoccuper de l’inquiétude des Françaises et des Français sur la stagnation de la disponibilité professionnelle. Si la croissance ne permet pas encore de retrouver le plein emploi, c’est bien la vitesse d’accroissement de la vacance compétentielle des salariés qui autorise un optimisme raisonné. Les électrices et les électeurs l’ont d’ailleurs bien compris, qui ont sanctionné favorablement la politique économique du gouvernement au législatives partielles du Tarn-et-Saône dimanche dernier. Les Françaises et les Français, les électrices et les électeurs en sont témoins et nous le témoignent en tant qu’électrices et qu’électeurs.

    J. Le candidat de l’opposition arrivé six voix derrière celui de la majorité s’est désisté la rage au cœur pour barrer la route au Front National arrivé largement en tête au premier tour.

    M. C’est bien cela. Les Françaises et les Français ne perdent pas de vue, croyez-moi, les résultats de notre politique de l’emploi. Les électrices et les électeurs nous ont adressé un message fort. D’ailleurs, les électeurs...

    J. (étonné et consterné) Vous avez oublié les électrices !

    M. Je songe en effet à tout instant aux électrices en interruption involontaire de participation à la vie des entreprises. Le gouvernement est donc heureux de vous faire part de l’amélioration dont je vous parlais...

    J. Mais justement, monsieur le ministre. Le chômage a crû de 0,6% en octobre, 1% en novembre, 2% en décembre et 5% en janvier. Même la vitesse d’accroissement du chômage a augmenté !

    M. Permettez-moi cette fois de ne pas comprendre votre attitude. Je vois combien il est déjà malaisé de faire passer auprès des Françaises et des Français, des électriciennes et des électriciens le message favorable, même modestement favorable, que nous adresse notre économie. Tout ce qui est technique n’est pas toujours facile à faire entendre, mais je crois que vous n’êtes pas assez averti des méthodes mathématiques de modélisation des phénomènes d’intermittence salariale. Considérez l’accroissement du chô...ou plutôt, je préfère dire, de l’alternance assedico-salariale, comme ma fonction du temps notée f(t). Elle a augmenté de 5% en janvier après 2, 1 et 0,6% en remontant les mois antérieurs. Dérivée première de la valeur précédente, l’accélération de l’accroissement de...du...de la...du chômage, si vous tenez absolument à ce terme sans doute imagé mais à mon avis trop porteur de connotations négatives, l’accélération de l’accroissement du chômage f ’(t) a augmenté aussi puisqu’elle est passée en janvier à 150% (de 2 à 5% de chômage en plus) au lieu de 100% seulement (de 1 à 2%) en décembre et 67% (de 0,6 à 1%) en novembre.

    J. Vous voyez bien...

    M. Attendez un peu ! Parlons à présent de la variation de l’accélération de l’accroissement du chômage, dérivée seconde f ’’(t). Si l’accélération de l’accroissement du chômage a été de 150% en janvier contre 100% en décembre et 67% en novembre, la variation de l’accélération de l’accroissement du chômage n’est bien cette fois que de moitié, 50% en décembre (de 100 à 150) comme en novembre (de 67 à 100). Voici déjà un premier élément de stabilisation ! Si je considère maintenant f tierce de (t), je découvre qu’entre décembre et janvier l’évolution de la variation de l’accélération de l’accroissement du chômage est nulle, puisque la variation (je condense l’expression pour demeurer intelligible) n’a pas bougé d’un mois sur l’autre. Chômage en hausse, mais dérivée troisième nulle et sans doute bientôt négative ; ne voilà-t-il pas le plateau annoncé dès le début de notre entretien dans les courbes du chômage ? Ces considérations un peu techniques sont évidemment loin du sensationnalisme dont certains de vos confrères se gargarisent, mais vous me permettrez de m’inscrire en faux contre leurs façons sommaires de comptabiliser l’inemploi - zut, ça me reprend - en arrêtant l’analyse au niveau qui arrange le commentateur. C’est proprement faire Charlemagne pour quitter un peu facilement le jeu sur un coup gagnant !

    J. Ainsi les clignotants sont-ils enfin au vert à la sortie du tunnel. Merci de ces quelques précisions, monsieur le ministre.

    M. Je vous en prie.

     

    N.B. : inutile de vérifier les calculs ! Ruthénium les a refaits huit fois avant impression.

     

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    Il nous paraît utile de fournir quelques remarques sur les diverses propositions du patronat énoncées au fil des ans en matière d’emploi. Bien avant tout dispositif gouvernemental, on avait proposé dans le cadre de la lutte anti-chômage la création des ENCA. En quoi pouvaient consister ces Emplois Nouveaux à Contraintes Allégées ? Il paraît probable que les petits salariés bénéficiaires de ces en-cas n’eussent plus été tenus d’avoir à respecter systématiquement les contraintes, désormais allégées, traditionnellement liées au travail mercenaire, comme par exemple arriver à l’heure. L’Usine Nouvelle avait également reflété les propos d’un haut dirigeant patronal, pour qui il fallait partager de façon plus dynamique les revenus de l’entreprise entre salariés et direction. On s’interroge tout d’abord sur la signification de ce charabia, pour en venir tout doucement à penser que, en effet, le spectacle d’un morne comptable occupé à remplir d’ennuyeuses fiches de paye au fond d’un bureau poussiéreux n’offre en rien l’image de dynamisme indispensable à l’entreprise ; tandis qu’un jeune cadre précisément dynamique et plein d’allant, parcourant les ateliers en petites foulées pour lancer au personnel des liasses de billets (une passe ! eeeeh ! une passe ! vous laissez pas surprendre !) et finissant par jeter habilement en visant de loin sur le bureau directorial le solde éventuel, voilà qui symboliserait mieux le partage dynamique des revenus souhaité par l’Usine Nouvelle.

    Eh bien, ce n’était pas du tout cela. En lisant un peu plus loin, on comprenait que partager de façon dynamique les revenus de l’entreprise entre salariés et direction, c’était tout simplement partager les revenus de l’entreprise d’une façon qui permît à la direction d’être plus dynamique.

    Nous voudrions suggérer aussi quelques ménagements psychologiques appropriés à l’envoi d’une lettre recommandée signifiant la cessation d’un contrat de travail. Au lieu d’adresser de simples mots secs accompagnées d’une demi-ligne de justification économique dont le légalisme formel n’égare personne, faites plutôt livrer à votre salarié un bon lit. Il aura certes l’occasion d’y passer de longues matinées grasses, mais la question n’est pas tant là. Glissez sous l’oreiller un mot d’accompagnement du genre : « cher ami, vous savez comment le ciment en poudre est douloureusement abrasif sur la peau nue, notamment entre les draps. J’ai donc veillé particulièrement à ce qu’on vous adresse votre lit sans ciment ».

     

     


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    LA CHRONIQUE NUMISMATIQUE

     nonsense

     

    On sait peu que la pénurie de métaux précieux en Russie au tournant du XXème siècle (et qui n'est pas sans rapport avec l'escroquerie d'état des fameux emprunts) conduisit tout au moins dans les régions les plus froides de l'empire à la frappe de monnaies de mercure. Ce métal prend en effet l'état solide au-dessous de 39 degrés de froid. Cette émission monétaire inaccoutumée ne doit pas surprendre, car les écologistes à cette époque n'avaient pas encore découvert la radioactivité du mercure. Les historiens pensent de leur côté que les troubles causés par la manipulation quotidienne de ces monnaies peuvent expliquer la passivité avec laquelle les Russes supportèrent le régime tsariste d'abord, bolchévique ensuite, puis maffieux, avant enfin de s'épanouir sous la bienveillance du "seul pur démocrate" autoproclamé comme tel et justifié par ses titres au KGB.  

    Parfaites en hiver, les pièces de 1/2, 1, 2 et 5 roubles en mercure à l'effigie de Nicolas II présentaient l'inconvénient de devenir pâteuses au printemps et de fondre tout à fait en été. On  les conservait alors dans un bocal qu'à l'hiver suivant on était bien forcé de porter à l'atelier de l'hôtel régional des monnaies ; la nouvelle frappe se faisait bien entendu au prix d'une taxe qu'il fallait par conséquent acquitter tous les ans, ce qui ne tarda pas à entraîner le discrédit sur cet argent à intérêt négatif. Il faut dire aussi que la présence de pièces d'or et de mercure mêlées dans les bourses conduisait parfois à quelques déconvenues. Voilà pourquoi la police dut réprimer impitoyablement à Petrograd en novembre 1914 une manifestation d'ouvrières hurlant à l'adresse du monarque détesté : " Nous ne voulons pas de tes rouble ignobles ! "

    Ce calembour, car c'en est un en russe, signifie approximativement : " Quelle différence y a-t-il entre un cornichon et Raspoutine ? Il n'y en a pas : le cornichon est confit dans du vinaigre et Raspoutine est confident du tsar " (1).

    La plaisanterie fit le tour du pays, ce qui n'est pas un petit succès, et le scandale éclata lorsqu'à la fin d'une représentation du Lac des Cygnes au théâtre Bolchoï, la jeune et fraîche danseuse Vecchia Maminova fut invitée dans la loge impériale. Parce qu'elle se voyait l'objet d'une cour pressante de la part du souverain, l'artiste crut tout trouvé de l'amuser en lui répétant le calembour ! Ce ne fut pas du goût de la tsarine. La gifle qu'elle adressa à la jeune écervelée manqua son but avec ce beau résultat que le tsarévitch en saigna du nez pour quinze jours. On a pensé d'abord qu'Alexandra Féodorovna était vexée parce qu'elle aimait beaucoup les cornichons, mais il est plus probable que le malentendu venait de ce que la danseuse avait oublié qu'on parlait non moins le français que le russe à la cour.

    Cet incident marqua la fin des monnaies de mercure ; leur refonte était ordonnée le lendemain même par voie d'oukase. Le cours extrêmement élévé de nos jours des rarissimes roubles de mercure aux ventes de Sotheby's explique le renouveau récent des expéditions en Sibérie à la recherche de mammouths congelés ; c'est en général dans les poches des paléontologistes disparus avant la révolution d'Octobre que les chances sont les plus grandes de retrouver quelques uns des exceptionnels spécimens numismatiques encore existants, souvent dans l'état SUP ou même SPL.

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    NdlR : la carrière de Vecchia Maminova devait finir tristement lorsqu'en 1919 à l'issue d'une représentation de Casse-Noisettes au théâtre Bolchoï devant les plus hautes personnalités du régime, quand appelée dans la loge officielle, ses plaisanteries incertaines ("casse-noisettes !") lui valurent cette fois pour de bon de la part de la Kroupskaïa un épistaxis soigné.

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    Critères de classifications des roubles de mercure à l'intention des collectionneurs :

    TTB :  il reste une partie solide de la pièce.

    SUP :  l'aigle impériale des armoiries surnage encore sur le métal fondu.

    SPL :  les traces de manipulation doivent être absolument infimes et limitées à des zones de fusion sur la joue, et au revers sur les plumes extérieures des ailes de l'aigle.

    FDC :  pièce pratiquement intacte avec tout son isolant d'origine. De minimes traces de fusion peuvent être tolérées si l'isolant les recouvre toujours.

     

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    On peut consulter les sites numismates, où l'on trouvera les critères des classification des monnaies selon leur degré d'usure, et dont les définitions ci-dessus constituent un pastiche.

    Ce court texte est un exemple d'humour à deux niveaux de lecture en fonction des connaissance du lecteur (la gifle de la tsarine) : niveau farce pour dessin animé , ou niveau plus relevé.

    (1) Calembour non original, pris à une mise en scène de la Belle Hélène, avec un autre personnage. 

     

     

     


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    CRITIQUES DE LIVRES ET FILMS

     

      Voir dans la catégorie "Fictions sur l'aviation et l'espace" la critique des ouvrages :

    Galland, Adolf :   Jusqu'au bout sur nos Messerschmitt

    Nagatsuka, Riujiu :   J'étais un kamikaze

    Mouchotte, René :   Carnets

    Townsend, Peter :   Duel dans la nuit

    Scott, Robert Lee :   Dieu est mon copilote 

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    (Comme pour les pastiches, la "critique" de ce qu'on n'a pas lu est évidemment d'intérêt limité !)

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    Milan Kundera :   L'insoutenable légèreté de de l'être

      On apprend que la mère de l'auteur trouvait drôle de l'affliger en sortant son dentier de sa bouche, et que sa maîtresse est singulièrement excitante nue en chapeau melon. Voilà de la littérature. De bonnes pages pourtant sur le kitsch. Qu'est-ce que le kitsch ? L'auteur cite le cas d'enfants étasuniens jouant sur une pelouse à deux pas du Capitole. Là n'est pas le kitsch. Un vieux crocodile de sénateur arrête sa limousine pour pleurer à la vue des enfants qui jouent sur la pelouse. Le kitsch tient à ce que le sénateur pleure moins à la vue des enfants qui jouent sur la pelouse, qu'à la pensée qu'il communie avec tous les hommes qui pleurent à la vue d'enfants jouant sur des pelouses.

      Ce jour, France-Inter m'apprend qu'un sportif ayant gagné une course revient sur la pelouse du stade entouré de sa femme et de son jeune enfant. Ce n'est rien de plus, mais la foule en étouffe d'émotion. Les journalistes présents ont le coeur étreint de la stupeur de la foule. Le sportif reconnaît avoir connu un grand moment. Et on raconte que l'insoutenable, etc., aurait de nombreux lecteurs ! Ils n'étaient pas dans ce stade.

     

    Georges Bernanos :   l'imposture

      279 pages. Les brillantissimes pages 1 à 21, confession d'un puceau âgé qui voudrait bien pour ses pauvres fantasmes être regardé par son directeur comme un pécheur considérable, font un morceau d'anthologie à découper et conserver à part. On peut jeter  l'imposture constituée par les pages 22 à 279.

     

    Yukio Mishima :   le marin rejeté par la mer 

      Mishima s'est fait hara-kiri. Il a eu bien raison.

     

    Jürgen Thorwald :   la débâcle allemande 

      Intéressant pour ses soixante pages accablantes sur le sujet peu abordé ailleurs, des trois semaines du gouvernement du Grand-amiral Dönitz après la mort de Hitler.  

      Trois semaines !  Comment le Grand-amiral pouvait-il en effet espérer conserver plus longtemps la confiance du peuple allemand ? Car ses réalisations sont nulles : rien pour l'emploi sinon de belles paroles, car il fait faire antichambre vainement à Himmler qui cherchait un portefeuille ; il ne fait rien pour l'aviation, résultat ordinaire de l'universelle jalousie inter-armes ; il fait de toute façon très peu pour la marine ; rien du tout pour le bâtiment ; et enfin, comme si l'Allemagne pouvait accueillir toute la misère du monde, il n'a rien fait pour chasser les millions d'étrangers.

     

    Georges Bernanos :   Monsieur Ouine 

      Exceptionnellement chiant, même pour un ouvrage reconnu de la plus grande littérature ; mais chiant, ce monsieur Ouine, au point de battre sur ce plan jusqu'àMonsieur Godeau de Jouhandeau. Jouhandeau serait justement ignoré sans la vénération qu'il est rendu moralement obligatoire par les belles âmes de lui marquer, simplement parce qu'il est le rejeton d'un département sinistré ; c'est à peu près comme il faut aussi d'obligation prendre au sérieux les Evangiles dont personne ne lirait une ligne si leurs auteurs n'étaient des israélites persécutés. Monsieur Godeau raconte vaguement la même chose que Monsieur Ouine, encore qu'à l'envers et de façon complètement différente sur un sujet parfaitement distinct. "Pouah ! C'est mauvais !" proteste le malade en recrachant la drogue ; "ça prouve que le médicament est bon" lui répond le charlatan (Morris, l'élixir du Dr Doxey). C'est la même chose en art : un livre chiantissime révèle un auteur "immense", comme on dit. Ai lu à raison de cinq pages quotidiennes pendant deux mois, la destinée de ce monsieur qui ouinn's à ne pas être connu. Et pas gai, avec ça ! Ce n'est pas comme dansMonsieur Godeau où l'on rit au moins quelques pages avec l'exhumation et la réduction des corps de dix religieuses, dont neuf décemment décomposées, et une simplement "moisie". In pulvere reverteris... Cela ne lui donc rien ?... Qu'importe : on la jette comme elle est dans le caveau final de neuf mètres carrés capable d'héberger en vrac dix mille âmes, mille ans de la population du couvent. Ai relu ensuite le dialogue des Carmélites pour changer un peu d'air. La fin d'ailleurs est la même.

     

    Georges Bernanos :   Sous le soleil de Satan    

      A la quatorzième ligne : "une dynastie de meuniers et de minotiers, tous gens de même farine."

      Franchement... Vous continueriez ?

     

    Chevallier :   Clochemerle

      D'abord, Clochemerle n'est pas un village mais une petite ville : à cesser donc de toujours citer à l'occasion d'une querelle de bouseux. Ensuite, on se demande pourquoi il n'est pas au programme des écoles tant on a peu fait aussi bien dans un antimilitarisme aussi brillant et sans la moindre lourdeur moralisante. Bourré aussi d'excellents aphorismes que dans notre modernité d'aucuns diraient bien un peu misogynes ; ainsi : "Les femmes, quand on y songe, elles n'ont que ça à penser." 

     

    Chevalier :   Manuel du dessinateur industriel

      Tiré à plus de millions encore que le précédent. Le "Bled" du dessin industriel. Aucun intérêt. Ce n'est même pas le même Chevalier.

     

    François Mauriac :   Thérèse Desqueyroux

       "Dèqueyroux" ou "Dessqueyroux" ? 

     

    John Knittel :   Thérèse Etienne

      Autre Thérèse assassinant son mari.

     

    Emile Zola :   Thérèse Raquin

      Encore !...  Laissez les Thérèse rester vieilles filles ; c'est plus sûr.

     

    André Maurois :   Climats 

      Tout ce que l'amour a de subtil, raffiné, charmant. Si mon exemplaire vous tente, n'hésitez surtout pas à l'emporter. "Tous les genres sont bons, hors le genre ennuyeux" (Voltaire) 

     

    Michel de Saint-Pierre :   Les aristocrates 

      Tout ce qui peut advenir à une famille titrée tombe en deux cents pages sur la tête de celle du livre. Haletant. On a vraiment le sentiment de faire partie de la famille, surtout moi qui vois au chapitre 17 le marquis de Maubrun, personnage central, lire le Journal Officiel du 3 juillet 1953, jour de ma naissance ! Laissez-moi mon exemplaire.

      Adapté à l'écran avec brio, Pierre Fresnay faisant un noble plus noble encore qu'en capitaine de Boieldieu de la Grande Illusion. Il semble dangereux de montrer ainsi au peuple qu'un roturier peut passer magistralement pour plus noble que nature. Et lorsque selon le film, tantôt le metteur en scène, tantôt le partenaire sont d'authentiques nobles eux-mêmes, quelle inconséquence de la part de leur classe !

      A noter qu'à l'exception d'un faux noble et d'une future marquise, tous les personnages "roturiers" du livre parlent ou écrivent un français défectueux. Funny !

     

    Philippe Hériat :   Famille Boussardel 

      Toujours inégalé pour occuper les dimanches après-midi pluvieux.

     

    Stefan Zweig :   Marie-Antoinette

      Pourtant réputé pour la gaîté de ses ouvrages, l'auteur manque ici comme par un fait exprès plusieurs occasions de plaisanter à travers des parallèles qui sautent aux yeux du lecteur. Qu'on en juge :

      Stefan Dreig nous conte en détail les tribulations intimes des sept premières années du ménage Capet. Que n'en profite-t-il pour blaguer : "Ce pauvre Louis XVI aura tout vu : il ne doit pas être amusant de se faire trancher le prépuce sans anesthésie."

      Autre chose : Maïté d'Autriche, impératrice mère de "Toinette" comme on surnommait irrévérencieusement la dauphine, au départ de cette dernière de Vienne pour les félicités de la chambre à coucher, lui remet pour viatique un mémorandum politique à relire tous les mois de sa vie ; et quel jour du mois ? le 21 ! Et Stefan Vierg de manquer encore une occasion de s'esclaffer.

      L'auteur passe au récit de la fuite à Varennes. Le ménage royal, nous dit-il en page 322, traverse "la grande ville de Châlons". Qu'avait donc fumé ce jour-là Stefan Fünfg ? car Ruthénium qui vécut vingt-huit années dans cette maigre cité ne s'est jamais avisé qu'elle fût grande. Mais voilà que Stefan Sechg onze lignes plus bas écrase le mégot de son pétard puisqu'il requalifie le lieu-dit de "petite ville sans distraction".

      A noter que la fin du roman, pour être digne sans doute, n'est pas heureuse.

      (et par association d'idées, on peut voir une belle tête de Stefan Siebeng dans le jardin du Luxembourg.)

     

    Fédor Dostoïevsky :   Crime et châtiment

      Moi qui jusque dans l'adolescence n'ai jamais une seconde cru au marxisme (simple affaire de conformation logique de la cervelle), il m'a fallu après la débandade communiste internationale de 1989 entendre comme vous aussi l'invraisemblable étalage de morgue imbécile de tous ces "intellectuels" forcés de reconnaître avoir fait fausse route, mais proclamant avoir eu raison d'avoir eu tort, accusant de surcroît ceux qui avaient eu raison de n'avoir eu raison que pour avoir été des salauds incapables de laisser le coeur égaré l'emporter sur les évidences flagrantes.

      Je tenais donc depuis lors ces pouffiats de l'intelligence pour des modèles de stupre intellectuel coupables d'un hallucinant péché d'orgueil. Pas de chance : c'est moi qui ai tort. Fiodor Mikhaïlovitch me l'apprend dans son roman : celui qui a péché et s'est repenti est meilleur que celui qui n'a jamais péché

     

    Aragon :  les beaux quartiers

      Le prénom de cet auteur est mal déterminé. Certains l'apostrophaient d'un "Louis" et d'autres tels Cohn-Bendit, d'un "Vieux con".

      On sait le rôle d'Aragon dans le mouvement surréaliste ; c'est une application des principes de cette école qui nous vaut la signature toute fière de l'ouvrage :"terminé le 10 juin 1936 à bord du Félix Dzerjinski."

      Alors là, chapeau, hein !

     

    Brigitte Bardot :   Initiales B.B.  (mémoires)

      Commentaire en cours de relecture par mon avocat.

     

    Jean-Pierre Luminet :   les trous noirs ;   Eugene Cernan :   J'ai marché sur la lune ; condensé paru dans Sélection

      Pour savoir en un instant avec assez de sûreté ce que vaut un auteur inconnu, il faut dans son livre lire en premier la dernière phrase. Le commencement ne signifie rien. Longtemps je me suis couché de bonne heure... Quelle affaire ! Sans compter que c'est la porte ouverte à tous les canulars littéraires : sur ce sentiment inconnu dont l'ennui, la douceur m'obsèdent... 

      Si la chute est neutre ou absente, on a affaire à un simple rédacteur suffisamment modeste pour mesurer ses limites. Est-elle plutôt du genre : "Elle lui sourit, et tous deux partirent d'un grand éclat de rire" ; ou bien encore : "les grilles du château se refermèrent sur le jeune couple à l'orée de l'allée d'ormes séculaires" ; alors, je suppose que vous venez d'acquérir sur place de quoi patienter en attendant le train.

      La chute est-elle astucieuse, inédite, drôle, originale, on tient peut-être un écrivain. Est-elle boursouflée d'une prétentieuse philosophie naïve, ou d'un sentimentalisme niais à pleurer, et l'ouvrage ne vaut que par son éventuel contenu d'information pure. Commençons ainsi par la chute du livre de Luminet (Luminet, les trous noirs !) :

      Il ne faudrait pas que l'expression trou noir soit comme le mot Dieu : qu'elle masque et déguise somptueusement ce que nous ignorons. Fin du livre.

      Hé bé !

      Poursuivons avec la chute du livre de Cernan (Apollo X et XVII) :

    - C'est vrai, mon papy, que tu es allé là-haut ? m'a demandé ma petite fille en montrant la lune.

    - Oui, ma petite puce. Ton papy est allé là-haut. Il y est vraiment allé.  Fin du livre.

       Prends un  nègre !

     

     CINEMA

     

    La grande illusion

      De ce que nos rois furent mal entourés, mal conseillés, résulta que la famille Laudenbach ne fut jamais anoblie. Il n'importe : aucun noble ne parut jamais plus noble que Pierre Fresnay son rejeton. Spécialisé dans les rôles aristocratiques comme Noël Roquevert dans ceux de de colonel en retraite, il devait nous donner le comte de Boieldieu de cette Grande Illusion avant le marquis de Maubrun des Aristocrates de l'assurément noble Denis de la Patellière ; outre le rôle de Vincent de Paul (dont la particule ne doit pas égarer) pour la noblesse du coeur, "la seule vraie" disent les roturiers qu'on s'abstient par charité de corriger, aux deux sens du terme.

      Hélas ! Si certains nobles comme l'auteur des SAS ont mis leur titre en étrange position vis-à-vis du devoir d'exemplarité de leur classe, par leurs descriptions souvent franchement ridicules de fellations, onanismes partagés et sadismes consternants, d'autres n'on jamais été nobles du tout. Parmi les habituels roturiers qu'on croit toujours nobles figurent trois grands soldats allemands du XXème siècle : Stroheim, Paulus et Ludendoff. Les deux derniers ont perdu : on n'est jamais si grand que dans le malheur. Le premier n'a jamais vu une caserne sauf en studio, qui s'est fait sa vie durant passer pour expert militaire ; sa particule est imaginaire comme on pouvait s'en douter : "Monsieur de la Chaumière" ! Je sais un paysan que l'on nommait Gros Pierre...

      La Grande Illusion ferait date dans l'histoire de notre cinéma sans une erreur absolument grossière qui n'ayant échappé à personne, l'a définitivement perdu dans l'estime des connaisseurs - la "beauté" de Dita Parlo sinon suffisait au désastre. Jugez plutôt : nous voyons sur un mur à la minute 33 du film, censé se passer en 1916, une carte de l'Allemagne après le traité de Versailles ! Hou, hou !

      A la minute 76 Pierre Fresnay marchant en Allemagne en jouant de la flûte entraîne derrière lui tout une troupe d'Allemands. Il est ici permis aux germanistes de soupçonner la malice délibérée du scénario.

     

    Les Hauts de Hurlevent

      J'ai réussi à tenir jusqu'au bout, à l'inverse de mes vains essais avec le roman. Une magistrale exécution au claveçin de la version courte de la marche turque de Mozart. A part cela...

      Le roman, lui, est un chef d'oeuvre : l'ennui profond qu'il exprime tout du long est la marque infaillible des oeuvres élevées. C'est un Creusois qui rédige ces lignes : il sait grâce à son mortel compatriote Jouhandeau ce dont il parle ; on préfère de loin se poiler à Guéret avec les oeuvres du Creusois autrement plus amusant Jean Guitton, sorte de Marcel Aymé du Limousin. Pour en revenir aux soeurs Brontë, on toussait en famille plus qu'on ne rigolait dans le presbytère de Haworth ; le bacille de Koch devait par bonheur y faire bientôt cesser la production littéraire.

     

    Les sentiers de la gloire

    On a rendu à ce film un signalé service en l'interdisant si longtemps en France : tout le monde à présent se jette dessus, alors qu'il n'est pas si extraordinaire. Le film s'interrompt sur une très bonne scène de cabaret, pourtant, juste avant la tournante géante qui semble inéluctable ; mais bon ! C'est la guerre.

    C'était pourtant de la part de Kubrick qu'on n'attendait guère sur ce chapitre, un intéressant effort de réhabilitation de l'autorité dans l'armée, trop souvent en butte à l'indiscipline atavique de notre peuple. Il est malvenu de pleurer sur les fusillés pour l'exemple et d'invoquer de grands principes lorsque le PIB est en danger. Le généralissime allemand Ludendorff ne s'y trompait pas, lui qui écrivait après-guerre : "On a poussé jusqu'en Allemagne des cris d'indignation devant l'implacabilité de l'état-major français face aux rébellions de soldats et refus d'obéissance. Mais quoi ! Il ne faisait que son devoir, à l'inverse du nôtre sans cesse entravé dans l'exécution du sien par toute sorte de protestations soi-disant humanitaires venues souvent des autorités elles-mêmes !"

     

    (La procédure à l'américaine du conseil de guerre dans le film est totalement ridicule. Pourquoi cette absurdité du scénario chez un metteur en scène connu pour son exigence dans le détail des reconstitutions ?)

     

    Citius, altius, fortius

      Un film peu connu de Renoir, une critique railleuse du sport-spectacle et de l'ampleur démesurée de l'investissement individuel exigé dans le sport professionnel.

      Gabin très bon dans le rôle du sprinter qui s'étale à chaque tentative de départ. Le meilleur du film est toutefois donné par Jouvet, irrésistible dans le rôle de l'entraîneur assistant avec la plus parfaite impassibilité aux chutes répétées de son poulain.

      En bien hélas, ce film dont vous vous régaliez par avance, que vous demandiez déjà à votre fournisseur de disques, n'existe pas. Nous allons poursuivre une fois encore dans cette voie en rapportant ci-dessous un résumé fait naguère sur un forum de cinéma où nous passions sous le pseudonyme "Grandson" pour y taper délibérément sur les nerfs des participants au moyen d'une foule de remarques inopportunes, en particulier dans la démolition des impossibilités physiques de diverses scènes d'oeuvres connues. Après avoir bien exaspéré quelques semaines les cinéphiles...

     

    Björ oglup jnig taddordhür

    A tous mes amis, et je les sais nombreux, j'annonce qu'ils auront le regret de ne pouvoir me lire d'une quinzaine : je pars en Suède. Un vrai cinéphile bien entendu ne perd jamais son temps, et je profiterai de mon voyage pour aller voir au cinéma Björ oglup jnig taddordhür qui cartonne là-bas plus fort qu'ici les Chtis. C'est comme son nom l'indique un film assez gore qui doit son succès à ce qu'il prend le contrepied des asphyxiantes valeurs morales et civiques dont est gavé tout Suédois depuis le berceau. Aux Scandinaves étouffés par le carcan du puritanisme moral, du féminisme en délire, de l'égalitarisme forcené, du tutoiement de rigueur, du politiquement correct érigé en réflexe de Pavlov... les miasmes du scénario apparaissent comme un véritable ballon d'oxygène (de dioxygène, rectifierait immédiatement mon fils dans le secondaire).

    Argument du film : une Suédoise archétypale de magazine français, s'égare dans la nuit polaire au volant de sa SAAB (Svenska Aeroplan Aktiebolaget) tricylindre à deux temps de 1960. Elle finit par entendre ses roues patiner définitivement. Elle a beau manier nerveusement le levier de vitesses et l'embrayage en faisant devant l'objectif secouer de manière intéressante sa crinière léonine, et frémir de colère ses formes sculpturales, elle n'en est pas moins bloquée sans remède. La critique y a vu les prémisses d'un retour des "valeurs" machistes à travers la symbolique impuissance de la Femme elle-même à imposer sa volonté à la matière. L'héroïne ouvre alors sa portière et descend dans la nuit. Ses escarpins s'enfoncent jusqu'au mollet dans les détritus entassés sur la décharge de Tushpamaköping : foetus, rats, gnomes... Progressant malaisément vers une croisée lugubrement éclairée qu'on aperçoit au loin, elle tombe au détour d'une montagne de sacs poubelle sur un homme occupé à la perpétration du pire crime sexuel concevable dans les pays du Nord : il urine debout...

    Cote de la Centrale Catholique du Cinéma : pour toutes.


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    FAUT-IL DES WC DAMES JALOUSEMENT EXCLUSIFS ?

    réflexion sociologique 

     

      Dans les bureaux de cette administration figurent deux portes donnant chacune sur des sanitaires comportant lavabos et nécessaire pour la miction des deux sexes. Aucune mention n'est portée sur les portes elles-mêmes, sans doute parce que chacun les connaît. Dans l'une des salles, plusieurs cabines recelant un siège ; au même emplacement dans l'autre salle, des cabines dans lesquelles on ne trouve... rien. Rien qu'une étrange vasque de faïence portant deux empreintes de pieds enserrant une évacuation. Plus un bouton-poussoir sur un tuyau, ainsi qu'une buse d'inondation des pieds au niveau de l'étrange vasque.

      On use confortablement de celle-ci en posant un pied sur chaque empreinte, et en se contorsionnant, un bras tordu derrière le dos en appui contre le mur du fond pour garder l'équilibre. Est-il besoin de préciser que les toilettes à sièges reçoivent des visites de tous ? Et puis, deux silhouettes à la mode 1900, hautes de vingt centimètres, sont un jour apparues sur les deux portes principales. L'une représente une dame en robe longue et chapeau à plumes, l'autre un homme en redingote, canne à pommeau et haut de forme. A la porte féminisée est ajoutée sur un carton cet avertissement : réservé strictement aux dames.

      Pourquoi cette révolution en un lieu ne recevant aucun public, où l'on croyait entre collègues les choses simples et claires ? Renseignements pris auprès de la Direction, il semblerait que les personnes qui laissent les lieux d'aisance en l'état où elles souhaitent les trouver en entrant paient désormais pour les personnes (mais enfin, toutes masculines) qui s'en fichent. 

      Une façon pour un homme de combattre ce procédé sexiste minable consisterait à semer le doute en parvenant à se glisser sans être vu là où les seules dames sont censées le faire ; puis d'en ressortir tout aussi clandestinement après avoir consciencieusement oublié de laisser l'endroit en l'état où l'on souhaite le trouver en entrant.

      Faut-il pourtant par de telles actions déstabilisantes se montrer aussi nul que la Direction ? Mieux vaut auparavant commencer par s'entourer de l'avis de trois spécialistes :

    Ma grand-mère

    " La séparation des feuillées destinées aux dames et aux messieurs est dictée par les nécessités de la pudeur. La présence d'un homme dans les lieux d'aisance destinés aux dames viendrait-elle pour autant à heurter leur délicatesse naturelle ? Il n'en est rien : les parties honteuses ne se découvrent qu'à l'abri de portes closes et opaques, ce qui exclut que leur spectacle puisse outrager quiconque.

    " En va-t-il de même du côté des messieurs ? Là figurent au mur sans masque aucun, ces réceptacles de faïence que je ne veux point nommer autrement. Une femme qui pénétrerait là, je pense en avoir dit assez pour être comprise, y laisserait donc évidemment sa réputation en plus de ce qu'on y laisse d'ordinaire.

    " Il apparaît ainsi que les impressions les plus spontanées ne sont pas d'obligation les plus conformes à la pure logique !

    Un masculiniste

    " Tant qu'il y aura dans cette boîte plus d'hommes que de femmes, nos militants continueront d'utiliser indifféremment l'une ou l'autre toilette. Au nom de quoi devrions-nous faire la queue aux heures d'affluence tandis que les rares femmes passeraient instantanément ?

    " Un côté hommes, un côté femmes ! Voilà comment se manifeste sous le masque d'une logique hypocrite le sexisme ordinaire le plus insidieux, et se perpétuent depuis deux millénaires de judéochristianisme les modes de pensée les plus révoltants !

    " Changeons les mentalités ! Brisons le mur du silence ! Entreprise difficile, certes, car quel architecte-bel-esprit-de-gauche se permettrait en traçant les plans de ses constructions, de ne pas paraître en plein accord avec les injonctions du féminisme le plus outrancier ?

    " Il faut une politique volontariste pour en finir avec les problèmes réels : il suffit d'écouter le moindre media pour avoir les oreilles rebattues de la sempiternelle différence de 30% entre salaires masculins et féminins. Vraiment ! Nous serions bien aises, nous autres fonctionnaires du sexe fort, qu'on nous montrât sur notre échelle indiciaire cette fameuse différence...

    " C'est pour aujourd'hui ou pour demain, nos 30% ??

    Un usager de bon sens  

    " Le cathé, la colo, l'armée, la prison, j'ai donné ! Croit-on sérieusement à la Direction que sous prétexte que je suis un homme, j'ai installé à mon domicile aussi des gogues à la turque ?

    " Cette survivance zoléenne générale sur les lieux de travail n'est pas de mon fait. J'irai donc bouquiner confortablement là où il y a un trône. C'est aussi simple que cela.

       


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    FLORILEGE RADIOPHONIQUE

    vocabulaire boursouflé 

     

      On sourit devant un imparfait du subjonctif, tandis qu'on montre un grand respect pour l'enflure verbale des cornichons. Voici un florilège de formules tarabiscotées relevées à la radio ; il s'agit uniquement de France Inter et de France Culture. Toutefois, alors même que nous écoutons à peu près autant de l'une que de l'autre, seule une faible minorité de ces citations vient de FC. Pourquoi cela ? Nous risquons une explication :

      Sur FC il va de soi pour l'auditeur qu'animateurs d'émissions et invités sont cultivés ; ils n'éprouvent ainsi pas trop le besoin de le prouver avec ostentation. Sur FI au contraire, il faut se montrer intellectuellement à la hauteur de la soeur FC ; on y multiplie donc les démonstrations ridicules de sa valeur culturelle.  

     

      *  *  *  *  *  *  *

     

    " décrypter les messages initiatiques "

    " mettre en adéquation une problématique " 

    " un point d'achoppement qui cristallise " 

    " un écrivain sulfureux et iconoclaste "

    " la stigmatisation mélanique " (le racisme envers les Noirs)

    " aborder l'immigration par un prisme assez discutable "

    " une musique qui interroge les technologies "

    " un discours diffracté et polymorphe "

    " le quartier est emblématique de cette problématique "

    " un vin aux sucrosités finement charpentées en bouche "

    " voir la réalisation d'une virtualité fantasque "

    " objecter une autre schématique aux chaînes de la filiation " (obscur ; peut-être le contraire de  " réaffirmer les continuités ")

    " les clefs de lecture dominante de la planète "

    " aller contre l'architecture pour lui enlever son potentiel " (préférer les vieilles pierres aux élucubrations futuristes)

    " le contexte de massification " (l'accroissement considérable de...)

    " la pédagogie discursive frontale " (le cours magistral ; formule peut-être tirée de ces circulaires de l'Education nationale que les journaux aiment publier dans leurs pages comiques)

    " un marqueur identitaire valorisant " (un voile islamique porté volontairement)

    " lire dans un rapport de sacralité au texte "

    " des objets (décoratifs) qui feront l'événement chez soi "

    " la naissance est une rencontre totale de l'altérité "

    " ... qui construit un rapport au savoir " (dans bien des familles modestes, le manuel scolaire est le seul ouvrage qui...)

    " C'est la boîte à outils qui donne du sens à.... "

    " être dans la performance de l'avoir "

    " la plasticité de l'activité parodique "

    " introduire le régime ludique dans la littérature "

    " la marche est la boîte de vitesses de la ville multimodale "

    " des travellings qui spatialisent des ellipses " (pas compris )

    " le chevalier d'Eon voulut écrire lui-même sa propre autobiographie " (trois pléonasmes encastrés)

    " un concept qui synergise les différentes fragmentations " (une idée capable de faire surmonter les divisions)

    "la question synthétise les problématiques "

    " l'intérêt de se référer à une approche en termes de trajectoire "

    " l'oralité m'est combat " (j'ai du mal à contenir mon bégaiement)

    " la plupart de leurs flux sont trop capillaires pour être massifiés " (réponse à la question : pourquoi les entreprises transportent-elles autant par camion et si peu par le chemin de fer ?)

    " mettre en cohérence des savoirs éclatés "

    " s'inscrire dans une logique de réalisabilité " (limiter ses projets à ce qui est possible)

    " développer une sémantique de contournement "  (répondre à côté)

    "les chevaux ont un langage essentiellement basé sur la gestuelle "

    " les chiens ont tendance à s'exprimer par la morsure "

    " la loutre est dans une dynamique positive " (sa population remonte)

    " Le regard de la femme est le regard structurant qui donne sens aux entreprises de l'homme" (1)

    " Ce sont davantage des électrons libres que des loups solitaires"  (les Français qui vont faire la guerre sainte en Orient)

    "exprimer une rupture avec l'altérité"  (n'avoir que faire du "vivre-ensemble")

    " la ligne directrice de la polarité structurante "  (??)

    " être en situation de confort par rapport à une capacité de recrutement "  (trouver des candidats)

      Finissons par le sublime : " si la sage-femme reste souvent dans l'ombre, c'est peut-être pour placer en avant celle qu'il faut mettre dans la lumière : la femme.  " 

     

    (1) Dit par un homme. Cette belle déclaration d'allégeance d'un sexe à l'autre valut à son auteur la question immédiate de son interviewveuse : " Est-ce à dire que la femme est plus grande que l'homme ? ", à quoi naturellement il se fit un devoir de répondre que oui.

      Pauvre type.

     

     


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     L'AN DEUX MIL D'AUTREFOIS

    pastiche de la prospective de naguère

     

      Premier janvier 2000 : ce que nous vivons en ce jour merveilleux était prévu depuis longtemps ! La presse en 1960 dépeignait déjà notre bel avenir. Il suffit de se remémorer les certitudes d'alors, et d'extrapoler à peine :

      Ce matin donc en ouvrant mes volets, je verrai glisser en silence les automobiles sur leur coussin d'air, tandis que les gens moins aisés mais plus pressés passeront au-dessus des toits sur leur scooter-hélicoptère. Il fera nécessairement beau puisque la ville est climatisée sous sa bulle géante de plexiglass invisible. Les jeunes filles s'en félicitent les premières, elles qui ne craignent plus de voir rire les jeunes gens au dévoilé de leurs dentelles lorsque le vent soulève leurs jupes, ni d'avoir à courir à l'abri lorsque les premières gouttes menacent de ruiner leur permanente pour peu qu'elles aient oublié leur fanchon. Mais que diable, l'éternel féminin sera toujours l'éternel féminin. Je n'ai pas besoin de me presser, puisqu'une société livre tout fait mon petit déjeuner de café au lait en biberon imité des cosmonautes, et de pilules de confitures. D'autre part comme tout un chacun je ne travaille que deux heures par jour en attendant la retraite à cinquante ans. Mon fils hier est rentré puni de l'école ; il doit rédiger une copie de quatre pages sur la disparition de la consommation des boissons alcoolisées dans la société ; cela lui apprendra à faire en classe de mathématiques ses opérations frauduleusement sur un cerveau électronique miniature qui tient dans la main, et qu'il tentait maladroitement de cacher au professeur. Je vais jeter un coup d'oeil amusé par-dessus son épaule pour voir ce qu'il écrit, tout en m'offrant l'innocent plaisir de la première cigarette de la journée.

      Tout à la maison comme ailleurs est électrique, du poste à lampes - les mirobolants transistors venus d'Amérique n'ont eu que le succès de toutes les modes - depuis que les piles ne se changent que tous les trente ou cinquante ans. Elles ne contiennent plus de produits chimiques douteux pour la santé ; elles sont quasi-éternelles grâce à l'incorporation de ces précieux "déchets" des centrales atomiques qu'on se garde bien de laisser perdre. On doit en principe les rendre lorsqu'on les change, mais quel gosse ne les détourne pas pour aller voir ce qu'elles ont dans le ventre ? Le passage d'un nouveau modèle de ceinture-fusée cent mètres au-dessus de la rue m'intéresse, et à travers la fenêtre au verre invisible et insalissable, qui rend superflu qu'on puisse l'ouvrir, je dirige mes jumelles. Avouons que la plongée un peu indiscrète sur les jarretelles de sa pilotesse n'est pas pour gâter l'intérêt technique du nouvel appareil, mais que diable, les femmes seraient bien les premières navrées que les hommes ne soient plus les hommes. Je mets un peu laborieusement au point cette marchandise extrême-orientale qui sent un peu la pacotille, car si les Nippons copient à s'y méprendre les extérieurs des fabrications optiques de nos industries traditionnelles, Dieu merci autrement sérieuses et assises, force est de constater que leur côté technique là comme ailleurs n'est pas près de s'améliorer vraiment. S'ils ne se décident pas à mieux faire, leurs ventes piétineront. Les Japonais semblent si peu au fait des réalités modernes qu'ils cherchent à nous vendre des motocyclettes, lorsque la démocratisation de l'automobile a chez nous envoyé au musée les sympathiques mais ferraillants deux-roues de nos pères. Le Soleil Levant aimerait d'ailleurs produire directement en France même, pour mieux nous fourguer sa pacotille, mais nos élus ne sont pas assez naïfs pour le laisser faire main basse sur notre patrimoine. Il n'y a de toute façon plus de place nulle part ; nos propres usines qui se sont prodigieusement multipliées occupent tout l'espace disponible.

      Je m'aperçois qu'il est neuf heures précises, et je n'ai qu'à penser "informations" pour qu'un bourdonnement emplisse mes oreilles : le carillon d'Europe numéro Quinze y résonne un instant, précédant le speaker. Fini, le parisianisme à la Molière : comme elle en a pris l'habitude, l'assemblée nationale se déplace afin d'honorer tour à tour nos préfectures ; elle décrète aujourd'hui solennellement depuis Alger l'humanisation de la peine de mort. La guillotine boit littéralement son dernier verre de rhum. Ce supplice n'était pas que sanglant ; il faisait honte à notre époque par sa technique antédiluvienne. Avec l'aval du président de la république de Gaulle, le président de l'assemblée annonce avec émotion la fin de la barbarie. Le condamné sera désormais évaporé dans une chambre spéciale par un puissant générateur de rayons gamma, sans proprement s'apercevoir de rien.

      Tout n'est pourtant pas parfait dans l'évolution de la société, et les parents s'inquiètent à juste titre. La généralisation par exemple des lycées mixtes n'est certes remise en question par personne, mais il faut bien reconnaître qu'en découlent des effets discutables ; c'est ainsi que plus de quarante pour cent des garçons et près de vingt pour cent des filles n'arrivent plus vierges au mariage. Le speaker passant ensuite à l'international brosse un tour d'horizon de la situation entre les blocs. Il est permis d'espérer qu'une entente doive être bientôt conclue entre Moscou et Washington. L'intérêt commun commandant de s'allier face à la montée du péril chinois, les fusées des deux rivaux ne seront pas trop pour tenir en respect près d'un milliard d'hommes politisés à l'extrême, qui rejetent le moindre bienfait du monde moderne et le moindre confort comme un péché contre leur fanatisme puritain. Le Premier Soviétique a reconnu les limites du communisme en matière économique et ses fautes contre la démocratie et la liberté ; le président américain a convenu que le capitalisme sans la force de l'état ne suffit pas toujours à garantir justice et solidarité ; le différend idéologique est en si bonne voie d'aplanissement qu'on peut tabler sur sa disparition à moyen terme. Tout serait ainsi pour le mieux si le honteux spectacle de l'Inde nageant dans la misère de son analphabétisme sans issue, ne venait régulièrement tarauder la conscience des nations occidentales où tout le monde gagne chaque année en prospérité comme en avantages divers, ou chaque année se raréfient les clochards et les ouvriers au smig. Les plus optimistes prédisent d'ailleurs paradoxalement - non sans quelque irrévérence - la mise au chômage de l'abbé Pierre et de Clara Candiani, seules victimes du progrès !

     

     

     

     

     


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    PARTICIPATION AUX JEUX RADIOPHONIQUES 

    souvenirs réels

     .

    13 novembre 1986.

      L'auteur n'a parlé à l'occasion que sur une antenne régionale de France-Inter, jamais sur la maison-mère ; mais...

      Le sympathique quoiqu'un peu déplumé Sylvain Augier tenait dans les années 80 de 9 heures 30 à 10 heures 30 une émission quotidienne ainsi faite : les auditeurs appelaient le standard pour communiquer leurs plus amusantes anecdotes sur le thème du jour. Pour autant l'auditeur sélectionné ne passait-il pas à l'antenne ; Sylvain Augier racontait lui-même. Ce fut un beau matin le thème : " les jumeaux ".

      En quelques secondes l'auteur avait imaginé une histoire digne de la bande dessinée, qu'il exposait à 9 heures 40 à la standardiste de l'émission. Parfois, un miracle permet d'obtenir le standard.

    " J'ai un frère jumeau. Nous parents suivaient la coutume de nous vêtir à l'identique, ce qui arrivés à dix ans nous exaspérait. Mais nos parents ne voulaient hélas rien entendre ! Un incident leur fit réviser leur position.

    " Mon frère et moi nous étions perdus de vue dans un hypermarché. Tout à coup j'aperçois à vingt mètres de moi mon frère au bout d'une allée. Je cours vers lui ; il fait de même. A l'instant que nous allions nous rencontrer selon notre habitude, tombant l'un sur l'autre, j'ai pris le gadin de ma vie. J'ai percuté de plein fouet une glace  haute du sol au plafond "

    - Oooh ! Ca va bien plaire à Sylvain ! répond la standardiste en joie !

      La première demi-heure d'émission s'écoule sans que j'entende raconter mon histoire. Dix heures, bulletin d'informations : Thierry le Luron est mort. Sylvain Augier n'a plus goût à rien ; le tempo de l'émission est bien ralenti. L'auteur désespère, lorsque vers 10 heures 28 :

    -  Allez ! Une petite dernière pour nous dérider un peu... Paul qui nous appelle de Taverny, avait un jeune frère jumeau que ses parents, vous savez, avaient cette pénible habitude de vêtir exactement comme lui.. 

      L'auteur n'allait pas s'arrêter sur un tel succès. Le thème un autre jour était l'échec professionnel délibéré. Comment être un looser ? Cela nous connaissait. Sylvain Augier avait invité un chasseur de têtes pour commenter les historiettes. L'auteur s'est rappelé une anecdote tirée du Principe de Peter, qu'il a  considérablement transformée. Il appelle le standard et l'obtient encore !

    " Je suis cadre dans une entreprise du Val d'Oise. Des bruits couraient quant à ma nomination à la tête de notre agence de Montpellier. J'en avais froid dans le dos. Perdre le salaire de ma femme et toute ma vie personnelle construite ici pour une promotion qui ne m'était pas vitale, me désolait.

    " Je pensais qu'un refus me serait plus nuisible dans la société que le simple renoncement du patron à me nommer. J'ai pris le taureau par les cornes.

    " Je travaille dans un grand bureau paysager où ma propre table est proche de l'entrée et lui tourne le dos. J'ai guetté une entrée du directeur. Feignant de ne pas l'avoir vu, j'ai aussitôt commencé sans préavis un sketch singeant toutes les manies et tics verbaux de ce chef. Mes collègues qui, eux, le voyaient dans mon dos, étaient pliés de rire. J'ai poursuivi. Le directeur a reflué sur la pointe des pieds, et je n'ai plus jamais entendu parler de cette promotion.

      Nouvelle réussite et nouveau passage à l'antenne, mais hélas toujours par personne interposée.

    *

      Cloué au lit des semaines à quatorze ans par la maladie, l'auteur écoutait parfois Luxembourg dans l'espoir de résoudre son énigme quotidienne. Sur quelques dizaines il en devinait deux, et suffisamment vite pour qu'il valût la peine d'appeler. L'une  était : " le général a trouvé le salut " et l'autre : " le champignon de Laurence a été primé ".

      La première faisait allusion au "général" Booth, fondateur de l'Armée du Salut, et la seconde au prix Nobel attribué au physicien Lawrence pour son invention du cyclotron, l'un des premier accélérateurs... de particules. L'auteur implorait son inflexible professeur de mère d'appeler pour lui la station, mais vainement. D'une part le téléphone alors coûtait cher ; on ne le gaspillait pas après l'avoir attendu quatre ans ; le seul fait de sa rareté le faisait également regarder avec un certain respect, en sorte qu'on répugnait à lui faire transmettre des sornettes. D'autre part, un professeur eût consenti peut-être à appeler France-Culture, mais certainement pas Luxembourg. 

      L'auteur connut moins de chance encore avec la facétieuse Eve Ruggieri qui contait tous les matins quelque biographie. Elle narrait alors la vie de Kennedy, le seul homme politique à avoir promis la lune à ses électeurs sans se moquer d'eux.

      Chaque matin en fin d'émission Eve Ruggieri posait une question tantôt en rapport avec l'émission du jour, tantôt avec n'importe quoi. Les auditeurs appelaient le standard dans l'espoir de passer à la radio et de gagner un dictionnaire. Eve Ruggieri commençait toujours par prendre à l'antenne une première réponse fausse, voire inepte, avant de faire parler le vainqueur. Question du jour :

    - Dans quel type d'avion le frère aîné de John Kennedy a-t-il été abattu au-dessus de la France en 1944 ?

      Eberlué, l'auteur commente à sa femme :

    - Un Liberator ! Elle l'a dit elle-même tout à l'heure !

    - Vite ! Téléphone ! (l'auteur n'a jamais pu faire perdre à sa femme cette manie de le tutoyer).

    - Non... Il y a une astuce... Ca ne peut pas être ça ! Je te répète qu'elle l'a dit... Tu parles d'une question ! Elle tend un piège...

      L'auteur n'appelle donc pas. Un premier auditeur passe à l'antenne :

    - Allo ? Jacques ? Vous êtes de Mimizan ? Il fait beau, à Mimizan ? Ah, parfait ! Bon ! Alors... dans quel type d'avion...

    - Euh... dans une Caravelle ?

    - Hi hi hi ! Désolé, Jacques ! Vous avez perdu ! Allez ! On prend Paul à l'antenne ! Paul ? Dans quel type d'avion...

    - C'était un Liberator.

    - Bravôôô !... Vous avez gagné un poste à transistors à modulation de fréquence et le dictionnaire en deux tomes des fautes d'orthographe les plus courantes en portugais ! Content, Paul ?...

     Une autre fois la question ne concernait pas du tout l'émission :

    - Quelle est cette carrière criminelle débutée en 1920 qui s'est achevée en 1974 après 53 assassinats ?

      L'auteur a trouvé dans l'instant et, miracle ! obtenu le standard.

    - Il s'agit de la carrière d'Agatha Christie.

      Suit aussitôt la question subsidiaire. Nous aurions dû suspecter la survenue d'une question subsidiaire. Tous les concours se concluent par une détestable question subsidiaire. Tout le monde hait les questions subsidiaires.

    - Quel est le titre de son premier roman ?

    La mystérieuse affaire de Styles, ou de Staïl'z.

      L'auteur ne connaissait pas l'ouvrage, mais savait son titre pour l'avoir lu dans les plus belles histoires de l'Oncle Paul.

    - Raccrochez et demeurez à proximité du poste.

      Cinq minutes passent, un premier concurrent à l'antenne, avec sa réponse ridicule comme il se doit, puis un second concurrent. Nous passent également sous le nez un poste à transistors à modulation de fréquence et la Grande Encyclopédie illustrée des parasites du rosier.

     

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    LES LUMIERES DE LA NUIT 

    nouvelle

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      Les lumières qui trouaient au loin la nuit, illuminant un instant les arbres avant de s'éteindre, intriguaient la famille depuis toujours. Lorsqu'on vit au fond des bois avec oncles, tantes et grands-parents, avec les vers luisants pour seules lueurs nocturnes, on est naturellement farouche et peu enclin aux explorations profondes. Le monde recèle assez d'ennemis tout proches. Un jour cependant, tout le monde tomba d'accord sur la nécessité d'aller voir ce qui se passait là-bas.
    - J'irai donc, dit le père. La nuit sera tombée dans une heure, et rien ne sert de partir  plus tôt. Les lumières ne sont pas très éloignées. C'est à moi d'assurer votre protection ; c'est à moi de découvrir ce qui se passe.                                                       

      Le ton n'admettait pas la réplique. La mère ne répliqua donc pas, quoiqu'elle eût préféré voir son mari s'en tenir à l'ignorance. Les lumières avaient-elles jamais approché ? A qui bon s'en mêler ?
      Le père prit le sentier sitôt les premières étoiles accrochées au noir. La famille attendit patiemment son retour ; de nombreuses lumières en effet s'étaient manifestées cette nuit-là comme les autres. Le jour se leva sans que l'explorateur ait reparu. Il fallut bien dans le courant de la journée se rendre à l'évidence : on ne le reverrait pas. La mère se lamenta douloureusement ; qu'avait-il donc eu besoin de tenter le diable ? Ne vivaient-ils pas heureux dans leur retraite ? C'est alors que l'oncle s'en mêla.

    - Puisque me voilà désormais le chef de famille, c'est à moi d'élucider un mystère si tragique. Sans plus attendre, je me rendrai cette nuit sur les traces de mon beau-frère. Je ne vous laisserai pas traiter de la sorte.
      La mère supplia en vain son frère de s'abstenir. elle pleura beaucoup en voyant le dernier adulte de la famille s'en aller vers un désastre certain ; que ferait-elle avec le grand-père presque infirme et un fils encore à charge ? Deux heures pourtant ne s'étaient pas écoulées que l'oncle était de retour au soulagement général.
    - Je n'ai rien vu d'anormal, sauf un passage bizarre à cent mètres d'ici. Le sol y est dur, sans herbe et sans arbres. La forêt reprend quelques pas plus loin, jusqu'à l'infini. J'ai marché une heure sans remarquer rien d'étrange ; je suis revenu en croisant de nouveau le passage dur et lisse. Je ne comprends pas du tout la disparition de mon beau-frère. Je retournerai demain pour mieux chercher.

      La mère crut souffrir plus encore de cette folie opiniâtre. En vain s'efforça-t-elle de dissuader son frère, que le succès et la fierté d'être sauf rendaient tout à fait sûr de lui. Il reparut en effet au terme de son second voyage.
    - Rien ne s'est passé à l'aller, et j'ai poursuivi plus longtemps qu'hier. Une chose étonnante s'est produite à mon retour, lorsque je traversais le passage dur. J'ai vu deux de nos lumières venir droit sur moi. Je n'ai même pas eu le temps d'avoir peur. Les lumières ont soudain disparu en glissant par-dessus ma tête. J'ai entendu un grand bruit, et j'ai senti comme un coup de vent. Je suis rentré aussi vite que j'ai pu, pour vous raconter tout cela. 
      Parce qu'il n'entendait pas rester dans l'expectative, et parce qu'il se jugeait à présent invulnérable, l'oncle entama la nuit d'après une troisième expédition. Au petit matin, il n'avait pas reparu.

      Le fils adolescent se sentit alors l'étoffe des héros. 
     - Mon oncle est revenu deux fois ; le péril n'est pas si grand. Je suis aujourd'hui votre seul soutien, à grand-père et à toi. Je n'ai pas l'intention de vous laisser à la merci des lumières. Si je ne fais rien, elles viendront bientôt nous attaquer ici même.
      Et il usa de mille arguments spécieux, non pour obtenir un consentement maternel impensable, mais pour prouver à la vieille radoteuse qu'il y avait de quoi rire de ses frayeurs. Le pis est que le grand-père déjà un peu gâteux ne soutenait en rien la mère ; il paraissait fier du petit ; on eût dit un vieil éclopé de guerre, décoré, encourageant les fils de la famille à aller se faire tuer à leur tour. Il n'en fallait pas tant à l'orgueil du gamin.

      La mère ne pleura plus, comprenant l'inutilité des larmes. Elle redescendit simplement dans son trou pour y geindre roulée sur elle-même, comme tous les hérissons.  

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    A LA MANIERE DE : CAMILLE FLAMMARION 

    pastiche

     

      Pour goûter ce pastiche, il est évidemment plus qu'utile d'avoir en tête le style de Flammarion, en particulier de son Astronomie Populaire. On a pris ici pour thème la description imaginaire des étoiles de type "naine blanche", dont la découverte est antérieure à la parution de l'ouvrage sus-mentionné (1880), mais que personne n'a su décrire utilement avant 1925, une fois découvertes des lois physiques inconnues au XIXème siècle. 

     

     LES NAINES BLANCHES

     

      Voilà des astres où la pesanteur est cent mille, je dis bien cent mille fois plus forte que sur la Terre. Que notre vaniteux globule déjà écrasé, ridiculisé par la splendeur des plus faibles soleils ; que notre fourmilière dérisoire à peine décelable entre les quintillons de nonillons de septillons de tonnes de la plus infime habitante de la Voie lactée, tourne, si elle l'ose, le regard vers ces naines blanches, vers des mondes où ses plus fortes machines à vapeur ne vaudraient pas les muscles d'une puce ! Seule à mes yeux subsiste encore après une pareille leçon la beauté de nos compagnes, pour relever quelque peu devant l'univers l'insignifiance de notre boulette de glèbe !

      Astres où le plus fort athlète ne lèverait pas une plume ; où le mécanicien du chemin de fer pèserait plus qu'ici-bas tout son convoi ; mais où pourtant l'aérostat s'élève avec la même grâce, la même aisance que sur notre Terre ! Car si l'hydrogène sur le compagnon de Sirius pèse comme ici le mercure, le poids spécifique de l'air y est encore accru dans la même mesure, en sorte que rien n'y est changé dans le théorème d'Archimède.

      Mondes où les bienheureux habitants ne savent rien des malheurs de la guerre ! En vain leurs généraux prétendraient-ils tirer des boulets condamnés à s'écraser au sol à la bouche même du canon ! Et si Newton a eu raison d'attribuer du poids à la lumière, la soumettant ainsi peut-être à sa gravitation, nul sanglant serviteur de Mars ne pourrait sur ces astres viser son ennemi - un ennemi ! folie ! son frère, plutôt ! - qui se trouverait ailleurs qu'on le verrait ! Pointer sur l'étoile du Grand Chien une lunette de vingt pouces comme celle taillée par M. Alvan Clark nous laisse entrevoir à son côté un satellite qui préfigure ainsi dans l'ordre moral le monde de paix que sera, soyons-en sûrs, notre Terre avant même que l'auteur de ces lignes ait cent ans ! à moins, le cas est plus probable, que ses atomes dispersés n'aient rejoint d'ici-là les effluves dont renaîtront nos héritiers de ce paradisiaque vingtième siècle à venir !

      Ce satellite de Sirius est-il une étoile moribonde et déjà encroûtée, luisant faiblement dans une agonie de laves déjà refroidies, comme lassées de lutter contre le froid des espaces glacés ? Ou bien est-il une planète colossale ? Si c'est une planète, en tout cas, et quoiqu'elle soit d'une existence plus assurée que celle de l'incertaine Vulcain, M. Leverrier n'en aura pas cette fois déterminé les éléments.

      Les dames, surtout, s'effraieraient fort d'avoir à y séjourner. Le moindre kilogramme superflu s'y traduirait par cent tonnes à perdre. La vie mondaine leur semblerait morne : point de bals, point de valse du moins, car au moindre tour une force centrifuge effroyable réduirait en miettes les malheureux danseurs, les dispersant aussitôt aux quatre coins de la salle en mille morceaux !

      Mondes où l'effroyable resserrement, l'entassement prodigieux des lignes de force du champ de pesanteur broie jusqu'aux atomes, qu'il réduit en particules de cette électricité qui est décidément bien l'âme et la pierre du monde ! L'homme y serait comprimé à la taille d'un moucheron ! Que l'on vienne après cela nous parler encore de la fortune des ambitieux, du pouvoir des puissants, de la gloire des buveurs de sang, des intrigues des courtisans, du blason des nobles prétendus ! Leur corps n'est que boursouflure emplie de vide, et tout le gouvernement tiendrait à son aise sous les ailes d'un bête à bon Dieu ; cela est démontré.   

     

     Note : le pasticheur a parfaitement conscience de la fausseté de ses considérations sur la valse et la force centrifuge ; Flammarion ne confondait nullement masse et poids ; mais la très humble culture scientifique de la majorité des lecteurs fera fort bien passer ces approximations.

     

     

         


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    LETTRE D'AMOUR A UNE PAS FRANCHE BEAUTE 

    chronique du motocyclisme attardé de l'Est 

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    (précision nécessaire : écrit un peu avant la chute du Mur de Protection Antifasciste, Antifaschistischer Schutzwall, plus communément dit mur de Berlin)

       J'ai voulu t'écrire, ma MZ, pour te dire que je t'aime. Toi, la 125, la TS, le vieux modèle. Pas ta grande soeur la 250 qui s'est mise à faire la garce avec son disque Brembo et tout le reste : sa pompe à huile japonaise et son look pour faire la belle en Occident. Décidément, elle met trop de rouge, ta soeur. D'ailleurs je ne lui suis jamais monté dessus.

      J'aime ta laideur. La croupe, ça va encore. Mais le derrière ! Difficile d'imaginer une croupe plus moche. Si tu n'étais pas bossue, aussi, tu ne t'en porterais pas plus mal. Enfin !

      J'aime avoir vu mon père croire retrouver en toi sa Gnome-Rhône de 52. Ton carter aux galbes ovales vient tout droit des photos rondes de la même époque, les photos qui trônaient au centre de la couverture orange de Moto-Revue. En en tournant les pages on pouvait lire : " Il n'y a aucune commune mesure entre le modeste prix d'une assurance pour une moto, et ce qu'on vous demande pour une voiture. "  Vous me direz que c'est toujours vrai ; il y a simplement eu permutation.

      Pas pour tout le monde, remarquez. Toi, tu es à la bonne mutuelle, et je viens justement de recevoir le bulletin trimestriel. Non seulement ton assurance n'a pas augmenté depuis des années, mais la prime de base va encore baisser de dix pour cent. Cela fera deux cents cinquante-huit francs à sortir pour l'année. Bonus inclus, évidemment. Vous ne voudriez pas avoir l'assurance et l'argent de l'assurance ?

      Sans doute les conditions d'accès à ladite mutuelle ne sont-elles pas aisées  : assurer déjà une voiture, avoir vingt-cinq ans, s'être auparavant assuré en moto deux années ailleurs. Oui, mais... il faut de deux à cinq ans pour qu'un conducteur novice rejoigne le niveau de sinistralité de la moyenne. S'il continue ensuite sa vie entière, comme sur quatre roues, point de problème : les vieux briscards comme moi jugeront normal de couvrir solidairement son surcroît initial de risque. Mais si le novice abandonne au contraire sitôt embobonné, comme il fait en moto neuf fois sur dix ; s'il se défile direction voiture après n'avoir fait profiter les autres motocyclistes que de sa période à haut risque... le sentiment de solidarité des anciens avec les jeunes motards surtaxés s'évanouira.

      Sans compter qu'on ne se résigne guère à tes performances pour casquer au profit des 125 MTX et autres cent-quarante-à-l'heure tarifées à égalité. Parfois je discute avec des ouvriers à Vespa qui lâchent trois mille francs de prime annuelle, soit le double de ce qu'il leur en coûterait pour une voiture dont ils ne peuvent précisément assumer le budget global.

      Et pourtant ! J'ai eu avant toi quatre beautés bridées, dont deux quat'd'amour (deux quat' sans haine, quoi !). L'autre jour, j'ai croisé avec toi dans une ruelle adjacente à l'avenue de l'Opéra un groupe nippon descendant de son autocar. Pour nous laisser passer ils se sont écartés, très polis, comme il se doit. Pour ne pas être de reste en fait de courtoisie raffinée, j'ai donné un grand coup de gaz, histoire de les faire momentanément disparaître dans un nuage de fumée. Puis je me suis arrêté quelques mètres plus loin ; je me suis retourné vers eux. j'ai fait du plat de la main un poum-poum significatif sur ton réservoir. Puis un bras d'honneur. Eh ! Qui sait si chez eux cela ne veut pas dire : " Dix mille années de vie glorieuse au vieux Soichiro ! "

      Tous les deux nous ne pensons qu'à faire des méchancetés. Rien ne nous fait rire comme les petits A1 qui coûtent deux fois comme toi, consomment moitié plus et vont moins vite. Il y a peu, donc, nous nous sommes retrouvés sur l'autoroute en parallèle avec un de ces petits machins marrants. Le môme, dessus, avait le menton plus bas que le guidon et les coudes écartés comme s'il allait s'envoler. Ramait dur, le Suzuk ; devait sûrement être amélioré. Le gosse jetait sur moi des coups d'oeil pour voir si j'avais l'air de vouloir me piquer au jeu. Et je faisais celui qui ne voit rien, assis droit et digne comme sur ton ancêtre Gottlieb-Daimler (L'ai-je précisé ? Je t'ai mis un guidon de chopper dont j'ai tourné les poignées de 90 degrés vers l'extérieur à la lampe à souder). Pas question non plus d'avouer que j'étais moi aussi à fond. L'avouer aurait consisté par exemple à me coucher comme le jeunot dans les compteurs.  Je l'aurais largué. Mais je préférais le dédain. Deux kilomètres déjà côte à côte. Un de nous allait forcément voir sa monture se dérober sous lui, et ce serait forcément le plus petit cube. Cela n'a pas raté : un Poff, un Sprouff, une série de re-Poff et de re-Spouff, et le Suz est allé calmer sa quinte de toux sur la bande d'arrêt d'urgence.

      Mais ce n'est pas tout, car il faut aussi que je me venge du mépris dont nous sommes l'objet. Car on nous méprise ; tout le monde : belle-mère, employeurs, motards, sales gosses auxquels j'enseigne à leurs seize ans les quatre opérations (eh oui, il y a des boîtes comme cela) tandis que tu m'attends dans le garage à vélo entre leurs Uni-Tracks, leurs 49 cc refroidis par liquide, leurs kits Malossi et autres "armes absolues" du langage publicitaire. La belle-mère hausse les épaules qu'on puisse être père de famille et manquer à ce point de dignité que de rouler à motocyclette et MZ de surcroît. L'employeur, qu'on puisse être son employé et manquer à ce point de dignité que rouler à motocyclette et MZ de surcroît. Les motards, qui ne saluent plus beaucoup. Les sales gosses, qui ne pigent pas qu'on puisse être adulte et manquer de dignité à ce point que rouler MZ. Vrai, je les nargue ! Avec tout le pognon que je dois me faire, je ne m'offre même pas la bécane de leurs rêves à eux ? Pas même une 125 RDLC pour faire des roues arrières devant les filles ??  Ah ! S'ils avaient le quart de ma paie de prof, tiens, ils sauraient l'utiliser !

      Donc, il nous faut rendre le mépris dont on nous abreuve. Un beau soir, t'en souviens-tu, il pleuvait sur Pontoise ce jour-là. Nous attendions un feu vert. Nous rentrions dans nos terres : huit ares ceignant un somptueux pavillon d'avant-guerre et donnant au fond du parc sur la rivière d'Oise, comme elle est désignée au descriptif de l'acte de vente. Si je peux t'offrir de tels pâturages, ma mignonne, c'est entre autres grâce aux économies que tu me fais faire avec tes quarante balles du kilomètre, tout compris. Tout, même les gants, le casque et tout ce qu'on n'achète pas pour une tire.

      Nous attendions donc le feu vert. Arrivent à nos côtés deux monstres qui ont pour noms Ninja et 1100 ZX. Les manettes tressautent d'une fraction de millimètre, les quatre-en-un hurlent, tout cela débrayé, pied à terre, Dieu que c'est beau ! Tandis que les monstres se sont une seconde apaisés, je montre que toi aussi tu sais donner de la voix. La manette tourne d'un bon centimètre et l'on entend un krrrêêêttt des plus impressionnants. Surprise, sous les calottes de kevlar. Me foutrais-je d'eux, par hasard ? En un bel ensemble les visières fumées se tournent vers nous. L'une d'elles se soulève ; un visage nous gratifie d'une moue claire et significative. Feu vert. Les monstres démarrent mollement, comme pour nous dire : " Vous voyez, on est fair-play, on n'abuse pas de notre force, on vous laisse une chance de vous accrocher si vous savez faire patiner suffisamment l'embrayage... "   Cent mètres encore et les monstres pilent. Clignotants à gauche, toute. Entrée triomphale dans la cour d'une HLM crasseuse. Allez, au dodo, les " chevaliers casqués des temps modernes " comme on vous appelle dans la presse par ses jours de bonne humeur. Tâchez qu'on vous les tire pas, là-dedans, vos phantasmes de prolos qui veulent smicarder plus haut que leur boulon de vidange. Voilà, le mépris est rendu. On n'est pas plus bête, ni plus sournois, mais ça fait du bien.

      Après ces viriles rencontres, parlons fleur bleue. T'en souviens-tu, de toutes ces jeunes filles que nous avons secourues sur le bord des routes ? Il y en eut au moins deux. Leur mob en panne à des hectomètres de tout lieu habité, elles poussaient de leurs bras trop frêles un engin trop lourd. Nous nous sommes arrêtés. J'ai demandé ce qui n'allait pas. Ah ! Elles ne savaient pas ! Elles roulaient, comme d'habitude, elles rentraient chez leur Papa, et puis, d'un coup, comme ça, plus rien, la trahison ! Comment, s'il leur restait de l'essence ? Les prenais-je pour des idiotes ? Je leur ai souri, dans l'embrasure de mon intégral. Allons, allons ! Avez-vous une clef à bougie ? Je me doutais bien qu'elles n'en n'avaient pas, qu'elles ne savaient même pas ce que c'était. Je m'apprêtais à brandir mâlement la mienne lorsque les mômes m'ont sorti les leurs, jamais servi mais toujours emballées d'origine. C'est ça, les filles. Mais avoir une clef est une chose ; savoir s'en servir une autre. Bien vrai, j'allais les tirer d'affaire, comme ça ? Sans avoir jeté seulement un coup d'oeil sur leur cyclo, j'avais déjà trouvé la panne ? J'étais aussi doué en mécanique que leur grand frère ? En deux temps (évidemment) trois mouvements, vous voilà prête à repartir. Non sans être munie pour viatique d'un discours moralisateur sur le peu de fiabilité des pétrolettes, et du minimum de connaissances qu'il faut par conséquent en avoir avant de vouloir dessus s'élancer au-delà de l'horizon (autre publicité motarde du temps).    

      Je t'aime, ma MZ, pour l'idéologie dont tu es empreinte. Non, pas la communiste ! Je t'aime parce que tu es encore là-bas la voiture de ceux auxquels le niveau de vie ambiant ne permet pas de s'offrir un caisson. Exactement comme pour mon Papa en 52 avec sa Gnome. Et elle coûtait cher, en ce temps-là ! Cent-dix mille anciens francs. Quatre mois de salaire d'alors. En francs d'aujourd'hui, à peu près quinze mille nouveaux (pas loin de 4000 euros de 2010), le prix d'une 125 moderne tout de même un peu mieux finie. Toi, ma belle, je t'ai eue neuve pour quatre mille quatre cents francs en 1984. En monnaie constante, trois fois moins qu'en 52. Et en heures de boulot, huit fois moins. Dans ton pays d'origine, t'acheter doit équivaloir à se payer ici une Béhème.

      Je t'aime parce que personne ne veut plus de ton dépouillement spartiate. Je t'aime parce que tu dis zut à la société de consommation. Oh, mais attention ! Vivent les salaires de cette société ! Mais vivent aussi les objets qui comme toi permettent de berner cette société : t'acheter, c'est refuser de jouer le jeu qu'on attend d'un Occidental, le jeu qui consiste à recevoir une bonne paie, certes, mais étant sous-entendu qu'on s'empressera de la redépenser en c.....eries. Calculez donc les économies que vous feriez si tout ce que vous consommez était du standing MZ : la moitié de votre salaire, à peu près. Vous ne gémiriez plus que vous ne pouvez rien vous offrir.

      Je t'aime pour le manuel qu'on fournit avec toi, et que je conserverai encore lorsque tu seras retournée poussière. Je l'ouvre pour quelques citations :

    " Nous vous remercions de la confiance que vous avez accordée à notre entreprise socialiste... "

    " Si le moteur n'arrive plus à monter allègrement une côte, il faut descendre les vitesses. "

    " Si le moteur s'était grippé... repolir le cylindre... n'utiliser en aucun cas de la toile émeri. "

    " Si le klaxon réussit à peine à faire entendre un rauque croassement.... c'est le cas de dire que votre batterie est à plat ! "

    " Les belles femmes rehaussent leur charme par le "make-up" - Votre TS réclame au même titre qu'elles des soins de beauté pour vous plaire longtemps ! " 

    " Utilisez plutôt la solution savonneuse que Maman emploie pour laver ses collants, cela ira même beaucoup mieux ! " (et pan sur le bec de qui parlera de la pénurie de bas nylon en Union Soviétique).

      Je t'aime parce que dans cinq ans tu feras toujours rire, d'accord, mais pas plus que les simili-bêtes de course de même cylindrée à la mode cette année. Je t'aime parce qu'à ton guidon j'ai l'impression de rouler sur une grande nationale de cinq mètres de large, enserrée dans un tunnel de platanes, où l'on croise des 402 et des Vivastella.

      Je t'aime parce que tu m'as ramené de Toulouse à Pontoise sans avoir à faire de l'essence qu'une seule fois, à Argenton. Chameau, va !

      Je t'aime parce que tu n'es guère plus difficile à entretenir qu'une grosse mob que tu es. Parce que le démontage de ta roue arrière sans avoir à effleurer ni descendre la chaîne tient du génie. Parce que cette même chaîne tout enclose vaut quasiment un cardan pour sa durée. Parce que ta trousse à outils n'est pas là pour la frime. Evidemment, lorsque le plan quinquennal de ton beau pays prévoiera de fabriquer des clefs plates chromées comme chez Facom, et non plus en acier tout noir qui rouille à plaisir, tu éviteras peut-être d'être livrée avec des outils maculés de graisse. Bouatch !

      Lorsque ton plan quinquennal prévoiera de fabriquer des caoutchoucs présentables, tes cale-pieds ne seront plus rabotés à six mille kilomètres et déchirés à quinze. Il est vrai qu'ils ne coûtent que vingt francs la paire. Et les valves de tes chambres à air ne s'arracheront plus. Non mais sans blague ! Crois-tu pour le justifier avoir un couple de Huskie ? Chez Bibendum, il y a bien trente ans que ces plaisanteries-là n'arrivent plus ! Quand ton plan quinquennal prévoiera la fabrication de sacoches de réservoir, peut-être tes ingénieurs penseront-ils à une mise à l'air intelligente. Cela évitera de tomber en fausse panne tous les trois kilomètres, le trou du sommet du bouchon asphyxié par la sacoche. Je suis obligé de coiffer ce bouchon d'un petit panier en plastique réquisitionné dans le coffre à jouets du gamin ! J'aimerais aussi que tu vibres un peu moins. Cela m'éviterait de me retrouver au terme d'une longue route avec un doigt gourd pour deux semaines et une tendinite bilatérale des adducteurs.

      Cela évitera aussi à tes propriétaires de remettre en place toutes les cinq minutes l'une ou l'autre de tes ampoules.

      Enfin, là où je te hais franchement, c'est lorsque tu crois pouvoir tirer prétexte de ta conception obsolète pour justifier des pannes absurdes. Sache qu'à motocycliste cartésien, rien n'est haïssable comme l'irrationnalité mécanique. Un jour j'ai retiré ton filtre à air pour une raison quelconque. Cela ne t'a pas empêchée bien sûr de fonctionner. Quinze jours. Et puis un beau matin, grève. C'est pourtant passible du Goulag, par chez toi. Le carbu était impecc ; je te l'ai démonté, nettoyé et réglé plusieurs fois. L'allumage, irréprochable. On  t'a kickée, poussée, remorquée, même, pendant huit jours sans que tu daignes t'en émouvoir. J'ai téléphoné partout, j'ai usé la patience du vendeur, de l'importateur, des mécanos des gros concessionnaires parisiens. Ils ne savaient plus quoi dire. Ou plutôt, si : elle est noyée. Elle est noyée, elle est noyée, elle est noyée ! Tout c'qu'y savaient dire, ces c....illons ! Chacun sait que les moteurs noyés n'existent pas plus que les noyades humaines à cause des repas, les crises de foie ou les chats qui griffent quand on les caresse à rebrousse-poil. Légendes que tout cela. Un moteur noyé n'a rien qu'une goutte d'essence entre les électrodes de sa bougie. On l'enlève, on attend qu'elle sèche, et on repart. Là, rien à faire, rien, rien, rien, rien. Appitoyé, le concessionnaire Yamaha local consent à tenter quelque chose. Pour la lui apporter, deux bornes en poussant avec une belle rue escarpée pour finir. Je replace le filtre à air avant le voyage. Un coup de kick par acquis de conscience, et le moteur hurle ! Il y a des gens qui sont morts, comme cela, décapités par une hélice d'avion qu'ils croyaient bien définitivement impossible à lancer. Tu as bien failli mourir toi aussi, pour le coup ! Le moteur bel et bien noyé, avec tout le reste de ta carcasse, de rage, derrière le fond du parc... (voir plus haut).   

      Te souviens-tu de ces deux Motojournaleux qui, délaissant les habituels gros cubes de leurs essais, ont relaté voici quelques années un marathon Paris-la Côte en 80 cc ? Ils en ont fait tout un plat, quand nous deux ne pratiquons rien d'autre une paire de fois dans l'année. Départ à quatre heures. Versailles, passage devant le castel, les petites routes serpentines et forestières des Yvelines dans un noir d'encre. Dourdan, puis immense ligne droite dans la plaine déserte jusqu'à l'interception de la RN 20 cinquante kilomètres au nord d'Orléans. Cinquante kilomètres d'ennui, à 75-80, c'est long. Le jour se lève ; adieu aux étoiles. Lorsqu'on a l'habitude d'identifier les constellations le soir, on s'égare à vouloir s'y retrouver à une heure où tout a tourné. Mais baste, voici les soixante-dix kilomètres rectilignes de la Sologne entre Orléans et Vierzon. Rien à voir avec l'annexe du Périphérique que devient ce tronçon dela RN 20 le dimanche après-midi. Seul au monde, face au globe rouge émergeant de l'horizon, éclairant à ras des bois et des champs de broussaille qu'un mètre de brume tapisse encore. Un froid vif et heureux. Arrivée à Vierzon à huit heures, arrêt café toujours au même bistrot miteux, avec à chaque fois le même consommateur matinal doté d'un nez patatoïdal à n'y pas croire. C'est pour le regarder que je m'arrête ! De bonne mémoire, la patronne un peu moins large que haute rigole de me reconnaître, tout raide. S'il a plu, il faut qu'elle tire sur mes gants. Mais voici enfin les premiers rayons un peu chauds, et le redépart se fait dans la douceur de l'air matinal et de l'estomac réchauffé. Finies les lignes droites, la MZ ronronne de bien-être. Issoudun, la Châtre, tout défile avec rapidité. Voici la Creuse. " Vacances en Creuse, vacances heureuses ". Faites attention tout de même, c'est probablement le coin de France où l'autochtone ignore le plus totalement sur la route qu'il peut passer un étranger, un Parisien de Brest ou d'ailleurs, qui n'a pas compris que la route d'Aubusson ne diffère des autres chemins agricoles que par son goudronnage. Si le tracteur traverse subitement la chaussée à l'instant que vous l'alliez doubler, c'est que le paysan a trouvé le bas côté gauche plus joli pour son pipi. Si la Juvaquatre qui vous précède fait de même, c'est pour contourner le facteur qui répare sa mobylette sur la route. Avouez qu'une béquille dans l'herbe n'est guère stable.

      Aubusson, justement, s'évite de nos jours par une déviation que je n'ai cure d'emprunter : la traversée de la vieille ville serait perdue. Il est onze heures et demie. Nous entrons tout doucement dans le Massif central par la route étroite et sinueuse qui remonte la vallée de la Creuse, le long de la voie ferrée qu'elle coupe et recoupe constamment jusqu'à la Courtine.

      Les heures s'égrènent à 75 dans ce qu'un autre appellerait monotonie. Le barrage de Bort-les-Orgues est passé vers treize heures. De là sur trente kilomètres de contreforts auvergnats jusqu'à Condat, serpente un des plus agréables tronçons routiers de France (D679, précisément couverte de bout en bout par des vues panoramiques dans Google Earth).  Il plonge dans la vallée encaissée boisée de la Rhue, où dans les fonds il longe, traverse et retraverse le cours d'eau sur des ponts qui semblent des passerelles. Ensuite les plateaux élevés et presque déserts jusqu'à Saint-Flour. Franchissement du viaduc de Garabit, méridionalisation progressive de la route, des paysages et des bâtisses en approchant Mende, la préfecture aux six mille habitants. Florac, immersion dans les Cévennes majestueuses mais austères comme le protestantisme ; le long et périlleux tunnel fort étroit du Marquenterre, où tomber en panne m'est arrivé deux fois, sans trottoirs, sans lumière, à deux cents mètres de la sortie ; la douceur sereine de la fin de journée succède aux pointes de chaleur, tandis que le petit monocylindre ragaillardi par la perspective de l'écurie proche s'engage dans les invraisemblables virolos sans visibilité et resserrés entre L'Estréchure et Lasalle. Lasalle, petite capitale huguenotte régionale, une seule rue bordée sur trois kilomètres de maisons sévères et bien plus hautes que la rue n'est large. Dix kilomètres plus loin et peu avant Saint-Hippolyte, sur la gauche un raidillon pierreux escalade les collines entre les chênes bas, malingres et tors. Après douze cents mètres de lacets sportifs en forte montée, arrivée à destination dans un repaire bien celé de soixanthuitards, bardés de diplômes, mais qui ne sont devenus ni notables ni directeurs de quotidiens. Leurs chèvres sont depuis beau temps mortes ou rôties ; le folklore n'a qu'un temps. Il est dix-neuf heures ; j'en ai passé quinze en selle à la moyenne de cinquante, menus arrêts compris. 

      Ici dans l'obsédant cri des cigales, un corps de bâtisses demi-délabrées du XVIIIème en pierres disjointes plus ou moins noyées dans la végétation. Quelques jours je dormirai dans un mauvais lit entre de mauvais murs, me laverai au coulis sans pression de l'unique robinet, si la pluie a bien voulu alimenter la source insuffisante. L'inconfort des lieux est un ballon d'oxygène pour le Francilien de passage. Je m'éveillerai dans la magnanerie désaffectée de longue date, pour apercevoir, collée je ne sais pourquoi sur un plafond de planches trois mètres au-dessus du semblant de lit, la couverture fameuse " bal tragique à Colombey, 1 mort. "  Ailleurs on se l'arracherait ; ici elle est bien arrachée... physiquement puisqu'il n'en reste que la moitié, comme si la chose était sans valeur. L'après-midi l'orage éclatera sur les Cévennes, un orage digne du site, dont les violences battent la petite croisée de bois branlante encastrée en profondeur dans la muraille de la cuisine sans forme. Il ne reste ensuite qu'à entamer un travail de forçat, la réfection des coupe-eau emportés par le ravinement de l'orage au long des douze cents mètres du chemin d'accès.

      On ne vient pas en de tels endroits sur une Goldwing !

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    YANKEENOCUBASI ! 

     échange de courriers réels

     

      Le lecteur ne sera pas sans s'aviser à la longue de la désuétude légère de nombre de mes textes, écrits pour beaucoup d'entre eux dans le courant des eightees. Voici le texte d'une lettre authentique adressée par mes soins à Radio la Havane-Cuba en 1986, ce qui n'est si ancien qu'il y paraît puisque son actualité d'alors n'a pas encore été remise en cause par un quelconque changement réactionnaire aux Caraïbes (vu en 2010).

     

    Melun, le 24 avril 1986.  Réponse à votre concours : " Pourquoi écoutez-vous Radio la Havane-Cuba ? " (cinq voyages à Cuba à gagner).

      Chers amis,

      Je suis heureux que vous lanciez le concours " Pourquoi écoutez-vous Radio la Havane-Cuba ? " qui me donne l'occasion de vous faire part de ma satisfaction à vous entendre. Malheureusement je suis un auditeur peu favorisé : ne disposant pas d'un matériel suffisamment sophistiqué, j'ai beaucoup de mal à capter au milieu des ondes courtes et à conserver longtemps votre fréquence à chaque fois. Je vous écoute tout comme j'écoute aussi Moscou, Prague ou Varsovie en français ou en anglais. Je suis actuellement chômeur et sans grand espoir de retrouver rapidement un emploi dans une société gouvernée par le seul intérêt de l'argent. Ecouter les voix des pays socialistes, c'est trouver des raisons d'espérer un avenir moins noir puisque les travailleurs sont déjà au pouvoir dans une grande partie du monde. Pourquoi pas un jour en France ?

      Mais j'ai plusieurs raisons de rechercher de préférence Radio la Havane-Cuba. la première tient à la situation géographique de Cuba. Tandis que les pays socialistes d'Europe forment un ensemble regroupé qui facilite leur défense militaire, Cuba est au contraire dangereusement exposé - comme on l'a vu lors de l'épisode héroïque de la baie des Cochons - aux tentatives revanchardes yankees. Pour cela, tout les démocrates vous doivent un soutien particulier. Ensuite, votre proximité de l'Amérique de Reagan vous place d'autant mieux pour connaître le langage absurde et hystérique de la propagande du Pentagone. Vos bulletins d'informations permettent facilement de faire la différence entre votre objectivité et celle des media capitalistes qui nous submergent !

      Radio la Havane-Cuba nous apporte un enseignement bien spécifique : alors que les pays d'Europe devenus socialistes au lendemain de la Seconde Guerre mondiale étaient déjà partiellement industrialisés, Cuba constitue l'exemple le plus frappant d'un passage rapide et total entre le sous-développement imposé par Washington et le système d'économie socialiste moderne, sous la conduite du Lider Maximo.

      Enfin, je suis comme vous un latin. Le jour où je pourrai voyager dans un pays socialiste, je préférerai naturelllement Cuba. Je vous avoue ne pas parler votre langue, mais je la comprendrai tout de même mieux que celle de nos amis soviétiques, par exemple - langue que très peu d'écoles secondaires enseignent en France, comme par hasard !

      C'est-y del lardo o del puerco ? durent se demander les organisateurs du concours... Au bénéfice du doute probablement, ils se mirent tout de même en frais d'une réponse (les rares fautes sont respectées) :

      La Havane, le 16 juin 1986, année du 30ème anniversaire du débarquement de Granma,

      Cher ami,

      C'est avec un très grand plaisir que nous avons reçu votre lettre du 24 avril dernier porteuse de votre réponse au 23ème concours international de Radio Havane Cuba et que nous vous accueillons dans la grande famille internationale de notre station.

      Nous sommes toutefois désolés d'apprendre que vous étiez au chômage et nous espérons que vous avez déjà trouver du travail. Nous le souhaitons de même que nous le souhaitons à tous les auditeurs qui sont dans votre cas.

      Ci-joint nous vous adressons un petit diplôme attestant de votre participation au 23ème concours et dès que le jury aura choisi les meilleurs travaux nous vous communiquerons les noms des lauréats. Comment nous entendez-vous à présent sur nos nouvelles fréquences ? Quels sont vos programmes préférés ? Vos rapports d'écoute, critiques et sugestions sur nos émissions seraient d'une grande importance pour notre travail.

      Nous sommes d'ailleurs à votre entière disposition pour vous faire parvenir des journaux, des revues, des brochures, des cartes postales, des affiches, etc. Si vous êtes amateur de timbres, nous vous invitons à capter notre programme " le monde de la philatélie " et à participer à son concours hebdomadaire.

      Dans l'attente du plaisir d'avoir de vos nouvelles, nous vous prions d'agréer, cher ami, nos salutations les plus fraternelles,  

      X....... , Courrier des Lecteurs

      Cinq voyages à Cuba promis dans la seule émission en français ! Il n'existe certainement pas plus de quatre autres tordus dans l'Hexagone pour avoir répondu. J'attends donc les résultats avec confiance. Mais... passerai-je le temps sur les plages de sable blanc en compagnie de jolies camarades, ou bien serai-je promené de visite d'usines socialistes en congrès du parti ?

      La liste des gagnants m'est parvenue. Il s'agissait de cinq gagnants pour le monde entier. Je regrette d'avoir égaré la liste ; les cinq noms sont tous boliviens, péruviens, etc. Le monde entier est apparemment restreint à la sphère d'action du feu Che, le problème linguistique évoqué dans ma réponse est réglé, et les vainqueurs reviendront de voyage avec les meilleures intentions politiques en des pays intéressants. " comme par hasard ! " écrivais-je. 

    Note : on peut n'être pas à droite et n'avoir pourtant jamais mordu une seconde aux créances marxistes. Désolé pour tous les lecteurs devenus notaires et directeurs de journaux réactionnaires après avoir perdu leur foi communiste, mais qui ne supportent toujours pas pour autant qu'on ironise aujourd'hui sur leurs engagements de jeunesse ! 

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    A LA MANIERE DE : PHILIPPE MEYER

    pastiche

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      Heureux habitants des Bouches-de-l'Escaut et des autres départements français, il est interdit aux myopes de conduire sans leurs verres correcteurs sur l'ensemble de notre territoire. Il en va de même aux Etats-Unis d'Amérique, où même il semblerait défendu aux vues faibles de circuler à pied dans les mêmes conditions. C'est ce que vient d'y apprendre à ses dépens James Derranger, employé municipal et jusque là citoyen modèle de la ville de Coquille, Orégon.

      James Derranger affligé d'une myopie sensible déambulait donc de par les trottoirs de sa riante cité. Sa vue médiocre ne l'affligeait guère, car il raisonnait ainsi : "Ma femme a beau dire, il est insupportable d'avoir ses lunettes sur soi lorsqu'une température de 90 degrés Farenheit vous met le visage en eau. De toute façon je continue à distinguer les passants, les réverbères et les tranchées des travaux publics jusqu'à une distance voisine de 30,48 mètres."

      Or le malheur voulut qu'à une distance juste un peu supérieure à cent pieds vint droit sur notre homme Gladys McCotton. Gladys McCotton, ça n'est pas pour me vanter, était l'avocate la plus conne du comté de Coquille (1). Ce léger travers ne la gênait nullement pour exercer, moins encore pour trouver des clients. D'âge, elle n'avait guère ; de beauté moins encore, et de sexe, probablement pas du tout. Elle disposait en revanche d'une acuité visuelle perçante. Elle remarqua immédiatement le regard perdu dans le vague, mais par hasard posé sur elle de l'employé municipal.

      Elle héla le policier le plus proche. Elle dénonça la violence morale sexiste et le machisme toujours renaissant des mâles de merde. Incontinent dévié de ses pérégrinations en direction du commissariat, James Derranger y demeura trois heures tandis que sa femme Susan réunissait deux mille dollars de caution. Hélas ! Susan Derranger ne voulut jamais croire l'invraisemblable version des faits que donnait son époux. Il en coûta donc à ce dernier cent dollars d'amende, ainsi que huit cents dollars de pension alimentaire mensuelle, ce qui pour un Etasunien doit être regardé comme fort raisonnable.

      Afin de ne pas alourdir le contentieux conjugal, Susan Derranger consentit à ne pas recourir en divorce aux services de Gladys McCotton.

      Nous vivons une époque formidable !

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    (1)  L'avis de notre Conseil : "Malheureux ! Corrigez au plus vite ! "l'avocate la plus connue du comté"!  

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    LES FLEURS DE MURUROA

    nouvelle

     

      En ce beau dimanche matin d'octobre, il y avait grand'foule et grand'presse au pied du tonneau d'où se dressait la silhouette de frère Jean des Fleurettes et des Oisillons, comme il se faisait appeler. Frère Jean n'aimait qu'à demi venir prêcher dans ce royaume de France de l'an 1400 ; on ne l'y regardait pas toujours avec autant de considération que chez nos voisins, tels par exemple les peuples du Saint-Empire romain germanique. Il écrasait pourtant avec science ses contradicteurs, car peu osaient vraiment redire à ses prônes  ; la crainte était trop forte de se voir railler et houspiller par les quelques fidèles épars du saint homme.

      - Nous tenons de Dieu le devoir, commençait le frère, de mettre en valeur le sol qu'il nous a légué. Nous tenons de lui le devoir de laisser à nos enfants cette même terre aussi saine et salubre que nos pères nous l'ont donnée. Et qu'en faisons-nous ? Toi, Jacques le menuisier, que fais-tu de la terre et de ses forêts ? Que fais-tu quand tu vas abattre le bois à seule fin de contenter les femmes que tu as séduites par l'inutile raffinement de tes meubles trop ouvragés, simplement pour qu'elles ne songent plus qu'à t'acheter encore et toujours sans vraie nécessité ?
      Tu seras cause, et tes semblables, que dans six siècles nos enfants n'auront plus de forêt et périront en hiver. Car tout simplement, quel chrétien a jamais su résister aux frimas autrement qu'en ramassant un bois abondant ?
      Ah ! Tu n'as guère de réplique ! Et toi, Pierre le potier ! Tu es son complice ! Chaque jour que Dieu fait, tu brûles même aux canicules des brassées pleines de branchages à ton four ! Que sert-il aux villageois de posséder une fois plus de plats et de cruches qu'il n'est besoin ? Pourquoi les presses-tu toujours d'en désirer davantage ?

      La foule pourtant cliente des artisans mis à mal se riait d'eux ; les deux compères voulurent invoquer pour justification le pain des compagnons dont ils employaient l'ouvrage ; mais pour frère Jean, cette hart-là était un peu trop usée.
    - Et toi, Bernard le cultivateur ! Toi toujours empressé à te plaindre de tes dîmes ! La terre n'est-elle pas ton humble domestique ? Es-tu si affamé d'or qu'il te faille la pressurer à coup de fumier et d'ordure pour lui faire chaque année sans repos rendre gorge jusqu'à te donner dix mesures l'acre ?
      Tu porteras la faute que dans six siècles les enfants du Seigneur périront de faim, parce que la terre n'aura plus d'essences nutritives et partant plus de récoltes. Ne proteste point ! Car serais-tu le démon, pour savoir le secret de faire jaillir dru les épis année après année jusqu'à la consommation des siècles sur le même carré ? Je te vois bien embarrassé...

      Frère Jean allait poursuivre quand arriva sur la place le villageois Renaud au trot de sa carriole. Frère Jean ne l'aimait pas : Renaud était le seul à posséder une voiture, hors le seigneur et frère Jean lui-même. Mais le seigneur était le seigneur, et les prêches du frère exigeaient qu'il eût un véhicule. Renaud n'était en revanche qu'un manant. Il ne l'était plus à vrai dire qu'en titre, car son attelage lui permettait de voir tant de pays, de croiser tant de monde, d'apprendre tant de par les routes, de louer ses services en tant d'endroits, qu'il surpassait cent fois en intelligence et en aptitudes tous ses voisins. Il devenait pour l'esprit et les capacités l'égal de ses maîtres. Il n'avait pour tout dire plus besoin d'eux, et se moquait bien d'entrer dans leur système de pensée. Aussi frère Jean n'avait-il pour l'équipage de Renaud de paroles assez dures, l'accusant de distraire un vigoureux cheval des nécessités des travaux des champs au mépris de ce qu'auraient à manger ses voisins, de gaspiller le foin dont son animal mangeait au double des bêtes plus sédentaires, de confisquer pour sa voiture le fer et le bois si nécessaires aux plus pauvres que lui, de risquer de renverser les passants pour son seul plaisir de filer comme le vent, de soulever la poussière des chemins à en faire tousser la contrer entière. Frère Jean et ses pareils ne craignaient rien tant que de voir s'émanciper le peuple sur lequel il régnaient. Des villageois à pied, cloués chez eux sous tous les prétextes possibles, voilà qui constituait à leurs yeux la meilleure garantie de la pérennité de leur emprise sur les niais.

      Le frère héla Renaud sans douceur.
    - Tiens ! ironisa-t-il ; la gaillarde mine que voici ! Et ton frère ? Comment va-t-il ? Est-il toujours à travailler aux arsenaux du roi ?
    - Je crois, fit Renaud sans trop deviner d'où viendrait l'attaque.
    - Je sais de source assurée qu'il se fait le complice d'abominations. On dit qu'on prépare là-bas des engins qui défient Dieu en enfermant la force du soleil en des projectiles nouveaux dont le monde périra ! Et que déjà, on les fait éclater au risque de tuer les chrétiens !
    - Je crois, fit Renaud avec une indifférence plus offensante au moine qu'une déclaration franche de soutien à son frère ; je crois qu'en effet on essaie ces machines en un îlot lointain et dans quelque puits profond d'où on n'en entendra plus jamais parler. On les essaie, et il est fort à parier qu'on s'en tiendra là.
      Frère Jean qui au fond ne doutait pas trop de tout ceci, ne pouvait cependant le laisser entrevoir.
    - Et ne dit-on pas qu'on mêle à ces machines force ferrailles, force clous, force mitraille pour en rendre plus terribles les effets ?
    - Oui, sans doute, fit Renaud tout bonhomme. Cependant, au fond d'un puits...
    - Le puits n'y fait rien ! La terre vomit un jour ce qu'on lui a confié ! Je tiens qu'avant mille ans les éclats de fer seront revenus à la surface, et que les hommes en marchant sur eux se blesseront et mourront du mal qui contracte tout le corps, étrangle la gorge, immobilise la poitrine et fait périr d'étouffement ceux qui s'entaillent de vieux fers souillés de terre !

      Renaud se tut ; il avait trouvé son maître. Oui, ceux qui dans mille ans auraient échappé au froid et à la famine causés par l'égoïsme de notre temps, ceux-là pourraient bien mourir en effet du mal incurable qu'on prend en se coupant de ferrailles rouillées, de ce mal terrible que nul sinon Dieu ne sait même prévenir. Frère Jean satisfait reprit en main son  auditoire un moment ébranlé par les folies de Renaud.

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    L'OURS EST MORT

    actualité commentée 

     

      Premier novembre 2004. L'ours est mort.

      Ayant eu plus tard à juger l'homme qui a dépêché l'ours, la présidente du tribunal stupéfaite par la violence avec laquelle on accablait de toute part son prévenu, déclarait : "En plus de vingt ans de magistrature, je n'ai jamais vu un tel déchaînement, même pour les crimes commis sur les enfants."

      S'il reste interdit de liquider les espèces protégées et fort dangereux de se placer en situation d'être obligé peut-être de le faire, il est plus dangereux encore d'affronter tant la politique que la passion populaire la plus insolite.

      L'ours est mort.    

      Si l'ours était facteur, le poète chanterait : " l'amour n'a plus de messager. "

      Si l'ours était Louis XIV, on crierait : " Vive l'ours ! "

      Antoine ne l'appellera plus Cannelle.

      Dans les Pyrénées, l'ours est mort. Un chasseur ivre de nature, de pêche et de traditions l'a tué " en état de légitime défense " affirment ses pareils. Ouais. Nous n'avons pas la preuve, évidemment, que la peau en fût vendue à l'avance.   

      Ah ! Si encore le chasseur avait tué l'ours au corps à corps virilement d'un coup de poignard comme Michel Strogoff (Michel Strogoff), Conrad de Reichendorf(Axelle), Sonny Tuckson (le mystère des avions fantômes)...

      Le ministre de l'écologie monsieur Lepeltier s'est précipité sur les lieux non pas pour récupérer la fourrure, en dépit de son patronyme, mais pour éviter de répéter les gaffes énormes de son prédécesseur Voynet lors de l'échouage du dernier pétrolier en Bretagne. Elle avait traîné à rentrer de son lieu de vacances, au prétexte peu écologique que ça n'aurait pas remis le pétrole dans les cuves du bateau. Ensuite, priée par un journaliste remarquable de confirmer qu'il s'agissait bien de la pire catastrophe écologique jamais survenue, elle avait presque haussé les épaules, comme si l'absence de pertes humaines suffisait à consoler les hôteliers bretons du Tchernobyl, du Bhopal, du tsunami, du Pompéi, de la montagne Pelée armoricaine !

      Le ministre a confirmé la catastrophe écologique devant la descente de lit. Une catastrophe écologique est selon les besoins politiques du jour : 1) un événement causant un profond déséquilibre biologique ou climatique, ou bien encore un empoisonnement massif d'une région étendue ; 2) le désespoir de millions d'adultes qui ont perdu leur peluche animée. Les politiques alors se partagent les rôles : Raffarin tire le portefeuille du retraité pendant que Lepeltier lui tape sur le bras pour le faire regarder vers les Pyrénées : " Là ! Un ours ! "

    " La montagne a perdu son âme " n'ont pas hésité à clamer plusieurs. La " légitime défense " du tireur, notion radicalement inappropriée, est invoquée pendant ce temps, répétée avec naturel et sans le moindre esprit critique ni sens juridique à propos d'un animal ! Aucune justification de cet ordre n'est à donner pour avoir tué une bête. Mais le meilleur des arguments à plaquer à la face des contradicteurs de l'ours est la chance qu'ils ont de vivre en France. Que diraient-ils s'il étaient Indiens ?

      En cette nation grandissante où l'on a su reconnaître et protéger le patrimoine naturel, on a sauvé le tigre du Bengale sans cela quasiment anéanti sous les coups des ploucs bengalis n'entendant rien à l'écologie. Tout a son prix, mais celui du tigre demeure très raisonnable pour la seconde population du monde : le tigre en ce début de XXIème siècle se contente au Cachemire d'un humain par jour en moyenne, pourcentage inappréciable. Un Occidental ayant ramené de là-bas la matière d'un ouvrage à la gloire de Panthera Tigris, argumente opportunément sur une radio : 
    " Il faut savoir quel prix l'humanité veut bien mettre dans la préservation de ses ressources naturelles. "
      Et si vous restez encore dubitatif :
    " Combien de morts acceptons-nous ici de voir sur la route ? Hein ? Je vous le demande ?

      Cette fois j'ai devant pareil argument trouvé mon maître, et me tais. Qui ne voit comment un tigre est commode pour assurer vos déplacements personnels, professionnels, culturels ? Un tigre menant les enfants à l'école, et voilà les parents rassurés : leurs petits ne seront pas rackettés en chemin. Je vous assure pour en avoir personnellement souvent fait l'expérience, que les cyclistes en groupe éparpillé sur la chaussée se rangent nettement plus vite au feulement d'un tigre qu'aux coups d'avertisseur d'une automobile à laquelle ils font des bras d'honneur. Lorsque vous circulez en tigre, peu d'ennuis avec les gendarmes (sauf si vous avez mis l'animal dans votre moteur), et peu de contestation au moment de remplir les constats amiables. Nous vivons moins frustrement que nos aïeux, grâce entre autres à quelques outils générateurs d'une productivité spectaculairement accrue ; le tigre est du nombre. Il n'en va guère de même de l'automobile, qui n'a jamais rien fait de plus profitable que tuer du monde. Il serait donc bien nécessaire de l'éradiquer sans fausse compassion. Parce qu'elle n'est toutefois pas laide à regarder, ni sans intérêt pour l'histoire des techniques, on en conserverait cependant quelques unes derrière de solides barreaux, et l'on ferait bien de s'en tenir là.

      D'ailleurs, conclut notre Occidental : " Les seuls humains qu'ait dévorés le tigre sont ceux qui ont pénétré dans son domaine."
      L'indiscrétion de certains humains passe vraiment les bornes. Ici, au Bengale, sachez-le, vous êtes chez le tigre. Les autres, raus !

      Qu'on me permette de rassurer le lecteur : passer sous la dent du tigre est bien moins pénible qu'on se l'imagine communément. C'est Claude Lévy-Strauss, je crois (et si ce n'est pas lui, c'est un autre) qui raconte comment il s'est un jour trouvé en situation de jouer au chat et à la souris avec un lion. Situation embarrassante, sans doute, car l'anthopologue ne tenait pas, noblesse de son partenaire oblige, le rôle du chat. Eh bien ! Tiré d'affaire par miracle, il déclare s'être trouvé face au fauve d'un coup comme absolument sidéré, anesthésié à tout sentiment, à toute peur, et avoir cru dans un état second assister à un spectacle qui ne le concernait pas. La nature ne fait-elle pas bien les choses ?

      N'est-ce pas Montaigne qui nous enseignait à ne pas nous mettre en peine de la difficulté de mourir ? La mort disait-il nous apprendra elle-même à mourir sans en faire toute une histoire. Il urge d'enseigner Montaigne et Lévy-Strauss aux Bengalis effarouchés. Nous manquons en France de décideurs vraiment modernes, vraiment capables de savoir ce que l'humanité doit être prête à payer pour son patrimoine ; parions que nos responsables liquideraient le dernier ours des Pyrénées au second homme mis en pièces. Ils sont vraiment nuls. 

     


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     SYLVIE

     nouvelle sur les moeurs de la ruralité profonde

     

     Je m'appelle Sylvie. J'avais vingt-six ans et l'un des ces visages tendrement pommelés, l'une de ces joliesses tendres capables de mûrir au fil des ans vers une sorte de demi-beauté grave. Je portais sous une veste de velours bleu marine une jupe plissée pied-de-poule et un chemisier rouge sang, complétés de souliers noirs et crême aux talons pointus mais de hauteur très moyenne ; l'ensemble strict et seyant à la fois pouvait inspirer aux homme aussi bien l'envie que le respect. Je portais par dessous un banal collant et un jupon blanc assez ordinaire. Mon visage était orné de cheveux noirs épais et ondulés, tombant en masse un peu plus bas que mes épaules ; pour seul maquillage, des cils au mascara et des lèvres faites d'un rouge plus rosâtre que bien franc soulignaient mes traits. Je ressemblais assez au type de la jolie femme du cinéma français des années quarante.

    J'avais à faire les vendredis et samedis soirs hors de chez moi,mais les caprices de ma vieille voiture me faisaient systématiquement tomber en panne devant l'une des nombreuses fermes et maisons rurales isolées que compte le département. J'étais auparavant passée en repérage pour vérifier qu'elle n'abritait qu'un seul habitant, ou bien j'avais téléphoné en demandant madame pour m'entendre dire qu'il n'y avait pas de madame. Là vivait dans un confort des plus relatifs un de ces nombreux célibataires obligés que fragilisent leurs désirs inassouvis. Et c'est toujours devant leur porte que me lâchait cette damnée mécanique ! Le démarreur gémissait longuement à plusieurs reprises, tandis qu'un interrupteur particulier me permettait de laisser coupé l'allumage ; une batterie de secours montée en parallèle autorisait même à prolonger le jeu si nécessaire. Un homme normalement constitué ne résiste pas au bruit insistant des accus malmenés à rendre l'âme ; il sort prévenir le malheureux qu'il va les pomper et demeurer bloqué là ; il tombe sur une malheureuse enchantée d'un secours masculin par définition compétent en mécanique.

    S'il reste de l'essence ? Je ris d'un rire léger et enveloppant, à cette première boutade obligée de l'homme. Je ne suis sans doute qu'une femme au volant, mais il ne faut pas me prendre pour une idiote ! L'homme s'asseoit aux commandes et démarre le moteur du premier coup, puisque j'ai remis le contact hé avant de descendre. Je m'exclame et bats presque des mains devant une pareille habileté. Je peux reprendre ma route... quoique... avec le froid qu'il fait, je suis frigorifiée d'être descendue de voiture ! Quinze à dix-huit degrés font pour une femme un froid peu discutable. J'ai posé la question non sans timidité, mais la réponse ne fait aucun doute : bien sûr ; je n'ai qu'à entrer. Ah ! Mes talons courts mais pointus ne sont pas l'idéal pour marcher jusqu'au seuil sur ce sol meuble ; j'en fais l'observation d'une voix flûtée, riant d'un air gêné. Il me faut prendre au moins un court instant d'appui sur le bras de mon dépanneur. Je parviens à la maison ; derrière la massive porte de fortes planches rehaussée de têtes de clous carrés décoratifs, une ampoule de vingt-cinq watts jaunit les murs du couloir. La grande salle s'ouvre à gauche, au sol de ciment (confort tandard) ou de carrelage brique non dépourvu de charme rustique (confort amélioré) ou de carreaux aux motifs brisés blancs, noirs et rouges dignes d'un pavillon de banlieue du goût le pire (confort jugé de haut de gamme). Les murs sont de plâtre peint en marron jusqu'à un mètre du sol et jaune au-dessus ; cela est authentique, fréquent, et rappelle autre chose. Les poutres du plafond sont noires des fumées de cuisine ; un isolant occupe parfois leurs intervalles, sa face de papier d'aluminium tournée vers le bas et moulée sur les bois. Parfois la salle est seule pièce utilisée pour la vie quotidienne ; un solide lit paysan en occupe le fond et seert d'entrepos aux matelas anciens, sur lesquels on a posé successivement les nouveaux sans imaginer de jeter les strates les plus antiques. Tout là-haut, la chaleur de l'obligatoire cuisinière mixte bois et charbon (objet de fonte massive au prix exhorbitant en contradiction avec les haitudes paysannes réservées envers la dépense) s'accumule sous l'aluminium jusqu'à l'asphyxie. Les gazinières à butane et les réfrigérateurs successifs, ceux qu'on ouvre en tirant à soi le levier chromé, occupent un un mur entier dans le prolongement de l'évier de grès. Mon hôte m'invite à prendre place à l'immense table centrale ; il faut pourme donner un peu d'espace repousser un coin de l'amoncellement de vaisselle, de reliefs de repas antérieurs, d'accessoires vétérinaires, de Chasseur Français (achetés pour les petites annonces conjugales) et de quotidiens locaux pas tous déballés, ceux auxquels on est abonné pour avoir la certitude de voir en lapersonne du facteur au moins un être humain tousles jours. Sheila au mur sur l'almanach des postes sourit de toutes ses couettes. La suspension et ses quarante watts oscillent au-dessus de mes yeux ; je songe à Galilée découvrant de la sorte à la cathédrale de Pise l'isochronisme des oscillations pendulaires de faible amplitude. je songe aussi au considérable volume de chitine desséchée par la lampe, qui forme au fond du globe lumineux dépoli un noir matelas friable et léger de mouches piégées. Le maître des lieux s'empare d'une boîte de Ricoré et pose une bouilloire sur la plaque de cuisinière toujours tenue brûlante. 

    - Vous alliez loin ?

    - Assez, oui... jusque vers Tisserand. 

    - Votre famille est de là-bas ?

    Je rougis :

    - Non ! Enfin... Je n'allais pas dansma famille...

    - Chez un ami ?

    Je rougis davantage.

    - C'est de droit, hein ! Vous avez l'âge ! Ben... Vous s'rez pas trop en retard, j'espère ? Hein ? Y va pas attendre par ma faute ? 

    Je devins atroce :

    - C'est plutôt moi qui vous gêne si vous recevez une amie ! Je ne vais pas m'attarder ! 

    - Vous avez tout le temps...Là, c'est prêt ! Excusez-moi, ce n'est que du Ricoré...

    - Comme les prisonniers ! fis-je en riant...

    - Comment ça, comme les prisonniers ?

    - Ah, vous ne saviez pas ? Ils n'ont droit qu'à ça comme café !

    Le maître de maison fronça les sourcils en affectant la gravité pour laisser bientôt tomber comme un jugement sévère :

    - C'est bien beau qu'ils aient déjà ça.

    Je n'avais point cité l'anecdote pour m'engager en des considérations dignes de la clientèle des politiciens bretons monophtalmiques, mais pour un tout autre but. Je regardai d'un large sourire jeune et frais mon vis-à-vis :

    - C'est dans le règlement parce que le café pur pourrait les exciter ! Déjà qu'ils ont la télévision, vous comprenez, sans aucune censure... Vous comprenez... achevai-je en détournant, tout compte fait, un regard embarrassé peut-être d'en avoir déjà trop dit... j'avais pourtant presque gagné, car je m'entendis répondre :

    - Oh ! Il paraît même qu'ils peuvent à leur cantine s'acheter des revues... Vous savez...

    Mes cils s'abaissant en hâte sur la mixture brune m'évitèrent de répondre comme de savoir. Je n'en étais encore qu'à semer les graines. Aussi la conversation bientôt continua-t-elle tout naturellement sur les hommes et leurs bonnes amies. J'appris avec surprise, haussement se sourcils et de seins sous mon chemisier rouge, que mon interlocuteur n'en avait pas ! Je l'assurai pourtant que la simple gentillesse suffit à tomber les plus belles. Quoi ? Que disait-il ? Que les femes désertent les campagnes ? Allons ! Il ne faut pas toujours dire cela... Elles vont travailler à Paris ? Ah, ouiche ! Elles en reviennent ! Elles ont compris, alors ! Elles ont la quarantaine - un peu moins qu elui - et sont encore très bien... Je m'abstiens d'évoquer leur divorce à Châtillon-sous-Bagneux ou à Mantes-la-Jolie, leurs deux ou trois gosses et les pesants parents chez qui elles ont trouvé refuge. Elles n'attendent qu'un signe ; et justement, il n'aurait tenu qu'à moi d'accepter l'an dernier l'offre d'un agriculteur des environs, qui semblait si prêt à faire de moi la patronne dans sa ferme... J'avais hésité, et puis renoncé pour des raisons qui ne tenaient d'ailleurs pas du tout à sa situation...

    Vraiment ? j'éveillais l'intérêt. Quant à mon âge, je déclarais trente-deux ans. Pour avoir la semaine précédente dit la vérité à un autre homme du même genre, certes plus âgé que lui, j'avais échoué devant une sorte de remords à trop entreprendre ne jeune femme de l'âge peut-être de sa fille. je remerciai d'un sourire mon hôte d'aujourd'hui, lorsqu'il me félicita pour mon allure si jeune. 

    - A quand la noce ? s'enquit-il.

    Je répondis en silence par une moue unpeu boudeuse, pour signifier que rien ne pressait, et que d'ailleurs le choix ne serait peut-être pas lemeilleur. 

    - Au fond, ajoutai-je en levant verslui des yeux tandis que mes lèvres touchaient la tasse, je crois que je me lasse de celui-là.

    - Vous n'allez pas repartir pour Tisserand ?

    - Avec ma vieille voiture qui me fait sa panne presque à chaque arrêt ! Et lui qui n'est pas fichu de savoir la redémarrer ! Je ferais mieux de rentrer directement...

    - Si vous n'y allez pas, ça vous donne le temps d'en reprendre un ! dit-il en désignant la boîte de petit déjeuner en poudre.

    - Tiens ! Si vous voulez ! répondis-je avec un gentil sourire ; j'en profitai pour me rasseoir mieux sur ma chaise, croisant les jambes et tirant ostensiblement sur mes genoux une jupe qui n'en avait pas besoin.

    - Vous êtes sûre ? Vous n'y allez pas ? 

    - Non ! Je n'irai pas ! Il l'a bien cherché ! fis-je avec des mineset sur un ton de gamine capricieuse prenant un plaisir puéril à se venger ! 

    - Ah...

    - Et puis, ça me change, d'être dans une grande maison comme ça ! Vous verriez son studio ! et le mien ! On n'a pas la place de s'y retourner !

    - Ca ! Tout n'est pas rose, à la ville !

    - Vous pouvez le dire !

    - Dites donc... et si vous r'partiez pas !

    - Comment cela ? fis-je avec un regard franc et droit...

    - Si vous êtes déçue de l'ami, je peux...

    Je le regarde d'abord sans comprendre, et puis...

    - Aaaaah ! la laaaaa ! C'est toujours pareil !

    Moi croyais qu'ici, c'était différent ! Qu'il m'avait dépannée par amabilité ! Mais non ! Toujours, c'est toujours pareil !

    L'homme pourtant n'y a rien vu que de bien naturel ; la question pour moi se pose à présent de savoir s'il est du genre pour qui le dessert s'impose à la fin du repas, sans chichis, ou si une honnête résistance me rendra plus belle. Humm... Avec celui-là, je crois que c'est entre les deux.

    - Ecoutez, repris-je... De toute façon, ça ne sert à rien ! Et puis, il est tout de même temps que je m'en aille. D'accord ? imposai-je gentiment en me levant sans trop de hâte.

    - Allez, quoi ! On grimpe là-haut !

    Là-haut, c'était sur la dernière couche sédimentaire de l'ère Dunlopillo. 

    J'affichai un air décontenancé :

    - Ecoutez...

    J'étais décidée à ne plus objecter désormais que  par interjections sottes ; rien ne m'amusait commelaisser croire aux hommes un peu simples que les femmes sont à disposition par nature et définition. 

    Tant et si bien que trois minutes plus tard je me tenais en sous-vêtements les bras croisés et les mains tapotant sur mes épaules, sautillant sur place à cause du froid du carrelage sous mes pieds...

    - T'inquiète pas ! Fait chaud, là-haut !

    Le moins qu'on pût dire. On crevait à demi, à moins d'un mètre des poutres. L'homme était monté en premier, tandis que je m'inquiétais, à le voir faire, d'assister à l'effondrement latéral des époques secondaire et tertiaire. Je le rejoignis à mon tour. Notre poids conjugué enfonçait considérablement les épaisseurs sous-jacentes, si bien que nos étions dans une fosse et sans doute invisibles de la place où j'avais pris mon Ricoré. Bientôt, un soutien-gorge voltigea hors du meuble.

    - Hop ! Comme à la télévision !

    Sordide depuis le début, mon affaire ?... Mais non... Je me constituais simplement d'amusants souvenirs ! Mon collant fut sur pareil terrain un peu malaisé à enlever. Le collant est souvent embêtant, mais porter autre chose sent la préméditation. La suite fut immédiate. Si les enfants dans les campagnes apprennent la vie en regardant les bêtes, ils en conservent pour le restant de leurs jours la conviction que la vitesse du coq est bien la norme universelle. Il ont volontiers "des promptitudes d'oiseau", selon la formule de l'auteur de Clochemerle. Et moi, dans tout cela ? Hé ! Le plaisir de la visite était précisément dans l'oubli de ce que doit être la "modernité"...

    Lorsqu'après cela je quittais quelqu'un, ce n'était pas sans lui emprunter quelques centaines de francs pour cause de dimanche et de banque fermée et d'oubli malheureux d'y être passée. En cas de soupçon je désignais ma voiture : l'avais-je donc volée ? je n'en cachais pas les plaques ! C'était bien mon auto et mon numéro. Je ne revenais pas souvent rembourser, mais personne ensuite ne s'est jamais manifesté. Personne n'aa non plus été dupe du prétexte de la carté perdue ; tout le monde l'a trouvé normal. C'est dix fois le prix d'une saillie de chèvre, et voilà tout. 

    Je sortais ordinairement vers les dix-heures-et-demie-onze heures au plus tard, parce que je respecte la coutume campagnarde de se coucher tôt. Je revenais au chef-lieu d’arrondissement où l’on veille davantage malgré l’apparence ensommeillée des bancs et des arbres sur l’esplanade déserte. Il n’est pas si facile en ville de tomber en panne en sorte de voir venir un homme précis. Mieux vaut frapper franchement à une porte et demander d’un air inquiet s’il est possible de téléphoner, parce que tout est fermé, qu’on n’a vu de lumière qu’ici...L’homme est interloqué, mais l’apparition si peu déplaisante! Téléphoner? Oui, sans doute...Que je me donne la peine d’entrer...Un couloir morne mais au parquet astiqué, s’ouvre sur un séjour étriqué mais luisant de tous ses vernis. Le canapé n’est pas jeune, mais sa soie usagée et ses cordonnets ornementaux rappellent celle qui jadis aménagea amoureusement les lieux. Les autres meubles occupent les trois quarts de la surface du sol, le téléphone est sur un guéridon de merisier couvert d’un napperon de dentelle blanche, où trône aussi un vase de cristal qui autrefois contint des fleurs, quand quelqu’une les remplaçait. Il faut pour l’atteindre se tortiller entre la table d’une tonne et, adossées au mur, les frêles chaises décoratives sur lesquelles on ne s’asseoit pas. Devant le poste de bakélite noire à cadran rotatif, adossée aux rideaux verts et lourds à glands dorés, je fais en souriant signe à l’homme qui poliment se tient presque dans le couloir, qu’il n’y a rien à entendre de secret! Il entre donc, mais en restant à distance. J’appelle ma mère loin d’ici, à Châteauroux. Je l’entends à peine, et le lui crie bien audiblement. L’homme évidemment l’entend moins encore et ne note que mes répliques; si jamais ma mère est à Paris et n’a pas le téléphone, il ne peut le savoir. Au bout du fil, j’exprime d’abord à Maman le plaisir du voyage à Limoges (pourquoi pas!); puis mon émotion à attendre dans l’agence; puis ma déception en rencontrant le premier, et de même pour le second. Pas trop mal, le second; mais le genre prétentieux qui agaçait tant Papa. Comment? J’ai eu raison de ne pas insister de ce côté là? Oui, je crois. Enfin, c’est dommage. Non, je n’ai pas perdu ma journée, après tout, puisque j’ai visité Limoges...Ah bien sûr, je n’en deviendrai pas une habitante.... Qu’est-ce que tu dis ? Je ne serai pas rougeaude ?..Limougeaude, petite Maman ! Je t’ai déjà dit cent fois de mettre ton sonotone quand je te parle ! Aller voir plutôt à Paris? Non, petite maman C’est trop loin de toi. Oui, je sais...Tu me le pardonnerais, pourvu que je trouve...Oui, je sais, j’étais déjà née lorsque tu avais mon âge...Allez ! A tout à l’heure ! Bises !

    - Nous ne sommes pas sur la route de Limoges à Châteauroux, fit gravement l'homme tandis que je reposais le combiné. 

    Je le dévisageai, étonnée, puis faisant mine de comprendre soudain. Mon visage s'éclaira. l'homme reprit :

    - Pardonnez mon indiscrétion, mais c'est dans votre intérêt. Vous vous êtes perdue bien plus à l'est, et en pleine nuit...

    - Oui, je m'en suis rendu compte.

    - Il ne faut pas repartir à l'aveuglette. Vous vous égareriez sur ces petites routes désertes et finiriez en panne sèche quelque part, ou dans un fossé, par cette nuit noire.

    - Ah ! Que faire !

    - Je vais vous prêter une carte ; nous l'examinerons ensemble avant votre départ. Vous me la renverrez par la poste, ou plutôt vous la conserverez. Elle ne vaut pas les timbres. 

    L'homme était assez grand, mince et âgé de... Ah ! Impossible à dire ! Il montrait un visage probablement inchangé depuis quinze ans, et destiné à rester tel quel un délai semblable encore. Le crâne atteint d'une demi-calvitie, vêtu d'un pantalon strict et d'un mince chandail bordeaux un peu fatigué, échancré sur une cravate, il inspirait une sage sympathie et suggérait un respect spontané.

    - Vous êtes professeur ? demandai-je d'un ton propre à ne rendre mon interrogation soudaine, ni indiscrète, ni même incongrue.

    Les professeures sont habitués à cette question qu'on leur pose souvent d'instinct.

    - J'ai manqué l'être. Je le serais devenu si lamort demon pèrene m'avait interdit d'achever ma licence. Je suis secrétaire de mairie. 

    Je le savais.

    - Et vous, mademoiselle... mademoiselle Sylvie...

    - Rudeaux. Sylvie Rudeaux.

    L'homme sourit pour la première fois ; un sourire coincé, paternel, indulgent :

    - Mademoiselle Sylvie, vous revenez de Limoges où vous êtes allée pour...

    Je rougis en l'interrompant :

    - Vous l'avez deviné... Oh ! je ne suis pas très fière de recourir à ces moyens...

    - Là, je vous désapprouve. c'est lameilleure méthode, et j'en encourage l'emploi à qui ne veut pas perdre ni son temps ni... ni autre chose. A qui ne veut pas dilapider, disons, en tentatives décevantes, le capital de sensibilité dont nous disposons avant d'en perdre plus ou moins dans des liaisons sans résultat.

    J'affichai, devant cet acte de foi en la pureté des sentimentsvenant d'un jeune homme quadragénaire, un regard surpris mais convaincu, un court silence empreint du respect qu'inspire une semblable façon de voir l'amour.

    - Pourtant, repris-je plus bas, je ressens comme une frustration d'en arriver là. Cela signifie qu'on n'est pas capable de se débrouiller par soi-même.

    - Je ne veux pas entendre une jeune femme que je vois aussi posée raisonner en lectrice de romans-photos. N'en parlons plutôt plus. Vous avez tort, et voilà tout. Allons... Il était donc... si prétentieux ? 

    Je souris en rougissant encore :

    - Pas vraiment, mais...

    - Trop vieux ?

    Ah, ah ! Nous y voici...

    - Oh, pas du tout ! Quarante ans... J'en ai trente-deux, mais... vous n'allez pas me dire comme tout le monde que je ne les fais pas !

    - Vous les faites, Sylvie.

    hein ? Je ne pus, même après mon mensonge, contenir absolument un geste de contrariété d'une logique toute féminine. Il le vit sans paraître s'émouvoir le moins du monde de sa petite muflerie :

    - Mais il se trouve que vous les faites bien, ce qui fait toute la différence avec tant d'autres. Enfin, Ce n'est pas avec mes quarante-huit que je vais vous critiquer.

    Ma foi ! Je lui aurais donné un peu plus, juste sur l'autre versant de la cinquantaine. Mais qu'il avait une voix chaude et communicative, sous des accents d'apparence plate et presque ennuyeuse ! Oui, vraiment, il y avait pire que lui.

    - Vous désirez sans doute ne pas attendre éternellement, avoir des enfants...

    - Non, quitte à vous choquer. Je n'aurai pas d'enfant, ou j'en aurai un ; cela ne dépendra que du souhait de mon mari.

    - Je suis surpris. Ce n'est pas un langage courant chez une jeune femme.

    Peut-être. Mais il faut savoir se mettre à la place d'un homme de son âge sans prétendre lui imposer des charges qui le poursuivront au-delà de ses soixante-dix ans. 

    - je vous proposerai un café avant de vous laisser repartir, Sylvie ; mais je vais d'abord à l'étage chercher cette carte dans ma chambre. Attendez-moi en bas. 

    J'avais été une jeune fille raisonnablement mince, mais je savais que je deviendrais une femme mûre dont le buste et les hanches seraient en dépit de tous les régimes, par morphologie spontanée, un jour d'une ampleur un peu trop lourde. En attendant, je me trouvais dans la phase intermédiaire où les formes sont généreuses et chaudes, un rien au-dessus de la plastique parfaite, ce rien qui fait tout, et sourdre l'adrénaline dans les veines masculines. Aussi me fâchai-je de rester en bas et de manquer l'occasion de le précéder dans l'escalier. Il sortit de son salon peu large pour gagner l'étroite entrée d'où partait le pied de l'escalier, un escalier clair et astiqué, à la rampe vernissée, aux marches hautes qui tenaient en largeur la moitié de sa cage, et où pourtant on ne passait que seul de front. Les papiers de l'entrée-cage étaient à peu près frais, et pourtant de motifs désuets ; des lanternes de laiton éclairaient l'ensemble. Ah ! La gentille bonbonnière ! Je la trouvai parfaite pour mon genre de beauté. 

    Mon hôte là-haut s'agitait et semblait remuer des tiroirs. Allons ! Je ne risquais rien. Il faisait chaud ; je déposai ma veste et montai l'escalier à mon tour sans un bruit. La rampe vernissée me poussait presque contre le papier du mur, et je vis sur le minuscule palier ciré deux portes dont l'une entrouverte sur une pièce éclairée. Il était là, accroupi entre le lit et une commode dont un tiroir était tiré sur le tapis, une montagne de papiers divers où il fouillait nerveusement. Je poussai doucement la porte et glissai le corps dans l'embrasure.

    - Ne vous donnez pas tout ce mal ! Je me retrouverai bien...

    Il leva les yeux, surpris, et me lança avec mécontentement :

    - Je vous avais dit...

    Je répondis avec le plus de douceur possible :

    - Oui, oui, je sais ! Je redescends ! Je voulais simplement vous prier de ne pas vous donner toute cette peine...

    Il eut beau repousser sans paraître y toucher une masse de photographies en les poussant sous le lit, et j'eus beau feindre de ne pas les avoir vues, je savais désormais qu'il n'était pas jeune homme et que la bombonnière n'était pas un reste maternel ; maisles clichés en noir et blanc aux bordures dentelées accusaient leur âge, et tout cela devait dater à peu près de ses études raccourcies. Je ne m'étais guère trompée non plus sur un autre point : il ne faisait sur les photos pas beaucoup plus jeune qu'à présent. 

    Je me glissai tout à fait dans la chambre, avec l'intention arrêtée de n'en ps ressortir avant deux bonnes heures. Elle s'avérait bichonnée à l'extrême, et semblait chargée de bibelots comme un appartement victorien. Elle n'était guère plus vaste que trois mètres au carré. Un nid. secrétaire de mairie et petite maison mitoyenne des deux côtés me plaisaient bien autant l'un que l'autre. La rue calme, les maigres lumières de loin en loin, les bruits lointains de la place endormie...

    - Je vais vous aider à ranger tout cela, dis-je doucement tandis que l'ourlet de ma jupe flottait près de son nez. Il se releva d'un bond, vif comme un jeune homme.

    - Laissez ça !

    Je le dévisageai avec une grande candeur, une tristesse même d'être ainsi maltraitée ; il me fit face de près dans l'étroite ruelle, car le lit large et rebondi ne laissait guère de place.

    - Pardonnez ma brusquerie, Sylvie. Je crois avoir égaré cette carte. 

    Comme si je ne connaissais pas la route !

    - Bon, eh bien...

    - Jacques.

    - Eh bien, Jacques, je me retrouverai ! fis-je doucement en m'éloignant toujours davantage de l'entrée. 

    - Tu as vu, n'est-ce pas ? 

    La pièce était si peu large quej'avais les reins déjà appuyés au lit rebondi, et même un soulier accroché par le talon au bois du meuble. 

    - Crois-tu que cette maison ait toujours été vide ? souffla-t-il comme si je l'avais pris en faute.

    Je le dévisageai avec profondeur :

    - Ce que je m'en fiche, Jacques !

    - La femme deménage mettra demain ces photos sous enveloppe et les...

    - Les jettera ! Oh, non !

    - Elle les postera pour ma mère. Et tout de suite...

    Je me raidis :

    - Non ! Pas dans cet endroit où...

    Je collai presque mes yeux sous son nez : 

    Je ne veux pas te faire regretter tes souvenirs ! Pas ici ! Je reviendrai te voir en visiteuse, au salon, et puis... nous verrons bien s'il faut que nous déménagions, ou si nous renonçons et... demeurons bons amis ! 

    Et, pensai-je, si jamais tu suis cette idée de vivre ailleurs que dans cette bonbonnière -pour laquelle j'ai déjà mille idées en tête- je disparaîtrai tout aussitôt. En attendant, je laissai son bras tordre le mien, ravie de céder avant de me faire faire mal. Je pivotai pour me laisser choir sur le couvre-lit de molleton grenat. Un visage fou embrassait déjà mes seins à travers la soie rouge. J'étais prête à repartir deux heures après, à repartir pour aller prévenir petite maman que je m'en allais définitivement pour la jolie sous-préfecture.

    - Laisse-moi t'aider quand même à ranger tout ça, Jacques, fis-je en me baissant vers le tas de papiers toujours répandus. 

    - Ne t'en occupe pas ! Il n'y a rien à conserver. La femme deménage passe deux après-midis par semaine. Elle les ramassera demain pour les brûler.

    - Ta femme de ménage ? Ah ! Ca me gêne de la rencontrer, demain...

    - Quelle importance puisque tu ne la verras qu'une fois. 

    - Je ne la verrai qu'une fois ? 

    - On n'aura plus besoin d'elle, fit-il avec un absolu naturel.

    Ah ! Evidemment... Et puis, pourquoi pas ? j'aurais tout mon temps et pas trop de fatigues ; un homme en gros sympthique, une maison adorable, pas de désir d'enfant, quoique... l'article 285-1 du Code Civil réclame quand même l'attention. 

    Je ne partis pourtant pas avant que tout ait été évoqué, défini, la réception, les invités, la date. Je dis avec timidité que j'avais un peu oublié ma religion, durant ces deux heures ; il ne s'en effraya pas et m'offrit, jusqu'à la date, la chambre voisine de la sienne. Je l'en remerciai, même s'il n'était sans doute pas absolument nécessaire de recourir à ce procédé pour achever de le ferrer. 

    Et d'ici la date, l'attente ne m'empêcherait pas de rouler dans les campagnes.

     


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    FABLE LIBERALE

    Le Salarié ayant chanté
    Toutes les trente Glorieuses
    Se trouva fort dépourvu
    Lorsque la Chine fut venue. 
     Plus la moindre petite certitude
    De niveau de vie ni de couverture sociale !
    Il alla crier emploi chez l'Entrepreneur son voisin
    Le priant de verser pour lui à l'urssaf
    De quoi subsister après sa retraite.
    - Je travaillerai pour vous, lui dit-il,
    Foi de syndical,
    Sauf dans l'Août, trente-cinq heures moins les pauses.
    Mais l'Entrepreneur et le social !
    C'est là son moindre souci.
    - Que faisiez-vous, au temps des salaires indexés ?
    Dit-il à cette charge vivante.
    - Samedis et RTT, à tout venant
    Je courais les champs, ne vous déplaise.
    - Vous loisissiez ! J'en suis fort aise
    Eh bien ! Dansez devant le buffet, maintenant !

    .

    *  *  *  *  *  *  *  *  *  *  *  *  *  *  *

     


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    NOTRE ENSEIGNEMENT SE PORTE MAL

    courrier d'un parent d'élève mécontent 

     

       Extrait authentique du brevet blanc proposé dans un collège : 

    " 6510 fourmis noires et 4650 fourmis rouges décident de s'allier pour combattre les termites.

    " 1. Pour cela, la reine des foumis souhaite constituer, en utilisant toutes les fourmis, des équipes qui seront toutes composées de la même façon : un nombre de fourmis rouges et un autre nombre de fourmis noires. Quel est le nombre maximal d'équipes que la reine peut ainsi former ?

    " 2. Si toutes les fourmis, rouges et noires, se placent en file indienne, elles forment une colonne de 42,78 mètres de long. Sachant qu'une fourmi rouge mesure 2 mm de plus qu'une fourmi noire, déterminer la taille d'une fourmi rouge et celle d'une fourmi noire.

    *  *  *  *  *

       Ce problème valut rapidement au collège la blitzreplik d'un parent d'élève irrité :

     

    Oberst Helmut von Bratwurst

    Pour le Mérite

     

      Herr Direktor !

      Je suis consterné par ce sujet de mathématiques donné à vos élèves. Il ne faut pas chercher beaucoup plus loin la cause des effondrements successifs des armées françaises devant nos formations allemandes : ceux qui ont pour mission de former votre jeunesse ne détiennent pas les premiers rudiments de l'art militaire ! Votre établissement ne pourra, je le crains, s'ennorgueillir d'avoir vu de bien nombreux futurs stäbler être passés dans ses classes. Je dis " dans ses classes " parce que je suppose que l'expression " dans ses rangs " n'y signifie plus rien depuis longtemps. Mais c'est là votre affaire. Cette guerre des fourmis contre les termites est une véritable allégorie de vos défaites de Forbach à Sedan, en passant par Sedan.

      Voilà bien ce qui arrive dans les monarchies dont le souverain se prend pour un chef de guerre au lieu de déléguer le commandement des troupes à des subordonnés compétents choisis parmi la vieille noblesse terrienne des provinces de l'Est. La reine des fourmis semble manifestement moins soucieuse d'emporter la décision que de constituer ses unités de façon multi-ethnique " politiquement correcte " par un " métissage " très à la mode mais en soi dépourvu de tout avantage opérationnel.

      On note l'absence complète de constitution de réserves. Avec quoi la reine des fourmis exploitera-t-elle la percée ? avec ses stosstruppen harassées par le choc initial ? Où est l'artillerie d'accompagnement ? et les mitrailleuses ? en dernière ligne, comme d'habitude chez vous, de peur de les voir détruites par les pièces de campagne adverses ?

      Rien n'est précisé sur la tenue camouflée des fourmis rouges. Si elles se hasardent les jambes nues, il est à prévoir des pertes  désastreuses de même ampleur que celles de vos troupes à l'été 14, et ce pour la même raison. A moins que la reine, pleine d'illusions sur la valeur des troupes levées dans vos colonies, ne spécule sur son mélange des rouges avec les fourmis noires, amalgame déloyal bien de chez vous dont chacun sait que notre gracieux kaiser n'a jamais voulu faire usage.

      Quant à l'idée d'attaquer en file indienne de 42,78 mètres de long sans aucune largeur de front, c'est vraiment la plus crétine des tactiques. La pauvre reine doit se prendre pour l'amiral russe à qui Togo a barré le T avec les résultats qu'on sait ; à moins encore qu'elle ne confonde un assaut d'infanterie avec un défilement de vos braves, fuyant les détachements allemands à travers les pistes forestières du Cameroun.

      La levée en masse pratiquée par la reine est un procédé donnant rarement de bons résultats. Il aboutit à envoyer au front des vagues mal organisées indistinctement composées de soldats aguerris et d'individus louches inscrits au carnet B, ou de paresseux trop heureux d'échapper à leurs obligations civiles. Ceux-là se débandent évidemment au premier contact, refluant en semant la confusion dans les derrières. Vous n'aurez pas toujours un Joffre pour vous tirer d'affaire.

      Qui dans le plan de la reine assure la logistique ? Personne, apparemment, puisque tout le monde est en première ligne. Il en résultera que de nombreuses soldates parviendront au contact avec un fourniment incomplet ou même pas d'équipement du tout. Il adviendra dès lors que dans la débâcle à prévoir, les traînardes capturées seront mal discernables de simples francs-tireurs. Elles encourront ipso facto d'être fusillées sur place comme de vulgaires Edith Cawell. 

      La mise hors de cause du parti fourmi est malheureusement inévitable, et tout cela, Herr Direktor, par votre faute. Croyez-vous que cela nous amuse de n'avoir que des adversaires de cette " trempe ", ni que nous tirions la moindre satisfaction de les vaincre ? 

     

    Oberst :  colonel 

     

       Note à l'intention des personnes toujours inquiètes du respect d'autrui : les propos ci-dessus sont en conformité avec le ton de la propagande allemande de 14-18. Le commandement allemand, dépité de ne pas disposer lui aussi de l'avantage numérique de contingents issus de son empire colonial, décriait avec dédain leur valeur des troupes noires françaises, alors qu'en fait il la redoutait. On a pu s'en rendre compte dans la littérature ou le cinéma allemands, mais aussi après la débâcle de 1940 au vu de traitements infligés à des soldats africains faits prisonniers.   

     

        


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    A LA MANIERE DE : HENRI LAVEDAN 

    pastiche

     

     

      L'auteur dramatique Henri Lavedan (1859 - 1940) assura quatre années de guerre l'éditorial de l'Illustration, constituant une étonnante collection de quelques deux cents pages rédigées dans le plus pur style " héroïque " à l'intention des soldats, mais aussi et surtout de la population civile qu'il convenait de galvaniser en faisant constamment appel à ses sentiments les plus élevés... A l'arrière, Henri Lavedan " tenait " ! 

      Lorsque fut envisagée voici trente ans la construction cent kilomètres au nord de la capitale d'un troisième aéroport parisien géant sur le site de Chaulnes, les protestations furent vives. Parmi les arguments invoqués en figurait un purement moral : deux tombes de victimes des combats auraient dû être déplacées. Etait-ce envisageable ou non ? Voici notre éditorial dans la manière de ce début de XXème siècle ; il débute par l'exposé des motifs hostiles au transfert, suivi de la thèse contraire :

    " Des hommes que rien peut-être ne prédestinait à l'héroïsme, des hommes souvent si jeunes qu'ils tombèrent sans avoir encore pris part au renouvellement de notre race, sont morts ici, fauchés pour leur devoir, et jusqu'à ceux-là mêmes qui n'ayant de la vie presque rien reçu encore, eussent été comme excusables de croire en effet ne rien devoir. L'idée ainsi à demi légitime de se dérober, ne les a pourtant pas effleurés. Devant tant d'abnégation, il a semblé trop commun, trop anonyme de reconduire leurs restes au village de leurs pères, vers cet ensevelissement dans la patrie première, l'enclos tout proche des prés et des chemins de l'enfance, à quoi songe doucement tout un chacun, lorsque les premières infirmités lui rappelent l'implacabilité du sort commun. Dormir éternellement avec ses pères  ! Est-il une aspiration mieux permise ? Mais ces jeunes hommes sacrifiés à la nation, égorgés sur les autels barbares des divinités teutoniques, ne sont pas retournés à la terre de leurs ancêtres ! A ce sort ultime si envié de tous, la patrie exigeant d'eux un nouveau sacrifice encore par-delà la mort, a substitué l'ensevelissement sacré, le témoignage éternel de leur présence, sur la terre même de leur mort sublime !  " Nous ne l'avons pas mérité ", protestent timidement leurs âmes effrayées par tant d'honneurs ; "  Obéissez encore ! " répond la patrie ; " Plusieurs d'entre vous n'avaient-ils pas reçu déjà la citation, la Médaille militaire, la Légion d'honneur, même, alors que tant de leurs obscurs compagnons n'avaient pas moins mérité ? Mais à certains, tels que vous, le sort demande plus encore, accablant leur humilité d'honneurs en vérité décernés à tous, à travers leurs personnes que quelquefois le hasard seul a distinguées d'entre tant de héros anonymes. Ces honneurs que vous niez avoir mérités, c'est le droit de les repousser qui vous est désormais refusé. Le droit ne vous échoit pas de repousser la fonction noble entre toutes, de porter haut l'exemple de vos récompenses, tout comme le porte-drapeau, homme ordinaire dépourvu de mérites spéciaux, porte en dépit de sa faiblesse la marque sainte du ralliement commun ! A vous plus qu'à tous autres, s'appliquent ces cris des mères du sublime Chant du départ : Soldats ! Nous vous avons donné la vie ! Elle n'est plus a vous ! Tous vos jours sont à la patrie ! Elle est votre mère avant nous !... Eh bien ! Votre mère suprême vous dépouille encore de ces jours de paix éternelle dont vous eussiez joui au pied de la petite église de votre baptême ! Obéissez ! Et que nul n'ose jamais vous contraindre à la désobéissance, à la désertion de votre ultime fonction, en chassant vos corps de ces champs sacrés, pour le médiocre intérêt de tristes volontés marchandes ! "

    " A quoi nous entendrions leurs âmes apaisées, si éloignées de nos enthousiasmes comme de nos désespoirs, nous répondre doucement :

    " Oui, nous avons tout donné, si bien qu'à vous priver vous-mêmes de tout votre nécessaire, il vous resterait encore cette vie que nous n'avons pas refusée ; et quelque sacrifice que vous fassiez au souvenir, vous ne feriez pas encore l'effort que nous avons consenti sans murmurer. Oui, rien n'est plus justifié qu'exiger de vous le respect éternel et nécessaire de notre repos édificateur, sur le lieu même de notre suprême sacrifice. A vos générations qui n'ont pas connu le déchirement d'avoir à quitter la vie dans les combats, nous n'apporterons pas moins de respect pour leur humble volonté de nous maintenir ici même, que vous n'apportez ainsi d'immortelle vénération  à notre saint renoncement.

    " Mais il nous semble que votre piété patriote, dans sa douleur, ne voit peut-être pas assez, au-delà du rideau de ses larmes, le temps qui fera naître et vivre d'innombrables générations sans fin renouvelées. Le souvenir de notre sacrifice ne s'y estompera jamais ; mais nous ne prétendons pas qu'aux vives douleurs de la plus cruelle maladie ne succède jamais l'apaisement bienfaisant de la convalescence. Essuyer ses larmes, retrouver le goût à ces réjouissances ordinaires, à ces fêtes, à ces bals que vous croyez futiles, inconvenants même, alors qu'ils sont le prélude légitime à la naissance de ceux qui rempliront à notre place les humbles tâches quotidiennes que la guerre nous aura défendu de partager ; non ! Cela n'est pas impie envers nous. Il faut que nous vous le disions, puisque votre piété vous empêche de le prononcer vous-mêmes ! Vous n'osez nous faire poursuivre ailleurs notre sommeil ! Ce que la voix trop étouffée encore de la raison vous suggère pourtant, vous craignez en l'énonçant de traduire votre seul intérêt !

    " Si admirable que soit votre résolution ; quelque respect qu'elle nous inspire pour vous ; sachez-le : vous vous trompez, même si c'est par vertu. Quoi ! Les enfants destinés à naître et voir croître en ces régions dévastées leur amour de la patrie, n'y verraient plus mûrir les blés ! Quoi ! Le Germain  barbare aurait réussi par-delà sa défaite à ruiner pour jamais le sol assez grand, assez bon encore pour accueillir jusqu'à sa triste dépouille !

    " Cela ne doit pas être. Nous ne sommes pas ici, ou bien là ; à l'image du Dieu qui l'a créé, un mort est partout. Ses enfants ne sauraient le déranger. Que nos cendres ne soient pas le sel qui stérilise Carthage.

    " Laissez-nous dormir sous vos prés, sous vos maisons, aussi longtemps que nous ne serons pas importuns. Après, ne nous élevez pas, par un sacrilège pardonnable mais déraisonnable, au rang d'idoles insatiables ! Notre place n'est ici qu'en  apparence ; nos âmes sont ailleurs. Que leur importe de vous voir éternellement sacrifier à de saintes illusions !

    " Oui ; lorsque la France aura plus que nous besoin de sa propre terre, disposez sans crainte de nos cercueils.

     

     

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    ENTRETIEN D'EMBAUCHE

     

      Certains emplois réclament de qui les tient une assurance imperturbable, une complète maîtrise de soi, une aisance improvisatrice que rien ne saurait prendre de court. Justement, on embauche. Le candidat est introduit devant non pas un, mais trois ou quatre examinateurs qui semblent occupés à leur courrier. On l'invite à s'asseoir : il n'y a pas de siège. On lui présente une table couverte d'objets divers ; il doit en choisir un et commencer à discourir à son sujet cinq minutes dûment chronométrées. Le candidat se saisit d'un clou.

    - Le clou, mesdames et messieurs, est un modeste accessoire de quincaillerie indispensable au charpentier, sinon à son fils. Je pense naturellement en disant cela à Notre Seigneur, Djizeusskuaïsst comme l'appellent sans vergogne les Anglo-Saxons. Il est à noter que les deux larrons crucifiés autour de lui n'étaient liés que par des cordes, ce qui suggère bien comment la Palestine en ce temps-là déjà exsangue et martyre souffrait de l'impérialisme romain, si jusqu'aux clous venaient à manquer ! Cela démontre néanmoins s'il en était encore besoin à quel point le clou est intimement mêlé à notre civilisation judéo-chrétienne, laquelle...

    - Revenez à votre sujet.

    - Je m'égarais. Les Romains au sujet des clous avaient constaté un fait singulier. Ils...

    - Nonnonnon. Parlez du clou que vous tenez ; pas des autres.

    - Excusez-moi. Je persiste à penser que vous eussiez apprécié l'anecdote historique que je voulais citer. J'allais dire avant votre pertinent rappel à l'ordre que les Latins avaient découvert un phénomène de corrosion électro-chimique toujours valable d'ailleurs. Des clous servaient à fixer sur leurs trirèmes les bordés de cuivre destinés à protéger le bois contre les flèches incendiaires. L'eau de mer faisait alors office d'électrolyte dans la constitution d'un couple voltaïque Fe/NaCl/Cu dont la f.é.m. - je n'ai plus son chiffre en mémoire - est suffisante pour entraîner le passage en solution des ions Cu++. Bref, les trous des clous s'élargissaient et les blindages se détachaient.

    - C'est en effet très intéressant. Veuillez en finir avec cette digression pour...

    - Oui ! Les Romains eurent alors l'idée de plonger les clous dans un bain de plomb fondu qui les recouvrait d'une mince pellicule protectrice. J'imagine assez l'irritation d'Archimède, tandis qu'il incendiait lesdits vaisseaux, de ne pas avoir imaginé cela le premier ! Depuis cette époque...

    - C'est bon...

    - N'est-ce pas ? J'en viens maintenant à la place de choix qu'occupe le clou dans notre littérature. Nous voyons dans le Rouge et le Noir Julien Sorel entrer au service de monsieur de Rênal qui est précisément propriétaire d'une fabrique de clous. Ce n'est certainement pas par hasard !  Qu'on en juge : le père de Julien dirige une scierie. Or, qui a jamais tenté de scier une pièce de bois recelant un clou, connaît le résultat pour l'outil : autant dire que Julien Sorel devait se casser les dents et que la tragédie finale était inscrite dans les prémisses ! Freud n'a donc vraiment rien inventé que le clou n'ait su de longue date.  Parlons à présent de la composition du clou. Il ne peut être en acier, car il se briserait au choc du marteau et serait inapte à prendre les formes repliées qui assurent la bonne tenue des assemblages du marchand de caisses d'emballage. Le clou est donc en fer doux pratiquement décarburé. Toute la difficulté à enfoncer correctement le clou tient à ce qu'il plie volontiers, puisque son fort élancement le rend justiciable de la formule de Rankine, voire d'Euler pour les clous les plus longs. On note au passage que pincer la tige à mi-longueur entre les doigts réduit d'un facteur quatre la sensibilité au pliage accidentel : véritables messieurs Jourdain du clou, nos pères dépourvus de bases scientifiques n'en faisaient ainsi pas moins dès l'antiquité des mathématiques appliquées sans s'en douter. Considérons en effet un marteau d'un kilogramme s'abattant à la vitesse de, disons, cinq mètres par seconde, sur un clou qui s'enfonce de trois millimètres. Il en résulte une contrainte difficile à évaluer sans calculette, mais que l'expérience prouve suffisante à plier notre clou. N'avez-vous pas à ce sujet vu sur la fête foraine saisonnière des boulevards entre Barbès et Blanche, le jeu consistant à enfoncer complètement un clou en trois coups seulement et sans le tordre ? Il faut reconnaître que la chose n'est pas facile et que les joueurs ne repartent pas toujours avec les poupées espagnoles. Et puis, comment conclure ce tour d'horizon du clou sans évoquer les innombrables locutions et dictons dont il fait l'objet ? Nous y viendrons après avoir rappelé l'étymologie du mot clou. Clou vient du latin clavus qui veut dire clou. Ai-je songé à définir les autres acceptions de "clou" ? Je crois que non. Le clou est le nom populaire du furoncle, qui dans ce cas se dit clavulus en latin. Sans m'étendre outre mesure sur le clou de girofle, rapporté d'Orient par les Croisés en même temps que le chat - mais oui, le chat - l'horloge et les abricots, je me propose d'évoquer brièvement le clou, appellation vulgaire du Mont-de-Piété, aujourd'hui Crédit Municipal, créé à l'instigation du roi Louis XVI en vue de pratiquer le prêt sur gages à taux très faible en faveur des plus défavorisés. J'en reviens aux expressions usuelles forgées autour du clou, après quoi je traiterai des passages cloutés : un clou chasse l'autre ; être le clou du spectacle ; des clous ! être le clou du cercueil de quelqu'un ; être cloué au lit ; un vieux clou ; être cloué sur place... C'est assez par là souligner l'importance dans la tradition...

    (l'enregistrement s'interrompt ici pour cause technique sans que nous puissions affimer que le candidat approche de la fin. La bande reprend un peu plus loin avec la voix d'un autre postulant dissertant sur un bouton de culotte). 

    .

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    PARABOLE ECOLO-ZOLEENNE

     

      Tirée par la Louison livrée à elle-même après que chauffeur et mécanicien ont roulé sur la voie, le train fou du progrès filait à toute vapeur vers la catastrophe. Les passagers à bord riaient et plaisantaient : jamais la vie n'avait été aussi belle ni surtout le train si rapide ! Tout allait véritablement pour le mieux.

      Un passager sur dix pourtant avait compris la situation : il fallait ralentir ou mourir, comme ça, foudroyé au sommet de la performance. Ces voyageurs conscients décidèrent par conséquent d'aller tirer le signal d'alarme et tourner le volant du frein de secours.

      C'est ce que voyant les autres passagers froncèrent le sourcil, ou même rirent tout de bon ! Ils ne voulurent en tout cas pas se laisser faire : "J'arriverais un peu plus tard que prévu" protesta l'un ; "Je manquerais un rendez-vous et beaucoup d'argent" se plaignit l'autre. "Jeder Misbrauch wird bestraft / Ogni abuso vera punito" ajouta un dernier.

       Effarés par cette attitude incroyablement puérile, les voyageurs conscients n'en crurent pas leurs oreilles ; ils insistèrent en prédisant ce qui devait mathématiquement arriver ; ils n'en devinrent que la risée générale. Comme ils ne désarmaient pas, on en vint même à leur opposer un dévoiement fallacieux de la démocratie : "Vous êtes loin d'être majoritaires ; allez vous rasseoir et foutez-nous la paix !

      En vérité en vérité je vous le dis : ceux-là avaient raison. Est-ce que la réalité est affaire d'opinion majoritaire ? La démocratie ! Devaient-ils à cause d'un jeu de mots sur le sens d'un vocable aux consonnances grecques, se jeter à l'abîme ?

      Puisqu'ils avaient raison ! 

     

      Note : l'auteur ne dit pas qu'il dépeint ce qui est, mais ce qui devrait être depuis beau temps.

     


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    L'ECOLE DES MARRIS 

    pastiche de genre

     

     Ne voir ici que le pastiche d'un genre, et certes pas d'un auteur ! 

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    Personnages

    °°°°°°°°°°°°°°°°° 

     BOURSEPLATT, fabricant d'automobiles

    La Grange

    GAGNEPEU, fabriquant d'automobiles

    La Thorillère

    SIMPLET, utilisateur d'automobiles

    Du Croisy

    °°°°°°°°°°°°°°°°°

     

    Bourseplatt, Gagnepeu

    Hélas, nous nous mourons ! Nous périssons ! Hélas ! Hélas !

    Simplet

    Holà ! Quel est tout ce bruit, céans ? Pourquoi ces alarmes ?

    Bourseplatt, Gagnepeu 

    Hélas ! Hélas ! A nous, l'état ! A nous, le Prince ! Nous disparaissons ! Nous sommes engloutis !

    Simplet, appitoyé

    C'est que... par ma foi, voilà de malheureuses gens ! Hé bien ! Que justifie ?...

    Bourseplatt

    Monsieur ! Vous ne savez point la nouvelle ?

    Simplet

    Non.

    Gagnepeu

    Vous n'entendîtes pas quel drame survint le mois passé ?

    Simplet

    Non, par ma foi. Il se passe en ce monde tant de malheurs, que...

    Bourseplatt, Gagnepeu

    Hélas ! Hélas ! Nous sommes à l'agonie ! Et nul ne s'en soucie !

    Simplet

    Messieurs ! Me direz-vous...

    Bourseplatt

    Vous ne savez point !

    Simplet

    Non

    Gagnepeu 

    Hélas ! Hélas ! Nous sombrons sans que nul s'en désole ! Hélas ! Hélas !

    Simplet

    Messieurs, de grâce ! Finissez et me dites enfin...

    Bourseplatt

    Il ne se peut que vous n'ayez entendu parler du résultat de nos ventes le mois dernier.

    Gagnepeu

    Vous ne fûtes point sans vous effrayer de leur effondrement.

    Bourseplatt

    Je n'ai plus d'ouvrage à donner à mes ouvriers des Flandres.

    Gagnepeu

    Mes chaînes s'arrêteront avant la Quasimodo.

    Simplet

    Et pourquoi cette affaire ?

    Bourseplatt

    Parce que vous n'achetez plus d'automobiles.

    Simplet

    Quoi !

    Gagnepeu 

    Parce que la vôtre a tantôt dix ans passés.

    Bourseplatt

    Ah, ça ! S'il me plaît...

    Gagnepeu

    Vous n'entendez rien aux besoins de notre industrie.

    Simplet

    Par exemple ! Je n'ai point pour fonction...

    Bourseplatt

    Votre civisme n'est pas...

    Simplet

    Par ma foi, messieurs ! Voici que ma femme se disant lasse de partager mon carrosse et de toujours devoir l'attendre, a bien exigé d'en tenir un de son crû, quand elle n'a que deux lieues à faire la semaine. Mon fils pour ses dix-huit ans a pour comble su me faire accroire, à moi qui à son âge allais en bicyclette, que son existence était compromise s'il ne disposait d'une tierce automobile. Et vous avez l'audace...

    Gagnepeu

    Tout beau ! Voyez la belle raison !

    Bourseplatt

    Entendez la plaisante excuse !

    Simplet

    Vos plaintes sempiternelles au ciel ne font pas que les autres industries n'existent point. Il en est qui impriment des livres et gravent la musique ; d'autres qui invitent à voyager de par des contrées lointaines, qui fabriquent ce qu'il faut pour nager sous les eaux, grimper aux montagnes ou voler dans les airs. Convenez que mes maigres écus investis là-dedans me rapporteront en joies plus de dividendes que le niais plaisir de toujours montrer au voisinage un carrosse nouveau. Laissant pareil souci aux imbéciles, je n'attends de vos talents que la fourniture d'un simple outil. Ceux de chez Facom sont garantis à vie ; imitez leur exemple.

    Gagnepeu

     C'est un fou ! Un carrosse pour la vie ! Ce serait la fin de tout progrès technique !

    Simplet

    Que me chaut un progrès forcé plus coûteux qu'une stagnation judicieuse ?

    Bourseplatt

    C'est un révolutionnaire ! Holà, mon petit monsieur ! Sachez que l'état n'a d'yeux que pour nous et d'oreilles que pour les cris des confréries tenues par nos ouvriers. Votre bourse est la nôtre et la leur. Vous n'avez qu'à désirer ce que vous ne pouvez empêcher. Les tailles perçues au Trésor sur le foin de nos chevaux-vapeur sont pour nous le meilleur garant de sa protection sans limite.

    Simplet

    Vous déchiriez tout à l'heure vos vêtements en pleurant son indifférence !

    Gagnepeu

    Si fait. Tant que nous n'avons pas tout, nous n'avons rien. C'est la devise de nos ateliers.

    Bourseplatt

    Vous changerez votre carrosse, j'en réponds.

    Simplet

    En vérité ! Et le moyen de m'y mener, s'il vous plaît ?

    Gagnepeu

    Voyez le niais !

    Bourseplatt

    Entendez l'innocent !

    Gagnepeu

    Votre voiture ne marque-t-elle pas de temps à autre une certaine façon d'hésiter d'entrer dans les virages ?

    Bourseplatt

    Répondez-vous de vos parfaits arrêts, lorsque vous filez cinquante lieues l'heure ?

    Gagnepeu

    La causticité de l'air n'a-t-elle pas bruni les ors de votre caisse en quelques points ?

    Simplet

    Parbleu, je le crois ! Vous la bâtissez depuis cent ans en fer commun !

    Bourseplatt

    Vous ne ferez pas l'enfant à feindre de le croire ainsi fait par hasard.

    Gagnepeu

    Un matériau que n'atteindraient point les injures de l'air ne ferait guère notre affaire.

    Bourseplatt

    C'est à cause de gens comme vous que le Prince s'est résigné à l'instauration du contrôle technique.

    Gagnepeu

    Le négoce tomberait d'inanition, à attendre le bon vouloir des ennemis de la raison à votre image.

    Simplet

    Le contrôle vous a joué un mauvais tour. J'y ai perdu l'habitude de regarder mon équipage comme un morceau de ferraille ; j'ai compris d'un coup comme il m'est précieux et comme il m'est nécessaire de le choyer en dépit de ma considération médiocre à son endroit. Il en résulte que vous voitures font désormais une carrière plus longue.

    Bourseplatt

    La perversité du fait ne nous a pas échappé.

    Gagnepeu

    Notre rôle n'est pas de vous laisser des issues.

    Simplet

    Vous voilà pourtant refaits !

    Bourseplatt

    Point du tout.

    Gagnepeu

    Nous sommes gens de ressource.

    Bourseplatt

    Votre mécanique corrompt l'air.

    Gagnepeu

    Elle est cause de force trépas par le poumon.

    Simplet

    Qui l'a manufacturée, je vous prie ?

    Bourseplatt

    Nous l'avons créée pour un usage raisonné.

    Gagnepeu

    Elle n'est point comme Harpagon, qu'il faudra assommer passé ses six-vingt.

    Bourseplatt

    Nous promettons qu'elle ne passera plus même le quart du premier.

    Simplet

    Lorsque ses pistons dansent encore comme au premier jour !

    Bourseplatt

    Mais en fumant.

    Simplet

    Vous moquez-vous ?

    Gagnepeu

    Vous ne distinguez point encore à cet âge sa pollution, mais, foi de Super-Phénix, nous en savons là-dessus plus long que vous.

    Simplet

    Changer pour vous complaire un moteur neuf !

    Bourseplatt

    Qui vous dit pareille sottise ? Nous vendons le moteur neuf aux deux tiers de la voiture neuve à seule fin de vous dissuader de la faire durer.

    Gagnepeu

    Vous voyez bien que vous n'en réchapperez pas.

     Simplet, à part

     La peste les étouffe, morbleu ! Les Mandrin ! Les Cartouche !  

    Bourseplatt

    Que disiez-vous, monsieur ?

    Gagnepeu

    A qui faisiez-vous l'honneur de vos pensées ?

    Simplet

    Ce n'est rien. Je ne vous ai que trop retenus. Messieurs...

    Bourseplatt, faisant la révérence

    Serviteur, monsieur.

    Gagnepeu, avec moulinets de chapeau jusqu'à terre

    Serviteur, monsieur.

     

     *  *  *  *  *  *  *  *  *  *  *  *  *  *  *  *

    .

    UN PEU DE LATIN DE CUISINE

    Inspiré des ballets de Molière ; seconde histoire automobile

     

    Erat garagistus qui ad portam paradisi die una frappuit
    Et quem Sanctus Petrus accueillavit cum parolas que voilà :
    "Bonam diem, care domine,
    "Hic semper beati summus
    "Honestas gentes recevoir.
    "Ergo prendeo ficham tuam, et unum paulum videmus.
    "Lego te annos centum quadraginta septem esse. Aetas pulcher !"
    Sed garagistus salam gueulam faciendum Sancti Petri demandavit :
    "Facetiam drôlam invenis ? Tu sais bene que in ateliero meo
    "De échella il y a minutas quinque tombavi et capitem rumpavi
    "In anno triginta octo aetatis meae."
    Sed Sanctus Petrus protestavit :
    "Afflictus sum", inquit, "sed absolument impossibilis est.
    "Hic habeo comptabilitatis tuae toutas photocopias
    "Et additionno toutas horas labori quas clientis tuis facturavisti.
    "Dubitatio est aucuna : in anno centum quadraginta septem aetatis tuae mortuus es."

    .

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