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    VOYAGE AVEC UNE 106 DANS LES BALKANS

    impressions en vadrouille à travers l'Europe

     

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    Automne 2000 :  Limousin - Bruxelles - Zuiderzee - Peenemünde - retour 

    Avril 2001 :  Limousin - Peenemünde - frontière polonaise - Munich - Innsbruck - Aarlberg - retour

    Octobre 2001 :  Limousin - Dresde - Varsovie - Francfort/Oder - Prague - Vienne - Sopron - Innsbruck - Vaduz - retour 

    Mai 2002 :  Limousin - Plzen - frontière d'Ukraine - Pologne - Zittau - Marienbad - retour

    Avril 2003 :  Limousin - Istamboul - Izmit - retour

    Septembre 2003 :  Limousin - Rovaniemi - Cap Nord - retour

    Avril 2004 :  Limousin - le Vatican - retour 

    Septembre 2004 :  Limousin - Tallinn - Istamboul - Malatya - retour

    Avril 2005 :  Limousin - Andorre - Lérida - Saragosse - Miranda do Douro - Burgos - Irun - retour

    Août 2005 :  Limousin - Châlons - Dresde - Lublin - Korosten - à distance de Tchernobyl - Kiev - Jitomir - retour

    Avril 2006 :  Limousin - Neuchâtel - Tyrol - retour

    Octobre 2006 :  Limousin - Briançon - Trieste - Sarajevo - Nitch - Belgrade - Prague - Zielona Gora - Saarbrück - retour

    Octobre 2007 :  Limousin - Turin - retour

    Juin 2008 :  Limousin - Bruxelles - Zuiderzee - Copenhague - Narvik - Cap Nord - Stockholm - Hambourg - Mulhouse - retour

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    Automne 2000

    Limousin - Peenemünde -Limousin

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    Ce récit commence une série de voyages automobiles à travers l'Europe, en plus d'une excursion poussée en Asie turque. Je ne sais si mon plus vif plaisir y fut la découverte de mille particularités locales, ou bien plutôt la prise de contact avec foule de tableaux et de clichés cependant justes sur l'Europe centrale et orientale, tableaux que la lecture la plus ordinaire, ou même la bande dessinée m'avaient glissés dans l'esprit depuis l'enfance. Je ne manque pas d'une certaine facilité à construire en esprit sans grande erreur les sites et les atmosphères inconnus de moi. Peu de lectures ou peu d'images suffisent à ce qu'une fois sur place je sois moins dépaysé que plutôt charmé de trouver au réel ce que j'avais composé mentalement de manière impressionniste, par juxtaposition de menus éléments préalablement saisis ici et là, m'imaginant des atmosphères souvent assez exactes. Il n'en ira plus ainsi à l'avenir, chacun pouvant déflorer son trajet par avance sur Google Earth. Je n'en disposais pas encore à la date du dernier voyage raconté. 

    J'ai suggéré que la bande dessinée n'est pas à négliger. S'agit-il de Tintin : l'Europe centrale et orientale y est celle d'entre deux guerres. Or l'un des charmes pourtant peu nombreux des pays communistes est de n'avoir pas défiguré ce qu'ils ont hérité de l'Europe de 1930. Les routes, les villages, les vieilles paysannes, une part des véhicules, ne sont pas toujours à l'Est en 2000 au niveau de ce que j'ai vu dans l'enfance à travers les provinces françaises de 1960. Je n'y avais pas vu de voiture à cheval utilitaire, à l'inverse de la Roumanie où elles abondent. Ces randonnées explorent donc aussi l'histoire, puisque dix ou douze ans après la chute du mur de Berlin les anciens satellites soviétiques sont demeurés en mille endroits de véritables conservatoires. 

    Les régimes communistes ont admirablement préservé les paysages d'avant-guerre, simplement parce que leur faible développement économique et automobile n'a pas reconstruit les routes anciennnes, étroites, enserrées d'arbres et de haies ; il n'a pas rénové de vénérables bâtisses publiques en tout genre vieilles de cent ans, non plus qu'envahi de pavillons récents les faubourgs. Il est vrai que les HLM y auront en revanche fleuri. D'une façon générale, ce qui bâti à la fin du XIXème siècle n'était pas neuf en 1945, n'a plus bougé par la suite, devenant miteux sous le communisme. Cette vieille Europe désuète et fanée comme le salon de miss Marple est un régal. Quarante ans de lectures diverses prendront corps, dans ce bonheur des vieilles choses vivant encore en quelque lointain, sauvegardé du temps. Mais je fais ici l'apologie de l'immobilisme despotique !

    L'esprit de mes équipées tient à leur étonnant rendement : on ferait difficilement plus de chemin pour moins d'argent. Le kilomètre tout compris de ma 106 Diesel tombe sous le franc, amortissement compris. C'est une deux-portes avec plage arrière, où le coucher est possible en diagonale sans beaucoup plier les jambes. J'y dors très bien avec un peu d'habitude, sur un épais matelas de couvertures usagées. Voilà pour le prix de l'hôtel ; mes moyens en fait me laissent le choix entre aller à l'hôtel ou voyager. 

    Il s'agit donc de vadrouiller au mépris absolu de tout cadre sécuritaire normatif. Le sentiment d'aventure exige une certaine dose d'insécurité, contraire à l'idéologie du temps. L'assurance du succès affadit le plaisir. La machine tiendra-t-elle ? On l'espère. Les forces de l'ordre des nations traversées se montreront-elles toujours parfaitement avenantes ? et l'autochtone ? Tout cela est variable. Les routes empruntées seront-elles toujours dégagées, carrossables, de destination garantie ? C'est selon. 

    Certaines anecdotes humaines pleines de pittoresque, certaines réflexions de citoyens des pays de l'Est, certaines appréciations sociologiques portées par leurs forces de l'ordre, hélas ne seront pas consignées ici : on ne s'exprime pas toujours dans les pays lointains selon les critères de bienséance exigés à l'Ouest sous diverses menaces. Au loin, les gens qui vous cherchent noise n'appartiennent pas toujours à une majorité, à une catégorie dont on puisse conter impunément les turpitudes.

     

    Automne 2000


    L'envie m'a pris d'un coup d'employer mon temps de congé à voyager quatre fois plus loin que je n'avais jamais fait en automobile, si j'excepte un très ancien voyage en Irlande en 1982. Je ne suis jamais allé dans la partie ex-communiste de l'Allemagne, non plus que dans aucun des pays anciennement marxistes. Une pointe vers la RDA ne devrait pas offrir de difficulté particulière. 

    En Allemagne orientale se trouve un lieu dont je ne devrais pas avouer qu'il m'a toujours fait songer, tant certains songes sont proprement inavouables. Ceux qui l'ont vécu se rappellent où et comment ils suivirent la première marche sur la lune ; ce fut pour mon compte en colonie de vacances dans le dortoir des garçons du lycée Fesch d'Ajaccio, presque clandestinement, au moyen d'un transistor emprunté à un autre adolescent. Or je n'ignorais alors presque plus rien de l'histoire de l'astronautique, dont le point de départ effectif se place indubitablement sur le site de Peenemünde. Ce village infime est devenu célèbre tout au bout de la longue île côtière d'Usedom. Usedom longe à peu de distance la côte baltique ; elle est à cheval sur l'Allemagne actuelle et la Pologne, entre lesquelles elle est partagée.  

    Malgré les morts londonniens et anversois écrasés par les V2 mises au point à Peenemünde, malgré les esclaves étrangers employés à ces travaux, je veux aller voir si des traces restent. La chose est très possible, attendu que je savais le site devenu base aérienne sous la RDA. Or les sites militaires ont la vertu de préserver remarquablement dans leur enceinte tout ce qui ne sert à rien ; vieilles routes défoncées, bâtisses disloquées, lapins grouillant par centaines à l'hectare. Je relis bien entendu l'ouvrage de référence : l'arme secrète de Peenemünde, récit des balbutiements de la fusée à combustible liquide. Il est écrit par le général qui en fut en charge jusqu'en 1945, avant d'être comme de juste récupéré par les Etats-Unis. J'ai acquis le livre presque par hasard voici près de quarante années à l'âge de treize ans, un mauvais âge pour les mauvaises lectures. Bref, j'irai à Peenemünde que cela plaise ou non. On peut aussi se régaler de la fiction post-peenemündienne le jardin de Kanashima par Pierre Boule.  

    Après une étape familiale dans la Marne, je pars pour la Belgique par la route de Sedan que j'avais empruntée l'an passé pour me rendre au village de Pauvres, sur la ligne de centralité de l'éclipse complète de soleil au mois d'août. Je n'ai plus passé la frontière belge depuis 1973 ; c'était aux commandes d'un planeur allant de Lille à Gand. C'est un homme heureux que celui qui a peu voyagé encore : le moindre trajet lui est une aventure. Namur se trouve au bout de la belle vallée boisée très encaissée de la Meuse, qu'on suit d'abord en France au long du doigt de Givet. Le poste de douane presque désert existe encore ; de l'intérieur on fait signe de passer. A l'entrée de Namur un barrage pour travaux contraint à presque rebrousser chemin, s'égarer sur les petites routes de la région de Philippeville avant de retrouver au bout d'une heure le chemin de la Hollande. Un simple panneau le long d'une route en pleine zone semi-urbanisée annonce le changement de pays près de Breda.

    Les autoroutes néerlandaises me font contourner la capitale dans un grand et long ralentissement à proximité de l'aéroport de Shiphol. Bloqué à quelques pas des pistes, je passe le temps dans les premières pages d'Une vieille Maîtresse, tandis que les avions croisent les voies à quelques décamètres du sol juste devant mon pare-brise. Le soir approche après un temps considérable perdu en encombrements un peu partout au fil de la journée ; malgré sa densité le réseau autoroutier du Bénélux est vraiment lent ; mais les voies se dégagent presque sitôt laissé Amsterdam au sud de soi. Je file droit sur la Frise occidentale, péninsule "verticale" entre mer du Nord et Zuiderzee. J'entends mettre parmi les curiosités du voyage la digue de trente kilomètres qui ferme cette mer intérieure. La ville principale de la Frise est Alkmaar ceinte d'un ample  ring, posée sur la campagne vide et plate, nette, avec un contour défini, sans dégradé de banlieues. Le ring lui-même est séparé de la ceinture des maisons les plus extérieures par deux ou trois cents mètres verts et nus. Il semble être une galerie d'où Alkmaar se découvre dans sa platitude moderne.

    Pas une maison d'Alkmaar ne présente un défaut ; je veux dire une irrégularité, une particularité parmi les modèles de gros pavillons ou petits immeubles qui la composent. En cette cité coquette et proprette, on loge au vu et su de tous puisque les vitrages de dimensions généreuses se semblent pas s'encombrer de volets ni de voilages. Il faut à présent se nourrir : il est toujours intéressant de faire à l'étranger des achats alimentaires et d'observer ce qui diffère. Ainsi notre habituel immense rayon de yaourt ne figure-t-il guère ici, tandis que s'étirent des mètres et des mètres de boîtes d'un kilo de macédoines diverses et inventives, savoureuses mais terriblement lipidiques. Signe du pays, le stationnement à proximité d'un point choisi s'avère problématique : la bicyclette est naturellement reine. Le cours d'eau égaie le centre de la ville, comme je le verrai de jour en un autre voyage. A ses quais foule de bateaux petits et moyens donnent des allures maritimes, quoique la côte soit à quinze ou vingt kilomètres. 

    La digue du Zuiderzee est à quelques dizaines de kilomètres ; il fait absolument nuit : je ne verrai sans doute rien. Les panneaux routiers en néerlandais ne sont pas indéchiffrables à qui lit l'allemand. Ainsi le panneau "andere richtingen" (autres directions) en néerlandais, au lieu d' "andere Richtungen" en allemand. Un titan blanchâtre se dessine près de la route dans le noir de la nuit : je devine "ma première" éolienne. Descendons contempler le monstre. Vu de son pied de trois mètres de diamètre c'est un fantôme colossal, intimidant au sein de la nuit. J'écoute surtout s'il bruit notablement. Il ne le semble pas, mais le vent est très faible.

    La digue sur les trente kilomètres de mer ! Une écluse à chaque extrémité, baptisées du nom des deux gloires de la physique hollandaise : Stevin et Lorentz. Sorte de précurseur d'Einstein, le second a dirigé les travaux de la digue après la Première Guerre mondiale. L'ouvrage est à cette heure-ci peu fréquenté ; il est sans péage. Chose très inhabituelle dans ces contrées de forte densité, les lumières s'éloignent, s'affaiblissent, laissent un ciel et un horizon presque noirs dans la partie centrale de la digue. Nous sommes en l'un des rares lieux écartés de tout qui soit au Bénélux. L'eau dans la nuit se devine à peine sur ma droite. Passe le milieu de la digue ; lentement les lumières se reforment, se renforcent ; la fin des trente kilomètres approche. On ne repère jamais sur ce genre de structure à quel moment on retrouve au juste la vraie terre ferme. Il reste à poursuivre par l'autoroute peu fréquentée vers Groningue et la frontière allemande à cent cinquante kilomètres. Il s'y trouve un contrôle douanier volant, n'obligeant simplement qu'à passer au ralenti. Brême est droit devant.

    Mon but est de suivre le nord du pays en direction de Lübeck et Rostock, plus ou moins près de la côte baltique. La frontière des deux Allemagnes passait entre ces deux cités, assez près de Lübeck. Je me trompe à un embranchement autoroutier près de Brême, et file sur Hanovre sans d'abord m'en rendre compte. Hanovre est deux cents kilomètres plus au sud, bien loin de la mer où se tient Peenemünde. La nuit avance, ma lassitude aussi. Je quitte les voies pour un long parking séparé de l'autoroute par un rideau d'arbres. J'envisage d'y dormir, quoique ignorant tout des éventuelles réglementations restrictives dans les divers pays à traverser ; mais enfin presque jamais dans plus de trente pays je ne serai empêché de passer le nuit à ma guise. Néanmoins le passage au ralenti d'une voiture de police me fait-il préférer repartir et aller me garer vers les deux heures du matin sur les très vastes étendues d'une aire autoroutière allemande ordinaire, quelque part entre Hanovre et Brunswick.

    La plage arrière de ma 106 ne permet le couchage que de flanc, en diagonale, le corps très légèrement recroquevillé. Le premier soir demande un petit ménage qui se fait à quatre pattes et me réjouit toujours autant à chaque expédition. Il faut malcommodément déplier plusieurs couvertures laissées en quatre épaisseurs, juxtaposées pour constituer un matelas. Le parka replié est disposé comme oreiller derrière le siège droit ; les pieds se logent dans l'angle opposé ; un gros entassement de sacs et vêtements emplit le coin laissé derrière le siège gauche. C'est un plaisir véritable que cette sensation d'autonomie complète dans la liberté des lointains, à tel point qu'il m'est arrivé de retour de voyage de rester dans mon jardin chez moi deux et trois nuit de plus à dormir ainsi. N'y est pas étrangère la paresse à décharger les couvertures et refaire mon lit. Mon micro-camping-car est une joie d'enfant, une joie synonyme d'aventure ; je n'en voudrais pas un vrai, confortable, tout mâché. Ajoutons qu'un vrai est parfois plus embarrassé pour trouver à dormir sans surveillance policière.

    Réveil en plein jour vers sept heures et demie sur cette aire géante et fort encombrée : il y dort en voiture ordinaire, outre moi, plus d'un voyageur dans mon genre et qui n'a pas forcément non plus l'âge des vadrouilles adolescentes. Le petit déjeuner est naturellement hors de prix sur les infrastructures du lieu ; on se débrouillera ailleurs. L'autoroute au redépart est large mais déjà bien fréquentée à huit heures. Comme à chaque démarrage de bon matin sur autoroute après dormir, et sans excéder la vitesse modérée de cent-vingt, j'éprouve en ces minutes fraîches et reposées la curieuse impression, à chaque fois renouvelée, que les deux ou trois premiers myriamètres sont franchis à peine mis le contact. A peine suis-je reparti dans le gai renouveau d'un jour neuf, que mon hâvre de la nuit passée est déjà rejeté mentalement loin en arrière. Pourtant je garderai le souvenir visuel assez précis des dizaines et des dizaines de haltes nocturnes au fil des années.

    Je quitte cependant l'autoroute pour chercher du change dans la ville de Peine, car l'euro ne sera pas mis en place avant que mon réservoir se vide. La ville est nette, claire, anonyme, espacée, sans grand caractère, comme beaucoup de ses pareilles. L'impersonnalité de beaucoup de villes allemandes est accentuée par l'absence de faubourg et la netteté de leur circonférence venue brusquement sur l'environnement plat à l'infini des champs ras. Dans ces rues larges d'allure neuve, anonymes et aérées comme celles d'Alkmaar, j'ai beaucoup de mal à trouver une caisse d'épargne pour tout établissement bancaire. Au guichet du change, j'éprouve enfin mon allemand médiocre. Premier cas de conscience : " change " ou " Wechsel " se prononce-t-il vèkseln ou vèch-seln ? Je tente le premier, qui est le bon. Les billets de cent marks presque tout en blanc, sont magnifiques.   

    L'Allemagne de l'Est n'est qu'à trente ou quarante kilomètres. On peut être fermement anticommuniste sans avoir complètement réussi à détester tout à fait le monde oriental. Disons que l'adolescent grandi dans la guerre froide a pu pressentir à l'Est un monde fort lointain de zombies rationnés, un glacis russe présumé couvert de troupeaux de chars et partout fleuri de casquettes militaires au diamètre risible ; mais que ce monde encore obscurci par foule de romans d'espionnage aux intrigues tordues, a mis dans cette adolescence un peu de sel en y créant par sa menace indécise et floue, un stress modéré, stimulant. Aussi mon premier passage du rideau de fer est-il un petit événement. Discrète ostalgie d'un habitant du bon côté du mur, cynisme un peu suave mari magno.  

    L'autoroute mène sur Magdebourg, première ville à l'Est. Je crains de ne remarquer à aucun détail sur cette voie rapide le passage du défunt rideau de fer ; or je tiens pour cette première fois à le passer en toute conscience. Je quitte par conséquent l'autoroute pour me diriger vers le nord sur Wolfsburg, la ville Volkswagen. Ma chaussée en y parvenant passe à peu de distance d'une forte tour ronde intégralement vitrée, exposition de véhicules sur tous les niveaux. De là je cherche une petite route qui me conduira en ex-RDA via la bourgade ouest-allemande de Brome. Brome est au centre d'un court saillant occidental dans l'ancienne frontière. Ce n'est qu'un bourg maigre où l'atmosphère frontalière se hume déjà. La bourgade orientale en face est Mellin, distante de sept kilomètres. Les deux sont jointes par un tronçon rectiligne d'étroite route forestière. L'ancienne frontière est sensiblement à mi-chemin. Je roule prudemment de peur de passer à l'Est sans m'en apercevoir. Un panneau annonce un changement de land : j'y suis certainement. Je m'arrête avant, de manière à passer à pied le rideau avec la solennité voulue. Il ne reste pourtant rien, rien qu'on n'ait omis de déblayer, aucun souvenir pour le voyageur... On ne devinerait rien si l'on ne savait où l'on est.

    L'ancienne frontière est passée. La campagne est dense ; la transition n'est pas toujours nette entre ce qui est agglomération et ne l'est pas. De petites HLM isolées posées dans un cadre rural sont probablement d'anciens " deutschkozes ". De nombreuses maisonnettes individuelles sans étage, très bricolées, bordent de leurs apparences bidonvillesques une ruelle centrale toute neuve, refaite et bichonnée. Les bicoques mêlent une maçonnerie vieillotte à des compléments en matériaux neufs des plus disparates. C'est l'individualisme pauvre toléré en pays pauvre collectiviste. Quelques inévitables moulins à vent dits " éoliennes ". Dans les bourgs, les façades au long de la voie principale sont médiocres, et deviennent presque lépreuses pour qui s'aventure dans les ruelles adjacentes. Souvent la vieille chaussée pavée à travers les bourgs subsiste avant le retour du goudron nouveau à la sortie de l'agglomération. La chose est sympathique s'il s'agit de préserver délibérément un cadre ancien, mais il ne faut peut-être y voir que dee retards dans les travaux pour cause de budgets distincts entre ville et campagne : souvent tout de même la rue du bourg est en cours de réfection " moderne ". Le pavé tient une place très considérable dans le décor de cette RDA rémanente. Les chaussées en campagne sont étroites et bordées d'arbres superbes, luxe paysager qu'on peut s'offrir lorsque le peuple se passe d'automobiles. Ainsi la campagne entière hors des grandes villes apparaît-elle comme un vaste maillage serré d'arbres et de voies sinueuses où la Trabant ne pouvait jamais aller bien loin. L'ancienne beauté des paysages resserrés est au service du système policier. Hélas ! sa préservation tardive permet au voyageur grandi dans les années soixante de revoir ce que son enfance aura eu à peine le temps de deviner dans son propre pays. Il est frappant de voir comment une dictature sclérosante arrête l'histoire. J'en suis secrètement enchanté. L'allemagne à l'est montre encore largement un paysage d'avant-guerre, tandis que l'idée cossue qu'on se fait de l'Allemagne de l'Ouest s'évanouit ici radicalement.

    Passent ensuite la ville modeste de Salzwedel, suivie bientôt avant Wittenberge de la traversée d'un cours d'eau imposant, l'Elbe. Je ne sais plus au juste tout ce qui a pu passer sur l'Elbe de Napoléon à Patton, mais je pense ne pas croiser un humble ruisseau. Arrêt à proximité, et quelques achats dans un supermarché neuf et comme vide, placé un peu au vert. J'entre pour sentir le vent de la décadence consumériste sur ce monde où l'on nous disait récemment encore comment la frugalité communiste se mariait à merveille à l'austérité de moeurs de la vieille Prusse. Un peu avant Wittstock j'intercepte l'autoroute Berlin-Rostock que je suis quelques dizaines de kilomètres avant d'en ressortir en direction de Waren.

    C'est une autoroute première façon, un fossile d'avant-guerre dont notre presse alors parlait avec envie en rêvant de réalisations françaises ; nos plans autoroutiers étaient déjà prêts quarante à cinquante ans avant construction effective (1). Berlin-Rostock est sans doute l'un des premiers trajets exécutés. La plaine brandebourgeoise à moitié vide s'étire de part et d'autre, simplement ornementée de ses éoliennes " pour uniques montagnes ". Pas ici de petit paysage resserré, ni de ce masque forestier qui enferme de tout côté l'Allemagne de l'Ouest. La rudesse du béton d'origine et de ses plaques mal jointes limite la vitesse en fonction de la fréquence des " badang badang " tolérables par l'usager. Je suis seul. Keine Katze. Autoroute quittée plus loin, et retour aux chaussées étroites entre Waren et Neubrandenbourg. 

    Ces villes se caractérisent par d'interminables files de HLM avant et après le centre ancien ; une aussi forte proportion de ce genre d'habitat n'existe pas même en France ; ce décor ne ressemble guère aux banlieues cossues de l'Allemagne de l'Ouest. Ici du moins les files sans fin de bâtiments sont-elles peintes de couleurs assez profondes, assez réussies, sans qu'on sache si la chose est communiste ou récente. Je parviens à Anklam, calme petite ville prussienne teintée d'une austérité réglée de ce qu'il faut pour donner une certaine distinction provinciale, bourrée d'un charme désuet antémoderne. La journée est avancée ; Peenemünde est à peine à portée avant la nuit. A Wolgast, passage d'un pont en acier peint et tarabiscoté sur l'étroit bras de mer séparant le continent de l'ïle d'Usedom. Usedom est étroite mais immensément étirée entre Allemagne et Pologne. Le centre historique des V2 n'est plus distant que d'une douzaine de kilomètres, parcourus à travers les pins. On traverse presque continûment des rassemblements de villas basses et de bungalows certainement bâtis ces dix dernières années, en ces lieux dépeints au temps des V2 comme parfaitement éloignés de tout. Le site enfin se fait plus sauvage (sauvage à l'allemande) en approchant Peenemünde. C'est un village minuscule en bordure de mer, et d'où pourtant la mer ne se trouve qu'en la cherchant. Je rayonne dans le soir tombant pour découvrir des ensembles de bâtiments militaires déserts ; ils sont indistinctements de la guerre ou de la RDA, puisque l'endroit devint un important aérodrome militaire du Pacte de Varsovie. 

    Il se fait tard, et bientôt nuit. Il n'y a personne : je ne sais si l'absence de visiteurs en ce site important tient à l'heure tardive ou au défaut de mise en valeur des lieux. La seconde hypothèse me convient : les coins et recoins historiques délaissés ont un charme tout particulier. Qu'on s'écarte un peu du village de pêcheurs et des bâtisses ou hangars de destination inconnue qui le jouxtent ; on s'égare parmi des embranchements perdus dans les hauts ajoncs, qui mènent à de médiocres chaussées militaires oubliées, étroites et serrées entre des talus à la végétation maigre, mais cachant la mer qu'on devine partout. C'est un lacis de voies bordées d'impasses mystérieuses fermées de fortes grilles ; par hasard on finit par déboucher sur un vaste parking en bordure de l'aérodrome désert. S'y entasse un matériel de récupération : morceaux de turboréacteurs soviétiques centrifuges très anciens, fragments d'hélicoptères Mil et surtout un superbe Mongol, un MiG-21 biplace d'école posé là pour être examinable de tous côtés. On y constate les marques de la technique orientale qui fait les automobiles et les motocyclettes primitives de ces contrées. Ainsi par exemple les ailerons de ce chasseur mach 2 sont-ils articulés sans façon par une vulgaire tige de douze pénétrant aux deux bouts de la gouverne dans la structure de l'aile. Une longue et massive masse d'équilibrage semi-cylindrique est vissée à l'avant de l'aileron sur tout son long. Plusieurs kilos d'uranium appauvri ? La chose serait logique et sans surprise au pays soviétique qui l'a construit ; mais l'effacement de la frontière interallemande a bien dû laisser se répandre des hordes de Verts, qui eussent fait démonter par des scaphandriers une telle abomination. Ce doit donc être du simple carbure de tungstène. Non loin du Mongol, la barrière fermant la piste. Une pancarte offre des promenades en Cessna quadriplace pour trois fois le tarif horaire de mon propre aéro-club.

    La nuit vient vite. Je m'en repars avec la vague impression d'un endroit historique tout de même bien abandonné, quand même je les apprécie de cette façon. Entériner le fait que l'exploration spatiale est partie d'ici, ne serait pas applaudir le nazisme. Mon impression est pourtant fausse : je n'étais arrivé que trop tard après la fermeture du musée en plein air, dont les postes d'accès m'avaient par ailleurs échappé.

    J'entreprends sur-le-champ mon retour en Limousin. Je passe la nuit en voiture sur un terrain vague quelque part entre Stralsund et Rostock. Je rentre par les autoroutes du nord du pays, cette fois sans faire d'erreur. Ces voies rapides allemandes me donnent toujours le sentiment d'une planète un peu à part. Leur gratuité les rend éminemment sympathiques. Je ne suis pas le seul à y dormir en voiture sur des aires immenses, ou sur les simples parkings, les simples dégagements linéaires parallèles à l'autoroute et qu'un simple rideau d'arbres en sépare. 

    C'est ensuite l'éveil et la vaste aire au soleil froid du matin. Les aires autoroutières allemandes dégagent une vie que n'expriment pas leurs mortelles consoeurs françaises. La gratuité et la densité des autoroutes leur apportent une fréquentation plus considérable. Le soleil est bientôt plus chaleureux ; je ne sais plus si j'ai choisi un café hors de prix ou pas de café. Démarrage, puis dix, vingt kilomètres vite effacés. La vie reprend pour une journée vive et gaie. La direction plein ouest m'épargne à cette heure précoce le soleil ras de face qui m'avait fortement gêné à l'aller. Un arrêt pour essence me permet d'enrichir ma bibliothèque et ma culture germanique d'un peu de bande dessinée, surtout dans le but d'améliorer mon allemand. J'emporte ainsi Lucky Luke reitet für die 20er Kavallerie ; une autre fois je reviendrai avec die Schwarzen Berge ou encore Tour de France d'Astérix.          

    Il est intéressant de se pencher sur les traductions. Je crois savoir que depuis la fin du troisième reich, il serait fort interdit en Allemagne de suggérer même d'un doigt sur le front, qu'une personne est folle. Aussi pas de " Ils sont fous, ces Romains " dans la bouche d'Obélix. Ils ne sont pas fous, ils " araignent ", sie spinnen, ils ont une bestiole au plafond. Quelle impression donne au lecteur allemand cette Gaule déjà parcourue en tous sens de patrouilles occupantes ?... Les antiques plaisanteries politiquement démodées de Goscinny dans Les Collines noires sont remises au standard moral de notre temps : le chasseur d'hôtel négrillon verra son crâne étudié par l'anthropologue " lorsque nous en aurons le temps " et non plus comme en français : " lorsque vous n'en aurez plus l'usage... "

    Voici la Hollande, traversée à rebours par le chemin de l'aller. L'abrutissement dû à la longueur du trajet fait son oeuvre. Aux approches de la première écluse à l'entrée de la digue du Zuiderzee, je reste inerte aux pourtant spectaculaires et répétés feux d'alarme avertissant que la route est momentanément coupée, ouverte à pic sur le chenal entre la mer du Nord et la mer intérieure. Je ne sais plus comment j'ai fini par m'arrêter avant le désastre. Traversée nocturne de la belgique jusqu'à Mons, longue route secondaire jusqu'à Reims ; Epernay ; nuit en voiture quelque-part entre Courtenay et Châtillon-Coligny.

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    (1)  A propos de la construction en Allemagne d'autoroutes dans les années 30, comparée à l'inertie française, voici un bref extrait " amusant " de l'aviation de bombardement, Camille Rougeron, 1936 :

    " Si un pays dispose de quelques milliards pour subventionner annuellement ses transports, le meilleur emploi qu'il en puisse faire est d'établir un réseau routier [....] qui permette d'inverser la répartition actuelle des transports entre la route et le rail (afin d'éviter que la logistique en temps de guerre ne soit coupée facilement par l'aviation).

    " Nous assistons aujourd'hui à l'exécution de ce programme, de l'autre côté de notre frontière du Rhin.

     

     Avril 2001

    Limousin - frontière polonaise - Munich - Innsbrück


    L'itinéraire est jusqu'à la frontière hollando-allemande le même qu'au voyage précédent. Je m'arrête vingt minutes au milieu de la longue digue du Zuiderzee, sur l'aire élargie qu'on y a ménagée en descente vers la mer. Le vent est violent, ce qui doit être ici fréquent. Je suis presque seul et loin du reste du pays : cette aire est sans doute l'unique endroit de Hollande où l'on pourrait jouir la nuit d'un ciel sans halo pour y utiliser convenablement un télescope. J'évite ensuite la répétition de l'erreur déjà faite en plongeant vers l'Allemagne centrale ; je reste sur les autoroutes du nord, passe Brême et Lubeck. Après une étape Limousin-Marne, je suis reparti celle-ci au matin pour aller dormir la nuit suivante sur un petit parking boisé trente ou quarante kilomètres avant Lubeck. On passe de là presque aussitôt en ex-RDA. J'ai projet de continuer alors à longer à peu près la côte baltique sur les trois cents kilomètres qui séparent cette ancienne frontière de Peenemünde, que j'entends cette fois atteindre en début d'après-midi pour une visite sérieuse.

    Très modérément fréquenté, l'itinéraire désormais routier reste à dix ou douze kilomètres en retrait de la côte sur tout le trajet. Je n'y verrai pas la plate et calme mer lacustre qui se devine, pourtant, par-delà les forêts de pins enserrant une chaussée souvent étroite. Cette chaussée garde les souvenirs de son passé sous la forme des arrêts de bus... Creusées dans le bois longeant de très près la voie, de longues plages de beaux pavés bordent de part et d'autre à intervalles rapprochés la route hélas maintenant goudronnée. Il nous reste seulement sur ces étroits dégagements le souvenir de son aspect ancien. Le rapprochement surprenant de ces arrêts est dû sans doute au maillage serré du réseau d'autocars dans un pays dernièrement encore à peu près sans automobile. L'atmosphère générale est celle d'une contrée plate et boisée, fraîche et discrètement brumeuse, éloignée de la civilisation sans être sauvage ; le manoir de quelque junker austère ne déparerait pas au fond d'un chemin latéral. La route ne redevient plus urbaine que pour traverser les interminables banlieues d'alignements de HLM de l'Allemagne socialiste. Traversant les faubourgs banals de Wismar, il me semble apercevoir au bout d'une rue à ma gauche des bâtisses anciennes. Va pour un peu de tourisme culturel imprévu. Le centre du vieux Wismar est largement pavé ; la circulation est assez réduite pour qu'on le parcourre à pied sans grand risque au milieu des chaussées. L'endroit est embelli comme sans l'avoir voulu par maint édifice hanséatique utilitaire de brique mais de style gothique. Une ancienne halle marchande est difficile à distinguer d'une église basse. Mais surtout trône dans un quartier calme la superbe église Saint-Georges. Saint-Georges qui n'est pas la cathédrale (dont il ne reste à moins de cent mètres que l'imposant clocher massif à la section rectangulaire et aux allures de donjon) en a cependant l'ampleur et la massivité majestueuse. C'est une vaste église gothique en brique rouge, où la brique suit jusque dans les cintres toutes les tournures ornementales qu'y prend chez nous la pierre. On ne pénètre pas dans Saint-Georges, gravement endommagée par un bombardement de janvier 1945. Un grillage la ceint ; l'intérieur qu'on aperçoit par les brèches est celui d'un chantier, ou d'une cathédrale demi-détruite de gravure romantique. Des pans plus ou moins considérables manquent sur les extérieurs largement recouverts de hauts échafaudages de restauration, déserts ce matin. Mais bourdonnent-ils souvent de maçons ? Une pancarte annonce que les travaux ont débuté en 1989, et les avions semblent tout juste passés...

    Le bombardement a su crééer une semi-ruine empreinte d'un fort cachet de noblesse, que le bon état d'avant la guerre ne lui conférait peut-être pas ! Risquons le mauvais goût : c'est un autre château d'Heidelberg. Le régime communiste avait ainsi laissé le bâtiment un demi-siècle en l'état, sans l'achever ni le restaurer. La cathédrale voisine dont ne reste que le clocher-donjon a pour son compte été plus durement touchée ; un parking remplace la nef. Une fois encore, je dois avouer que la plongée pittoresque et inattendue dans l'histoire figée de 1945 à 2000 ne me chagrine pas.      

    L'autoroute à nouveau, sans s'éloigner beaucoup des côtes s'enfonce à travers les plaines dégagées et presque vides du Mecklenbourg, de l'Allemagne du Nord orientale. Il n'y a réellement personne, ce qui étonne en ces régions nullement désertes. Un flot terrifiant de voitures et de camions emballés assommerait à la même heure une autoroute de l'ouest du pays. Bientôt des travaux d'extension de la voie rapide, déserts eux aussi, me renvoient sur des routes plus ordinaires.  

    Voici pourtant un admirable musée paysager remarquablement préservé. C'est une route ancienne, une chaussée pavée bordée d'arbres plantés au ras d'elle-même, et conservée par une fois encore l'absence de modernisation chère à la RDA. On ne vantera jamais assez le bien qu'on fait à travers l'Europe orientale les régimes communistes en matière de préservation passive du décor ancestral. J'évoque ici l'Allemagne ; on  pressent ce qu'il en sera en Pologne et dans les Balkans. Ici, ce sont quinze kilomètres merveilleux, ou nul autre usager ne s'embarrasse de passer puisqu'une chaussée moderne les double à trente mètres sur le côté.

    On traverse bientôt à Wolgast un bras de mer large comme une rivière, pour toucher l'île d'Usedom et atteindre Peenemünde. L'après-midi commence à peine ; j'aurai le temps de tout observer sur l'ancienne base. Je m'arrête quelques kilomètres avant pour traverser à pied la bande de pins qui tout au long cache la Baltique depuis la route. Splendide est l'immensément longue plage de sable presque blanc d'Usedom. Vérification gustative de la faible salinité. On atteint la plage en traversant par des chemins déminés les bois de pins, et hors desquels il est répété par panneaux multilingues qu'il est défendu de s'aventurer ; mais le patois limousin n'y figure pas, et je prends virilement le risque d'y être pulvérisé. Je n'ai pas fait quinze mètres en fraude que voici parmi la verdure une cuvette tapissée d'herbe présentant un diamètre de cinq mètres pour une profondeur de deux : ce sont toutes les caractéristiques d'un entonnoir de bombe de 250 kg. Il s'agit sans doute d'une séquelle du bombardement nocturne à moitié raté par le RAF dans la nuit du 17 au 18 août 1943, qui liquidait quelques savants de l'astronautique allemande, épargnait von Braun en vue de la lune et pilonnait efficacement les camps de travailleurs étrangers forcés du voisinage.

    Viennent ensuite à l'entrée du village les ruines en brique rouge de l'usine d'oxygène liquide, comburant des fusées. Poussons juste hors du village : il y a bien un musée en plein air, et des hangars abritant exposition et cinéma relatifs à la préhistoire des fusées. Le musée à l'air est plutôt une collection de matériel militaire soviétique ancien. A noter Mig-17, 21, et 27 à géométrie variable. On voit également l'intéressant train routier de luxe qui permettait aux dirigeants de la RDA de sillonner le pays. Devant les reliques d'une V2, on apprend que 25 tonnes de pommes de terre étaient nécessaires à la construction de cette arme. Le lecteur a deviné qu'il s'agit de la production de l'alcool qui lui sert de carburant. Le squelette de la centrale thermique de la base nazie domine tout l'endroit ; c'est encore une carcasse de brique rouge colossale.

    Dans le petit port, un sous-marin soviétique de quatre mille tonnes de la classe Juliett. Remontant aux années cinquante, c'est un lanceur de missiles de croisière primitifs, d'engins volants à tête nucléaire d'avant les fusées, propulsés par turboréacteur ; le navire emporte en conteneurs extérieurs quatre engins portant à 450 kilomètres. On descend par la poupe dans ses entrailles, de manière à ressortir à l'avant après la traversée d'une dizaine de compartiments étanches séparés par d'étroites portes rondes et épaisses. L'ambiance est assurée par de nombreux mannequins d'équipage, dont un sur les cabinets, et par des bribes d'hymne russe diffuses (vidéos sur la toile, "U-461"). Pancarte de mise en garde pour les amateurs de démontage d'accessoires divers. Je décide ensuite de tenter ma chance avec ma seule carte d'identité pour essayer à la nuit tombée d'entrer en Pologne. La frontière avant Szczecin (Stettin) est distante d'un peu plus de cent kilomètres, via Pasewalk. J'y parviens à près de minuit ; le douanier réclame poliment une autre pièce que la simple carte d'identité. Il souligne que celle-ci est bonne pour l'Allemagne, mais non pour son pays. Je n'ai rien de plus ; j'exécute un demi-tour obligé pour mettre le cap au sud sur Berlin. Croyant emprunter des routes, je m'égare sur des chemins épouvantables qui me font me demander si je n'aurais pas néanmoins passé dans le noir à mon insu la frontière polonaise. Je passe la nuit sur un parking d'autoroute désert, par l'ouest au large de Berlin. Une intéressante question se pose alors : ma voiture basée en Limousin et voyageant jusqu'ici est-elle une limousine ou une berline ?

    Je redémarre le lendemain matin pour contourner à l'ouest la capitale dans laquelle je ne suis jamais entré : je déteste l'idée d'aller en voiture me fourvoyer dans les mégalopoles. Toujours sur l'autoroute je file au sud sur Leipzig. Je sors de la voie rapide pour circuler un certain temps sur les larges boulevards assez anonymes qui ceinturent la cité. Je finis en m'égarant à demi pour me retrouver dans Leuna, banlieue assez lointaine et célèbre pour ses industries chimiques du caoutchouc synthétique et de l'essence du temps de la guerre. C'est comme un cimetière industriel, à cela près qu'il fonctionne toujours. Loin d'une Allemagne occidentale trop léchée, ce ne sont ici que rues industrielles au pavage en partie démoli, sillonnées de rails de tramway plus ou moins dangereusement saillants. Entre les carcasses d'usines qui travaillent encore subsistent des terrains vagues, ces choses inconnues dans l'Allemagne de l'Ouest mieux léchée ! C'est en  cette contrée que Jean-Jacques Annaud trouva les usines invraisemblables servant de décor à son Stalingrad. Une fois encore je bénis le régime communiste d'avoir préservé des lieux sans ordre, sans modernité, humains à leur façon. Après une vidange de vessie dans un coin de mur, chose impossible en général en Allemagne - on ne trouve tout simplement pas de recoin masqué - je reprends l'autoroute en direction de la lointaine Munich.

    Elle gît presque plein sud, encore qu'à l'Ouest. J'en profite pour pousser légalement à fond sur ces autoroutes libres ma 106 qui file cent soixante-cinq à cent soixante-dix indiqués. Je n'ai guère l'habitude de ces allures, qui me paraissent phénoménales. Je n'ai que le tort de doubler en passant sur la voie de gauche sans prendre garde au vieux monsieur qui remontait précisément la file à cent quatre-vingt.

    Munich à ce rythme arrive vite, et l'Autriche n'est plus loin. Le poste-frontière - encore que la frontière soit fort théorique et mentalement comme absente - ne sert guère qu'à prendre la vignette autoroutière et de l'argent ; de petites enveloppes de shillings sont prêtes par avance. Les clochers tyroliens à bulbe commencent à défiler sur la plaine entre fonds de montagnes. Voici Innsbruck que j'évite en prenant l'autoroute remontant le Tyrol en direction de la Suisse. Je l'abandonne bientôt pour la route infiniment plus agréable qui traverse en une longue ascension les bourgades bien typées jalonnant le trajet jusqu'au tunnel du Vorarlberg. Le Tyrol est si parfaitement jardiné que la Suisse en comparaison fait négligée.

    De l'accotement droit partent des prés vert tendre, profonds, de doux prés entretenus et comme caressés ; ils montent lentement pour aller mourir à quelques centaines de mètres de là, aux orées nettes et bien définies d'une forêt continue de pins qui recouvre ensuite au loin toute la montagne moyenne. Je ne résiste pas à l'envie de prendre un café, tiède et cher, dans un troquet surpeuplé sis dans une des maisons anciennes d'une bourgade ; elles sont disposées comme en vrac sous tous les angles, ne formant pas vraiment des rues.

    Puis la nuit tombe ; la neige commence. La route monte franchement en sinuosités que je grimpe lentement, de peur que la chaussée ne se fasse traîtresse. Dans la chute de neige assez épaisse apparaissent des garages et des hôtels isolés, espacés. Il y a peu de trafic. Je n'ai pas consulté la carte ; j'ignore où je vais au juste dans le noir sous les flocons. A peu près seul, j'escalade ainsi à trente kilomètres à l'heure ce noir monde à part, heureux comme un gosse de me voir seul à m'y aventurer. La montée est constante. Pour finir, des panneaux réclament des chaînes. Je n'en ai pas. J'aboutis ainsi face à l'entrée du tunnel de l'Arlberg à 1284 mètres, mais j'ignore que c'est un tunnel et que ceci en est l'entrée, car elle est encore un peu distante. Craignant quelque contrôle où l'on me fera faire peut-être demi-tour avant un sommet, et n'étant pressé nullement, je fais spontanément demi-tour et redescends une trentaine de kilomètres sur la même route jusqu'à Imst. De là je passe la frontière à travers les collines forestières pour aller passer la nuit en Bavière dans un recoin délaissé d'une route secondaire. Retour le lendemain par Bâle et Chalon-sur-Saône.

     

    Octobre 2001      

    Dresde - Varsovie - Prague - Sopron - Vaduz

    J'entrerai cette fois en Pologne : j'ai un passeport. La préfecture me l'a donné sur la présentation d'une seule pièce, cette carte d'identité qui n'avait pas suffi aux Polonais. Leurs douaniers seront satisfaits.

    J'ai cru comprendre que passer en Pologne par la grosse douane de Francfort-sur-Oder proche de Berlin risque d'imposer une attente importante. Je traverse donc l'Allemagne plus au sud, ayant étudié l'emplacement des rares points de passage frontaliers secondaires en rase campagne. Je jette mon dévolu sur le probablement très modeste poste-frontière de Podrosche, humble village sur la carte, loin de tout entre Cottbus et Görlitz. Contiguë de l'autre côté, la bourgade polonaise de Przewoz. Je dors en voiture sur un petit parking en bout d'autoroute après Dresde. L'autoroute ensuite butte sur la frontière sans la traverser. Le parking est petit et dépourvu d'infrastructure : les autoroutes allemandes une fois en RDA deviennent soudain très pauvres en aires, en services et en carburant. La police me réveille au petit-matin pour contrôle de papiers. Je serai contrôlé plusieurs fois en Allemagne, toujours à l'Est.

    Le petit matin est clair et ensoleillé : j'aurai cette fois-ci la Pologne ! Il faut remonter une petite cinquantaine de kilomètres au nord jusqu'à Podrosche, qui n'est à la vérité qu'un lieu-dit, un carrefour de routes sous bois. La route longe à peu de distance la Neisse, étroite rivière-frontière, encaissée sous les bois. La route traverse des étendues à la fois dégagées et parsemées de bois de pins, d'enclos déserts plus ou moins militaires ; la région évoque à merveille les marches orientales de ce qu'on voudra et telles qu'on se les imaginera. Un carrefour minuscule, un panneau discret sur la droite, une route resserrée, sinueuse entre les bois : la douane est au bout. La route en virage descend dans une gorge peu large abondamment boisée, franchit la Neisse, étroite, dans un fossé qu'on peut juger très malaisé à passer clandestinement, à supposer qu'un réfugié politique ait voulu passer de Pologne en RDA.

    Voici la douane. Quatre voitures au plus devant moi ; peu courue, au fond d'un recoin de verdure, c'est presque une douane à caractère familial. J'expérimente mon premier passage de frontière vers l'est. Le contrôle est à la fois minutieux et d'une amabilité sans rapport avec la courtoisie policière glacée rapportée naguère encore en ces contrées par les voyageurs capitalistes.

    Dès la sortie de la douane, la bourgade de Przewoz. On a changé de planète. Je cherche un changeur qu'on m'a dit y tenir baraque, et que voilà en effet. Il y a là un vaste terrain vague occupé par quatre ou cinq longs et larges hangars-tunnels emplis serré d'une incroyable bimbeloterie. A peu près tout ce qui appartient à la vie quotidienne mais ne se mange pas, est offert ici à l'Occidental dans ce bazar frontalier. Je songe maintenant à mettre le cap sur Varsovie, objectif minimum sis à un peu plus de 700 kilomètres. Il faut se diriger sur Legnica à l'est, puis de là vers le nord sur Poznan par Zielona Gora. Ce n'est guère que sur les 315 kilomètres de Poznan à Varsovie que la route ira à peu près droit, plein est. Situons les choses en disant que la mi-chemin entre Poznan et Varsovie représente à peu près le centre géométrique de la Pologne.

    J'ai franchi la frontière au sud-ouest du pays. Les deux tiers de la journée se passent donc à m'extraire laborieusement de ce sud-ouest qui ne dispose à vrai dire d'aucun moyen routier rapide et droit pour y aider. Les premières dizaines de kilomètres sont agréables. Dans les villages verdoyants et très colorés sont dispersées au milieu d'arbres à l'allure romantique des maisons abandonnées nombreuses, légèrement décaties, allant de la bicoque à la vaste bâtisse aux formes tourmentées. Il doit y avoir d'intéressants achats à faire pour une clientèle occidentale qui ne trouve plus à se loger économiquement au Larzac. Mais la densité d'agglomérations sur des routes compliquées devient lassante. Depuis une heure monte une légère douleur au bras. Elle ressemble au début d'une tendinite insupportable dont j'ai souffert voici quelques années. Je commence à craindre d'avoir à abandonner mon voyage, mais je continue pour l'instant sans m'éloigner beaucoup de la frontière allemande. C'est un compromis entre l'envie de rester en Pologne et la crainte d'avoir à renter en hâte. Puis la route devient moins lente ; la douleur passe et ne reviendra jamais. Elle était purement psychosomatique, angoisse infondée parce que j'étais simplement sorti du cercle étroit des pays limitrophes aussi confortables que le mien.

    Il n'y a rien de très captivant dans la plaine polonaise jusqu'à Poznan ni après. Poznan-Varsovie sur une assez bonne route équivaut en intérêt à Paris-Limoges. Je photographie un arrêt d'autobus porteur d'un grand dessin représentant une étoile de David suspendue à une potence, accomodée en allemand de deux mots d'invitation à aller voir ailleurs. C'est dans la nuit largement tombée que je parviens vers 21 heures aux entrées de la capitale. Chemin faisant j'avais dû promptement décamper d'un arrêt en bord de route, où une dame commençait à s'énerver et montrer de l'humeur en m'entendant l'éconduire. Un hypermarché de la chaîne anglaise Tesco est sur la droite en pénétrant dans Varsovie. Je m'y arrête simplement pour me rendre aux toilettes, en lesquelles enfermé je ris en songeant avec une hilarité un peu incrédule : j'ai quitté la Marne hier matin non pas en avion mais dans mon tacot, et me voilà dans des ch....es à Varsovie ! Le fait d'exécuter un long trajet international par ses propres moyens et non pas en deux heures d'avion, donne bien plus de prix au résultat.

    Le but jugé atteint, je repars aussitôt par le même chemin. Quelques dizaines de kilomètres plus loin je dors sur un élargissement de la chaussée. Octobre est froid. Je m'éveille au petit matin avec du givre à l'intérieur des glaces. Je n'ai pas eu froid dans mon duvet ; c'est bon signe en vue d'éventuels autres voyages plus rudes.

    Les routes polonaises méritent qu'on leur consacre quelques paragraphes. Les étonnements qu'elles réservent à l'étranger de l'ouest sont souvent plus propres à l'Europe orientale en général qu'à la Pologne ; mais il se trouve que la Pologne est ma première expérience de l'Est, si je mets à part l'ex-RDA plus développée que le reste des satellites soviétiques.

    Comme ailleurs dans l'ancien bloc soviétique, le réseau est manifestement inapproprié en cet an 2001 à l'explosion de la circulation particulière. Les routes polonaises se partagent en petites voies anciennes de desserte locale, c'est-à-dire des routes françaises de 1930 ; ainsi qu'en de plus récentes voies rapides d'une catégorie intermédiaire entre nos deux-voies classiques et feu nos trois-voies des années 1960. On se rappelle l'échec de ces substituts économiques d'autoroutes, fausse bonne idée induisant force collisions frontales sur la voie centrale de dépassement. Les grandes routes polonaises sont un peu différentes ; elles présentent deux voies de circulation normales assez larges flanquées d'une demi-voie de chaque côté. Les demi-voies ne servent normalement pas. J'ignore s'il s'agit de pistes cyclables ; en ce cas je n'y vois guère de deux-roues. On soupçonnera bientôt pourquoi.

    La qualité du revêtement est singulière. On croirait qu'on a pris un malin plaisir à faire circuler avant durcissement du goudron, un véhicule pesant spécialement destiné à le marquer définitivement de sillons inaltérables. Ces sillons sont partout, sur des kilomètres et des kilomètres. La voiture prise dedans est à moitié guidée par ces rails, en sorte que le conducteur la sent flotter et parfois dériver comme si ses organes mécaniques essentiels étaient soudain défaillants. On s'en inquiète au début, puis, la cause reconnue, on s'y accoutume comme à toute chose. Les routes allant à la frontière allemande sont de ce type, tout comme celle de Poznan à Varsovie.

    Il reste enfin les autoroutes en très faible quantité. Certains tronçons flamblant neuf préludent certainement à la modernisation générale. Comme toutes les autoroutes contemporaines, elles ne présentent que l'avantage de la vitesse. Elles balafrent à part cela le paysage ici comme ailleurs. Il reste en revanche en Silésie des kilométrages notables d'autostrades de première génération ; j'entends les autoroutes allemandes d'avant-guerre plus ou moins destinées à la guerre, car la Silésie faisait largement partie du troisième reich. Ces autoroutes-là ont peut-être été de leur temps vues comme des balafres, tout comme nous pouvons juger aujourd'hui les nôtres ; mais il n'est plus guère possible de regarder les anciennes comme telles. Ce sont tout simplement deux routes parallèles à deux voies de couleur ocre, séparées par une bande d'herbe sans barrière ; et les deux routes elles-mêmes complètement dépourvues de bandes d'arrêt, de grillages, d'accotements gravillonneux, sont de niveau avec les champs qui les bordent immédiatement. Elles ont ainsi le charme particulier de la semi-modernité de nos pères, où les éléments nouveaux se mêlent au milieu plus traditionnel avec lequel elles vivent sans s'en barricader et sans détonner outre mesure. On regrette de parvenir à la fin d'un tel tronçon ; on déplore sa très certaine disparition proche.

    Il reste le réseau ancien, devenu réseau secondaire. Il peut être épouvantable dans son sous-dimensionnement. Souvent au nord du pays on progresse à la vitesse de l'escargot, par exemple dans la région industrielle de Gdansk et Gdynia. Le réseau est hors cela charmant, souvent encaissé, vallonné, abondamment bordé, tunnelé d'arbres séculaires, fréquemment des fruitiers courts et fleurissables. Il serait désastreux qu'une "modernisation" vînt les élargir. Or la Pologne modernise à tour de bras en tous domaines. Les pays neufs ont la finesse de goût des nouveaux riches, et leurs complexes.

    Passée la frontière, on découvre sans délai la circulation automobile polonaise. Elle ne connaît pas encore la totalité des progrès faits à l'ouest en matière de comportements citoyens. 

    Voici comment on s'épargne ici couramment en 2001 les comportements de chenilles processionnaires usuels sur nos routes assagies de l'Ouest. La frontière passée, vous circulez innocemment sur l'une des deux voies centrales d'une de ces fausse trois-voies précédemment décrite. Un usager venant d'en face dépasse en se jetant purement et simplement sur vous. Vous n'avez que le temps de vous jeter vous-même sur la demi-voie latérale à votre droite, avant de regagner ensuite votre file, le coeur battant, remerciant de la présence de cette demi-voie miraculeuse la Vierge omniprésente en statuette à foule de carrefours ou ailleurs. Stupeur : un autre usager recommence face à vous un peu plus loin. Puis l'automobiliste qui vous précède dépasse lui-même en se jetant sur celui d'en face, qui file se réfugier sur sa propre demi-voie. La lumière s'est faite : c'est la façon normale et admise de circuler sans perdre de temps.

    Il est à noter que l'allumage des phares de jour est obligatoire, ce qui fait énormément pour diminuer le risque ; la règle en 2001 est suivie ; il n'en sera plus de même un peu plus tard. La visibilité d'une voiture éclairée de jour est si manifestement accrue, que les arguties invoquées en France à l'encontre de cette mesure paraissent ineptes. Disons que les enemis de l'allumage diurne en France craignent pannes et interceptions par la gendarmerie, de jour en plus de nuit. Il reste à préciser que l'alcoolémie polonaise admise, en dépit des dictons, ne dépasse pas en 2001 le chiffre très bas de 0,2 gramme au litre. C'était évidemment une mesure facile à prendre il y a longtemps déjà en pays communiste où personne ne conduisait. Elle est encore descendue à zéro depuis, ce qui vaut ce que valent toutes les tolérances zéro.

    Je n'ai pas questionné la police polonaise sur le mode de dépassement que j'ai décrit, mais je ne l'ai plus guère observé quelques années après ; non plus que l'allumage des phares, qui semble depuis sorti des habitudes. Une autre particularité surprend : les camions se poussent de côté en aidant autant qu'ils peuvent les automobiles à les dépasser ; on ne traîne jamais dix ou quinze kilomètres derrière l'un d'eux. Ce doit être un souvenir du temps où lorsqu'une voiture légère suivait un prolétaire en camion, il pouvait être malsain pour l'homme du peuple de trop enquiquiner le citoyen ayant atteint le statut d'automobiliste.

    Il reste à dire quelque chose du caractère marchand des routes, un caractère qui ne se manifeste qu'aux approches de la riche Allemagne. De loin en loin tout contre la chaussée, hommes et bêtes côte-à-côte s'entassent assez spectaculairement sur vingt ou trente mètres de long et sur une profondeur de plusieurs rangs. Blanche-Neige et ses nains sont serrés au coude-à-coude avec des cerfs, des biches, des sangliers. Le tout en faïence et grandeur naturelle, fait de l'oeil à la grosse berline occidentale de passage. On conçoit quelles passionnantes économies les prix polonais permettent aux propriétaires de jardins allemands. Les élargissements en bordure des routes convergeant vers l'Allemagne bénéficient également de la fréquente présence d'autres sortes de Blanche-Neige, moins rigides. Je constate aussi leur disparition quelques années plus tard. 

    Reprenons le trajet depuis le réveil au petit jour, quelques dizaines de kilomètres sur le chemin du retour depuis Varsovie. Cinq cents fastidieux kilomètres jusqu'à Francfort-sur-Oder, et passage en Allemagne. Une fois en Allemagne je plonge plein sud en restant proche de la frontière polonaise. Les petites villes d'ex-RDA cultivent parfois avec fidélité le passé, puisque le hasard seul me fait en cinquante kilomètres passer dans deux rues Karl Marx. Je parviens à Zittau, ville-frontière située juste au point de concourt Allemagne-Pologne-Tchéquie. Les contrôles sont encore à cette époque assez méticuleux. Je veux passer en Tchéquie ; à la douane les fonctionnaires des deux pays sont regroupés. Tout va bien... Un kilomètre magnifique entre de puissants troncs de part et d'autre d'une étroite chaussée, suivi d'un nouveau poste double de douane ! Je n'y comprends pas grand'chose, jusqu'au jour où des mois plus tard je découvre par hasard sur une carte être passé d'Allemagne non pas directement en Tchéquie, mais d'abord en Pologne à travers une étroite et minuscule "presqu'île" de terre déserte s'infiltrant sur le territoire tchèque. Je ne manque pas d'adresser à l'ambassade de Pologne un courrier recommandant qu'on envisage la cession - ou plutôt la rétrocession - à l'Allemagne de cette mince bande de terre de toute manière inhabitée "dans l'intérêt des voyageurs occidentaux peu familiers avec la complexité des affaires de l'Europe orientale " ; j'en suis à ce jour sans nouvelle.

    Je prends la route de Prague par Liberec, ancienne Reichenberg ; quelques kilomètres à peine après la frontière, le tronçon de sept ou huit kilomètres entre Chrastava et Hradek est l'un des quelques plus séduisants que je connaisse tous pays confondus. Il serpente à flanc de colline entre des arbres épais, tors et courtauds véritablement majestueux, formant un tunnel peu fréquenté, qui par une belle nuit laisse au zénith entre les feuillages sombrement découpés sur le ciel, de romantiques échappées sur les étoiles. Je roule droit sur Prague où je passe la nuit sur une petite aire de station-service. Je constate le lendemain matin avoir passé la nuit garé le long d'un camping-car de mon voisinage, immatriculé dans l'Allier. Départ vers le sud et la frontière autrichienne en suivant plus ou moins la vallée de la Moldau par les petites routes. Je crois que celles de la Tchéquie méritent quant au charme une mention particulière, volontiers tortueuses, parfois à demi-encaissées dans la verdure, couramment changées en tunnels entre des arbres courtauds, épais, noirs, tors, obliques.  

    Voici dans le sud du pays, au milieu d'une vaste zone ravagée quant à la verdure, une centrale nucléaire qui exporte vers l'Autriche voisine. Les écologistes de celle-ci distribuent et collent partout près de la frontière des tracts expliquant le caractère "inutile" et "dangereux" du dit courant. En attendant cette frontière, je sillonne avec intérêt des quartiers populeux de petits HLM,  ou de plus individualistes cabanons-résidences-principales à travers quelques bourgades traversées ; ces divers quartiers sont proprement repoussants de bric-à-brac, de foutoir, de délabrement, de boue et d'implantation à la n'importe comment. La photographie une fois développée produit systématiquement un curieux effet d'amélioration, constaté d'ailleurs partout : ce qui était hideux au naturel ne semble plus que très médiocre au tirage. Un commencement pourtant de modernité sur la jolie place de l'église à Tin-nad-Vltavou (Tin-sur-la-Moldau) : des parcmètres où je ne glisserai malgré l'arrêt aucune couronne. Il est cocasse que la couronne soit restée la monnaie sous le régime communiste.

    Autriche abordée près de Linz. Je constate sur des camionnettes que gendarmerie se dit gendarmerie en autrichien. Mon but est de traverser rapidement ce pays léché sans grand intérêt pour tenter une autre excursion à l'Est en pénétrant en Hongrie. Me dispensant de la vignette autoroutière, je traverse aussi rapidement que possible en contournant Vienne par son sud-ouest et poursuis jusqu'à la frontière hongroise. Des fortifications frontalières de jadis ne reste rien, pas même un bout de mirador pour les touristes, comme si le Peuple avait honte de ses choix antérieurs. Une très, très longue queue de voitures, certainement celles de Viennois en mal de prix bas, passe lentement sans vrai contrôle au milieu de douaniers hongrois dont les regards sévères scrutent les intérieurs des automobiles sans sourire le moins du monde. Le ciel est gris, le soir avance ; l'ambiance peut être considérée comme vaguement inquiétante si l'on tient à se donner un peu de cinéma intérieur. C'est par la faute d'Alistair Mac Lean et de son Dernier Passage si la frontière de Hongrie me met mal à l'aise. Enfin, la voie est libre et peu de kilomètres plus loin se dresse en rase campagne un gigantesque centre commercial à faire de  la devise. Pour mes premiers achats dans un pays encore largement pauvre, une sorte de délicatesse instinctive me prend à la caisse : presque sans y songer je range le ticket dans mon portefeuille devant la caissière, au lieu de le repousser comme d'habitude ailleurs avec un geste de grand seigneur.

    Je poursuis sur Sopron proche, la "ville aux quatre cents dentistes". En effet on aperçoit de nombreuses plaques au long des rues principales. J'ai photographié à Wismar l'an dernier quelques Trabant seulement ; elles sont innombrables ici et composent au moins le dixième du parc. Après ces diverses constatations je m'engage une cinquantaine de kilomètres sur la plaine hongroise en direction de Györ et Budapest. A un carrefour, une grosse usine Velux (1) toute neuve. Les villages traversés semblent composés de nombreuses villas bien belles alors que le communisme est encore si récent. Un soupçon : si près de l'Autriche, seraient-ce des villages Potemkine ? Il ne le semble pas : une incursion loin de la rue principale ne révèle pas de différence notable.  

    La nuit est bien tombée. De retour en Autriche, j'essaie d'ajouter un pays supplémentaire à ma collection en me dirigeant vers la douane slovaque proche de Bratislava. La file d'attente est terrifiante, bourrée de camions sur des kilomètres. Les théories de camions aux douanes de l'Est se remontent en général quand on est en voiture légère, mais pas ici. Profitant de l'ultime échappée possible avant la nasse finale, je renonce à la Slovaquie et reprends le chemin du retour. J'ajoute un léger détour par Vaduz afin de comptabiliser malgré tout un pays supplémentaire. La frontière se passe roulant au pas sous le regard d'un homme de forte stature en tenue militaire et bérèt rouge, qui sans rien dire paraît me foudroyer au passage. Il a dû comprendre au calibre comme à l'état de ma voiture, que je n'apporte aucune valise de billets. Sortant de la route principale, je photographie un vieux château trapu, sans savoir que cette demeure plus forteresse que palais est pourtant la résidence du prince. Retour sans autre particularité.  

    (1)  "Velux est une société dont la vision repose sur le partage de la lumière du jour... "   Je ne résiste pas au plaisir de vous faire moi aussi partager ce  joli bavardage commercial relevé sur le site de ce marchand de fenêtres, au demeurant excellentes, qu'on croirait parti en croisade pour que chacun jouisse du soleil.

     

    Mai 2002

    Limousin - frontière ukrainienne - Pologne du Sud - Marienbad

    L'objectif est de musarder à travers l'immensément longue Tchécoslovaquie par ses routes secondaires souvent admirables, à des lieues du monde moderne ennuyeux ; et de pousser ainsi tout au bout du pays jusqu'à la frontière ukrainienne. Je ne chercherai pas à la traverser, n'ayant pas eu le courage de m'ennuyer à courir après des visas ou Dieu sait quelles autorisations aux modalités longues et ennuyeuse. Je vote en ce dimanche dès huit heures au second tour des Présidentielles, pour filer aussitôt sur Mulhouse et Fribourg. A vingt heures je serai en Allemagne, ne manquant pas dans un poste d'essence de demander si les résultats du vote français sont donnés sur les ondes du pays ; je ne manquerai pas non plus d'afficher un air contrit lorsque les Allemands me reprocheront la présence d'une telle droite en ce second tour. 

     Après Fribourg où s'interrompt l'autoroute, l'Allemagne la plus méridionale est privée sur cent cinquante kilomètres de ces voies rapides si nombreuses ailleurs. Elle n'en est que plus pittoresque à sillonner au fond de ses vallées profondes et verdoyantes, aux allures un peu wagnériennes lorsque la brume accrochée aux sommets leur sert de plafond mal délimité. On passe le Danube là où il n'est qu'une riviérette large de trois mètres. La route fait déviation à Sigmaringen dont il faudra aller un jour explorer l'abracadabrant château, bien innocent des hôtes français qu'on lui a faits. Via Memmingen et l'évitement de Munich par le nord, la journée s'achève très tard lorsque je m'endors dans un élargissement de la route au sein de la forêt des monts de Bohême, près de Bayerische Eisenstein. La frontière tchèque est franchie à huit heures le lendemain. Le contrôle est encore un peu sérieux ; je déteste les contrôles de police, mais ceux de la douane me donnent du moins le sentiment de voyager. On sent qu'on ne se promène pas dans le vide. Un incident à survenir l'an prochain viendra tempérer ce goût particulier. 

    La route étroite et rectiligne file au nord vers Plzen et Prague à travers les hauts sapins noirs. Passée la ville frontière de Zelezna Ruda, je bifurque plein est dans l'idée d'entamer ma plongée dans le pays profond, et rejoindre son extrémité proche de l'Ukraine en n'empruntant absolument que des chaussées d'antan, loin de toute ville importante. Il me faudra creuser par la psychanalyse et l'étude des réminiscences littéraires ou historiques, cette fascination curieuse pour l'Europe centrale. 

    Les bourgades traversées sont pleines de maisonnettes variablement vieilles en cours de réfection par milliers, évidemment par les particuliers eux-mêmes. Arrive bientôt la mince agglomération de Rabi, dont l'impressionnant château fort en ruines du XIVème impose l'arrêt. En plein village la muraille coupée de tours nombreuses déploie à flanc de colline ses ondulations endommagées, tandis que l'enceinte intérieure est un vaste espace vert accidenté, désert. Une étroite fenêtre dans un mur endommagé laisse voir à quelques décamètres un clocheton en bulbe ; jugeant l'image curieuse je prend un cliché du clocheton à travers la muraille percée en premier plan. Des années après je trouverai sur Google Earth la même photographie à d'infimes écarts près. Un autre a donc eu la même idée. C'est à de telles anecdotes qu'on apprécie mieux la banalité de ses goûts. 

    La promenade se pousuit quelques heures jusqu'à l'approche de Brno où le courage me manque pour continuer par les petites routes. J'enfourne l'autoroute sans vignette puisque je ne l'avais pas prise à la frontière. Je la suis jusqu'à son terme à Olomouc où quelques emplettes dans une supérette comportent un dictionnaire tchèque-français destiné non pas à converser dans une langue redoutable, mais simplement à déchiffrer à l'occasion avis et pancartes. La frontière slovaque est à cent quarante kilomètres à travers une nature qui se fera de plus en plus riche en monts et vallonnement boisés. Le soir avance ; la douane en pleine forêt et ses uniformes quasi-militaires en ce fin fond d'Europe donnent un peu l'impression d'entrer en Syldavie. Les trente premiers kilomètres empruntent une vallée boisée encaissée à travers les premiers monts du bout des Carpathes ; la route semble longer longuement des enfilades de villages au standing "moyen", devinés en contrebas à travers des rideaux de végétation. Une caractéristique d'un nombre impressionnant des habitations individuelles slovaques de 2002, mais peu rencontrée ailleurs, tient en leur toiture en tôle ondulée bien rouillée. Les villes défilent à présent dans la nuit, Zilina, Martin qui était Saint-Martin avant le communisme mais reste Martin depuis. Une affaire désagréable à la sortie de Banska Bystrica. Résolu à ne plus frauder les autoroutes à vignette, je n'ai pas souscrit à la douane à cet impôt volontaire. C'était compter sur une habitude nationale charmante : prolonger des routes ordinaires par des tronçons autoroutiers sans nécessairement laisser d'échappatoire avant la transition. Une erreur de conduite m'ayant dix kilomètres plus loin fait arrêter par une voiture de police, l'inspection de mon pare-brise à la lampe torche y montre la vignette des autoroutes suisses et je ne sais plus quelle encore, mais pas de vignette slovaque. Le policier paraît carrément vexé et parle de "big problem". Il paraît que je dois verser pour amende un montant de couronnes à concurrence de quelques huit cents francs. Je n'en ai pas le dixième et mes euros sont repoussés avec dédain : c'est au moins signe qu'il ne s'agit pas d'une arnaque. Faute de pouvoir payer je suis censé suivre la police au commissariat et laisser l'automobile jusqu'à paiement, le lendemain matin sans doute après avoir à pied cherché une banque. L'affaire devient si peu gérable qu'on finit par m'amnistier quoique en me suivant plusieurs kilomètres pour s'assurer que je ne reprends pas l'autoroute. Dès que possible je dégage plein est me dirige dans le noir par le réseau secondaire en direction de Poprad, m'arrêtant peu avant cette ville dormir sur un dégagement en bord de route. Je ne vois pas qu'il s'agit de l'entrée d'une carrière, dont les ouvriers auront le goût de ne pas me déranger jusqu'au réveil. On retrouve à Poprad une grande route qui semble bien se compliquer de risques sérieux de tronçons autoroutiers... Je préfère couper définitivement jusqu'à Kosice par des routes carrément tertiaires et parfois sans issue, à travers des villages archi-perdus où quelques paysannes circulent en jupes noires gonflantes à tabliers brodés colorés. Kosice, Kaschau de l'empire austro-hongrois, Cassovie en vieux français, est à cent kilomètres de l'extrémité du pays la dernière ville importante avant l'Ukraine. La route ensuite est bonne, facile, presque moderne, fréquentée, moins pittoresque jusqu'à la ville-frontière ukrainienne d'Oujgorod. Oujogorod avant la Seconde Guerre mondiale était encore tchécoslovaque ainsi que la Ruthénie transcarpathique, cette longue pointe qui entre les deux conflits prolongeait le bout de l'actuelle Slovaquie de cent cinquante kilomètres. Faute de pouvoir passer à la douane, je quitte la route pour aller trois ou quatre kilomètres plus au nord explorer les chemins autour du village frontalier de Petrovce en tentant en rase campagne de voir si l'un d'eux n'approcherait pas la fontière. Il n'en est apparemment rien, bien entendu, en ces contrées policières il y a peu encore. Je me borne à prendre en photo les collines à l'horizon qui sont nécessairement en Ukraine, puis entame le retour en Limousin. 

    Le chemin sera néanmoins différent. La frontière sud de la Pologne est à quelques soixante-dix ou quatre-vingt kilomètres au nord, si j'abandonne vers mi-chemin la route Oujgorod-Kosice. Dans les villages et bourgades la tôle rouillée sur les toits semble emporter décidément bien des suffrages. Les cigognes sur les cheminées sont en nombre inconnu en Alsace ; leur immobilité remarquable conduit, à la vue des premières qu'on aperçoit, à se demander si elles ne sont pas une décoration kitsch en matière plastique. Au fil des kilomètres vers la Pologne et la ville de Dukla, sur le bord de la route un avion d'assaut à hélice russe Stormovik sur un piédestal maçonné, et ailleurs un engagement simulé d'un panther contre un T-34 (Les deux scènes figurent en photo sur Google Earth). 

    Cinq mois après l'instauration de l'euro, l'employé d'une banque de Dukla demande si ce sont des marks, que je souhaite changer contre des zlotys. Sa collègue pour changer vingt euros commence par me demander mon passeport, avant d'y renoncer en voyant mon étonnement. Vieilles habitudes héritées d'un passé politique révolu mais récent, à moins qu'elles ne préfigurent l'avenir. La suite du voyage est un laborieux retour à l'ouest en longeant tout le sud de la Pologne ; sur les contreforts des montagnes tchèques, la Pologne est beaucoup plus accidentée que dans la plaine centrale, jolie mais monotone entre Berlin et Varsovie. Il y a six cents kilomètres jusqu'à l'Allemagne. La route de Dukla à Gorlice est un modèle de route ravissante, bien qu'un peu maniérée. La suite devient un peu plus banale, sans trop, et fort lente puique je refuse de prendre l'autoroute toute neuve lorsqu'elle se présente. On rencontre une Vierge Marie tous les deux ou trois kilomètres aux carrefours. Je renonce au trop long détour qui conduirait à la station de montagne de Zakopane, et vais me fourrer en fin d'après-midi dans les terribles embarras de la très grosse agglomération industrielle de Katovice. Ereinté, je dors peu après ; j'enfile cette fois sans regret le lendemain matin une autoroute non seulement neuve et presque brillante, mais à peu près déserte. Il vient une portion de plusieurs dizaines de kilomètres certainement condamnée à mort, un morceau de patrimoine sous la forme d'une de ces autoroutes d'avant la guerre, directement bordées de champs, dépourvues de toute espèce de clôture ou de fossé entre elle et les champs adjacents. La Silésie était alors allemande.

    Juste avant de repasser en Allemagne non loin encore de la jonction Pologne-Allemagne-Tchéquie, je musarde un peu à proximité de la frontière entre routes pavées étroites, arbres fleuris et villages aux maisonnettes coloriées dont je sais qu'il n'y aura pas l'équivalent du côté allemand, sensiblement plus austère dans ses sapins, ses étendues sablonneuses et son ambiance de camp militaire - qui a son charme. Passage de la rivière-frontière à mon petit poste "familial" encaissé habituel de Podrosche, puis retour sur Zittau pour nouveau passage en Tchéquie par le bout de route magnifique de Chrastava à Hradek, déjà mentionné. Une courte excursion vers l'est jusqu'au-delà de Liberec, histoire d'admirer nombre de bâtiments d'habitation en service mais terriblement décatis ; puis retour à l'ouest par environ trois vents kilomètres jusqu'à L'Allemagne à travers les routes du nord du pays, via Karlovy Vary et Marianské Lazné, ci-devant Carlsbad et Marienbad. Itinéraire fatigant, pour cause de nombreuses difficultés d'orientation. En pleine nuit sur le coup de vingt-et-une heures, arrêt pour humer les quartiers modestes d'une petite ville déjà ensommeillée : Le Pen est là, sur une affiche où il annonce qu'il donne son soutien électoral à un certain Sladka ! Traduction faite au moyen du dictionnaire acquis deux jours plus tôt. Je décolle et embarque l'affiche, que des années plus tard je retrouve au fond de ma grange dans un état de décomposition peut-être approprié à son contenu, mais qui la rend si impossible à déplacer qu'il faut regarder ce trophée comme perdu. A trente mètres de là, nouvel usage du dictionnaire pour traduire sur une porte d'édicule la mention suivante : "WC bez papletku". WC veut probablement dire WC ; "bez" veut dire "sans" et commande le génitif ; "papletku" est le génitif de "papir", le papier. On est donc averti que les WC n'ont pas de paplet-ku !

    Démoralisé vers minuit par plusieurs vaines tentatives en vue de dénicher la douane derrière Frantiskovy Lazné, je me rabats sur celle beaucoup plus au sud de l'autoroute entre Plzen et l'Allemagne. Après avoir tenté vainement de dormir deux heures dans un coin du côté de Marienbad, je reprends la route sur les quatre heures du matin avec les yeux fortement tirés, pour arriver rompu chez moi tard dans la nuit suivante : soit Katovice-Limousin parcouru aux trois quarts par les routes ordinaires en une seule étape ; c'est assez éprouvant.

        

    Avril 2003

    Istamboul - Izmit - Balkans

    J'ai assez parcouru l'ouest européen développé, et ce qui à l'est l'est presque. J'ignore quel sentiment me faisait ne pas désirer aller plus au sud ; mais la relecture du Château des Carpathes me fait réviser mon jugement. L'objectif minimum de mon prochain voyage sera la mer Noire, probablement à Constantza, deux cents kilomètres à l'est de Bucarest. Si tout va bien, peut-être en prime la Bulgarie et, qui sait, la Turquie d'Europe ?

    Ma voiture dûment chargée le mercredi 23 avril en fin de matinée n'a plus qu'à partir. Pourquoi m'ennuyer comme prévu jusqu'au lendemain matin ? Je décolle sans attendre, contourne Montluçon, suis jusqu'à Chalon deux cents kilomètres que le décor et l'habitude rendent un peu ennuyeux. Dôle, puis autoroute jusqu'à Mulhouse. J'aurais pu après Dôle emprunter de façon plus touristique la splendide vallée du Doubs ; mais je la sais par coeur depuis d'autres voyages, et vais au plus court.

    Mulhouse est atteinte lorsqu'il fait déjà nuit noire. L'édilité de la préfecture du Haut-Rhin ignore peut-être l'existence d'un pays relativement proche et assez important, puisqu'il est très facile de s'égarer longuement dans la cité avant de rencontrer l'un des rares panneaux "Allemagne", ou bien "Fribourg", la plus proche ville d'outre-Rhin. Une fois passé le fleuve, l'autoroute ne va pas beaucoup plus loin vers l'est ; un trou autoroutier de cent-cinquante kilomètres sépare Fribourg du reste du réseau plus à l'est. Je fais un arrêt de ravitaillement dans une station autoroutière un peu après la frontière ; j'y prends un intéressant gadget, savoir un tout neuf autocollant ovale de nationalité : "DDR". Deux à trois heures après je récupère l'autoroute près de Memmingen et passe ma première nuit en voiture sur un parking.

    Le jeudi 24 est consacré au contournement de Munich, puis à la traversée bien longuette de l'Autriche par Linz et Vienne dans lesquelles je n'entre pas. Je compte me diriger vers la frontière hongroise au sud de Vienne pour passer une nouvelle fois par Sopron entrevue dans un autre voyage. Je souhaite retrouver ses façades colorées et ses innombrables Trabant. Je ne reverrai pourtant pas Sopron puisqu'une erreur autour de Vienne me place sur l'autoroute directe vers Budapest.

    Je dispose de plus de loisir cette fois pour observer, que lors de ma brève incursion en Hongrie voici deux ans à la nuit tombante. La règle de mes voyages est d'oublier les monuments célèbres mais mal accessibles au coeur des villes contournées, pour plutôt photographier mentalement le maximum de scènes, de gens, de bâtisses, d'anecdotes. Le ravitaillement en gazole à la frontière austro-hongroise permet sur les écriteaux divers une rapide observation d'une langue que je ne connaissais en rien : autobusz, szuper... Il n'est pas difficile de comprendre où Hergé a trouvé l'inspiration de quelques termes du vocabulaire balkanique de son Sceptre d'Ottokar, quand bien même son lexique borduro-syldave provient largement du bruxellois populaire. 

    La Hongrie est déjà trop évoluée pour offrir un tableau vraiment pittoresque. Je poursuis sur l'autoroute après le contournement de Budapest, puis, la nuit tombée, sur des routes correctes à travers la plaine hongroise en direction de la frontière roumaine. Tant qu'il reste du jour je m'arrête prendre depuis le trottoir à travers un grillage quelques photographies d'un cimetière de bourgade vraiment remarquable par ses monuments. Leur taille n'est pas éloignée de celle des maisons alentour, mais leur complication et leur ornementation sont très supérieures. Ici, une sorte d'église en miniature ; ailleurs, une tombe d'enfant sur laquelle semble se débattre de douleur un garçonnet de pierre, nu et bouclé, en grandeur naturelle.  Juché à six pas du grillage sur un solide piédestal aux inscriptions pour moi obscures, le buste sévère de Dobos Janos (1816 - 1896) paraît menacer le passant de ses moustaches terribles. Dobos Janos semble être un bourgeois intellectuel de l'époque où l'on trouvait dans chaque bourg quelques auteurs latins, plus un dictionnaire relié de cuir en deux tomes chez le médecin, l'instituteur, le curé. Visiblement Dobos Janos était pour son pays et son temps, un monsieur ; mais de quel genre ? J'aime à hésiter un instant entre le président de l'académie du bourg et un courageux patriote hongrois révéré. La seconde hypothèse est défavorisée par le fait qu'il vécut quatre-vingts ans au XIXème siècle : il ne faut pas prendre au pied de la lettre le spectacle des relations entre l'empereur François-Joseph et les patriotes hongrois tels qu'on peut les voir dans la série Sissi.

    Ce questionnement sur le probablement très effacé (mais qui sait ?) Dobos Janos illustre un des charmes de mes voyages : je me documente très peu sur l'état présent des contrées traversées, de manière à les "vivre" dans un constant petit cinéma personnel basé sur une culture aussi peu moderniste que possible. Presque toujours je trouve au moins pour une bonne part ce que j'avais mentalement construit.

    L'aérophile que je suis apprécie de croiser en bord de route vers la Roumanie, stationné en bord de chaussée, un exemplaire de l'avion polonais M-15 d'épandage agricole aux ailes immenses de planeur. C'est probablement le seul biplan au monde propulsé par turboréacteur (à part quelques élucubrations de bricoleurs étasuniens) ; je ne le connaissais qu'en images. La vaste aire des postes de douane d'Oradea que j'atteins vers minuit comporte divers services ouverts. J'ai oublié quel nombre fabuleux de lei j'ai obtenu en échange d'une malheureuse cinquantaine d'euros. Les billets semblent comme plastifiés. J'en aurai plus tard la confirmation en voulant redonner du tonus à un billet roumain très chiffonné : le billet disparaîtra sous le fer à repasser.  

    Au poste de change, au bar, malgré l'heure, un échantillon suffisamment représentatif (?) de jeunes Roumaines révèle un trait sympathique du pays : toutes portent de somptueuses chevelures longues, souvent fort bien teintées. Il est vrai qu'à travers toute la Roumanie j'aurai en contrepartie, dans Bucarest, aperçu une élégante en tailleur, seule jupe du pays en dehors des tenues mi-longues des Rom sédentarisés au sud près de la Bulgarie.

    Le décor frappe immédiatement par son dénuement. J'ai honte de traverser cette misère en dépensant si peu. J'atteins vite la ville-frontière d'Oradea, ci-devant Nagy Varad, ci-devant Grosswardein, à la recherche de la route de Cluj-Napoca, ci-devant Kolosvar, ci-devant Klausenburg : nous sommes ici dans la part de la Roumanie restée austro-hongroise jusqu'en 1918. A Nagy Varad le dépaysement cette fois est réel ; les rues montrent une pauvreté générale à en indigner jusqu'au MEDEF : chaussées défoncées, façades déglinguées, faubourgs mités animés dans la nuit de chiens mauvais talonnant les voitures. Me voici enfin sur la bonne route ; je pratique ma seconde étape nocturne sur un parking de station d'essence un peu avant Cluj. 

    A huit heures du matin dans cette grande ville, je gare la 106 entre deux Dacia. La Dacia est une Renault 12 de fabrication roumaine. Il est difficile en Roumanie de se garer autrement qu'entre des R12 : c'est à peu près le monotype national. Le véhicule existe en trente-six versions citadines et utilitaires, telles des plateaux ; on rencontre parfois la Supernova, une super R12 inconnue en France, à la croupe et au nez bien redessinés. Je quitte l'avenue principale pour m'enfoncer dans le marché populaire qui se tient à quelques pas dans un quartier de HLM des moins agréables, mais révélateurs du demi-siècle de bonheur communiste écoulé. Les R12 sont partout ; les entrées d'immeubles sont sordides, les façades sont plus hautes que ne sont larges les cours des ruelles et les esplanades qu'enserrent les carrés de blocs. Le marché est animé, les étals sommaires et les magasins contigus remplis de bric-à-brac de toute provenance. J'étudie le graphisme désuet aux couleurs délavées ornant des pochettes de collants italiens datées de 1965. Ils montrent des utilisatrices pigeonnantes et roucoulantes à souhait. La Roumanie commence à me faire l'effet d'un immense marché aux puces, par ailleurs bourré de charme... pour le non-résident. 

    Je prends la direction de Reghin, ci-devant Szaz Régen, ci-devant Sachs Reen ; c'est une ville placée cent kilomètres plus à l'est vers l'intérieur du pays. Par exception la route est neuve au début et traverse les collines de la Transylvanie ; puis la chaussée ne tarde pas à évoluer vers un état difficile. On y rencontre partout des dizaines de voitures à cheval, montées sur pneus. Il s'agit moins de calèches que de véhicules à tout faire, tenant de l'utilitaire agricole et de la voiture particulière hippomobile découverte. Parfois s'y tient une famille, les vieux couchés sous un plastique en guise de parapluie. Bien que plus nombreux dans le nord plus pauvre, ces attelages se rencontrent jusqu'aux alentours de Bucarest. Il faut en tirer un avertissement pour le nouveau venu en Roumanie : arrivant de nuit, il risque le désastre s'il ignore que les nids de poule sont ici des tranchées à travers la route, ou si des véhicules à cheval ont oublié d'être arrivés à destination avant qu'il cesse de faire jour. Maisons, villages d'une franche pauvreté sont partout bâtis d'un style intermédiaire entre bidonville et cabanon de jardin. La route peut par longs passages devenir détestable, jalonnée à propos de très judicieux panneaux avertisseurs : "Pericol de accidente". De nombreux calvaires à la croix plate peinte sur métal ou bois. Au détour d'une épingle à cheveux, un cimetière perdu aux tombes rases, endommagées, disséminées sans ordre sur l'herbe d'un flanc de coteau : qui ne s'attendrait ici à en voir de nuit s'extraire un vampire ?

    J'ai fait deux cents kilomètres depuis le matin lorsqu'une église blanche et or du style régional m'invite à la photographie. Au sommet des deux tours, les deux horloges sont simplement peintes. Je prends au fond du jardinet de l'église le recul nécessaire ; voilà qu'un vieux pope maigre, noir, barbu, dûment chapeauté, sort de son presbytère en m'apercevant. Il ne semble apparemment pas imaginer un instant qu'on pénètre dans sa clôture sans de solides raisons de foi. Il tente mal de parler un français incompréhensible ; il est trop âgé peut-être pour appartenir à la génération à qui Ceaucescu imposa notre langue à l'école. Il s'enquiert d'emblée si le visiteur est orthodoxe. Quoique mécréant, on répond par politesse qu'on est catholique. Tant pis ! On est tous frères ! semble dire sa mimique. Je suis traîné à l'intérieur où se déroule la fin de l'office du vendredi saint, une semaine après celui de Rome. 

    L'église est à peu près vide de sièges, hors les stalles latérales ; une demi-douzaine de croyants - je ne vois pas de croyantes - assiste seule à l'office d'un prêtre beaucoup plus jeune. L'office est démonstratif tant en chants qu'en gestes, riche d'une foi sonore, visuelle, opulente et peu complexée ; mais je ne suis pas le Popov du Retournement. Dans le fond de la nef le prêtre âgé insiste pour me faire attendre la fin proche de la messe, au motif que le célébrant parle un excellent français. Le sien est trop pénible pour discuter de grand-chose. Enfin, tandis que les assistants vont se pencher pour embrasser les icônes, l'aîné des popes va informer son cadet. Celui-ci vient dans son aube et sa chasuble presque somptueuses, quoique légères, d'une étoffe crème partout chargée d'or. Il a trente ans tout au plus, est presque chétif, juvénile malgré son collier de barbe courte. Nous discutons une demi-heure ; il me fait les honneurs de son église et de ses richesses, plus humbles tout de même qu'il ne semble proclamer. Il montre un peu d'excès dans l'enthousiasme, car le bâtiment n'est pas une cathédrale de premier plan. Elle a un peu plus de cent ans ; j'apprends que l'architecture est de style catholique, ce qui n'a rien d'évident pour un Français : l'orthodoxie était tolérée dans l'empire des Habsbourg à la condition d'offrir des dehors d'aspect romain. Aujourd'hui sa paroisse se prépare à Pâques, après-demain, grande et magnifique procession dans la ville. C'est à l'évidence sa très grande affaire et son sujet d'enthousiasme, sa raison d'être ; je veux dire que son enthousiasme est sans rapport avec celui qu'afficherait un vicaire français sur le même sujet. Je passe ensuite pour m'instruire à des sujets de société comparés. Le pope gagne l'équivalent de cent euros, ce qui est ici à doubler pour obtenir une équivalence occidentale. Il expose comment pour mieux se débarrasser définitivement du poids des Russes, son pays a hâte d'adhérer à l'Europe et à l'OTAN. Je fais observer que ce n'est pas la même chose, mais il ne l'entend guère. Il souligne l'agacement de ses compatriotes face au refus français de la guerre d'Irak, qui se double par-dessus le marché d'une collusion avec les Turcs de même opinion ; il me faut affirmer que l'entente est fortuite. Comme il décrit avec chaleur une peinture murale dont il avoue lui-même qu'elle est noircie jusqu'à l'indéchiffrable, je me permets de lui signaler dans l'intérêt même de son excellent français - il refuse par exercice quelques phrases en anglais de ma part - qu'il a usé d'un anglicisme du genre faux-ami.
    - Pas du tout. J'ai employé la racine grecque. J'ai fait mes études à Athènes. Lorsque je cherche un mot hors du roumain, je pense d'abord au grec, la langue étrangère que je connais le mieux.
      Voilà pour mes leçons déplacées. Apprenant qu'il est marié je risque sans crainte de le troubler une question différente : qu'est-ce qui fait que toutes les jeunes Roumaines portent les cheveux longs ? Surpris d'apprendre la platitude française en la matière, il réfléchit pour suggérer :
    - Le pays est très pauvre. Je crois que consciemment ou non, les jeunes filles soignent leur beauté dans l'espoir qu'elle contribuera à les sortir des classes les plus misérables.

    Il se pourrait qu'il voie juste. En le quittant je procède à des achats de subsistances sur la place voisine. Une sorte de bazar sans vitrine tient lieu de supérette et se divise en un minuscule libre-service d'épicerie, une salle plus vaste aux murs nus bourrés de vêtements simples, une troisième enfin faisant un peu de tout. Nous sommes ici deux cents kilomètres au nord de Bucarest. J'ambitionne de rejoindre Constantza sur la mer Noire sans passer par la capitale, mais en coupant droit au sud-est. Il faut y renoncer au bout de quinze kilomètres, simplement parce que la traversée de l'est valonné et forestier du pays par des routes terrifiantes est à peu près impraticable à qui n'a pas des semaines devant soi.

    Cap donc au sud sur Bucarest via Brasov, ci-devant Brasso, ci-devant Kronstadt. Entre ces deux villes je dors sur un parking. J'atteins Bucarest le lendemain vers huit heures. Avenues spacieuses et verdoyantes, au bout desquelles parfois l'un des palais de béton de Ceaucescu. Il n'est pas du tout facile de trouver la direction de Constantza, deux cents kilomètres à l'est. Je suis de nombreuses avenues bordées de maisons bourgeoises genre 1930, en ciment, de style, belles comme on bâtissait dans les années folles ici ou dans Paris. On s'attendrait à voir sortir dans son jardin Elvire Popesco à vingt ans. Puis vient la campagne au sud-est de Bucarest, banlieue de grands espaces et de semi-bidonvilles disséminés, de terrains vagues, de gigantesques décharges montagneuses dignes du Caire, sauf qu'il n'y circule personne. Des petits métiers disséminés çà et là en de petites cabanes, en particulier de nombreux rechapeurs de pneus. Chaussées épouvantables. A deux pas de la route s'étire sur sa voie rouillée un train entier non moins oxydé, qui donne l'impression d'avoir été passé au napalm. Au bout d'une heure je finis par passer sous ce que je cherchais, l'autoroute Bucarest-Constantza. Elle est malheureusement vide ; elle n'est pas encore en service ! Aller à Constantza par les routes défoncées représenterait deux jours de rodéo. Je change de programme : je verrai la mer Noire à Varna en Bulgarie.

    L'idée est que les routes bulgares ne peuvent être pires, puisque la Bulgarie est moins pauvre. Quitte à progresser comme l'escargot, du moins progresserai-je vers le sud et la Turquie. Toujours depuis le sud-est de Bucarest je cherche sur de détestables routes à piquer plein sud vers le couple de villes-frontières Giurgiu/Ruse (ci-devant Giurgevo/Roustchouk). Giurgiu et Ruse sont situées de part et d'autre du Danube, à soixante kilomètres de Bucarest. La route s'avère introuvable ; au terme d'exaspérantes péripéties je me retrouve sur une chaussée excellente qui n'a que l'inconvénient de filer au sud-ouest vers la ville d'Alexandria, et de n'aller absolument vers aucun poste-frontière. La Danube sur ma carte est complètement dépourvu d'autres passages que celui de Giurgiu, et ce jusqu'à trois cents kilomètres à l'ouest. Mauvaise affaire. Il faut absolument trouver une traverse vers le sud et revenir sur Giurgiu coûte que coûte. La région traversée en ce moment montre sa population de Rom sédentarisés un peu partout en des habitations qui sont ce qu'elles sont. La carte indique cinquante kilomètres après Bucarest une route d'une quarantaine de kilomètres vers le sud et Giurgiu. Hélas ! Après cinquante mètres sur cette voie je renonce : ce sont devant moi quarante kilomètres non pas même de route défoncée, mais visiblement de simple chemin agricole sans forme. Il reste un dernier espoir, une traverse similaire trente kilomètres plus loin. Une fois sur place, elle ne semble pas meilleure que la précédente.

    Adieu à la Turquie ? Il n'en est pas question. Je m'embarque sur cette ultime espérance. La voie ne s'avère en définitive pas trop effroyable ; c'est par moments presque une route ; elle aboutit dans la localité minuscule de Bujoru proche du Danube. Il "suffit" de redescendre quarante kilomètres vers Giurgiu sur une route à peu près déserte, qui cette fois est bel et bien une piste pour tracteurs. Dialogue fort laborieux avec des locaux, à l'aide des mains et grâce à la compréhension de quelques mots roumains qui ressemblent de très loin à leurs équivalents latins. On me promet les premiers kilomètres "bons" et les suivants tourmentés. Qu'y faire ! C'est cela ou rien. Quarante kilomètres sont faisables, prissent-ils quatre heures. En effet la voie rectiligne à travers champs est-elle raisonnablement large et carrossable au début. Elle est jaunâtre, de terre et de cailloux. Une voiture arrive de l'horizon en traînant un inimaginable sillage de poussière à la façon de celui qui me poursuit moi-même ; l'autre véhicule me croise, son sillage m'aveugle et m'asphyxie sur une bonne distance. Nous sommes sur une route française de 1900. Au bout d'une douzaine de kilomètres, la route comme promis devient difficile ; sans cesse il faut contourner d'un côté ou de l'autre des mares d'eau creusées profondément au milieu. Le chemin est certainement impraticable après une période pluvieuse. Au bout de vingt-cinq kilomètres enfin, une agglomération après laquelle la circulation redevient possible.

    Le passage du Danube se fait sur un colossal pont à péage bâti dans le meilleur style "victoire du socialisme" : accès à travers une sorte de porche inspiré de l'Antique ; parapets ornés de réverbères de fonte de pont parisien belle-époque ; goût d'ensemble témoignant d'une ostensible abstraction volontaire de toute influence moderniste dégénérée. Le nombre de taxes et de taxettes à régler avant et après le pont dans les deux pays est étonnant. Euros bienvenus. Coup d'oeil aux formulaires bulgares : j'avais oublié que la langue du pays s'écrit en cyrillique. Enfin, une dame bulgare au guichet de laquelle je demande pourquoi diantre il faut donner une piécette encore, se penche pour articuler laborieusement en mon honneur de voyageur français quelque chose qui ressemble à "é-dran-ger dé-sin-vec-zion". Soit elle parle en bulgare, soit la Bulgarie aime les étrangers désinfectés. Je demande répétition, entre autres parce que ses lèvres mauves sont fascinantes : l'étranger est bel et bien à désinfecter. Seconde demande de confirmation, pour les lèvres... mais elle se lasse. Il ne reste qu'à redémarrer pour découvrir un peu plus loin qu'on passe en descendant dans un long bac rempli d'un liquide sans doute antiseptique. Les pneus étrangers sont désinfectés.

    Au sortir d'un ravitaillement de gazole et nourriture dans une station d'essence de Ruse, je grille un stop pour cause de fatigue générale accumulée en quatre jours. Autres lieux, autres moeurs : deux policiers m'arrêtent pour se borner à se tordre de rire. La route de Varna est excellente, probablement en faveur des touristes allant à cette station balnéaire. Un arrêt avec pause chocolat sur l'accotement, sous un beau ciel de cumulus ; un véhicule passe en cornant. C'est un Belge ! Je n'ai pas vu dans tout le pays d'autre étranger. A Varna, c'est à peine si entre deux usines d'une zone industrielle j'entrevois un coin de mer Noire. La nuit tombe ; mieux vaut poursuivre sur la Turquie que chercher à se baigner. Une heure de promenade à pied dans le quartier de la cathédrale, massive mais somptueuse et magnifique église orientale bulbeuse à souhait. On ne peut y accéder. Départ nocturne sur de bonnes routes qui suivent de loin la côte invisible, à travers un pays boisé qui devient aimablement sauvage et moins roulant après la ville de Burgas, à mi-chemin de la frontière turque. C'est une alternance de quelques décamètres de goudron, d'une marche, de quelques décamètres de terre durcie, et ainsi de suite. La frontière sera passée sur les deux ou trois heures du matin. J'arrive tant bien que mal vers minuit dix kilomètres avant la frontière dans la bourgade de Malko Tarnovo.  

    Minuit à Malko Tarnovo ! Je tiens le titre de mon prochain Série Noire ! et nanti d'une légère réminiscence "SAS". Malko Tarnovo est un assemblage sommaire de ruelles désertes bien aérées qui montent et descendent en tournicotant, bordées de maisons largement disparates. Malko Tarnovo est fait d'assez de rues pour qu'on n'y trouve pas aisément le chemin de la Turquie, qui n'est bien entendu pas indiqué. Dans ce décor noir de Balkans pauvres, européen encore, l'Islam et l'Asie sont à deux pas dans l'obscurité ! Deux garçons de seize à dix-huit ans bavardent à un carrefour. Ils font un peu loubard, mais le choix d'informateurs est mince. La demande de renseignements est malaisée, mais l'un des garçons monte en voiture pour guider. Parvenu à l'ultime embranchement, il pose ses conditions : que je donne d'abord des cigarettes. A la demande faite par gestes, comment répondre en bulgare que je ne fume pas ? J'ai étudié voici vingt ans douze leçons d'Assimil russe. Puisque le bulgare emploie les mêmes lettres ... Ia niè kourit - je ne fume pas. Cela passe. Avec une longue, longue patience, mon mentor qui n'a toujours pas indiqué le chemin de la Turquie répète inlassablement en levant deux doigts : dva leva ! dva ! Après avoir fait l'idiot quelques moments, je finis par me décider à penser que "dva" doit vouloir dire "deux", comme sur ses doigts ouverts ; et que "leva" doit avoir quelque rapport avec le lev, monnaie du pays. Il en reste trois dans la boîte à gants ; c'était bien cela, et sans plus attendre le chemin dela Turquie m'est indiqué.

    Premier poste, une simple boîte avec un guichet pour quitter la Bulgarie. Cinquante mètres plus loin dans la nuit, l'usine douanière turque.

    Qui n'a pas vu l'administration turque à l'ouvrage, n'a rien vu.

    Il est probable qu'elle a reçu mission de créer de l'emploi ; elle s'en acquitte en ce cas à la perfection. Les bâtiments dorment dans le noir. Je suis absolument seul voyageur. On pénètre dans un vaste hall que domine Ataturk sur un portrait considérable ; Ataturk est également dans tous les bureaux, comme il est sur toute la monnaie. A noter que plaisanter Ataturk est un délit. Le hall est ceinturé d'une foule de petits bureaux, garni chacun d'un fonctionnaire endormi sur un transatlantique. Seul un policier semble veiller ; il m'informe que je n'ai pas le tampon de la visite médicale de surveillance de la pneumonie atypique, la maladie pandémique à la mode cette année-là. Je dois me rendre à tel bureau voir le médecin. Sa porte est entrebaillée ; il en sort une lueur rougeâtre ainsi qu'un murmure indistinct ; mais le murmure se prolonge indéfiniment sans que quelques toussotements de ma part produisent le moindre effet. Passe l'homme de ménage, qui s'étonne. Le murmure continue, longtemps. Revient l'homme de ménage qui pour finir pousse avec autorité la porte du médecin. Je n'ai jamais su d'où venait le murmure, mais le médecin endormi saute de sa couchette. Je lui tends mon passeport, et le temps de le prendre suffit à ce professionnel exercé pour voir que je ne suis pas contaminé ; le passeport est tamponné sans autre délai. Le médecin se recouche. Le policier sera satisfait.

    Il me désigne un autre bureau, où j'entre pour trouver un fonctionnaire dont le rôle consiste à me guider vers le bureau contigu.

    Là se lève le véritable responsable. C'est un homme chauve de cinquante-cinq ans, court et enveloppé, dont l'expression triste du visage s'accompagne d'une voix plaintive qu'il emploie peu car il n'est polyglotte le moins du monde. Il produit à la place de fréquents bruits de gorge et autres gémissements étouffés. Il évoque à la fois un troisième Dupond-t, ainsi qu'un administratif échappé à Kafka. Je ne parle que de l'apparence. Il m'invite en premier lieu à le suivre dans un bureau où un nouveau fonctionnaire me réclame une poignée d'euros. Je n'ai qu'un billet de vingt ; la monnaie lui manque. Un ultime euro de monnaie lui faisant résolument défaut, il complète d'un geste brusque et mécontent avec un dollar de valeur un peu moindre. Dupond-t-K me reconduit dans son bureau, où avec force gémissements plaintifs et sons nasaux il exige de voir la monnaie rendue par son collègue. Il m'agace. J'en produis une partie ; il se lamente avec force bruitage ; pris de compassion, j'achève de sortir une pièce de deux euros. Son visage s'éclaire ; il l'avait repérée chez son collègue. D-t-K ouvre alors un vaste tiroir qui ne recèle rien que des pièces de deux euros disséminées çà et là. Mais il s'y trouve aussi quelques pièces jaunes, qui sans doute font désordre dans sa collection : il s'empare avec autorité de la deux-euros qui prend le chemin du tiroir ; il me rend avec fermeté quatre fois cinquante centimes. Le voilà content ! Après je ne sais plus quelles formalités encore il énonce difficilement en anglais qu'il reste à inspecter le véhicule. Nous sortons ; il fait ouvrir le hayon et soulève une chose ou deux pour le principe ; il se déclare satisfait et me serre chaudement la main. Il ne me reste qu'à me rendre à la barrière de sortie, où avec mon passeport on me tend également, chose inconnue de moi jusque là en douane, avec un sourire tout à fait cordial, un bonbon !

    Le jour n'est plus très éloigné. La route serpente en descendant de hautes collines ; c'est la Turquie sinon l'Asie encore. L'aube vient. Le décor est valloné mais désertique, à peu près sans végétation. Pas de circulation. Un ouvrier isolé passe à mobylette. Une agglomération sur la droite, sur la campagne jaune, avec son minaret de béton. C'est sans transition l'entrée d'une autre planète. Sur un fond toujours démoralisant de nuit blanche me saisit l'impression déplaisante d'avoir trop voulu en faire, d'avoir passé la frontière en trop. Baste ! Est-il si difficile de sortir du cocon européen ? J'y suis d'ailleurs encore pour deux cents kilomètres, même si c'est une Europe aux apparences vraiment spécifiques. lentement, prudemment, je poursuis. Le décor reste aussi morne ; les agglomérations se font plus fréquentes. Là où l'habitat n'est pas trop dense, ce sont de part et d'autre de la chaussée rectiligne de petits blocs ornés de leurs paraboles, tournés à quarante-cinq degrés de la route, disséminés à quinze ou vingt mètres d'elle sur le sol dénudé. Rien n'est gai. Il n'est pas encore huit heures ; vient une vraie ville, en laquelle un hôtel international en forme de tour. Je n'ai aucun argent turc. Les grands hôtels font parfois du change ; j'entre dans un hall climatisé, quoique je doive avoir la chance que la journée reste clémente. Je suis reçu par un homme de quatre-vingts ans dignement habillé, qui va s'avérer l'archétype du Turc de modèle historique : à ma question posée en anglais de savoir si l'établissement fait du change, il répond avec à-propos : "können sir das auf Deutsch wiederholen ?"  On ne ferait pas plus historiquement couleur locale ; je m'empresse de le satisfaire.

    Mais il n'y a pas de change, et sans argent turc je repars et m'égare vers le sud jusqu'à la mer de Marmara. Il suffit donc de remonter la côte pour arriver infailliblement à Istamboul. Le pays très dense n'est ni sous-développé, ni très développé. Bâtiments et équipements divers font quelque peu bric-à-brac, évoquent en moins chic un quartier médiocre de banlieue française pauvre d'époque 1960 ou 70. On croise un nombre considérable de minarets de béton sur de nombreuses mosquées de taille modique. Leur aspect est récent ; elles sont presque cubiques, surmontées de leurs coupoles. Elles semblent à quelques nuances près toutes sorties du même moule. J'observerai plus tard un phénomène analogue en Ukraine, où foule de petites églises elles aussi neuves, de béton, croissent partout à l'identique.

    L'apparence des femmes traduit parfaitement le caractère à la fois laïque et musulman du pays, puisque d'évidence la liberté leur est laissée de se vêtir à leur guise, ou laissée à leur famille. En particulier le choix du costume occidental ou islamique n'a rien à voir avec l'âge de la dame. De jeunes femmes que rien ne distingue d'Européennes de l'ouest, côtoient celles en fichu, que le manteau boutonné du cou aux chevilles enserre de tout leur long.

    Les ponts sur le Bosphore sont certainement à péage, mais il n'y a toujours pas trace de change en ce dimanche. Sans doute ai-je largement assez de gazole pour retourner en Grèce refaire le plein en euros. J'erre au hasard dans les quartiers les plus banals d'Istamboul ; j'aperçois par les trouées entre bâtiments, les milliers de toits bas en tuiles des maisons serrées des vieux quartiers couvrant des collines entières, comme la mousse couvre des pierres mamelonnées. Enfin j'entre dans une station d'essence pour  solliciter la possibilité de régler le carburant en euros. On me fait même du change de surcroît ; pour trente euros je reçois cinquante millions de livres turques. Le péage du pont est d'un million. Un panneau "Welcome to Asia" sur l'autre bord. Le quartier asiatique d'Istamboul fait de beaux efforts d'ultramodernisme. Lui succèdent de belles autoroutes en direction d'Ankara, non gratuites mais de coût modique, bien que chiffrant par millions. Les Turcs abrègent partout le million de livres en million tout court, en tout cas lorsqu'ils parlent en anglais. L'unité monétaire est ainsi le million. Les autoroutes traversent un paysage toujours aussi peu forestier, encore qu'accidenté. Le fond de la mer de Marmara se dessine une centaine de kilomètres après le Bosphore jusqu'à la ville d'Izmit, ci-devant Nicomédie. Je poursuis jusqu'à dépasser d'une ou deux minutes d'arc le trentième méridien sous une latitude de 40°46' : ce sont mes deux records personnels vers l'est et le sud. Je fais demi-tour dans une cité de HLM aux immeubles et aux voies récents et propres, gais comme peuvent l'être des cités récentes posées sur l'aridité. Jouent des enfants surveillés par de jeunes mères aux visages intelligents, indépendamment du fait qu'elles sont voilées et boutonnées serré de haut en bas.

    Retournons vers l'Europe après cette croisière jaune de quelques heures. Le style de conduite du pays n'est pas épouvantable, mais du moins est-il encore affranchi de préjugés sécuritaires trop étouffants. La police est partout ; elle regarde. Elle agit, aussi : voici un feu rouge devant lequel un agent. Il fait en quelque sorte le répétiteur du feu, levant le doigt vers la lampe allumée pour que nul n'en ignore. Les "stop" sont pour la forme identiques à ceux de nos contrées, quoique "stop" s'écrive ici "DUR". On sait que monsieur Ballastop est né en Turquie. 

    Le Bosphore est repassé dans l'autre sens par l'autre pont. Je me dirige vers la frontière grecque en m'égarant copieusement en des campagnes où suivre un cap général sur une petite route ne garantit en rien qu'on pourra prolonger ce cap par une autre route après le prochain village ; on y trouvera très volontiers un cul-de-sac entre cent autres. Je retrouve mon chemin au terme d'une grande heure pénible, et suis enfin une route importante en direction de la Thrace grecque qui borde la mer Egée jusqu'à Salonique. Après deux jours sans pause nocturne je dors sur un parking de station d'essence un peu avant Ipsala, dernière ville turque. A la douane turque le lendemain matin, nouvelle montagne de complexités, d'embrouillis et d'allers-retours entre services. Après quoi le douanier grec déclare qu'il y a un problème avec mon passeport. Je le crois volontiers : ses collègues turcs se perdent eux-mêmes dans leur demi-douzaine de contrôles et tampons. Ce n'est en fait qu'un prétexte pour vider la 106 et tout démonter pendant vingt minutes. Le remontage sous le chassis d'une roue de secours jamais utilisée, pleine de poussière et de rouille, à l'arceau de maintien grippé de partout, donne aux douaniers de sérieuses difficultés dont il faut s'abstenir de rire.

    La Grèce aussitôt déroule ses routes à touristes bien neuves, éclairées, absolument dépourvues d'intérêt pour mon type de voyage. Je tâche de trouver quelques chaussées secondaires qui serpentent entre des collines de carte postale ; mais j'ai déjà vu des cartes postales et n'ai pas fait des milliers de kilomètres pour en voir d'autres. Je gagne donc en fin d'après-midi la Bulgarie via les villes de Xanthi, Drama et Sidirokastro. Je prends du carburant à seule fin d'échanger des euros français contre des grecs. Je tends au jeune pompiste une série française complète, le priant de bien vouloir me les rendre en pièces locales. Il est embarrassé...
    - Is is difficult...
    - Difficult ? Why ??
    - The boss is not here...

    Il ne reste devant cet accès d'intelligence qu'à répéter l'opération plus loin, bien que mon réservoir ne comporte plus grand-chose à remplir. La frontière bulgare est passée à Kalata, près de Petrich. Les routes ne valent plus celle de Ruse à Varna, et correspondent mieux à la moyenne d'ensemble des Balkans. Je m'égare dans un village demi-misérable sur la place duquel trône une énorme tête de pierre. Elle est de teinte claire, haute de deux mètres, détaillée grossièrement, affublée d'un nez long et pointu, sans épaules, posée à même le sol, assez ridicule en définitive. Cette "séquelle du passé" conformément au lexique communiste, doit représenter Dimitrov, le petit Staline bulgare qui proportionnellement à l'importance du pays n'était guère plus agréable que l'autre. Direction la frontière macédonienne proche. Un homme d'une quarantaine d'années fait du stop après le poste macédonien. Il va vers Stroumica, à quarante kilomètres. Il est de taille moyenne, d'air juvénile, ébouriffé ; il parle anglais à ma manière, c'est-à-dire avec beaucoup de vocabulaire mais point de grammaire ni d'accent britannique. Il se prénomme Zvonko, est chômeur comme un gros tiers de la Macédoine. Sa femme travaille dans une banque en Pologne ; il envisage de quitter l'Europe pour l'Australie. Il était récemment encore petit distilleur d'alcools divers qu'il menait vendre dans les pays voisins avec quelques employés.

    Il est catholique et vit avec sa mère protestante ; elle ira en Australie sans états d'âme si c'est avec son fils. Il s'est rendu à Paris voici quelques années pour le voyage du pape. Il approuve ma modeste Peugeot, lui qui a possédé, retapé, utilisé et revendu une vingtaine de 504. On arrive à Stroumica, ville bulgare avant 1914, cité de taille moyenne, théâtre de bien des opérations françaises et autres durant la Première Guerre mondiale. Nous la nommions alors Stroumitsa. La nuit approche ; nous déambulons pour aller prendre un verre à une terrasse de café. Une agitation piétonne méridionale envahit les rues. Je me renseigne sur la vie du pays. Le salaire moyen vaut cent cinquante euros. Le chômage atteint le tiers des travailleurs. L'état limite à vingt pour cent pour les sans-emploi ce qu'il rembourse aux hôpitaux lorsqu'il faut les opérer ; c'est généralement l'hôpital qui assume. Les salariés ne sont pas contrariants : intermittents par nécessité absolue, les siens disposaient tous de téléphones portatifs de manière à pouvoir être convoqués à tout moment. A mon sourire un peu jaune, soulignant que ce serait en principe moins simple en Europe occidentale, Zvonko répond comme pour s'excuser d'une évidence incontournable et donc absurde à critiquer : "I need money ; they need money !"

    Comme je m'y attendais un peu, il m'invite chez lui. C'est un trois-pièces en rez-de-chaussée assez étroit. Sa mère ne montre pas un instant de surprise à le voir escorté. Je suggère qu'un décrassage notable de ma personne ferait décidément honneur à sa réception. La salle de bains est dehors, dans la rue ; seule une porte mince me sépare de ses bruits. Le lavabo minuscule est surmonté d'une petite glace au tain mité ; le système qui donne un filet d'eau tiède est préhistorique ; la baignoire est traversée de traînées de rouille ; tout est de guingois ; la vie de la rue dans la nuit parvient, à peine amortie ; voilà ce que j'appelle voyager.

    Le dîner fait de nourritures locales est bon ; j'aperçois le temps d'une seconde Zvonko passer sur son assiette ses mains en ce qui doit être un benedicite. Pâques est proche : sa mère suit à la télévision une fort longue Passion assez kitsch dont le Christ et ses effets, pour ne pas dire ses mines, sont à l'expression théâtrale ce que le colorisé baveux est à un vieux film. La mère est devenue pieuse il y a deux ans à la mort de son mari. Elle est protestante, chose rare en ces régions, parce que c'est à l'église protestante qu'on l'a le mieux accueillie. Elle n'y passe pas moins de deux heures chaque matin. Zvonko me montre ses photos de Paris, lors du voyage du pape.

    Nous ressortons en ville après dîner. L'animation est générale, Zvonko célibataire forcé ne cesse de se récrier sur les "beautiful girls". Je fais remarquer à mon guide le parc automobile bien luxueux pour le niveau de vie qu'il m'a dépeint : la drogue en serait selon lui bien souvent l'origine. Il s'étonne en revanche que je veuille poursuivre par l'Albanie, préférant quant à lui ne fréquenter ni ne cette contrée ni le Kosovo voisin.

    Un voyage aux Balkans sans l'Albanie serait un repas sans fromage. Le "pays des aigles" s'annonce de Macédoine par une spectaculaire et magnifique barrière de montagnes enneigées. Elles symbolisent étrangement et poétiquement la forteresse peu aimable que fut un demi-siècle ce petit pays. Pour entrer en Albanie l'interrogatoire courtois est cependant sérieux. Une douanière parlant un fort bon français conclut : "Bon, d'accord..." avant de demander poliment la permission de poser son tampon sur mon passeport ici plutôt que là ; je n'avais pas vu cela encore. Elle demande dix euros pour l'usage du réseau routier, quand l'Albanie devrait plutôt dédommager les visiteurs pour leurs pneus et amortisseurs. Je tends un billet de vingt ; elle plie soigneusement pour monnaie un billet de dix qu'elle glisse dans le passeport. Après quoi un policier non moins francophone repose les mêmes questions et inscrit sur une fiche le kilométrage de la voiture. Il me le demande en fait sans contrôle. J'indique donc 215 000. Il ne reste qu'à passer devant un nouveau douanier qui ouvrant le passeport en retire le billet bien dissimulé que j'avais complètement oublié. Il me le tend du bout des doigts comme si c'était matière fétide : voilà comment on peut avoir involontairement les pires ennuis. Un second douanier se met en revanche à parler de "café" avant de traduire plus posément: "bakchich !"  Je réponds sottement "how much ?" avant de me reprendre instantanément avec un sourire ferme : "No ! I must not !"  Sourire du douanier, et signe de passer.

    Là sur cent mètres s'étend un spectacle pittoresque. C'est une séquelle des travaux plus ou moins forcés par lesquels le régime communiste fou d'Enver Hoxha occupait les loisirs de ses esclaves, tout en les entretenant dans la psychose de l'invasion par les nations capitalistes jalouses de leur propérité, ou inquiètes de leur prosélytisme. De part et d'autre de la chaussée sont dispersées au ras du sol des dizaines de coupoles basses en béton, aujourd'hui désarmées. Après ce tronçon bien défendu, une bifurcation exempte de toute indication offre pour Tirana le choix de tirer à pile ou face. Je demande par mots isolés mon chemin à un homme qui ne parle que russe, arrêté là dans sa Mercedes. Il ne me renseigne qu'après être venu tourner à pied autour de ma voiture en affichant des airs préoccupants. Quelque maffieux ? La Mercedes en ce pays pauvre pourrait le laisser penser, mais on ne tarde pas à découvrir que cette marque est aussi répandue en Albanie que la R12 en Roumanie ; par ailleurs les voitures sont raisonnablement nombreuses... Alors ? Quelle est la source abondante de ces automobiles ?

    La route de Tirana descend la montagne en alternant les tronçons en réparation, chargés d'engins de chantier, et les parties plus traditionnelles, caillouteuses, abominables. Après vingt kilomètres un policier fait arrêter. Il manie son espèce de raquette avec des gestes mécaniques de marionnette au visage raide. Il vient avec son autorité factice en me tendant la main. Je la serre. Ignorant cet humour incertain, il examine l'assurance ou fait semblant. Il la restitue en tendant encore la main ; je regarde ailleurs, le temps qu'il lève sa raquette à long manche. La route jusqu'à Tirana fait cent cinquante kilomètres ; elle suit des crêtes en surplombant le vaste complexe industriel d'Elbasan plongé au loin dans la brume légère d'un fond de vallée plat. Les cheminées fument, mais les bâtiments sont parfaitement rouillés. La route se poursuit en tournicotant sur des collines et des sommets parmi la végétation méditerranéenne : c'est une route corse. On entre dans Tirana progressivement, sans voir de panneau, en constatant simplement que les bâtiments se mêlent de plus en plus densément aux arbres. Aucune bâtisse dans la petite capitale de cent cinquante mille habitants ne dépasse de beaucoup trois étages : le communisme préférait son monde aux champs. On finit par déboucher sur la place de Tirana, au feu rouge de Tirana. Pas de signalisation, là comme partout. En poursuivant droit puisque ma direction générale est au nord, je me perds bientôt dans des quartiers où la rue se divise progressivement en chemins de moins en moins carrossables. Un policier ne craint pas de m'arrêter au beau milieu du flot de circulation, pour venir contrôler l'assurance en abandonnant son poste dans le trafic dense. Il ne tend pas la main. Toutes les voitures albanaises ont une extrémité de leur plaque minéralogique peinte de rouge, ce qui fait aisément repérer les rares étrangers. Retour sur la place Skanderberg (la place de Tirana). Il fallait prendre l'autre direction disponible. Bientôt par exception un panneau donne la direction du nord vers Skodër. Le goudronnage convenable de la ville cède instantanément dès les faubourgs la place à un revêtement de trous, terre et tranchées divers sur de nombreux kilomètres où la vitesse moyenne ne saurait dépasser beaucoup trente kilomètres. Le faubourg est populeux ; je passe devant ce qui semble vaguement être en bord de voie un abattoir sans portes ni murs. la route devient d'un coup large et splendide, absolument neuve sur quarante kilomètres. Des policiers n'en font pas moins des gestes furieux à qui s'avise d'oublier les 80 km/h d'une limitation d'autant plus exagérée qu'elle descend à 60 au moindre motif, tel la croisée d'un chemin maigre et ancien, mais prioritaire. On file au nord ; la plaine cultivée s'étire à droite devant le fond de montagnes tandis qu'à gauche la mer demeure hors de vue. la voie moderne s'interrompt fort brusquement en renvoyant de côté le voyageur, vers une bourgade où il faut se débrouiller naturellement sans panneau. Le GPS lui-même est d'utilité médiocre s'il n'y a pas de route en vue ; mais ce manque de voies compense en fait le manque de signalisation : voici une route ; est-ce la bonne ? Comment savoir ? La réponse est simple : il n'y a pas d'autre route dans la région ; c'est nécessairement la bonne. 

    Deux hommes un peu plus loin font du stop, un jeune et un sexagénaire. Le jeune ne va nulle part mais sert de truchement à son compagnon qui ne parle absolument qu'albanais. La langue anciennement colonisatrice sert ici volontiers : le jeune explique en italien que son ami s'arrêtera à mi-chemin de Scutari. Ne connaissant pas cette ville, j'en demande explication : ce n'est autre que Skodër en italien. Le sexagénaire monte ; il n'est pas familier des ceintures de sécurité ; il est gai et loquace ; il lui faut un bon moment avant de comprendre que je ne répondrai strictement rien à ses propos en albanais. Il se signe soudain en route ; il apaise ma surprise - qu'ai-je bien pu faire au volant ? en désignant une église devant laquelle nous passons. Voilà les résultats d'un demi-siècle de communisme albanais qui était sauf erreur le seul régime au monde où la simple croyance était officiellement matière pénale.  

    Il descend un peu plus loin.; la nuit est tombée ; je m'arrête à un garage demander en italien si je suis toujours sur la route de Scutari. On ne connaît pas cette ville. Je réponds que c'est Skodër, en faisant la mine de qui se demande ce que son interlocuteur a bien pu apprendre à l'école. La ville arrive enfin ; il est neuf heures du soir. La frontière et la ville monténégrine de Podgorica ne sont naturellement pas indiquées. Je m'arrête pour demander mon chemin à deux jeunes gens italophones qui refusent de me renseigner, au motif tout simplement qu'il serait déraisonnable de poursuivre à pareille heure : le chemin de la frontière est long, diffitchilé, et même pericoloso. Diavolo ! quarante kilomètres en plaine... Il est donc tout à fait nécessaire, affirment-ils, de passer la nuit dans un hôtel pour dix euros tout au plus. Remerciant sans tenir compte de ce sage avis, je hèle un peu plus loin en italien un policier qui s'avère probe lui aussi, et même cordial. Il demande si je suis italien ? Non, français... Comment tu t'appelles ?... Après un échange de prénoms, il fait comprendre toutefois qu'il préférerait parler allemand. Avec moi, il n'y a qu'à demander. Mon allemand bien sûr ne dépasse pas beaucoup le niveau suffisant au cinéma ("Abteilung, halt !" ; "zu Befehl, Herr Oberst !" ; etc.) ; mes autres langues sont comparables, et c'est bien assez pour voyager. Le policier monte d'office dans ma voiture pour me guider trois cents mètres, désigne la route et descend regagner à pied son poste sans faire mine de quémander. Jamais nulle part je n'avais vu policier moins policier.

    Puisque la police - peu policière il est vrai - ne reprend à son compte aucun bruit alarmant sur les campagnes, j'emprunte une route étroite, médiocre selon même la moyenne du pays, sans péril particulier à première vue. Aux deux tiers du chemin on est arrêté par une bande de sujets dont il est impossible dans le noir de préciser s'ils portent au juste un uniforme, et lequel. Je ne pousse pas la paranoïa jusqu'à vraiment supposer que la police peu policière et peu inquiète pour moi aurait quelque lien avec cela. Ou bien l'embuscade était donc de police, ou bien le gibier que je suis n'en vaut pas la peine. Voilà pour n'avoir pas lu avant de partir la page sur l'Albanie de l'Atlaseco annuel du Monde : on y aurait appris que les bandes de brigands battent purement et simplement la campagne du pays.

    La frontière est à quelques kilomètres. Il s'y produit ce à quoi je m'attendais plus ou moins : on y compare mon kilométrage de 217 500 kilomètres avec celui de la fiche de la douane d'entrée. J'ai dit 215 000 alors que c'était 217 000. Je suis donc réputé avoir conduit deux mille cinq cents kilomètres en douze heures. Mais le régime policier est atténué de nos jours, et la douane riant à demi renonce à approfondir la question. Après le poste serbe viennent dix kilomètres d'une étroite chaussée qui serpente au milieu de marais et de champs de roseaux. La réduction spectaculaire de la population batracienne dénoncée par l'Ecologie en Europe occidentale n'est pas ici à l'ordre du jour ; on ne trouverait pas ici le sommeil dans ce concert impressionnant de coassements. Je fais escale nocturne un peu après Podgorica sur un chantier routier.   

    J'envisage de gagner la côte adriatique proche pour la suivre jusqu'en Italie via la cité fortifiée de Dubrovnik, ci-devant Raguse. On traverse tout d'abord avant la mer la bourgade de Cettigné dont j'ignorais qu'elle fût jusqu'à la guerre de 14 la capitale du Monténégro. J'ai retrouvé depuis un numéro de l'Illustration de l'époque, montrant avec émotion notre allié le roi Nicolas Ier (du Monténégro). Le vieux monarque dont le trône ne devait pas passer le conflit (il mourut à Antibes) est photographié dans l'une de ses nobles attitudes coutumières de montagnard indomptable : jugeant sympathique un général français de passage, le vieux bourru lui colle sans sommation sur la poitrine une massive décoration qu'il arrache à la sienne. Voici la mer, c'est-à-dire la riviera. Chaque ville est une cité balnéaire n'ayant rien à envier aux plus belles des nôtres. Je fais demi-tour et regagne l'intérieur : on a compris que je ne voyage pas précisément pour voir ça. Chemin au nord vers la Bosnie par Niksic et Foca. La route ne tarde pas à devenir pittoresque au long de la vallée du torrent Drina, ou Drin en français, au sein de ses gorges  dans ce fameux relief calcaire yougoslave cité en exemple par tous les professeurs du secondaire en cours de géographie physique. Les mêmes au cours d'histoire évoquent les colonnes nazies massacrées dans les mêmes coins par les partisans. C'est le relief de l'Europe orientale représenté par toutes les bandes dessinées d'aventures balkaniques sombres et nocturnes. Il ne passe personne ; c'est un pur plaisir.

    Le poste-frontière serbo-bosniaque est un poste-frontière que sans la tragédie récente, on jugerait superbement imprégné d'atmosphère aventureuse. Sous le soleil d'avril qui déjà cherche à écraser le maquis, la mauvaise route étroite, en lacets à travers les découpes profondes des collines, arrive sur un baraquement douanier serbe très sommaire, presque bidonville. De là, elle rejoint son collègue bosniaque du même modèle. après un coude brusque devant le pont sur le torrent. Il est passablement rouillé, mais c'est un magnifique pont à voie de planches du génie soviétique, du type modulaire à éléments métalliques tubulaires enfilables. Quelque jour proche, sans doute, des crédits européens auront civilisé la route, mis du gazon, des fleurettes et des boîtes à détritus vert jardin, bâti des douanes de béton propre et un pont digne de ce nom sur ce torrent Drina qui sépare l'Occident de l'Orient. Il ne restera qu'à suivre à la place la côte adriatique et ses marinas.

    A des dizaines de kilomètres autour de Sarajevo la campagne est parsemée de maisons isolées ruinées qui semblent avoir été incendiées, ne laissant que les murs ; à moins qu'elles n'aient été pillées de leurs huisseries et leurs toitures abattues, car la maçonnerie ne paraît pas calcinée. Beaucoup sont en cours de réfection. La plaine succède au relief sauvage ; les automobilistes nombreux embouteillent une circulation moderne. La voyage à partir d'ici paraît en quelque sorte fini.

    Un peu plus loin, la Croatie. Après l'autoroute à péage de tarif résolument moderne, c'est la Slovénie. A peine s'avise-t-on qu'on passe de là vers le sud de l'Autriche. Au terme de la traversée du sud de ce pays si propret, j'effectue un bref passage en Italie pour traverser le Trentin et remonter plein nord sur le Tyrol par le Brenner. Si ces lieux sont eux aussi chargés d'histoire contemporaine, le passage du col, merveilleusement aplani, n'offre d'autre particularité remarquable qu'un péage. Innsbruck. J'ai déjà fait la route qui remonte la vallée de l'Inn jusque Saint-Antoine et la Suisse, mais cette fois le contexte est différent :

    N'ai-je pas, sinon suivi son trajet, du moins abouti à Constantinople où allait l'Orient-Express ? Le crime d'Agatha Christie dans ce train eut lieu en Croatie entre Vinkovci et Slavonski Brod ; mais d'Innsbruck à Saint-Antoine, un jeu vidéo nous amuse comme il peut : Train Simulator de Bill Gates. Je dis "comme il peut" car un train ne se meut jamais qu'en une seule dimension, en sorte qu'à mon avis l'amusement est fort en deçà du Flight Simulator tridimensionnel du même éditeur. Cela n'empêche pas de prendre un certain plaisir à la simulation de cent kilomètres de chemin de fer tyrolien montant vers le tunnel de l'Aarlberg par un bras secondaire de l'Orient-Express de 1920. Ses luxueux wagons bleus sont tirés par une locomotive à vapeur qui ahane dans un décor de montagnes, d'enclos, de fermes, de villages typés, sur une voie longée de routes étroites animées d'une circulation d'époque reconstituée à l'écran.

    Je pars donc de la gare d'Innsbruck en direction de celle de Saint-Antoine, tout comme sur la simulation, pour tâcher de voir si je reconnaîtrais au passage restes de routes, ponts divers, gares de campagne : on peut avoir les deux tiers de son existence derrière soi et conserver de la fraîcheur d'esprit.

    La densité villageoise de cette campagne est fortement gonflée depuis 1920 par la rurbanisation. Les routes anciennes du logiciel se retrouvent de çà, de là, par tronçons qui finissent en propriétés privées. Une fraction notable des petites gares locales reste en l'état d'époque, d'autres non. Merveilleusement reconnaissable est l'ensemble du château féodal et du viaduc spectaculaire au confluent de la Trisanna et de l'Inn, entre Landeck et Strengen. Las ! La gare ancienne de Saint-Antoine bourrée de cachet n'existe plus que sur l'informatique. C'est aujourd'hui un sinistre tunnel ultra-moderne sans personnel. L'ordre y est assuré par le bon esprit public : y voilà une pancarte de recommandations débutant par ces mots : Sie schatzen Ordnung... "Vous aimez l'ordre"... Non ! schatzen, verbe inconnu de moi, dérive évidemment de Schatz, trésor : "l'ordre est pour vous comme un trésor..."  Ach ! 

    Au mile 7 du logiciel un peu avant Saint-Antoine la voie simulée passe sous une sorte d'arche basse de maçonnerie noire adossée à la falaise que longe le chemin de fer. Ce très modeste ouvrage n'étant pas moins caractéristique et bien repérable depuis la route réelle, je ne manque pas de m'y arrêter, d'en détacher du bout de l'ongle une minime écaille de pierre que je pourrai poser devant moi au prochain usage du jeu ! Le lendemain matin sera moins drôle. A un poste-frontière entre Suisse et Allemagne soixante kilomètres avant la France, on me prie de me garer de côté. La voiture sale, le conducteur sale, le passeport garni de tampons turco-albano-macédoniens n'ont pas plu. L'une des morales de cette affaire est qu'il faut se borner à produite la carte d'identité ordinaire là où rien de plus n'est exigé.

    En premier m'est montré un court texte en français me demandant combien je transporte d'argent liquide et autres moyens de paiement comptant. Réponse faite, la feuille est retournée : le revers pose une seconde fois la même question : ainsi a-t-on droit à 1 mensonge. Ma réponse est dans les deux cas : mille euros et quinze cents dollars en Travellers, ces derniers en guise de réserve pour un accident quelconque. Là-dessus la voiture est fouillée en détail, les billets comptés, y compris les lei roumains et les livres turques. Viennent ensuite les chiens. Un premier berger allemand est amené dans sa voiture-cage spéciale. L'animal abruti cramponne à sa gueule un cylindre mou auquel il paraît tenir. Je suppose une sorte d'éponge imprégnée de drogue afin d'entretenir la malheureux dans son état. Son maître lui fait d'abord exécuter une courte promenade de remise à zéro des compteurs dans l'air vif du matin, après quoi le chien fait en flairant le tour du véhicule. Puis il accède à l'intérieur. Là, il donne une réponse de Normand. Les douaniers sont dans l'incertitude ; on fait venir un autre chien.

    J'ai droit dès lors à une surveillance touchante. Assis sur le trottoir, je suis surveillé par une jeune douanière en blouson, rangers, pistolet à la taille. Conformément aux manuels de lutte rapprochée, elle arbore une coupe de cheveux qui rend impossible qu'un terroriste la saisisse par là. J'atteste que pendant une demi-heure elle ne dévie pas une seconde les yeux de moi, serait-ce pour un tic des paupières. Je suis flatté. Puis le second chien se déclare plus affirmatif que le premier, quoique sans claire certitude encore.

    Cette fois on me loge à l'intérieur du poste dans une petite salle qui avec son lit en dur semble destinée aux fouilles à corps. On se limite à me faire montrer mes mollets ; on place un planton devant l'entrée, sans clore la porte. Il y a sur l'affaire deux douaniers ; je parais sympathique au premier qui donne l'impression de ne pas vouloir se résigner à croire ma voiture chargée de contrebande ; le second montre au contraire qu'il ne se fait aucune illusion sur mon compte. Suit un interrogatoire bref par un fonctionnaire de plus haut rang venu savoir si je transporte de la drogue ou des armes. On aurait envie de répondre : "des femmes" !  Pour donner le ton, il commence par dire gravement qu'il ne croit pas à mon histoire de voyage de vacances. Il insiste sur les étonnantes quantités d'argent dont je serais à son avis porteur. Il disparaît enfin sans commentaire, négligeant mon offre de lui fournir le numéro de mon employeur à fins de vérification de mes dires (étant fonctionnaire, il m'importe peu qu'on me soupçonne tant que je ne suis pas condamné). Pendant ce temps je vois par une meurtrière la fine équipe de six ou sept spécialistes décarcassant tout ce qui se démonte dans la voiture, glissant entre les tôles la longue fibre d'un endoscope, léchant la carrosserie avec le contenu de divers flacons. Je m'étonne qu'ils ne démontent pas les pneus.

    Plus l'inspection progresse, plus l'inéluctable découverte se précise sans doute ? Car je vois le douanier-à-qui-je-semble-sympathique froncer de plus en plus des sourcils ennuyés, tandis que l'autre affiche un sourire toujours plus épanoui. Enfin il ne reste qu'à emporter hors de ma vue l'automobile pour la passer au pont. C'est alors que je suis pris d'inquiétude. Et si l'hospitalité à Stroumica n'avait été qu'un prétexte pour me faire abandonner la voiture toute la nuit dehors ? Si un paquet était accroché sous le chassis ? Avec mon hôte macédonien nous avons même échangé nos adresses... mais enfin le contrôle s'achève. Le douanier-à-qui-on-ne-la-fait-pas patientera pour son avancement ; son collègue plus aimable m'affirme que faute d'éléments, on ne conserve même pas mon nom. Qui récidivera verra.

    Les chiens se trompent-ils souvent ? dans vingt pour cent des cas, disent les douaniers. Ils affirment que la voiture a dû transporter de la drogue un jour ou l'autre. Soit ils veulent avoir raison à tout prix, soit le léger motif qui fit hésiter les chiens n'est que le fumet d'un de mes nombreux passagers en auto-stop. Dans les contrées lointaines, j'aime à ramasser des stoppeurs afin de bavarder sur leur pays et d'apprendre ; peut-être aura-t-il suffi que je transportasse un fumeur de marijuana. Il n'empêche que ce qui détermina l'opinion du premier chien pourrait bien être aussi ce qui causa celle du second. C'est pourquoi je passe le reste de la journée à rouler en bâtissant des scenarii de plus en plus abracadabrants. Et si l'on avait bel et bien fixé nuitamment de la drogue sous le chassis, ce qui expliquerait le comportement des chiens ? cependant que le paquet artisanalement attaché se serait décroché sur les cahots des abominables routes albanaises ? qui m'eussent ainsi épargné les geôles allemandes ?...

    J'arrive donc à près de minuit à mon domicile isolé en rase campagne, mais en garant ma voiture à trois cents mètres près d'autres maisons. J'achève le trajet à pied, arrive d'un côté insolite, écoute longuement, ouvre brusquement la porte d'un coup de pied... (pur cinéma si arme en face il y a...)

    Ainsi en dix jours aurai-je traversé quinze états, dont la totalité des pays balkaniques. Il fallut y parler anglais surtout, mais aussi allemand et italien. J'ai mentionné plus haut l'Illustration dont il est toujours chic et de bon ton de posséder quelques numéros. Voici celui du 8 octobre 1927 où dans un article de huit pages l'auteur conte un voyage similaire au mien (je certifie ne l'avoir découvert qu'après coup). Il s'agit d'un Paris-Constantinople avec deux voitures, par étapes quotidiennes de trois cents kilomètres. Nos amis traversent abondamment les Alpes italiennes et suisses, puis le sud de la Roumanie par les Portes de Fer plutôt que par mon propre chemin du nord et de la Transylvanie. Eux réussissent à atteindre Constantza. Ils ont pris leur temps en traversant le Danube sur des radeaux portés par plusieurs barques. Ils ont parcouru la Dobroudja quasi-médiévale où les paysans se découvrent au passage des seigneurs automobilistes, tandis que leurs femmes se voilent précipitamment. On y retrouve même les chiens mauvais harcelant les automobiles. Ensuite embarquent-ils en bateau à Constantza pour la capitale turque. Je ne saurais trop recommander cet excellent article.

    Ayant laissé mon adresse en Macédoine, il n'a fallu que huit jours pour en recevoir du courrier. C'est un francophone ami de mon hôte, qui paraît-il a besoin de voyager trois mois en France et au Bénélux pour son grand-oeuvre, un dictionnaire trilingue anglo-franco-macédonien. Pour obtenir un visa, il lui faut l'invitation d'un habitant de la zone Schengen. Ouais. Je vous suggère, cher ami, de chercher quelque autre puissance invitante.

     

     

    Septembre 2003

    Limousin - Cap Nord

    Cinq mois après la Turquie je souhaite m'en prendre au cap Nord. Je me suis éloigné en Turquie jusqu'à 2320 kilomètres à vol d'oiseau de mon domicile ; le cap Nord en est à 3037. Je n'ai pas encore mis le pied par plus de 59 degrés nord. Il n'y a plus cette fois de contrées sous-développées à traverser, bien au contraire. Il faudra circuler dans ces merveilleux pays scandinaves bien léchés, hérauts de toutes les vertus civiques, pacifistes, écologiques, sociales, féministes. Ce sera probablement d'un ennui... Aussi le but est-il de passer indifférent à la monotonie humaine supposée du trajet, pour atteindre simplement l'objectif européen le plus distant possible en voiture et sans visa.  

    Voici déjà septembre. Je consulte Flight Simulator pour connaître les durées exactes de jour et de nuit en toute saison sous toute latitude. En ce temps d'équinoxe à mi-chemin du soleil de minuit et de la nuit polaire, je rencontrerai sous les hautes latitudes des nuits de longueur tout à fait ordinaire, sans rien qui dépayse l'habitant du 45ème parallèle. Les courbes de température à Stockholm, à Kirkenes... portées sur la carte Michelin restent optimistes : je ne devrais pas avoir de trop cruel gel nocturne dans ma voiture. Je n'affirme pas que j'atteindrai le cap Nord : j'ai laissé passer le meilleur de l'été, si l'on peut ainsi parler de l'invivable été 2003. Tout dépendra en effet des températures à affronter durant mon sommeil. Du moins pousserai-je le plus au nord que je pourrai, le cercle polaire étant l'objectif minimum.

    Départ en milieu de journée : Mulhouse, autoroute et coucher sur un parking aux alentours de Francfort. Roulant jusqu'au Danemark je traverse l'Allemagne de son point à peu près le plus méridional jusqu'à sa latitude la plus nordique, soit sept cents kilomètres. La frontière danoise est passée le lendemain vers seize heures sans même que  je m'en aperçoive. Trois heures suffisent à franchir ce petit pays. On ne tarde pas à quitter la péninsule danoise et aller plein est, franchir les deux grandes îles qui la séparent du sud de la Suède. La première île est la Fionie qu'un pont gratuit d'un kilomètre rejoint par-dessus le détroit du Petit Belt. Plus loin pour gagner le Seeland où se trouve Copenhague, on franchit quinze ou vingt kilomètres de mer sur le Grand Belt. Le péage est 245 couronnes, soit presque autant de francs. Destiné à laisser le passage aux navires, un pont suspendu aux piliers titanesques se dresse au centre du passage dont le reste est constitué de digues. Je ne fais guère qu'un arrêt pour carburant, suivi d'un autre pour un sandwich ; les monnaies de bronze à l'effigie de la reine Marguerite sont belles et mieux frappées que la moyenne des pièces modernes. A l'arrivée sur Copenhague l'indication de la Suède par la ville de Malmö est très facile à suivre. Lentement on  plonge dans les trois kilomètres de tunnel sous-marin qui débutent le passage vers la péninsule scandinave, à travers le détroit de l'Oresund.

    On émerge ensuite pour suivre au milieu du détroit un nouveau pont gigantesque aux piliers de deux cents mètres. Il fait nuit depuis peu ; la Baltique est peu visible, mais la côté suédoise éclairée semble très proche. Le péage est de trente-et-un euros, puisqu'il est possible de payer en euros. Une douanière suédoise me demande où je vais et combien de temps ; elle ne regarde aucun papier ; ce sera l'unique contrôle de tout le voyage.

    Les distances en Scandinavie sont énormes. Certes, la déformation projective de ces latitudes sur un planisphère les exagère beaucoup ; mais l'examen du pays sur un globe terrestre n'en montre pas moins l'étendue de la péninsule. Du cap Nord à la pointe sud de la Suède, la distance projetée sur un méridien est celle qui partant de Dunkerque aboutirait deux cents kilomètres au sud de la côte algérienne. Arrivé à Malmö, je n'ai ainsi pas fait encore la moitié du chemin vers le cap Nord. Descendant bientôt de voiture sur une aire déserte pour m'y détendre, je regarde la nuit environnante avec ce sentiment d'étonnement rieur qu'on éprouve devant ce qu'on sait vrai lorsque même c'est invraisemblable : je suis en Suède, où je suis parvenu avec ma bagnole en un jour et demi après avoir mis simplement le contact chez moi !

    La Suède ne s'intéresse guère aux autoroutes. Il n'y a qu'un grand U allant de Stockhom à Oslo, et dont le fond est précisément Malmö à la pointe sud du pays. Depuis Malmö, Stockholm sur la Baltique est à 640 kilomètres d'autoroute entrecoupés de quelques passages routiers. Il est huit heures du soir ; je serai devant la capitale demain autour de midi. La nuit est passée sur un vaste parking boisé de station d'essence à mi-chemin de Stockholm. Le paysage est à la fois beau et morne, interminablement répété sur des dizaines de myriamètres, sans cette rapide variété du reste de l'Europe. Selon ma mauvaise habitude je contourne la capitale sans y entrer, apercevant simplement de loin depuis l'autoroute un quartier de style classique. J'entrevois de loin sur une rivière, ou un bras de mer, des ponts à l'ancienne qui pourraient être à Paris sur la Seine. Ma route se poursuit sur la Baltique jusqu' "en haut", tout au fond du golfe de Botnie. Là à 1040 kilomètres de Stockholm le pays touche la Finlande. Un peu au nord de la capitale cesse l'autoroute ; je n'ai plus qu'à suivre mille kilomètres de bonne route limitée à 80, dûment ralentie encore à chacun des innombrables passages de bourgades : la route majeure du pays n'y est généralement pas déviée. Je passerai la nuit prochaine un peu avant la Finlande. 

    Le touriste anglophone n'est pas embarrassé : en Suède, Norvège comme Finlande, je n'ai pas trouvé un pompiste ou une caissière de magasin restant muet lorsqu'on lui parle anglais. Que pensent-ils en venant en France ? La connaissance de l'Allemand permet en Suède et en Norvège de déchiffrer par analogie à peu près toutes les pancartes. Il n'en va nullement de même avec la terrible langue finnoise, "du japonais prononcé par des Italiens".

    Après Stockholm défilent Uppsala, Sundswall, Lulea, Unea. La route est large ; le paysage montre toujours cette uniformité majestueusement plate de forêts de hauts résineux, d'immenses clairières cultivées, parsemées de la ferme ou de la maison de bois rouge brique qui recouvre la Scandinavie. Le ciel un rien délavé est partout pommelé d'altocumulus. Partout sont les panneaux avertissant de la traversée d'élans. J'en verrai un seul, que j'aurai à peine le temps de mal photographier avant qu'il disparaisse dans un bois en un des rares endroits que les Suédois ont oublié sans doute de clôturer : la route est hélas clôturée sur mille kilomètres. L'élan à traversé comme un piéton français : pour mettre le premier pied sur la chaussée, il a guetté l'instant où l'automobiliste était assez loin pour ne pas venir l'écraser, mais assez proche pour devoir fortement freiner ; l'élan majestueux est ensuite passé devant la voiture presque arrêtée sans l'honorer d'un regard, ni presser le pas le moins du monde. 

    Quant aux Suédoises, j'ai le regret de vous annoncer que la grande blonde superbe et libérée des années soixante, qui fait l'amour comme elle allume la télévision, n'a sans doute existé que dans les fantasmes journalistiques de l'Europe plus méridionale. Morale féministe exigeant sans doute, austérité luthérienne aidant peut-être, la Nordique de toute nationalité ne cherche pas beaucoup à différencier son apparence de celle de l'homme. J'ai parlé dans un récit précédent des Roumaines en pantalon presque sans exception, mais presque aussi sans exception parées au moins pour les jeunes de chevelures de rêve. Ici, la tête sans fard ni coiffure embarrassante, surplombe à peu près systématiquement le jean ou le pantalon de survêtement sur baskets. 

    Je fais mes achats alimentaires. La référence à la gastronomie française est très répandue dans les trois pays de la péninsule. Elle l'est moins par des produits français, que par des appellations francisantes portés sur les productions locales. La "majonez" côtoie le "camembert" et le "franske brod". Sans doute le camembert est-il trois fois moins volumineux, et la baguette moitié moins longue pour le même prix. Le prix de la vie courante semble d'une façon générale très voisin du nôtre (il en va bien autrement dans la Norvège voisine). L'étude des onomatopées ne manque pas non plus d'intérêt : voici un aliment pour chat dont un non-germaniste prononcerait "m'jo" la marque Mjau ; tandis que le féru d'allemand comprendra que le j sert de i, le u de ou, et que le ou se prononce séparé du a. Des rayons entiers de bière ; point de vin.

    Si la route est bordée de clôtures, on y trouve des portes grillagées non cadenassées. Il me faut bien finir par en pousser une et me retirer un moment derrière une touffe d'arbres sur un appel de la nature. Il s'avère malheureusement que j'ai eu des prédécesseurs : voilà un rude coup asséné à l'image immaculée de la Suède. Ce sera bien pire lorsque tenaillé d'un besoin ultérieur je m'arrêterai un peu hors de vue de la route dans un chemin de terre bordé de hauts buissons. Je me croyais en paix, debout dans l'un d'eux ; on ne pouvait voir plus que mes épaules. Un individu jeune de sexe indéterminé sur une motocyclette trail arrive alors sur le chemin, aperçoit tout au plus les épaules et fait précipitamment demi-tour ! Je ne demande pas mon reste : qui sait si la police ne va pas s'en mêler ? Je me suis permis de vider ma vessie à la façon machiste arrogante des pays latins, inappropriée en des pays où il est demandé aux messieurs de se défaire et de s'asseoir eux aussi pour uriner. Le motif officiel est que l'homme asperge la lunette ; le motif psychanalytique réel est probablement qu'il n'a pas à être plus favorisé que la femme. Le ou la jeune motocycliste conditionné par sa culture perfectionnée a-t-il ou t-elle subi un choc terrible ?

    J'ai aperçu la Baltique une seule fois en six ou sept cents kilomètres à suivre son rivage : la route ne la suit qu'en en restant à trois ou quatre kilomètres. Je ferai un essai, prenant une voie secondaire sur ma droite pour tenter d'accéder aux flots. Le littoral est largement dévoré par la propriété privée, par d'innombrables maisonnettes secondaires de bois ; c'est à peine si je parviendrai à apercevoir l'eau. Le soir tombe ; le sommet de la Baltique est encore loin. A défaut du littoral on jouit dans la nuit de nombreuses illuminations subites en bord de route. Elles sont déclenchées à l'improviste par de brillants dispositifs qui, d'un air alarmé, informent le voyageur de sa vitesse incivique. Je fais arrêt pour en examiner un de près ; il ne semble pas y avoir de mouchard associé. Je suis censé donc éprouver assez de honte pour qu'il ne soit besoin d'autre châtiment ; j'approuve cela. Les forces de l'ordre sont en revanche remarquablement rares. Un arrêt dans la nuit me fait apercevoir derrière les nuages une lueur pâle et vague qui ne peut être celle de la lune, située à l'opposé. Ebauche de phénomène lumineux arctique ?

    Le début du quatrième jour voit arriver la frontière tout au nord de la Baltique entre Harapanda et Tornio. Tornio est en Finlande ; je m'empresse d'y faire divers achats pour amasser un lot d'euros du pays, que l'on ne trouve guère ailleurs. Il ne reste qu'à prendre la route de Rovaniemi, la ville posée cent kilomètres plus loin sur le cercle polaire.  

    La route monte droit du sud au nord en évitant la ville. Je me suis insuffisamment documenté sur la latitude exacte du cercle, que je connais seulement pour être approximativement 66°33'. Il est presque certain qu'un panneau pour le moins balisera la voie au niveau précis du cercle. Je suis la progression des indications de mon GPS portatif. Voici qu'à droite de la route s'ouvre la cité du père Noël, genre de niaiserie où je ne tiens pas à m'arrêter. Il le faut bien pourtant : la route ne comporte aucune indication sur le passage du cercle ! Il est raisonnable de penser au contraire qu'on trouvera mieux chez le père Noël. J'entre et stationne, descends GPS à la main, tombe en quelques instants sur la matérialisation du cercle arctique au sol à la peinture. Horreur !... Le cercle est devant moi, qui marche au sud. En un mot j'avais franchi le cercle sans le savoir.

    La cité du père Noël est en fait une zone de commerces divers autour des thèmes de l'hiver et du froid. Une mélodie la baigne : elle sort de la chapelle de Santa Claus. Nous avons vu le cercle : fuyons le reste. Je poursuis au nord dans un paysage sur lequel jours et nuits en cette saison ressemblent par la durée à ceux que nous connaissons. Un peu plus loin la route normalement sinueuse fait place à un tronçon parfaitement rectiligne de 2,500 kilomètres, élargi soudain à quarante mètres. Des antennes diverses la jouxtent. Sous le couvert des arbres s'étendent depuis la route deux anses goudronnées qui font d'excellents parkings un peu discrets. Le tout est orienté au 04/22 une dizaine de kilomètres au-dessus du cercle polaire. Flight Simulator en 2003 ne portait pas cette évidente piste de dégagement militaire ; mais c'est chose faite sur la version FS 2004. Les lampadaires qu'on y voit tout du long de part et d'autre de la piste sont imaginaires. Il n'y a pas de hauts obstacles au long d'une piste d'aviation ! Ou s'agirait-il d'une volontaire désinformation ?

    La route monte droit au nord. La Norvège qui possède presque toute la côte scandinave contourne Suède et Finlande par le nord ; il suffit de rouler droit au nord depuis Rovaniemi pour gagner à 400 kilomètres de là la frontière norvégienne, avant de poursuivre sur 300 autres kilomètres jusqu'au cap Nord. Je passe les petites villes de Sodankyla, Ivalo, Inari, Kaamanen, où j'abandonne le chemin direct du cap Nord pour obliquer franchement au nord-est vers Kirkenes et l'extrémité est de la Norvège. Le but est d'aller plus à l'est que je n'ai fait en Turquie, battant mon record établi à 30 degrés et 2 minutes. On doit y parvenir de très peu, juste avant la frontière russe. Le paysage finlandais qui dans de grandes régions du nord n'est pas lacustre autant qu'au sud, le redevient sur cent kilomètres de Kaamanen à la frontière norvégienne. La route étroite et déserte passe au bord d'étendues entremêlées de vastes étangs jointifs, de roseaux et de bois moussus donnant l'impression d'émerger à peine, de sols spongieux, d'eaux dormantes partout présentes. Les localités portées sur la carte n'existent même pas sur la route ; ce doivent être des hameaux de résidences secondaires éloignées de la chaussée.

    Sur les kilomètres franchis au commencement de cette route (n°971) je m'arrête pour goûter un spectacle de sous-bois que je pense être le tableau de nature le plus beau vu de ma vie. L'automne, déjà, fait des feuillages des bouleaux blancs malingres un volume doré ; ce doré surplombe les deux ou trois tons de vert de la mousse foisonnante, mangée par les grandes plaques de vieux rose faites des minuscules feuilles épaisses des myrtilliers sauvages. Trois ou quatre espèces banales dessinent ainsi un assemblage de tons à faire venir les larmes devant leur beauté surprenante, et pourtant composée si simplement. La nuit tombe ; la frontière norvégienne se passe en un lieu désert mais planté d'une collection d'appareillages, de robots dont on se demande ce qu'ils détectent au juste. Kirkenes est à cinquante kilomètres. Une seule route la dessert, étroite et malaisée en surplomb du  fjord. Poste avancé du Monde Libre et de la lutte anti-sous-marine, Kirkenes au voisinage immédiat du monde soviétique est en bonne place dans les meilleurs romans de guerre et d'espionnage. La nuit rend la route moins spectaculaire mais plus lente ; la progression vers le poste avancé traverse des avertissements de zones militaires et surplombe une ou deux ramifications encaissées du fjord local. Je ralentis presque à m'arrêter, pour laisser passer une voiture dont l'envie d'aller vite me contrarie ; elle allume son gyrophare. C'est la police qui s'arrête et s'enquiert de savoir si je suis en bonne santé avant de me demander : "have you a driver license ?". Le ton paraît surtout s'inquiéter de savoir si j'ai jamais passé un permis. Le policier l'examine cependant : entre le B de nos voitures, le A1, A2, A3 de nos motocyclettes, le A4 de nos voiturettes, le malheureux fonctionnaire se perd dans les classes et les sous-classes ; il n'insiste pas. Il s'inquiète pourtant de savoir pourquoi je roule de la sorte ; bien persuadé, par mes ennuis policiers et douaniers d'autres voyages, que l'idéal serait de ne sembler parler que le patois limousin, je réponds trois fois à la même question, obstinément, avec un sourire sot : "this road by night is dangerous", ce qui n'est pas mensonger. 

    Avitaillement en carburant et tour de principe dans Kirkenes, ville aérée ; puis on emprunte la route étroite et sinueuse qui s'en va vers la Russie. Avant la guerre une bande de Finlande séparait encore les deux pays : la région de Petsamo annexée par l'URSS en privant la Finlande de son étroit débouché sur l'océan Arctique. Rapidement se présente un poste-frontière éclairé dans le noir, mais la Norvège se déroule encore de côté sur quelques dizaines de kilomètres. Vient plus loin une barrière levée qui est là pour les périodes de mauvais temps. Je renonce toutefois à aller beaucoup plus loin ; je fais demi-tour quarante ou cinquante kilomètres après Kirkenes, au point 30 degrés et 31 minutes sur la route 886. Mon record d'aloignement vers l'est en Turquie au printemps précédent est battu d'un demi-degré, mais ce ne sont pas les mêmes degrés : ils font ici 38 kilomètres de large au lieu de 84 vers Istamboul, en sorte qu'on ne s'enlève pas de l'esprit qu'on triche éhontément tant les chiffres du GPS défilent vite.  La Norvège est le pays le plus curieux d'Europe sur le plan de l'étendue géodésique, autant qu'absolue. La côte de la région de Bergen est autant à l'ouest que Lyon ; la frontière avec la Russie est aussi à l'est qu'Ankara.

    Retour vers Kirkenes puis direction cap Nord ; nuit passée dans le fin fond d'une aire de repos déserte. Redépart le lendemain au jour vers le nord et l'ouest. Le cap Nord est sans doute pour aujourd'hui. Chemin le long du Varanjerfjord en direction de Tana. Le paysage cerné de fonds de montagnes est désormais d'une semi-aridité permanente ; les bourgades sont rares et maigres. Cette aridité est faite de bruns, de fauves et d'orangés, des rougeâtres et des verdâtres des tapis et des touffes de lichens, que percent des écailles de roche grise et noirâtre ; elle tombe avec mille petits accidents locaux dans la mer sur une côte largement festonnée. A Tana, route 98 vers le nord et l'ouest ; passé Torhop la chaussée se fait d'un coup blanche tandis qu'une fine chute de neige commence. Ignorant tout de la météorologie locale, point équipé pour la neige, je ne tiens pas à glisser deux ou trois mètres en contrebas de la chaussée étroite, souvent surélevée à travers un décor pierreux et montagnard magnifique, mais peu engageant dans ces conditions. Retour à Tana, route E6 le long de la frontière finlandaise jusqu'à Karasjok. Un changement d'avis sur le trajet à suivre se règle en ce pays par des centaines de kilomètres supplémentaires. La route est déserte et j'y pratique des allures qui peu d'années après seront devenues impossibles en raison des automates de surveillance omniprésents. La Grand Frère s'est répandu jusque dans les étendues lapones qu'il a longtemps ignorées.

    On est proche à Karasjok du bas d'une des nombreuses découpes fort profondes de la côte, une découpe au sommet de laquelle gît à 250 kilomètres le cap Nord au terme d'une route sans agglomérations. Bonne route étroite peu fréquentée, longeant par l'ouest une immense pénétration marine. Au sein du beau temps, quelques courts passages de neige. La cap Nord n'est pas sur le continent européen mais sur l'ïle de Mageroy reliée par un tunnel. L'atteindrai-je ? Si sur le continent le ciel est bleu hors des grains neigeux, la région de l'île se laisse deviner de loin sous une masse blanchâtre confuse qui pourrait être faite de temps détestable. Il semble que les divinités du panthéon scandinave brandissent à distance quelque menace face au voyageur assez téméraire pour prétendre atteindre aux terres extrêmes jetées sur l'Arctique. Voici enfin le tunnel qui se traverse pour une quinzaine d'euros, puis le contournement de la ville de Honningsväg, puis les quarante derniers kilomètres avant le but. Mageroy sérieusement aride est superbe de ses montagnes, assez basses pour n'être pas encore blanches à cette époque ; la route étroite sillonne un décor majestueux de lacs et de sommets. Je suis apparemment seul sur la route.

    Sans compagnie dans ce désert j'arrive aux entrées du vaste enclos établi là. Les péages sont vides, car il y a des péages. Je ne rencontre en tout et pour tout qu'une seule autre voiture, hollandaise. Il paraît que voir le cap Nord en de telles circonstances relèverait d'une chance étonnante, car l'on y marcherait plutôt d'ordinaire sur les pieds des Japonais. Je passe trente minutes dans cet air vif par 71°10'12" N et 26°46'54"E, le temps de photographier cinq kilomètres plus à l'ouest le cap nord réel qui monte en latitude quelques hectomètres de plus. Pourquoi la route ne va-t-elle pas plutôt là-bas ? mystère... L'océan Arctique bat les falaises du cap quelques dizaines de mètres en contrebas ; au milieu de l'horizon de ciel bleu pâle, une immense zone de mauvais temps  qui descend jusqu'aux flots, monte haut en un épanouissement éblouissant, tel un cumulonimbus géant. C'est à peu de distance d'ici que se faisait à l'occasion, pendant la guerre, torpiller et tailler en pièces dans l'eau qui tue en cinq minutes, un convoi américain d'armement à destination de la Russie.  

    Retour et achats alimentaires à Honningsväg, petite ville et port de pêche aux rues norvégiennes typées, aux maisons et immeubles moyens de bois, de couleurs vives mélangés. Retour vers le sud à la tombée de la nuit ; sur plusieurs kilomètres se produit un fâcheux début d'inquiétante chute de neige, mais on passe tout de même. J'entame sur plusieurs kilomètres la route qui revient vers la très lointaine Oslo en suivant toutes les déchiquetures de la côte norvégienne, en passant par toutes le villes aux noms connus comme Alta, Tromsö, Bodö, Narvik, qui ne sont parfois que de modestes cités. La neige continue à tomber doucement ; je préfère une fois encore par méconnaissance du climat éviter les risques et filer droit au sud en direction du nord de la Finlande, passant comme à l'aller par les petites villes qui s'égrènent sur le chemin de Rovaniemi. Nouvelle nuit en voiture par les 70 degrés. Vagues lueurs dans le ciel noir. Peu avant de pénétrer de nouveau en Finlande le lendemain matin, je rencontre dans une station-service une trentaine de rennes qui se tiennent sur une simple petite remorque arrêtée là. Ils sont sages puisqu'il n'y a que leurs peaux fraîches, d'où pend par-dessus bord une guirlande de pattes et de sabots. Les jolies routes passent à travers de nombreuses forêts de bouleaux grêles poussés en bouquets ; les meilleurs sont à la base de l'industrie des contreplaqués dont les plus minces (jusqu'à 0,4 mm en trois plis !) vont à l'aviation. Ils entrent notamment dans la construction de l'avion monoplace de sport construit par votre serviteur. La suite du chemin me ramène vers Rovaniemi et la frontière suédoise sur la Baltique à Harapanda.

    La nuit tombe lorsque j'atteins Lulea. J'y choisis de ne pas rentrer en suivant l'interminable route de l'aller au long de la mer jusqu'à Stockholm ; je m'enfoncerai plutôt perpendiculairement à la côte, vers l'intérieur des terres. Cette fois la solitude est complète sur d'excellentes routes où ne passe personne. Un singulier phénomène de désorientation spatiale me prend dans le noir, apparenté à ceux qu'éprouvent aisément les pilotes volant dans la nuit épaisse (ce qui n'a jamais été mon cas). Voici l'affaire : après de médiocres collines la route redescend, sous forte pente, mais descend depuis tant de kilomètres que je devrais mathématiquement me trouver à des hectomètres sous le niveau de la mer. Puisqu'il est fort tard et qu'il faut passer ici la nuit, je renonce à percer le mystère de la descente infinie avant demain et le jour. Pour chercher sur les accotements un endroit convenable, je lâche l'accélérateur en pensant qu'en raison de la descente qui se poursuit, à peine ralentirai-je tant que je ne presserai pas le frein. En fait la vitesse chute aussi vite que sur du plat ! Pris d'un doute j'exécute un demi-tour : la route visuellement paraît descendre également dans le sens opposé ! Voici comment dans un noir d'encre une descente initialement réelle a causé sur les sens privés de tout repère visuel d'assiette, la poursuite prolongée d'une étrange illusion. Il aurait peut-être suffi au bord de la chaussée d'arbres aux troncs droits pour donner un repère de verticalité corrigeant l'étrange effet.

    Presque toute la journée du lendemain se passe à descendre vers le sud en restant à mi-distance de la Baltique et de la frontière norvégienne, par Strömsud et Ostersund. Là j'oblique plein ouest vers Trondheim et la Norvège, non sans m'être égaré deux cents kilomètres sur des routes secondaires sans fin finissant en cul de sac absolument perdus. L'intérieur suédois est accidenté et monotone à la fois, et ces simples chaussées ordinaires à deux voies, certes désertes, sont limitées à 100 et non pas à une valeur civique telle l'universel 80 de Norvège ou des voies suédoises plus fréquentées. Il est vrai qu'en revanche la vitesse doit descendre à 50 à peu près tous les deux kilomètres, sitôt qu'existe une sortie, fût-elle celle d'un vague jardin.

    Comme je stationne momentanément dans une bourgade, un homme de trente-cinq ans toque à ma vitre pour baragouiner d'un débit laborieux des choses incompréhensibles. Je fronce les sourcils : Would you repeat in English ? Tout le monde ici le parle, et donc aussi sans doute cet apparent simple d'esprit. But I speak English ! répond le malheureux désorienté. Bref il me tend un billet de vingt couronnes pour le conduire à son domicile à deux kilomètres de là. Il est stupéfait de me voir refuser net l'argent (est-il ici de bon ton de rémunérer le stop ?) et me bénit au long du trajet en proférant avec conviction des You are a businessman et autres sornettes.

    Entrée en Norvège et entrée dans Trondheim pour emprunter vers le nord la route E6 qui est la colonne vertébrale du pays. C'est la route que de retour du Cap Nord j'avais souhaité prendre pour descendre tout le littoral norvégien, avant d'y renoncer pour cause de trop mauvais temps. J'envisage seulement de la remonter sur une distance modérée pour trouver des fjords dignes d'intérêt. Je commence par dormir sur un parking au pied d'une pancarte priant en norvégien les automobilistes de ne faire que de brèves haltes. Mais on sait que je ne comprends que le patois limousin. Je remonte le lendemain vers le nord sur trois cents kilomètres jusqu'à Mosjoen, avant de me décourager : je n'ai pas encore vu ces fjords aux falaises vertigineuses approchant le kilomètre d'altitude. Retour sur Oslo extrêmement éloignée, moyennant une nouvelle nuit dans un discret dégagement en bord de route. Pris le lendemain d'une lassitude sur ce chemin, je m'endors une heure sur un parking en oubliant d'éteindre mes phares. Un aimable jeune touriste berlinois s'arrêtera pour l'opération câblage, car du moins suis-je équipé pour ce genre de mésaventure toujours possible. Il est remarquable de constater que cette route E6 qui se déroule d'Oslo jusqu'à la frontière russe sur environ 2000 kilomètres, limités à 80 et truffés de radars automatiques, sans cesse ralentie encore pour cause d'agglomérations, tient lieu d'axe principal du plus étiré des pays européens. la Norvège n'est au fond qu'un interminable enfilement côtier d'agglomérations isolées, entre lesquelles la route n'est que relation accessoire, presque sans camions.

    On sait aussi à quel point la Norvège se veut écologiste, puisqu'elle interdit chez elle la production électrique au moyen de gaz naturel dont elle est détenteur et producteur colossal. A l'inverse de ses voisines Suède et Finlande, la Norvège se targue de ne point connaître l'atome et de tout produire naturellement par l'hydroélectricité. Il faut observer qu'avec la densité de population norvégienne de treize habitants au kilomètre carré, la France serait elle aussi tout aussi vertueuse. Il ne faut sans doute pas espérer trouver un jour en Norvège une autoroute qui dispense de trois jours de voyage d'un bout à l'autre.

    L'autoroute en Norvège n'existe que sur le bref tronçon qui va d'Oslo à la frontière en direction de la Suède, vers Göteborg et Malmö où je reprendrai le pont vers le Danemark. Quelque part sur cet ultime bout de Suède, l'attention du voyageur est attirée par l'invitation à visiter la maison de la romancière Selma Lagerlöf. Elle figure sur les billets de vingt couronnes ; Niels Holgersson chevauchant son oie vole au revers. Je passe la nuit sur un parking de l'autoroute allemande juste après avoir dépassé le Danemark. Un jour encore de nouvelle excursion vers l'Allemagne du nord-est ; nuit au retour sur l'autoroute aux alentours de Brême avant de rentrer le lendemain via la Ruhr, la Hollande et la Belgique. J'observe avec soulagement que la canicule hideuse de 2003 s'est achevée durant mon séjour dans la Scandinavie fraîche.

    Je longe la Ruhr à l'ouest par Dortmund avec l'intention de regagner la France par l'Alsace. Les bouchons de l'autoroute en début de matinée dans cette région sont effroyables. Un petit restant de canicule pointe même son nez sur les files immobilisées. Tout, plutôt que demeurer captif ici ! Un ou deux accidents suffisent en outre à causer des myriamètres et des heures de paralysie. Je sors de l'autoroute plein ouest à la première occasion, préférant encore traverser la gigantesque agglomération de la Ruhr dans toute sa longueur. La chose se fait ma foi avec assez de facilité ; retour par la Hollande et la Belgique. Sévère déception au passage du Rhin : je n'ai pas vu ce fleuve dans sa partie basse depuis des décennies, et des paneaux latéraux sur le pont empêchent complètement de voir l'eau. La raison m'en est inconnue.

     

    Avril 2004

    Pouzeau - le Vatican - Pouzeau

    Voilà une expédition à courte distance qui n'offre guère d'autre difficulté que de trouver à se garer à proximité de "Rome". La vérité est que le Vatican est un état indépendant où je n'ai pas encore mis les pieds, ce qui fait un trou dans ma collection de nations européennes. Je n'ai pas d'autre motif à m'y rendre, puisqu'il est à prévoir que que j'arriverai trop tard le second jour du voyage pour trouver avant fermeture du temps à perdre dans les splendeurs du musée ou sous les plafonds de la Sixtine ; ce sera pour une autre fois, peut-être vers mes quatre-vingt ans ; la chapelle sera toujours là, n'est-ce pas ? L'Eglise a l'éternité pour elle. Pour ce qui est des autres splendeurs de Rome, je table sur la hasard de mes égarements pour apercevoir au passage l'une ou l'autre. Je prévois donc une course en sac Pouzeau-Rome-Pouzeau non stop, qui devrait prendre trois jours et demi. Voilà qui est faisable en un week-end allongé d'un jour de congé : fonçons ! Jeune, mes parents m'ont fait passer avec eux par Saint-Marin ; ce n'est donc pas une corvée à refaire ; voilà donc un pays en moins à prévoir dans mes virées.

    Départ de Creuse en début d'après-midi. Je passe Lyon, Grenoble, après m'être égaré longuement dans les ruelles étroites et plus qu'escarpées du vieux Thiers. Certains raidillons laissés ouverts à l'automobile sont franchement horrifiants ; il est quelques descentes où l'on aimerait être ailleurs. Leurs riverains s'amuseront qu'on s'en inquiète, tandis qu'on va par ailleurs courir le risque de se faire rançonner en Albanie. Lyon est passé ; la nuit tombe avant Grenoble où j'entame la longue route secondaire et serpentine qui gagne Modane et le tunnel de Fréjus. Il est minuit, et je dors sur un parking italien peu après le tunnel. Le lendemain matin vient vite le contournement de Turin, puis en bord de mer celui de Gênes par le nord ; on admire longuement par la rocade les denses quartiers de HLM de cette cité. La route ensuite ne s'éloigne pas beaucoup de la Méditerranée, même si on ne la voit guère. Le trajet est parfois monotone, parfois joliment typique entre des bois de pins parasols modelés par les vents, ou passant devant de grandes villas aux allures antiques. Rome dans la plaine paraît en début d'après-midi.

    La capitale est nette de banlieues ; une cité aux contours bien dessinés grossit de loin dans la plaine rase. Plus près, on s'enfourne autour de la ville dans un encerclement d'autoroutes périurbaines digne de l'Amérique, et d'où le Vatican est très bien indiqué. Je parviendrai par un coup de chance à saisir une place de stationnement libre à deux cents mètres de l'état papal. On y pénètre en traversant la double colonnade couverte qui enserre la place Saint-Pierre ; des carabiniers se bornent à observer les arrivants. La place est couverte aux deux tiers, d'une foule abondante mais aérée. Elle regarde Jean-Paul II qui discourt et invite longuement à la prière sur un écran géant. Il n'y a rien en fait à relater, si ce n'est une atmosphère mi-gaie, mi recueillie, au sein de laquelle se remarquent les uniformes bicolores et les piques de quelques gardes suisses. En voici un, qui quelques fois par minute regarde les assistants proches de lui pour leur adresser du bras un grand geste d'approcher, de se rapprocher de l'écran. Le sérieux extrême et surtout les gestes onctueux véritablement dignes d'un prélat de film ne manquent pas de pittoresque sur un tout jeune homme. Je déambule pourtant trois petits quarts d'heure sur la vaste esplanade avant de retourner sous la colonnades et vouloir entrer bien entendu dans Saint-Pierre. Pas de chance : elle est fermée pour travaux. La chiesa è chiusa. Ainsi dois-je m'en repartir sans rien avoir visité que la place. Voyons alentour les échoppes des marchands hors du temple.

    Leurs abords s'ornent de vierges extrême-orientales de grande taille en matière plastique, mais dont les coloris criardissimes et les visages sont franchement hideux. Qui peut avoir assez de boue dans les yeux pour ne pas discerner sans effort un goût aussi détestable ? Mais voici un changeur qui annonce vendre des boîtes d'euros du Vatican. J'entre pour en demander en anglais le prix. Il excède deux cents euros ; que le commerçant les garde ! Il ne reste qu'à repartir ; sans plan je me dirige à travers Rome en prenant à chaque intersection la voie la mieux dirigée au nord, de manière à quitter ainsi l'agglomération. Je compte sur le hasard pour me faire apercevoir au passage des monuments antiques, et n'en verrai aucun. Comme je m'y attends, la ville cesse assez brusquemment, suivie de quelques quartiers extérieurs très peu denses. Apercevant la direction d'Ostie, je me dirige vers ce port illustre. Il fait nuit ; je ne verrai rien nulle part ; retour et autoroute en direction de Florence : je rentrerai par l'intérieur de la botte. Après une embardée due à un court endormissement, je me range pour dormir sur le dense parking d'un restaurant autoroutier.

    Il n'y a pas beaucoup à raconter au sujet d'un retour largement effectué sur les voies rapide. J'en sors toutefois momentanément en cours de matinée pour une surprise déplaisante au péage. Le guichetier constate que j'ai mis dix heures pour franchir deux cents kilomètres. Que j'ai dormi en route ne l'intéresse pas ; le voilà sortant avec mécontentement de sa boîte pour noter mon immatriculation ! Florence, Bologne, Parme, Turin et traversée en sens inverse du tunnel de l'aller. Près de sa sortie et avant Modane, une maison forte remontant à la dernière guerre. Elle est posée sur l'herbe à quelques mètres de la route, parallélipipède de béton incliné d'une vingtaine de degrés : on ne l'a pas construite là et en travers ; elle y atterrit un jour de guerre sous l'effet d'une explosion l'ayant propulsée en bloc d'un endroit à un autre. Elle est traversée dans toute sa longueur par un couloir central ouvert aux deux bouts. Je l'emprunte dans les deux sens ; le couloir au sol et aux murs penchés de coté produit un curieux effet sur l'équilibre ; c'est un conflit sensoriel entre la vue qui ne perçoit pas l'extérieur de la maison, et la pesanteur qui n'est pas dirigée selon la verticale apparente.

    Le retour n'offre aucun intérêt particulier ; ce raid de deux jours et demi aura atteint son but : mettre les pieds dans l'état du Vatican même au prix de n'en sensiblement rien voir. Mission pleinement accomplie !   

      

    Septembre 2004

    Pouzeau - Tallinn - L'Euphrate - Pouzeau 

    Il m'a semblé qu'il serait original de visiter les républiques baltes et la Turquie d'Asie au cours d'un même voyage. A mon retour j'en raconterai les péripéties ; et les auditeurs ne manqueront pas de questionner : "Je n'y comprends rien ; êtes-vous allé à Tallinn ou à Ankara ? " ; "Mais aux deux ! Où est le problème ?"

    Départ en ces derniers jours de septembre, et première étape à Châlons-en-Champagne pour une pause familiale d'une journée. Je m'arrête en chemin chez deux ou trois des innombrables bouquinistes de la Charité-sur-Loire en vue d'y faire une ample provision de Livre de Poche d'occasion, destinés à meubler de nombreux arrêts sur une quinzaine de journées de voyage envisagées. Départ le surlendemain de Châlons au matin et arrêt d'une heure environ sur le site de Verdun. J'étudie les quatre ou cinq dernières pages écrites au registre de libre expression mis à la disposition des visiteurs en la chapelle de l'ossuaire de Douaumont. Près de l'entrée de la chapelle, un trombinoscope affiche les membres du comité fondateur du site de mémoire : président du comité, le condamné à mort Pétain est là qui répond à l'appel. C'est qu'il aurait fallu sinon censurer tout le comité. Il est vrai que les photos sont du format timbre-poste. On ne peut plus, comme j'avais vu voici trente-cinq ans, se plier en deux en une assez ridicule posture pour observer à travers les hublots très bas les enchevêtrements d'ossements anonymes déversés en masse dans les tombeaux collectifs ; les hublots sont désormais opaques. Mon grand-père qui n'a à peu près jamais parlé de sa guerre a fait une brève exception pour dire qu'on concluait à Verdun des suspensions d'armes, à seule fin d'évacuer l'excès de cadavres préjudiciable au bon déroulement des combats. A mon discret étonnement le registre rempli de courtes remarques en français, allemand et anglais, n'est pas couvert de niaiseries ni de morale trop simplette. Au-dessus de la signature de "la famille X, Etats-Unis", quelques lignes en anglais évoquent ces leçons qui ne semblent jamais porter, et ce en des termes où il est malaisé de ne pas soupçonner quelque allusion d'actualité. Je renonce après réflexion à porter une sentence de mon crû ; je crains trop de mettre une phrase  du niveau : que l'homme est petit quand on le regarde de la mère de Glace !

    Passage à travers le Luxembourg en suivant la route qui d'abord franchit deux ou trois kilomètres de Belgique. Vallée de la Moselle, plongée à travers l'Allemagne par les autoroutes gratuites ; première nuitée dans la voiture sur un parking cent kilomètres au sud de Berlin. Allant en direction des pays baltes je traverserai le nord de la Pologne. Je passe la frontière non pas à Francfort-sur-Oder face à Berlin, mais cent autres kilomètres encore plus au nord à Szczecin, ancienne Stettin. L'Europe vient de s'élargir ; le passage en douane se restreint à un rapide coup d'oeil de deux fonctionnaires sur le passeport. J'emprunte la route qui à distance de dix ou vingt kilomètres suit la côte baltique par Koszalin (Köslin), Slupsk (Stolp), Gdansk (Dantzig), Elblag (Elbing) ; le trajet s'éloigne ensuite de la mer pour longer par le sud l'enclave russe de Kaliningrad (je n'ai pas de visa) par Olsztin (Allenstein) et enfin Augustow (inchangé), non loin de l'étroite frontière lithuanienne enserrée entre enclave russe et Biélorussie.

    Je passe ma seconde nuit en véhicule du côté de Malbork (Marienbourg), à peine à mi-distance de l'Allemagne et de la Lithuanie. Le voyant de charge de la batterie s'est mis à clignoter à bas régime. La maladie s'aggrave le lendemain jusqu'à l'allumage permanent. Eteignant tout et freinant le moins possible, je franchis cent cinquante kilomètres en pensant disposer d'une marge encore jusqu'à la ville d'Augustow proche de la première république balte. Un calage accidentel achève le malheur, la charge restante interdisant le redémarrage. Je rejoins à pied la station d'essence suivante, à un kilomètre, longeant quelque lac mazurique. On appelle de là le concessionnaire Peugeot d'Orzysz (Arys), distant de sept ou huit mille mètres. Il n'a pas de dépanneuse et personne en cette région ne semble en avoir : j'ai vu plus tôt deux voitures tractées par des taxis, et tel sera aussi le sort de la mienne. Une courte corde de cinq mètres ne laisse qu'une marge de réflexe bien brève lors des ralentissements ; mon chauffeur roule à quarante, cinquante, trop vite en oubliant qu'une voiture sans moteur freine très mal. Après un trajet difficile facturé l'équivalent de neuf euros, Peugeot m'annonce vers ces dix-sept heures qu'on s'attaquera au problème le lendermain à l'ouverture. L'alternateur est mort, bon pour échange standard. La concession se trouve en grande banlieue à trois quarts d'heure à pied du centre de la ville, que je gagne ainsi pour tuer le temps avant de revenir dormir sur le parking au garage, mettant le déplacement à profit pour observer ce que devient une cité polonaise post-communiste.

    L'automobile, puisque j'y suis plongé, n'est décidément pas un bon indicateur du niveau de vie : les humains se ruent sur elle au détriment du reste. Malgré de faibles salaires les vieilles voitures, Polski et même véhicules moins anciens, ont presque disparu ; le parc est vraiment récent et net. Les étiquettes du hall du concessionnaire Peugeot n'ont rien de prolétaire. Le carburant est au même prix dans l'Europe entière. Malgré cette prédilection pour la voiture, le taux de motorisation n'est cependant pas le nôtre, comme le souligne en cette ville moyenne la circulation de fort nombreux taxis. L'alimentation, viande, laitages, légumes, sont presque donnés de notre point de vue, tout comme le vêtement et l'outillage ; les rémunérations sont proportionnées à ces besoins primaires plutôt qu'à l'automobile. L'électro-ménager et la micro-informatique sont simplement un peu moins chers qu'à l'Ouest. Les livres sont exceptionnellement bon marché, même en regard du niveau de vie.

    Si le logement collectif reste souvent miséreux d'aspect, tout ce qui est infrastructures ou équipements est en pleine révolution. Equiper aujourd'hui un pays où il y avait peu de choses récentes, en fait ipso facto un pays ultra-moderne. Les hypermarchés, Leclerc, Intermarché, quelques enseignes locales, sont volontiers colossaux et brillamment garnis. En bref la Pologne est riche ; ce sont les Polonais, qui sont pauvres. LesMacdonald sont partout, et ma foi bien commodes grâce à leurs sanitaires convenables pour entretenir le vagabond tel que moi dans un semblant de propreté. En remerciement d'ailleurs facultatif de cet aimable service, je me borne au café standard (quatre francs en Pologne) au pire accompagné une fois sur trois d'un sandwich à simple étage. Cependant le modernisme pointu n'a pas que des avantages ; il est raide comme l'informatique. Il est mpossible comme il y a trois ans, ou encore aujourd'hui dans les Balkans, de se dépanner en argent occidental pour le carburant : le caissier ne peut connaître que son écran où s'affiche au centime le prix en zlotys (de zloto, l'or) : conversion manuelle et arrangements sont exclus. Savez-vous que le zloty est presque l'ultime avatar de notre franc-or (le tout dernier étant le frank albanais du roi Zog), orgueil de notre nation, euro du Second Empire par le biais de l'Union Latine, copié presque partout sur le continent au même poids d'or (franc belge, suisse, lire, drachme, et jusqu'aux monnaies hongroises de François-Joseph) avant de sombrer en 1914... pour renaître sous les traits du zloty de 1920 ? Qu'on se rassure : cela n'a pas duré.

    Pas moyen non plus d'acquitter en euros la facture imprévue du garage Peugeot ; on devra me conduire en ville chez le changeur avec force détours pour cause de travaux, mangeant le bénéfice de la maison : l'alternateur en échange standard revient à 108 euros et surtout, trois petites heures de main d'oeuvre ("démontaz / montaz") à moins de 8. Modération salariale !

    Que se passe-t-il en Pologne, pour qu'une appréciable fraction des tout jeunes gens, coiffés à la légionnaire, s'en aillent de par les rues impeccablement vêtus d'un costume gris moyen de qualité quelconque, au veston coupé raide comme un tuyau de poêle ? La Pologne libérale couve-t-elle une génération de bébés-managers dynamiques et clonés ? 

    Quel est ici le chiffre de la délinquance ? Car on ne quitte le regard de la statue de bronze du pape (l'artiste n'a pas fait de cadeau) que pour entrer dans le champ visuel d'une Vierge ; entre les deux, foule de croix dans les vitrines et de prospectus d'ouvrages religieux sur les comptoirs des magasins les moins en rapport.

    Départ à treize heures après réparation. A Augustow, direction de la frontière lithuanienne. Le passage en douane est un tout petit peu plus marqué qu'entre Allemagne et Pologne. Les trois états baltes se superposent du nord au sud par ordre alphabétique : Esthonie, Lettonie, Lithuanie. Ce sera mon premier passage sur le territoire de l'ancienne URSS, mais ces pays avaient déjà la réputation d'une aisance au-dessus de la moyenne soviétique ; ils ne furent soviétiques que de nom, et brièvement. Sans même prendre d'autoroutes on circule beaucoup mieux qu'en Pologne, et mieux qu'en France hors autoroutes : superbes chaussées à deux voies, mais qui passent entre la quasi-totalité des agglomérations sans les traverser. Bien peu de surveillance. Les paysages, comme dans toute cette Europe longuement préservée par Moscou du développement, sont largement boisés, verdoyants et bocagers dès qu'on s'écarte des grands axes. Sur les six cents kilomètres occupés du nord au sud par les trois pays s'éparpillent dans les campagnes les mêmes fermes traditionnelles diversement déglinguées, aux bâtiments de planches horizontales. Les Baltes soviétiques ne raffolaient pas de l'habitat collectif généralisé dans le monde des travailleurs ; dans une semi-ruralité partout éclosent les maisonnettes individuelles, on dirait presque individualistes, qui, pour ne pas manquer de cordialité, de couleurs ni d'inventivité, répondent moins à des normes qu'aux moyens de leurs bâtisseurs. Parce que j'ai pour but Talinn, capitale esthonienne tout au nord de l'ensemble des trois états, je traverse les trois pays sans guère porter d'attention aux minces différences d'aspect entre eux ; ils paraissent au premier regard plutôt composer un bloc fort homogène. Le hasard, ou presque, fait que c'est à travers la Lithuanie que je lis durant mes pauses le plus clair de Axelle, de Pierre Benoit, aventures en 1918 d'un prisonnier de guerre français dans un camp sur la côte lithuanienne à cinquante kilomètres au nord-ouest de Königsberg (Kaliningrad dans l'enclave russe), entre Primorje et Jantarnyi. Le paysage est plat sans parvenir à sembler morne. Les vaches frisonnes ressemblent à s'y méprendre à des normandes, ce qui ne surprend qu'à demi dans les parages du Niémen, bientôt franchi. Une nuit sur un parking après le passage de la frontière lettonne ; Riga est traversée le lendemain en fin de matinée. Toujours vers le nord, je suis désormais la côte de la mer Baltique, où je trouverai une plage déserte qui ne permet pas de se mouiller plus haut que le mollet : de grosses roches parsèment le sable, rendant l'endroit complètement inapte à la baignade en dépit d'un joli parking aménagé tout neuf. La côte depuis Riga jusqu'à Pernow (Pernau), déjà en Esthonie, correspond au trajet suivi par la victime d'un crime en Livonie de Jules Verne.  

    Le but est seulement d'atteindre d'atteindre et dépasser au bord du golfe de Finlande le panneau d'entrée de ville "Talinn", sans chercher à apercevoir la mer. Panneau passé en fin de journée, je prends immédiatement la route de Tartu à près de deux cents kilomètres au sud-est, de manière à redescendre sur la Pologne par un autre chemin. Tartu arrive dans la nuit ; il est 22 heures. Il fait sombre, pourtant, et bientôt faute d'indication je crains d'être égaré. Ma route traverse la calme centre de la ville. Je me gare dans une rue paisible pour me repérer, mais décide de commencer par déambuler une demi-heure dans le centre aux allures anciennes. Le dos d'un solide bâtiment ancien donne à ma gauche sur la rue ; c'est l'hôtel de ville du XVIIIème, que je verrai tout à l'heure, car à ma droite vient mourir sur mon trottoir la verdure d'une colline semblant dans un noir ponctué de lanternes, un jardin public escaladant une hauteur. Les escaliers me conduisent vers un sommet partiellement illuminé ; un bâtiment de moyenne importance se dresse dans les trouées des arbres, directement sous le feu d'un projecteur. Aucun promeneur. Le bâtiment est sans étage, une barre de cinquante mètres de long construite dans le style néo-classique 1800, enduite d'un crépi jaune infâme. En son centre, une forte tour de médiocre hauteur, au sommet de laquelle une balustrade. Je crois savoir où je me trouve, sur cette éminence et face à cet établissement aux formes évocatrices. J'en soupçonne de plus en plus la destination. La balustrade sur la tour n'aurait qu'à être remplacée par une coupole, et nous serions à l'observatoire de Dorpat. C'est une antique ville universitaire de la Russie, rien moins que le mont Palomar de son temps puisque doté par le tsar de la plus forte lunette alors existante : un équatorial  de 24 centimètres d'ouverture avec lequel Struve fit à l'époque un catalogue d'étoiles simples et doubles d'une ampleur jamais atteinte.

    On accède au pied du bâtiment pour y lire que son musée est en travaux. J'aurais sinon patienté jusqu'au lendemain. Par les immenses fenêtres de l'aile gauche le contenu du musée très éclairé par le projecteur extérieur semble se révéler fort maigre. Il convient de faire le tour, cependant, faute de lumière pour bien distinguer. A l'extrémité de l'aile se révèle, dinosaure tapis dans l'ombre, l'énorme équatorial débarqué de la tour et entreposé là sur son piètement de bois. Je l'ai vu dans un livre, en gravure : la gravure met en l'esprit bien plus de rêve que la photographie. Je mets un temps inimaginable à m'en arracher.

    Le site de l'observatoire, antérieurement celui du palais des évêques des siècles précédents, est à peine plus élevé que tout un immense tertre d'un kilomètre de long, colossal jardin public largement planté d'arbres immenses et qui surplombe de dix à vingt mètres par force ponts et belvédères la vieille ville à ses pieds. Dans cette forêt claire se dissémine une foule de monuments divers, commémoratifs des gloires anciennes de la région. Il y a force sentiers longeant de menus abîmes, ainsi qu'une autre abbaye de Jumièges, colonnes et murailles puissantes, voûte absente, parfait modèle pour la plume d'un dessinateur aux inspirations romantiques, livrant passage au ciel noir chargé des milliers d'étoiles que Struve tout à côté pointait voici deux cents ans à l'équatorial. Je repars et vais dormir plus au sud, non loin de la frontière lointaine.

    Après une nuitée sur le bord de la route quelques kilomètres après Tartu, j'arrive à la frontière lettonne à Valga. C'est une charmante bourgade aux maisons colorées plutôt dispersées dans une campagne d'eaux et de talus. On trouve au bord de quelques rues un élément étrangement anachronique dans la communauté européenne : le dessin en zigzag de la frontière matérialisé par des poteaux massifs noirs et blancs entre lesquels, deux mètres en avant de cette frontière, des alignements de panneaux en plein pré où une main avertit : Stop ! Frontière ! en esthonien, letton et anglais. Le retour est ensuite monotone jusqu'en Pologne, quoique égayé par d'innombrables maisonnettes de planches souvent très coloriées dispersées dans les campagnes. Les bâtiments agricoles sont de même construction, simplement plus vastes et plus sobres. Je traverse la Pologne du nord au sud via Augustow et Lublin, me tenant ainsi tout du long dans l'extrême est du pays ; nombreuses et très agréables routes bordées d'arbres ; passage nocturne en Slovaquie entre Dukla et Svidnik. La Slovaquie du nord au sud non loin de l'Ukraine est brève à traverser. La route conduit vers le sud par Presov et Kosice (Cassovie, en assez vieux français), où je redoute des tronçons d'autoroute à la mode du pays ; je me suis déjà fait prendre dans ces nasses qui prolongent des routes ordinaires sans qu'on puisse échapper, mais où l'on ne peut circuler qu'en ayant payé la vignette à la frontière. Je m'en étais bien gardé, et la police naturellement m'avait arrêté pour me réclamer cinq mille couronnes d'amende, soit huit cent francs. Euros refusés : la police parlait donc de m'embarquer et de confisquer l'automobile jusqu'à ce que je me sois débrouillé le lendemain au jour pour changer la somme. A aucun moment ils n'avaient tenté de se faire corrompre ; il avait fallu un quart d'heure d'anglais petit-nègre, délibérément exagéré, pour faire enfin renoncer les intraitables fonctionnaires à leurs pénibles exigences. Donc j'abandonne le plus tôt possible la route principale pour filer à travers les campagnes au clair de lune par Stropov et Throviste où je me repère en croisant à angle droit la grande route Kosice-Oujgorod que j'ai parcourue naguère. Un chien hurleur m'oblige à décamper d'un endroit où sous le ciel noirâtre bleuté j'avais cru trouver l'emplacement idéal pour la nuit. Je poursuis jusqu'en Hongrie, passant la rivière aux environs de Tolujhely. Je vois que vous suivez parfaitement. Sommeil un peu plus loin au bord d'une route secondaire. Quelques égarements dans la matinée du lendemain, Debrecen, puis arrivée en Roumanie à la douane d'Oradea.

    La Roumanie ne fait toujours pas partie de la communauté, pour cause de sous-développement encore excessif. Sitôt passée la douane, la route est longée par une des beautés pratiques typiques du pays : une énorme canalisation de je ne sais quoi, courant sur l'herbe pendant des kilomètres et montant brusquement à trois mètres de haut le temps de laisser passage à quelque chemin : c'est presque aussi gracieux que la distribution aérienne du gaz de ville en Russie. Le pays dans son ensemble reste pittoresque à visiter, en cela qu'il conserve un peu partout son apparence de campement sommaire. Ma route descend à l'ouest du pays vers Timisoara, puis les Portes de Fer, près desquelles je passerai le Danube afin d'entrer en Serbie. Bientôt je monte en stop un pope de quarante ans aux allures sévèrement viriles, qui parle français comme une forte proportion de Roumains. Il me déclare manquer du temps qu'il voudrait souvent avoir pour approfondir la littérature française, et manquer aussi des moyens de s'en procurer. Il n'y avait qu'à parler ; mon stock de livres de poche d'occasion me permet de lui offrir, puisque c'est presque de son métier : Sous le Soleil de Satan et le Journal d'un Curé de campagne. Je l'assure que le réapprovisionnement ne me causera aucun souci.

    Traversée de Timisoara, l'ancienne Temesvar. Densité de population normale en dépit du massacre supposé de 1989. Je prends la route du Danube en direction de la Serbie. A la sortie de la ville de Caransebes m'attend de l'animation. Ma voiture arrêtée derrière une autre et devant une camionnette, j'attends l'ouverture d'un passage à niveau. Deux gamins de dix ou onze ans assis de l'autre côté de la route viennent paisiblement glisser par ma vitre ouverte leurs deux battes de base-ball sous mon nez en répétant : "euros !". Délinquance avérée ou mendicité musclée ? Je donne une partie de ce qui traîne devant moi ; les petites mains s'en saisissent avec une force et une vivacité surprenantes, comme de mauvais petits animaux voraces. Les petites mains s'attaquent franchement à la poche de ma chemise, qui contient une poignée de billets roumains. Les barrières ne s'ouvrent toujours pas ! La revendication s'étend à tout ce qui se voit de bricoles dans l'habitacle ; les petites mains plongent ensuite dans le vide-poche de la portière, fouillant sans voir. Deux appareils photos jetables disparaissent. Une main tire ensuite le couteau avec lequel je saucissonne. Lorsque son nouveau propriétaire découvre ce qu'il a saisi et tient devant moi, il est pris d'un petit rire embarrassé. Je comprends à cet indice que ces enfants ne sont pas encore des durs. Je pratique alors une sortie en force en bousculant de la portière les chérubins que pourtant je ne m'attendais pas à voir fuir si rapidement. Je me défoule en engueulant copieusement le conducteur de la camionnette qui a tout vu et rien fait. Merde ! Haut perché, il lui suffisait de déboîter et de venir s'arrêter à ma gauche en rasant ma voiture pour chasser les loubards ! Le passage à niveau est à présent ouvert... Je fais demi-tour en quête du commissariat. Il faut d'abord attendre une interprète parlant anglais, après quoi deux policiers m'emmènent dans un petit car vitré sur les lieux du crime. L'enquête est rapide : les loulous ont agi à deux cents mètres de leur cité devant un voisin qui parle aussitôt. Les policiers pénètrent dans la cité et s'absentent un petit quart d'heure en me faisant la grâce, que je n'apprécie absolument pas, de me laisser dans le véhicule en pleine cour commune que remplit toute une jeunesse camarade de mes agresseurs. Les policiers reviennent enfin avec l'un de mes appareils photos. Les voleurs ont pris la fuite. Je suis ramené au commissariat où l'on m'explique que je dois attendre la venue du papa des enfants, qui rapportera le second appareil. J'apprends que les mômes n'ont pas onze ans, mais seize ! résultat de leur alimentation et, paraît-il, de la colle. J'attends en compagnie d'un policier érudit ; nous échangeons de longues considérations sur l'histoire comparée des deux nations depuis Napoléon. Un seul point de divergence de sentiments, lorsque mon interlocuteur plaint les Allemands d'avoir beaucoup souffert de 1945 à 1955. "That's right", I said, "but it is difficult to complain". Je reprends enfin ma route après deux heures de ces aventures, non d'ailleurs qu'en excellent français le commissaire arrivé entre-temps n'ait demandé" si mon véhicule est en règle - le métier reste le métier.

    Détail cocasse : mes jeunes brigands sous-alimentés se sont photographiés eux-mêmes avec l'un des appareils volés, comme je le découvrirai plus tard au développement.

    Voilà comment à cause de deux voyous adonnés à la colle je ne verrai pas les Portes de Fer que j'atteindrai dans la nuit noire. J'ai pris entre-temps un stoppeur d'environ dix-huit ans (enfin, je crois) qui m'explique avoir perdu sa famille, être sans emploi, logé n'importe comment selon le temps qui passe, disposé à faire n'importe quoi, souffrir de la faim tous les jours. Il me demande mon opinion sur son pays, car car par-desssus le marché il semble patriote ! "Girls in Rumania are the most beautiful in Europe and roads the most terrific". Il est de cet avis, d'ailleurs sincère.

    Voici enfin le Danube que franchit à Turnu Severinu un pont splendide apparemment très récent. Le prochain est à plus de cinquante kilomètres et le suivant à trois cents ; c’est l’ouvrage de style socialiste flamboyant que j’ai emprunté l’an passé à Giurgiu. Sur l’autre bord la douane serbe est rigoureuse. Elle commence par me faire observer que pour venir m’arrêter à sa barrière j’ai dépassé, encore que l’endroit fût désert, un panneau d’arrêt placé vingt mètres avant. Marche arrière ! Après cinq minutes de punition à me faire inutilement attendre, le fonctionnaire de loin lève un bras pour me héler d’un très condescendant : « Hey ! Frantsouz ! ». Ouvrant le hayon de ma voiture il demande en français avec un naturel parfait : « Vous avez des pistolets ? ». Ma foi non ; je voyage léger. Dans la nuit je franchis ensuite une courte distance de 85 kilomètres jusqu’à la douane bulgare de Bregovo.

    Les gabelous y sont franchement mal embouchés. « gare aux Bulgares » titrait Jean Bruce. Là encore, je suis renvoyé en arrière avec une certaine dureté de ton pour avoir passé outre un stop encore. Ledit stop assez bas était complètement masqué par un haut camion. Ce douanier-là ne rit pas comme son compatriote policier de l’an dernier, qui s’amusait de si bon cœur de m’avoir vu brûler un vrai stop en ville. La Bulgarie est le pays le plus cher à l’entrée : dix-huit euros de taxes diverses. Sans doute l’autoroute est-elle gratuite. Je m’enfuis ensuite dans la nuit vers le sommeil que je trouve en bord de route à mi-chemin de Sofia. 

    La route le lendemain matin monte en serpentant aux pentes des monts Balkan sous un tunnel quasi continu d’arbres hauts et verdoyants. La brume tenace y remplit les petites heures du jour d’une douceur évoquant moins nos images convenues de l’Orient qui approche, que nos plus jolies voies forestières tempérées. La route redescend sur la plaine bulgare sans limite ; Sofia, capitale communiste de béton rangé au carré montre bientôt les taches blanches de ses tours dispersées dans l’immensité. Le contournement par les faubourgs conduit au début des trois cents kilomètres d’autoroute qui fendent le pays d’ouest en est jusqu’aux frontières turque et grecque contiguës. Une portion sur la fin est routière, avec retour à l’autoroute pour la douane turque. Je ne sais plus pour quel motif je tiens absolument à passer par la Grèce sur une centaine de kilomètres avant d’entrer en Turquie plus au sud, à Ipsala, mais toujours est-il qu’à la ville bulgare de Svilengrad au confluent des trois pays, la direction « Grèce » est introuvable. Après de nombreux détours je demande mon chemin à un chauffeur de taxi arrêté. J’accepte son offre de me guider avec sa voiture, me précédant en ville et au-dehors sur les cinq ou six kilomètres au moins qui me séparent de la douane autrement introuvable. Il ne m’en coûte qu’une pièce de deux euros !

    Nuit sur un dégagement de la route en Grèce à peu de distance de la frontière turque, après achats alimentaires à Orestiada. Les prix sont les nôtres, mais l’instituteur gagne mille euros. Arrivée le lendemain matin à la douane turque ; nous verrons si les formalités sont aussi complexes que l’an passé. 

    La fréquentation est sensible. Un premier guichetier délivre apparemment sans difficulté des papiers destinés à être étudiés par un autre fonctionnaire, qui arrive sur ces entrefaites et installe son bureau en plein air. Pendant ce temps une file de voitures majoritairement turques patiente sur une bonne longueur. Tous ce monde descendu de tous les véhicules se presse de façon mal cohérente ici et là ; le mouvement d’ensemble est malaisé à saisir. Le mieux semble de passer sagement devant chaque sorte de contrôleur, quitte à se faire dire ici où là qu’on fait double emploi ou qu’on n’a pas suivi le bon ordre. En fait, le fonctionnaire installé au vent fait circuler tout le monde à l’exception de ma propre voiture qui est invitée avec une ferme courtoisie à se ranger un peu plus loin pour examen plus attentif. D’un shelter sort un homme qui m’enjoint de vider la 106 de tout bagage, après quoi je suis convié à la faire entrer dans un vaste hangar qui recèle une installation de radioscopie. Retour au shelter où me sont demandés mes papiers.
    - Ils sont restés dans la voiture.
    - Allez les chercher !
    - A présent que la voilà dans le tunnel à rayons X, je ne veux en aucun cas retourner avant la fin de votre examen.
    - Mais non ; il n’y a pas de danger en ce moment.
    - Ah ! moi, je ne sais pas. Je ne veux pas entrer dans le tunnel des rayons X.

    Etc. Je suis décidé d’une part à jouer à l’imbécile jusqu’à l’extrême limite du possible, et aussi d’ailleurs à éviter, sait-on jamais, quelque accident idiot qui un jour ou l’autre se produira ici ou ailleurs. Pour finir je ne consens à me rendre à la voiture que lorsque le douanier turc m’y accompagne. Après quoi, relâché mais non pas lavé de tout soupçon (comme on verra plus loin) je me rends changer cent euros dans le centre commercial intégré aux douanes ; je ressors multimillionnaire du bureau de change et m’offre sur place un café médiocre au tarif quasiment digne des Champs-Elysées. Je profite des installations sanitaires pour faire une toilette presque sérieuse ; les ablutions orientales ne sont pas un vain mot : les lavabos sont nombreux et les sanitaires en nombre stupéfiant ; un robinet annexe est à l’intérieur de chaque cuvette. Redépart en direction d’Istamboul, et à la sortie pour cette ville, erreur d’aiguillage suivi du franchissement accidentel d’un péage électronique. La voiture arrêtée sous la sirène, il faut contenter le personnel en montrant qu’on se dirige vers l’immeuble administratif pour y réparer la faute. Là, montrant mes papiers, j’apprends le mot typiquement turc de « triptyque » pour désigner l’immatriculation en trois blocs alphanumériques des automobiles. Je crois qu’il s’écrit « triptyk ». Un peu plus loin sur la route je dépasse une camionnette bleue de « jandarma », terme témoignant sans doute de la puissance civilisatrice hexagonale, même s’il ne s’agit pas de « Gendarmerie » comme en Autriche, ni même encore d’un mot similaire en Hongrie. En Roumanie, m’avait précisé le policier érudit, existe une gendarmerie qui s’occupe des campagnes tandis que la police se charge des villes «following the French model ». Peste ! 

    Dans Istamboul une camionnette porte sur ses flancs une inscription commerciale singulière : « blumen en gros ». Fleuriste grossiste ? reste de l’influence allemande mâtinée de culture française ? ou bien tout autre chose ? Je ne sais. Les stations-service partout affichent l’ « EUROdiesel », puisque tel est le nom du produit ici comme en Turquie d’Asie, ainsi écrit dans ce qui semble comme une manière de forcer l’européanisation des esprits et des ambitions. A ce propos, ne circule dans les rues en Turquie d’Europe qu’une grosse minorité de femmes voilées. Passé Ankara, leur nombre en Anatolie lointaine n’excède pas 99 %. Il faut à présent s’entendre sur la définition du voile. Je n’ai aperçu dans tout le voyage qu’une seule vieille femme enfoncée dans un étonnant et puissant costume noir de religieuse ; encore sa figure était-elle dégagée. Les femmes voilées ne sont pas couvertes d’un tchador en toile grossière et laide, mais d’un fichu coloré généralement joli ; mais il emballe aussi les épaules. Passé le Bosphore je me restaure dans un macdonald en pont sur l’autoroute : sandwich et café pour quatorze francs. A la table voisine vient prendre place une famille turque, dont la mère voilée n’est pas fluette. De l’autre côté de l’espace entre les tables, à un grand mètre de moi, la jeune fille de la maison se tient, voilée de même, svelte et droite sur son siège aux côtés de sa puissante mère. Elle se tient sagement et « comme il faut », au point de laisser penser qu’elle se compose un genre. Le pittoresque est qu’elle n’a certainement pas plus de treize ans, et que sa façon presque solennelle de se tenir donne un peu l’impression qu’elle sort ainsi couverte pour la première fois. N’est-il pas touchant de voir une jeune personne accéder ainsi au statut adulte ?

    Ankara est contournée dans l’après-midi ; ici cessent les autoroutes. Pour continuer vers l’est s’ouvrent des routes parfaitement satisfaisantes, peu ou pas marquées de peinture axiale ou latérale, aux bords souvent festonnés. La paysage est austère, aride sans être désertique. La nuit tombe, et le décor devient tout simplement oriental. La lumière, aussi. Une fois de plus de vagues lectures de bric et de broc au fil de la vie se matérialisent sans même avoir crié gare : voici l’Orient, bien plus franchement qu’en passant de Bulgarie en Thrace. Les collines rases et semi-stériles moutonnent sous les rouges d’un soleil bas qui semble tout envahir dans son paresseux ensommeillement. C’est une courte ébauche d’Orient, un aperçu fugace avant la nuit, à la façon dont les deux ou trois premières secondes d’accélération sur un rapport court en moto moyenne donnent un aperçu fugace des splendeurs d’une forte cylindrée. Le parallèle est curieux, mais est celui qui m'est venu alors à l'esprit. Il fait noir ; je finis par m’arrêter dans un coin du vaste parking sans forme d’un restaurant.

    Trois cents cinquante kilomètres après Ankara vient enfin la première grosse ville, Kayseri. Kayseri, Kayseri…Ce nom me trotte par la tête ; est-ce un hommage à l’ancien allié Guillaume II ? Hypothèse logique, mais peu probable. J’y suis : l’étymologie impériale conduit à l’antique Césarée, ainsi rebaptisée par Tibère en son propre hommage. Il fait nuit, et j’ignore complètement qu’à vingt kilomètres se dresse le quatrième sommet du pays, le mont Argée frôlant les quatre mille mètres. Redépart assez tôt pour rééprouver au soleil levant une part symétrique des impressions crépusculaires de la veille. La prochaine ville considérable est Malatya, 340 kilomètres après Kayseri. Si la route traverse des agglomérations de taille modérée, celles-ci paraissent de vraies îles dans un interminable décor de jaunes et d’ocres ; la voie serpente avec d’infinis détours, de continuelles et brèves montées et descentes au sein de mille collines accidentées, heurtées. La route est bonne, mais jamais délimitée à la peinture, jamais droite au long de ses bords où le goudron festonne comme il l’entend en rejoignant les pierrailles sablonneuses. Surtout, la calibre de la chaussée est complètement aléatoire, soumis sans doute aux exigences des boyaux du relief. Quelques kilomètres d’une sorte de départementale peuvent séparer deux portions de véritable autoroute. Aux embranchements, aux jonctions de deux routes se croisant sous un angle faible, le goudron sans marquages peut atteindre des largeurs spectaculaires, de vrais fleuves routiers. Je change quelques dizaines de millions dans une bourgade, sous le regard sévère d'Ataturk au mur, présent absolument partout en Turquie dans chaque établissement recevant du public. Je déambule dans la rue principale très large ; si les maisons sont peu hautes, les trottoirs le sont spectaculairement et arrivent aux genou de qui marche sur la chaussée ; il règne une (assez) vague atmosphère de Far West. Dans un commerce d’alimentation je trouve et achète par amusement un sachet de potage Maggi, sur lequel une femme en ample costume traditionnel puise dans une vaste marmite de grandes louches servies à des enfants émerveillés. Je n’en ai pas l’usage en voyage, mais je rapporte toujours de mes expéditions quelque menu cadeau destiné à la voisine qui relève pendant ce temps ma boîte aux lettres pour qu’elle n’attire pas l’attention des malfaisants. J'ai rapporté une autre fois une boîte genre Tupperware emplie de sable de la Baltique, et une conserve pour chats suédoise. Pour en revenir au potage, je découvre plus tard la photographie du sachet bien reconnaissable dans un article de Marianne sur les produits contrefaits à l’étranger. Commentaire du journal : les falsificateurs ne se restreignent nullement aux produits de luxe, mais imitent absolument tout, et l’on peut se retrouver fort embarrassé à la douane française, passible de sanctions terribles pour un potage. Je n’ai pas la preuve que le mien ne fût pas d’origine, mais quelle angoisse rétrospective.

    Malatya est atteinte en début d’après-midi. Comme d’autres grandes villes turques, elle est largement d’architecture récente, sinon très récente, aérée, et n’enthousiasmera pas l’amateur de vieilles pierres. Les immeubles d’habitation de toute taille sont souvent multicolores, et l’énergie solaire largement exploitée : une tour est généralement coiffée d’un salmigondis de panneaux, cuves en inox et autres élégances dont il faut savoir trouver la beauté dans la fonction écologique vertueuse. La presque totalité des femmes porte des fichus amples et bigarrés. Sur les pantalons, leurs manteaux longs sont solides et prudes ; l’Europe même turque est loin. Après Malatya la route bien ensoleillée sans être vraiment étouffante se dirige toujours à l’est, mais je n’irai qu’à une cinquantaine de kilomètres de là. Passé l’Euphrate étroit et encaissé, je fais demi-tour un kilomètre plus loin sur les espaces d’une immense carrière et reviens sur mes pas. Point extrême atteint par 38°26’36’’ N et 38°50’13’’ E,  à 3109 kilomètres de chez moi à vol d’oiseau ; c'est mon nouveau record personnel, en ce 8 septembre 2004. Mes voyages sont toujours très bien préparés après coup : j'ai passé l’Euphrate, si réputé dans les cours d'histoire ancienne, en ne m'en doutant pas seulement. Une centaine de kilomètres après Malatya dans le sens du retour, arrêt près de Darende pour avitaillement en combustible. Tandis que ses enfants placent d’office dans ma voiture je ne sais plus quel petit cadeau utile, le pompiste d’un geste large me convie à le suivre par ce seul mot : « tchaï ! ». Supposant que le mot est le même qu’en russe, je présume qu’on m’offre le thé. C’est bien cela, et sous une sorte de vaste parasoleil de ciment armé coiffant une petite fontaine blanche, six ou huit hommes du voisinage prennent un thé au citron dont on me sert deux tasses. Je les sirote en me demandant ce qu’on va tenter de me vendre. Je suis invité dans le bureau de la station où le pompiste me présente des bronzes romains, de la menue monnaie. « antic ! » souligne-t-il du seul mot d’anglais entendu depuis mon arrivée à la station. Je décline. J’ai une douzaine de tels bronzes chez moi ; il faut savoir que ceux qui ont passé les millénaires se comptent par milliards et ne valent souvent pas plus de vingt ou trente euros. Ils ont survécu parce que les temps passés n’ont pas toujours été riches, et que les pièces une fois frappées – ou coulées - ont en effet servi parfois deux mille ans en dépit des changements monétaires. Il suffisait de procéder par analogie de taille. C’est un luxe dont nous n’avons pas conscience, que tout ce numéraire refondu et changé à chaque nouveau système politique. Louis XVIII de retour d’exil a frappé ses monnaies en nombre limité ; il n’a certainement pas retiré de la circulation celles de l’Usurpateur, pas plus que celles de la Révolution ; il ne l'aurait pu, puisque par exemple n'a été frappé aucun centime entre 1800 et 1848. On employait encore à Paris le billon romain sous Napoléon III. Cette singulière tolérance venait peut-être de ce que les monnaies de l’Empereur portaient sa tête couronnée de lauriers, fort peu différente de celle des pièces de ses collègues romains !

    Mais je digresse. Le soir vient ; dans la nuit au bord de la route en rase campagne, me vient au oreilles lors d’un arrêt une faible mélopée. Je n’avais nulle part encore entendu l’appel du muezzin ; voici qui est réparé. Je dormirai sur un parking plus loin. Le lendemain connaît une alerte chaude sur le boulevard autoroutier contournant le nord d’Ankara. Je freine avec violence comme un imbécile pour piler devant un feu rouge trop tard apparu. Ce louable souci de respecter les feux en pays étranger me vaut, sitôt stoppé, d’être sur ma droite doublé en trombe par un semi-remorque moins scrupuleux. Eut-il été sur ma file, et je serais en cet instant réduit en galette. Les Dardanelles sont repassées dans l’après-midi, après quoi je prends à Kesan la route remontant vers la Grèce avec l’intention de la quitter par la gauche avant la frontière pour aller au bout de la presqu’île de Gallipoli, contempler les lieux du débarquement franco-anglais désastreux de 1915. Arrêt en bord de route un peu après Kesan pour dormir. Réveil un moment plus tard : ce n’est pas la police mais l’armée.

    Un camion s'est arrêté. Un soldat vient voir et s'en retourne quérir un supérieur anglophone. Exercice de repérage : montrant une carte, il me demande de pointer l'endroit où je suis. Réponse satisfaisante. Il demande ensuite si je compte prendre plus loin sur la péninsule le bac pour la rive sud et la ville de Troie. Non, je pose le doigt sur l'extrémité de cette péninsule, sur les plages du débarquement allié calamiteux et source d'une franche victoire turque. Quel Normand protesterait quand un touriste allemand demande le chemin d'Omaha ? Le camion redémarre et je poursuis ma nuit.

    La mer de Marmara, ce long canal entre les détroits, est bientôt longé le lendemain matin sous un soleil doucement modéré. Bientôt se montrent des restes des forts qui défendaient le passage avant 1914. Je m'arrête devant l'un pour aller en explorer les solitudes. De l'autre côté de la route qui passe devant, des HLM face auxquels je laisse ma voiture en évidence, pour le cas où je tomberais dans quelque trou d'une galerie souterraine. M'aventurant parmi les couloirs étroits au sein du béton, je fais ainsi une part du tour du quadrilatère fortifié au ras du sol. Au bout d'un de ces couloirs apparaît à distance la lumière brillante d'une issue quelque peu inclinée vers le ciel ; le vent s'y engouffre et semble s'accélérer autour de moi comme dans un venturi. On court vers l'issue et la mer, là, heureux d'être comme en tant d'endroits bien choisis, seul au monde.  

    Le détroit peu large est du bleu des mers de la Grèce ; de part et d’autre le rivage raisonnablement verdoyant est d’abord sans relief, avant de lointaines collines assez douces. Troie est de l’autre côté, tout près. Le site est ravissant et aussi peu guerrier d’aspect qu’il est possible. Les marins des navires anglais et français qui tentaient le forcement du passage le plus étroit, après que les batteries côtières aient été réduites au silence, pouvaient absolument s’imaginer en croisière dans les îles grecques. Dieu, que la guerre est jolie ! Notre cuirassé discrètement périmé et mal compartimenté le Bouvet heurtait dans ces plates et calmes eaux picturales une mine aussi dérivante qu’incongrue en un site si charmant. Fin de la croisière et retournement presque instantané de la vieille unité ; 536 noyés sur 600 marins.

    Vient le village de Seddul Bahir, le point le plus au sud sur le côté européen du débarquement qui s'étendit sur plusieurs kilomètres. Seddul Bahir est exactement sur l'entrée du détroit, sur sa rive nord. Un vaste château fort en forme de quadrilatère dominait encore en 1915 l'entrée du passage maritime ; il n'en reste que la trace au sol. Le village lui-même est dispersé ; on stationne n'importe où à proximité de la page de cailloux que les photographies de 1915 montrent accablée de navires et de troupes. Une gigantesque obélisque de pierre un peu en retrait de la mer est visible un kilomètre plus au nord, monument à la Royal Navy. Ensuite, l'ensemble des routes à travers la campagne à demi boisée d'arbres courts sillonne des collines truffées de cimetières militaires. Le cimetière britannique évidemment immense et tout de marbre blanc dans son enceinte, majestueux, évoque moins une défaite finalement affreuse que les fastes de l'Empire. Chaque tombe est marquée d'une stèle basse presque cubique portant une croix... de petite taille en simple relief discret sur le marbre. Les cimetières turcs sont petits, nombreux, disséminés au sein d'une végétation qui souvent les masque à demi ; ils affichent à l'inverse une modestie qui frôle parfois la pauvreté. Le trajet du touriste recueilli s’achève enfin au sommet de la colline au flanc de laquelle les fantassins du Commonwealth immobilisés dans leur progression virent au petit matin du août sans préavis dévaler sur eux depuis le sommet la mort en masse, sous la forme d’un assaut désespéré et chanceux des troupes d’Atatürk. Fin des espérances de la campagne. Sur ce sommet trône l’aboutissement calculé du trajet, en cul de sac sur un étroit dégagement : la statue colossale de bronze de Moustapha Kémal sur un piédestal qui porte en anglais du récit du combat relaté par le demi-dieu de la Turquie. La bataille était perdue si le colonel Kémal n’avait porté en gousset sa montre, fracassée par une balle. Le général allemand von Sanders lui donnait à la place sa propre montre, recevant en contrepartie celle d’Atatürk, laquelle se trouve aujourd’hui dans un musée d’Allemagne. D’où tiendrais-je ces détails si je ne les avais lus sur place ?

    S’il n’y avait absolument personne partout ailleurs, il se trouve ici un autocar et douze ou quinze Turcs et Turques toutes en fichu, écoutant leur guide. L’Européen surpris déboule un peu dans un jeu de quilles. Quoique demeurant à quelques mètres, je me vois bientôt poliment hélé par le guide, seul anglophone probablement. Suis-je anglais ? Ah, je suis français ! Il semble juger le cas moins lourd. Le guide offre de me résumer la bataille après son exposé turc. Il me demande avec une diplomatie ambiguë s’il ne m’est pas trop désagréable de contempler les lieux d’une défaite. Je me hâte, d’une voix presque humble, de satisfaire le cicérone : désagréable ? Nullement. Notre expédition composée de troupes supérieurement aguerries était assez intelligemment montée, face à une armée turque que le dernier sultan chassé par Atatürk avait laissée honteusement s’affaiblir ; jamais d’ailleurs les attaquants, qui ne voulaient en vérité que ravitailler la Russie, n’ont éprouvé pour les soldats turcs, dont jamais un seul n’est venu envahir la France, la détestation qu’ils avaient pour les Allemands. Mais, quel stratège pouvait deviner qu’on se heurterait à Atatürk, alors encore très méconnu à l'ouest ? Etre battu par Napoléon n’a rien du tout qui déshonore. Le guide agréablement surpris résume brièvement mon exorde à ses clients. Quelques uns semblent approuver. Le groupe demeure cependant très réservé, mais l’un de ses membres fait néanmoins demander par son truchement pourquoi diable nous voulions agresser les Allemands. Le chemin sinueux et pentu du retour à la plaine et aux bourgades se fait ensuite, en fin de pèlerinage, par apparemment rien moins que la plus belle route du pays !

    Je n'ai aucun souvenir du trajet de retour. 

     

    Avril 2005

    Pouzeau – Andorre – Vimioso – Bayonne – Pouzeau

    Je n’ai pas envie d’aller en Espagne. Je n’y ai jamais mis les pieds et ne le désire pas. La péninsule ibérique ne m’attire pas. Ces pays sont déjà modernisés, touristiques au pire sens du mot. Les fascinations thanatophiles de la culture espagnole ne m’ont jamais plu ; les grands cimetières sublunaires de Bernanos me glacent ; et puis ! tout le monde va en Espagne. C’est d’un commun ! J’irai dans le seul but de compléter avec trois états nouveaux ma collection de pays européens traversés. Faisons du texte en énumérant tous ceux que j’aurai alors parcourus ; je m’efforce même de les placer par ordre chronologique : France, Allemagne, Suisse, Italie, Belgique, Luxembourg, Royaume-Uni (Jersey), Monaco, Saint Marin, Eire, Hollande, Autriche, Pologne, Tchéquie, Hongrie, Slovaquie, Roumanie, Bulgarie, Turquie, Grèce, Macédoine, Albanie, Serbie, Bosnie, Croatie, Slovénie, Danemark, Suède, Finlande, Norvège, Vatican, Lithuanie, Lettonie, Esthonie, Andorre, Espagne, Portugal. C’est un total de 37 états dont 33 au volant de la même Peugeot 106. J’ai parcouru l’Europe entière et un bout d’Asie, à l’exception des anciens territoires soviétiques de Russie, Biélorussie, Ukraine et Moldavie. Puisque le voyage ne m’attire pas, je vais le préparer au plus court : je traverserai l’Andorre, passerai en Espagne, mettrai cap à l’ouest en direction du coin nord-est du Portugal, ferai demi-tour immédiat et rentrerai en hâte par Irun et Bayonne. Départ de Pouzeau à dix-sept heures ; descente de l’A20 jusque Toulouse et reprise de la nationale vers Pamiers et Foix. La Nationale 20 remonte ensuite vers l’Andorre selon la vallée de l’Ariège ; je n'avais pas encore parcouru ce tronçon. Ainsi connaîtrai-je enfin la totalité de cette belle chaussée dont en parcourant les sinuosités finales dans la nuit, je me remémore le majestueux départ dans Montrouge. Passage d’Ax-les-Thermes et des belles usines colossales des Talcs de Luzenac encastrées dans la vallée. L’ascension dans l’ombre est presque insensible. Un vague poste de police vide à l’entrée d’Andorre. La route escalade plus franchement la montagne désormais enneigée, mais la route reste parfaitement dégagée ; personne ne passe ; le paysage d’altitude désert au clair de lune est un moment privilégié. Un Macdonald’s ornemente le point culminant à 2 408 mètres. Je descends de voiture courir à cette altitude cent mètres pour juger si j’aurais eu des chances aux JO de Mexico. Il n’y a pas de doute : l’effort n’est pas aisé, surtout dans la montée à dix pour cent. La traversée de la ville d’Andorre à deux heures du matin révèle une cité qui ne dort qu’à demi. Les vitrines sont abondamment garnies de tout ce qu’un touriste se doit d’acheter sans besoin pour se convaincre d’avoir joué un bon tour à notre administration de la TVA. Je fais tout de même le plein de gazole, qui est ici au prix français d’il y a six mois. Espagne et arrivée peu après dans Urgel. Accueil par deux jeunes gardes civils mal satisfaits que je n’aie pas éteint mes feux de route, les ayant oubliés dans l’illumination urbaine. Ricanement discret de l’un d’eux en recevant mon permis depuis longtemps en trois pièces autonomes : « qu’est-ce que vous voulez que je fasse de ça ? » semble-t-il dire ; « Il faudra bien vous en contenter » répond mon haussement d’épaules désabusé. Redépart sans autre encombre après un décevant 0.00 dans l’éthylomètre. Arrêt et courte promenade un peu plus loin dans un quartier typiquement espagnol composé de petits blocs de béton banalissimes sur un ensemble de rues et esplanades au carré, éclairés a giorno au sodium. Qu’est cet éclair violet à peine perceptible qui une fois la minute à peu près flashe tout l’espace ? enregistrement de toute la scène ? sécuritarisme urbain ? On ne sait. La nuit en tout cas n’existe pas dans les rues d’Urgel. La chose paraît assez traumatisante pour le campagnard isolé que je suis. Démarrage sur la route de Lérida.

    La suite du voyage est d’une monotonie absolue. J’ai décidé que le voyage m’ennuierait. Rien que d’arides paysages semi-montagneux dans le lointain. Ils évoquent parfaitement la fière mais pauvre allure de la petite noblesse espagnole d’image d’Epinal, hautaine dans son inutilité, figée dans l’immobilité de qui n’a rien à faire que rester là sur son roc et son sable. J’ai décidé avant de partir que le voyage ne m’intéresserait pas ; il est morne à plaisir. Les denrées alimentaires dans une station d’essence s’avèrent un peu plus chères que dans le même genre d’établissement en France. Vient Saragosse dans la traversée de quoi j’aperçois à plus d’un kilomètre ce qui doit en être la cathédrale, dôme au centre d’un vaste carré flanqué aux coins de quatre clochers en forme de minarets. Soria, Valladolid, Zamora. Aux approches du Douro et de la frontière portugaise vient une contrée vallonnée enfin verdoyante, une route étroite et sinueuse entre les petits champs séparés de murets de pierres sèches. Bien encaissé, voilà le fleuve-frontière. Sitôt passé le Douro, la route vire à droite en emprisonnant entre elle et le fleuve un vaste parking en surplomb d’au moins trente ou quarante mètres du cours d’eau. Plus bas semble se dérouler quelque chose comme un concours de boules. Comme souvent désireux de me garer à l’écart des nombreux autres véhicules, je vais en marche arrière me ranger au long du bord du parking, loin de tout le monde et au bord du précipice. Après un tour à me délasser les jambes je reviens à la voiture pour lui trouver, de face, un curieux air penché. En effet ! Elle a ses deux roues gauches sur le goudron, et ses deux roues droites dans le sable qui forme le sommet du talus de quarante mètres. La pente à cinquante pour cent débute quelques centimètres au large des pneus demi ensablés. Voilà le résultat d'une nuit passée à rouler. J’ai décidé d’expédier au plus vite le voyage ibérique ; le résultat est frappant ! On omet de dormir ; tout semble aller bien, mais sans qu’on s’en doute paraît la mort comme une personne inattendue. Avec un petit mètre de recul supplémentaire avant l’arrêt, parallèlement au rebord du parking, le sable s’effaçait sous les roues de droite. Les nombreux arbres de la pente, assez maigres, eussent peut-être retenu le véhicule.

    Il n’y a rien à faire que tomber dans le ravin si l’on tente de se tirer seul d’affaire. Je prends à pied la route de Miranda do Douro, à deux grand kilomètres ; ce n’est pas loin mais la voie monte. Le premier homme auquel je demande la caserne des pompiers en lui adressant la parole en anglais me prie de bien vouloir répéter en français. La caserne est proche, et les pompiers sont jeunes. Aussi n’entendent-ils que l’anglais. Leur camion vient donc avec un câble extraire ma voiture de sa situation pénible, devant un groupe de curieux. Voici encore un homme d’un certain âge parlant français, qui s’inquiète de savoir si je suis d’ordinaire un conducteur convenable. Les pompiers ne veulent d’autre rétribution que ma signature sur leur registre. Je repars à la nuit tombante en poursuivant dans le noir un bref tour au Portugal, dont je ressors avant Bragance via Trabazos en Espagne et reviens à Zamora. J’aurai passé au Portugal trois heures qui eussent pu devenir éternité ; mais j’ai consacré moins que cela à l’Andorre, au Vatican, au Lichtenstein et guère plus à la Slovénie. Nuit après Zamora. Retour le lendemain en autoroute par Burgos et le pays basque jusque Bayonne. De nombreux panneaux en pays basque espagnol seraient bilingues si l’espagnol y figurait. Retour sur Limoges en récupérant l’A-20 par Mont-de-Marsan, Marmande et Bergerac. Cette nuit j’ai dormi, et cependant je réussis encore quelque part sur le trajet un bel exploit d’ahuri. On refait quelque part la voie que je parcours ; elle est tout entière couverte sur cent ou cent cinquante mètres de goudron frais encore liquide. Il y a donc barrage devant moi, circulation alternée sur la voie de gauche et arrêt pour laisser passer les véhicules en sens inverse. Aurais-je été le second dans la file arrêtée, et j’aurais suivi à son démarrage le premier. Mais j’étais le premier, n’ayant personne à imiter devant moi. Je démarre donc et roule consciencieusement tout du long du chantier avec deux roues à gauche sur le dur et deux à droite dans le goudron pas pris. On n’est pas plus idiot ; je prends conscience de ce que je fais quelques mètres avant la fin du chantier en voyant des ouvriers se taper sur les cuisses. Allez ! Pouzeau, dodo  !Voilà expédiée la corvée d’Espagne. Je n’avais pas envie d’y aller ; je n’y ai eu aucun plaisir ; je me rappellerai pourtant l’éblouissante traversée sous la lune des hauteurs andorranes solitaires et enneigées. Great !

     

    Août 2005

    Pouzeau – Kiev - Pouzeau

    L’Ukraine par manière de promotion touristique s’ouvre sans visa aux Français jusqu’au 31 août. J’en profiterai pour inaugurer le territoire de l’ex-URSS « réelle » ; c’est-à-dire que je n’y compte pas les états baltes. Après escale familiale à Châlons je démarre à huit heures le dimanche 28 et suis les autoroutes allemandes pour arriver le soir à ma première nuitée sur parking, deux cents kilomètres après la frontière polonaise franchie après Dresde à Zsorzelec. Un seul douanier désormais effectue un contrôle instantané. Un très court « tronçon de prestige » autoroutier continue la voie allemande après la douane, après quoi reprennent les routes polonaises qui sont encore dépassées par le progrès de leur trafic : traverser les sept cents kilomètres du pays selon sa longitude s’avère laborieux. 

    Quelques minutes plus tard dans la nuit tombante se détachent en bord de route de massives silhouettes. Sur un terrain aux accès sommaires prend sa retraite une flotte aérienne composée d’un Mig-17, d’un -23 à géométrie variable et de trois -21. C’est l’aéro-club de Zsorzelec qui se passe de hangar et fait dormir en plein air à trente mètres de la route son unique Rallye de tourisme, sans doute un exemplaire de la version polonaise construite sous licence. Moins impressionnant que les cinq autres appareils du terrain, du moins vole-t-il. Une caravane occupée le surveille.

    Après une soixantaine de kilomètres débute l’une des rares autoroutes du pays. Celle-ci mène à Wroclaw (Breslau) ; je passe ma première nuit sur un parking après Olesnica, deux cents kilomètres après la frontière ; la journée aura été bonne, avec 1 202 kilomètres. De là je poursuis la traversée ouest-est en direction de Lublin, passant nettement au-dessous de Varsovie. On remarque dès après la frontière un nombre étonnant de stations d’essence ; on s’interroge sur le débit de chacune ; est-ce là une forme de création de multiples petites entreprises individuelles ? Pour autant leur modernisme n’a-t-il rien à voir avec nos pompes de campagne d’il y a une génération.

    L’étape du lendemain commence par environ cinq cents kilomètres de Pologne sur des chaussées bien encombrées. Or le réseau secondaire s’avère beaucoup plus circulable ; il est ainsi peu grave de se tromper à un embranchement et de se retrouver sur une voie secondaire, campagnarde, sinueuse sans trop, bordée d’arbres courts et tors tels des pommiers, colorée, charmante. Sans argent polonais je cherche assez longuement une banque qui fasse du change dans la ville de Tomaszow Mazoviecki. Voici enfin un gros établissement. Je ne lis pas la langue et ne remarque pas de tableau de change, dont l’aspect est généralement caractéristique. Je m’adresse au premier guichet libre en dépit d’une affluence importante, car le personnel paraît pléthorique ; peut-être est-ce la conséquence du consentement du Polonais – le pays est riche et l’habitant pauvre – à la modération de sa rémunération. Il me faut constater que les reproches perpétuels adressés aux Français qui n’entendent nulle langue étrangère doivent être relativisés : nous ne sommes aucunement champions du monde en la matière. Je tombe donc sur une première débrouillarde qui ne parlant que sa langue, quitte son poste en laissant deviner qu’elle va quérir un interprète. Après dix véritables minutes arrive une collègue qui ne parle rien de plus, mais du moins comprend que j’offre de converser en allemand s’il le faut absolument. Elle paraît rappeler à sa collègue qu’un collègue Tartempion parle cette langue ; elle repart et en effet, dix autres minutes après, Tartempion m’appelle au téléphone. On me dirige alors vers un guichet bien visible et complètement désert, mais que rien ne me désignait à première vue parmi les douze ou quinze autre. Il suffisait de demander. 

    On se représente mal si on ne l’a rencontrée, la tension pénible du voyageur aux poches pleines d’argent étranger qui ne peut s’offrir un casse-croûte, et roule sur la fin de son réservoir tandis qu’il cherche nerveusement un changeur, « kantor » en polonais lorsqu’il s’agit d’une échoppe spécialisée. Gare aux dimanches. Je parviens en début d’après-midi dans la ville importante de Lublin où j’ai déjà fait naguère quelques achats. On peut les y faire à Carrefour, à défaut à Leclerc, à défaut à Intermarché, à défaut à Champion, à défaut à Auchan. Il s’y ajoute au besoin le Britannique Tesco. Outre l’alimentation je fais provision de chaussettes, chemises et caleçons presque gratuits ; la provision trois ans plus tard n’est pas épuisée. Je rafle au passage un lot d’ampoules halogènes de cinquante watts au quart du prix occidental. Une facture totale de mille francs compense de la sorte deux autres mille francs de carburant. Je reprends la route de l’Ukraine désormais à cent kilomètres pour passer la frontière entre Chelm en Pologne, et Lioubomil de l’autre côté ; je parviens aux douanes vers dix-neuf heures.

    Franchir la douane ukrainienne est encore une petite aventure ; il faut une sérieuse vingtaine de minutes. Les fonctionnaires portent une casquette militaire à la mode soviétique, qui dispense de parapluie. Elle est d’un bien joli violet moiré. Personne ne parle autre chose qu’ukrainien, si ce n’est un unique germanisant dont les renseignements sont brillants : à la question de savoir où se trouve le premier bureau de change, il désigne dans le vague la ville lointaine ; il est de toute manière trop tard ; mais sitôt passées les douanes s’étale à cent mètres du fonctionnaire un amoncellement de tout petits commerces parmi lesquels bien entendu deux ou trois changeurs. On se gare devant les guichets sur une sorte de plage sablonneuse d’accès à moitié commode ; tout est bâti et jeté sur l’endroit, cabanes boutiquières comme voitures fatiguées. C’est un désordre qui montre comme en Roumanie l’absence complète du souci d’aménager quoi que ce soit. Les nations prospères abêties par leur richesse ont l’obsession d’aménager tout leur territoire en un jardinet géant ; les pays comme l’Ukraine conservent le caractère à la fois pittoresque, dépaysant et sympathique d’une pauvreté qui montre qu’on a autre chose ici à faire que poser partout bancs fraîchement peints, joli gazon, pots de fleurs et jeux criards pour les enfants sur chaque emplacement public. Le gazole est aussi cher que l’essence. L’essence est à trois francs soixante-dix.

    Deux routes presque parallèles mènent de là à Kiev, plein est. J’emprunte la plus au nord ; elle ne traverse sur cinq cents kilomètres aucune cité considérable, ni même à peu près aucune cité du tout ; les agglomérations gisent par le travers, parfois au bout de simples chemins. Le soir est près de tomber ; le soleil rougeâtre rase les vastes champs de blé. La campagne ukrainienne étale ses étendues, sa très faible densité apparente. Les champs s’étendent à perte de vue, mais la statistique est sans pitié : le fameux grenier à blé que serait l’Ukraine, qui causa tant de convoitises, produit de nos jours le huitième de ce qui pousse dans la France à peine plus peuplée. Les chaussées principales sont d’une manière générale meilleures qu’en Roumanie. Leur qualité va de supportable à bon ; il n’y a pas de nids de poules, de tranchées ni de marches entre des zones de revêtement d’épaisseurs différentes. La nuit vient. Les Lada très vieillissantes forment la majorité des automobiles. Les camions ont une sérieuse touche militaire ; les autocars courts et brinquebalants aux derrières arrondis, aux portes de soutes battant à l’air, aux avants munis de capots moteurs classiques, étroits, bas et longs comme sur nos automobiles d’avant-guerre, nous rejettent à un demi-siècle. On pourrait penser que rien ne se perd, pas même les prises de guerre : les motocyclettes souvent attelées sont des productions locales semblant bien dérivées des BMW de Barbarossa. Elles ont presque toutes un side-car de tôle anguleuse ; la mitrailleuse seule y manque. Tout ce monde est fort économe de ses phares, car il faut attendre une pénombre marquée pour voir par exemple la Lada qui me suit allumer tout au plus son unique veilleuse. Les bicyclettes ne s’encombrent que d’un catadioptre minuscule tandis que les motos se dispensent souvent de toute signalisation. Un écart brutal pour en éviter une me place presque en face d’une voiture à cheval absolument invisible, un mode de locomotion encore abondant : Il faut se résigner à rouler modérément, au milieu de la chaussée, en montrant une vigilance obsessionnelle. 

    La route nord pour Kiev est a peu près complètement campagnarde sur cinq cents kilomètres en ce pays où les distances ne comptent pas et où les phares se voient plusieurs kilomètres avant la rencontre du véhicule qui les porte. Il est vingt heures françaises, vingt-et-une heures ici ; la circulation déjà modérée se raréfie beaucoup. Je suis désormais à peu près seul sur cette route bien droite pour quatre cents kilomètres. La nuit est fraîche, le ciel est sombre, la « plaine O mon immense plaine » m’appartient. Rien ne se devine de la nature sur les côtés ; de fréquent passages bordés de glissières laissent présumer qu’on franchit de nombreux marécages. Ils s’accompagnent en effet de longues zones de brumes déchirées semblant saluer le voyageur comme autant de fantômes, envelopper sa voiture d’une seconde à l’autre dans leurs volutes blanchâtres frissonnantes, le contraignant à ralentir encore. Sans fin, c’est la route de nuit dans tous ses mystères. Ce sont les marais du Pripiet, illustrés par d’affreux combats en deux guerres mondiales successives.

    Dans ce pays encore les stations de carburant sont singulièrement nombreuses au regard du trafic, et seules égaient la route. Puis une silhouette caractéristique apparaît sombrement au-dessus des phares, juchée à six bons mètres sur un pylône. Je pile, descends et tente sans succès de photographier au flash cette chose trop éloignée mais sympathique qu’est ce tonneau ventru, « mon » premier Mig-15. Pour mémoire, le Mig-15 fut le premier chasseur à réaction très « rustique » en service massif en URSS au lendemain immédiat de la guerre. Cet appareil efficace en combat aérien pur, devait au prix de pertes massives remporter nombre de victoires à la Pyrrhus en Corée contre les Etasuniens. L’affaire a ceci de tristement plaisant que, dépourvu de turboréacteurs suffisamment puissants, le camarade Staline put motoriser à temps ses milliers de chasseurs confiés aux Chinois en appliquant un vieux principe léniniste : les capitalistes vendraient de la corde à qui même voudrait les pendre. Aussi dès après la guerre mondiale, et fort ouvertement, avait-il benoîtement passé commande à Rolls-Royce d’une trentaine de turboréacteurs destinés à lui servir de modèles. Il fut livré. Je ne décrypte guère les inscriptions en russe sur le socle de béton, si ce n’est qu’il est question d’ « allémanofascistes ». Les Soviétiques qui n’eurent que secondairement affaire aux troupes italiennes, nomment systématiquement « fascistes » les nazis assurément pires. Est-ce un déni d’existence du plus terrible ennemi jamais rencontré ? Ou bien une manière de propagande jugée devoir mieux reposer sur l’emploi d’un mot qui « claque » mieux ? 

    Je passe la nuit sur un immense parking désert de station d’essence avant la ville de Korosten, aux deux tiers du chemin de Kiev depuis la frontière. J’ai quitté depuis peu le territoire de l’ancienne Pologne d’avant-guerre, qui s’étendait deux cent cinquante kilomètres plus à l’est qu’aujourd’hui. Le lendemain est bien ensoleillé ; je quitte la route de Kiev sur ma gauche, piquant au nord. Je traverserai d’ici quarante ou cinquante kilomètres la petite ville d’Ovroutch, ma première localité d’URSS. Ovroutch est intéressante avant même que d’y parvenir : on dépasse de nombreuses masses populaires paysannes des deux sexes qui pédalent vers leur travail sur des distances parfois considérables, descendant souvent pour grimper les côtes avec l’enfant sur le siège annexe. Ovroutch somme toute rapidement traversée est intéressante aussi par sa construction ruralo-aérée, ses bâtiments sans afféterie et son chasseur supersonique Soukhoï 7 sur pylône de béton face aux HLM. Les coins et recoins sont jonchés d’ordures diverses dès qu’un peu d’espace vert se présente, mais le phénomène est absolument généralisé en Ukraine, tout comme les vieux avions militaires un peu partout sur socle.

    J'ai l'intention de voir à quelle distance on peut réussir à s'approcher de Tchernobyl, qui est une centaine de kilomètres au nord-nord-est de Kiev ; mais passer par la capitale rendrait bien difficile d'y trouver aisément la bonne route avec pour tout guide ma carte Michelin de l'Europe entière au trois-millionnième. Je n'aurai aucun mal au contraire en arrivant par une petite route prise dans une petite ville comme Ovroutch. Voilà le motif de mon détour.

    C'est une route étroite et forestière qui au terme d’un long crochet de deux cents kilomètres abordera la capitale ukrainienne par le nord, mais bien après s'être rapprochée de Tchernobyl. Les indications routières sont maigres, mais comme en d’autres pays où les routes sont rares, il suffit d’en suivre une pour être presque assuré qu’on est sur la bonne. De magnifiques forêts de pins où roulent des camions transportant des troncs colossaux, qui servent eux-mêmes d’armature entre les trains avant et arrière qui les portent. Une cinquantaine de kilomètres après Ovroutch, un large croisement dans les hauts sapins. A gauche, deux routes barrées d’énormes blocs de béton. A droite, la route de Kiev est coupée d’une barrière. Devant, un poste de garde tenu par deux militaires.

    Les hommes en treillis sont bien entendu monoglottes absolument : quel étranger passerait diable ici ? Passeport, fouille du véhicule ; ils m’adressent des regards étonnés de voir en ce bout du monde un passeport français. Ils me font du bras des gestes en direction des routes barrés de béton. Ils prennent un air vaguement effaré pour signaler que c’est Tchernobyl, à cinquante kilomètres à peine. 

    L’interdiction de Tchernobyl n’est pas liée à l’état présent du terrain, où séjournent des milliers de personnes, mais à l’éventualité d’une rupture du « sarcophage » et plus encore, au désir des autorités ukrainiennes d’éviter un tourisme de masse d’esprit malsain. Je m’attends à ce que les militaires me fassent faire demi-tour en m’obligeant à gagner Kiev au terme de trois ou quatre cents verstes supplémentaires. Il n’en est rien. Ils ouvrent la barrière de la route de Kiev, laquelle s’éloigne à quatre-vingt-dix degrés de celles qui vont à Tchernobyl. Après la barrière, quel spectacle au fil des kilomètres ! Si la zone est aujourd’hui simplement surveillée, elle dut être autrefois bien atteinte. Voici bientôt dispersés dans les abords verdoyants, de nombreux bâtiments divers et vides. Beaucoup furent industriels. Il y a trois beaux HLM déserts et sans fenêtres posés sur la végétation florissante. Flairant un possible second contrôle un peu plus loin, avec chronométrage du temps mis entre deux (flair et prudence dus à mes lectures antisoviétiques primaires), je me borne à deux arrêts très brefs pour prendre le cliché de deux immeubles vides. La logique veut d'ailleurs un second poste de contrôle : à quoi bon sinon une barrière sur une autre route que celles de Tchernobyl, s'il ne s'en trouve une autre plus loin ? En d'autres termes, si la première barrière ne restreint pas l'accès d'une zone contaminée ? Voici en effet l'autre poste. Seconde fouille, pour le cas sans doute où j’aurais ramassé de trop gros morceaux de plutonium en chemin. La capitale n’est plus qu’à cent soixante kilomètres. 

    Que les inquiets ne s’affolent pas trop de l’aventure. Outre que des foules séjournent depuis longtemps à Tchernobyl, le principal cancérigène réellement nuisible à terme et à distance fut le radio-iode. Sa toxicité vient de ce qu’il se concentre spécifiquement dans les quelques grammes de la thyroïde, l’irradiant ponctuellement beaucoup, alors que les autres déchets de fission tendent à se diluer dans l’ensemble du corps. Outre cela, la période du radio-iode est de huit jours : il n’en reste que la moitié au bout d’une semaine, puis la moitié de la moitié après deux semaines, etc. Après vingt ans ne subsiste ainsi qu’une part sur 2 à l’exposant mille, c’est-à-dire strictement rien : 2 puissance mille est inconcevablement supérieur au nombre d’atomes contenus dans n’importe quelle quantité pondérable originelle. Les malades d’aujourd’hui sont ceux qui ingérèrent le radio-iode existant au cours des semaines suivant immédiatement l’accident de 1986. Depuis, ce poison n’existe physiquement plus. Quant à la radioactivité résiduelle du terrain encore imprégné de traces d'autres radio-isotopes, elle est de l'ordre de vingt fois celle d'une région sédimentaire comme le bassin parisien ; or le Limousin est deux fois plus actif que Paris : une heure de séjour autour de Tchernobyl équivaut de la sorte à dix heures de Limousin pour un Parisien. 

    La campagne typique commence à se peupler et mériter des clichés. Tchékoviennes, tolstoïennes, abondent les maisonnettes de bois basses et colorées, blotties derrière les clôtures de planches et les petits enclos douillets de choux et de tournesols. Abondent aussi des laideurs moins évocatrices, telles un genre moderne et partout répandu sur le pays : un monotype de maison haute, grise et fade bien que soignée : le pavillon standard régional de la modernité post-soviétique. Les églises assez nombreuses, bulbées comme il se doit, petites, sont apparemment très récentes ainsi que standardisées elles aussi. Voilà enfin le panneau d’agglomération de Kiev, suivi deux cents mètres plus loin de l’indication du chemin du retour par Jitomir et la route parallèle au sud de celle empruntée à l’aller. La confrontation d’un atlas et des performances du Mirage IV relevées dans la presse permet de coucher Kiev sur la liste des cités naguère possiblement vitrifiables par notre force de frappe. Ce sera sans doute la première que j’aurai vue de la liste.

    La chaleur est forte ; j’ai peu dormi ; je visiterai cette ville d’art au frais chez moi par photographies. Je prends du carburant et cherche à m’expliquer avec de jeunes caissières auxquelles je voudrais bien acheter quelque boisson. Je multiplie une fois de plus les offres alléchantes : English ? Deutsch ? Italiano ? Lingua latina ? Rien ne les fléchit : elles sont résolument encore monoglottes. L’une appelle l’autre à l’aide, mais l’autre ne m’entend pas davantage. J’ai tout de même étudié voici vingt ans dix ou douze leçons du Russe sans Peine, en sorte que du moins je comprends fort bien l’une dire à l’autre : il ne parle pas russe. Me livrant là encore à l’une de ces plaisanteries inopportunes qui finiront bien par me perdre un jour, je rassemble assez de la langue de saint Nicolas II (rappelons qu’il est canonisé) pour répliquer : « Da. Ia niè gavariou pa rousski », « en effet je ne parle pas russe ». Sans donc plus m’attarder je repars en direction du même poste frontière polonais, cette fois par la route sud écartée de quatre-vingts kilomètres de la route nord.

    Elle traverse une région nettement plus urbanisée tout au long ; elle est autoroutière sur une bonne distance après la capitale, mais l’autoroute est ici à visage humain : point de clôtures, sinon celles de centaines de datchettes derrière les chemins qui longent et se raccordent librement à l’autoroute ; des buvettes et autres petits commerces en nombre, des routes et chemins nombreux qui se raccordent à angle droit, des voitures à chevaux… La qualité se dégrade ensuite, mais on conserve une commode quatre-voies sur les trois quarts du parcours. Je passe une nouvelle nuitée sur un dégagement à cent kilomètres de la douane.

    J’attends longuement tandis qu’on fouille minutieusement un étranger devant moi. Dans mon sac de voyage se trouve mon dentifrice. Pour se brosser les dents sur un parking et sans robinet, il faut disposer d’un produit qui ne mousse pas ; j’emploie en voyage à cet effet du bicarbonate de soude dont j’emporte quelques grammes dans une petite boîte anonyme. Voyant devant moi l’insistance de la fouille, nanti d’une expérience fâcheuse (voir le voyage du printemps 2003), je songe à Fernand Raynaud : je juge absolument inutile et propre à me faire perdre beaucoup de temps, la possible découverte par les douaniers du bicarbonate de soude sans étiquette. Je dispose d’un bidon de cinq litres d’eau ; le produit ennuyeux s’y fond en un clin d’œil. Si par impossible on analyse l’eau, on y trouvera du bicarbonate. A ma gauche, de jeunes plaisantins qui n’ont rien trouvé de mieux pour s’exciter que transporter forces paquets de cigarettes, les déversent en vrac dans le sac que leur tend tout ouvert un douanier empressé. 

    On ne me fouille pas, mais je dois écrire sur un imprimé combien j’ai d’argent liquide. Rien n’avait été demandé, ni affiché à l’entrée dans le pays. Soupçonnant des complications qu’il n’est pas nécessaire d’amplifier, je stipule la somme approximative mais exacte pour l'ordre de grandeur. J’apprends aussitôt qu’elle dépasse de plus du double ce qui est admis. On fait venir une jeune douanière qui est seule à parler anglais ; elle exige de voir tout mon argent, que je vais quérir. Son collègue en compte un quart pour extrapoler que je n’ai pas l’air d’avoir menti. J’expose avec politesse et fraîcheur d’âme que mon voyage n’est nullement un simple retour en France ; que j’ai prévu bien de l’argent parce que je me rends maintenant en Roumanie puis en Grèce ; et que je ne fais que sortir d’Ukraine avec ce que j’ai apporté. Je ne songeais pas à poursuivre en réalité vers la Grèce, mais vers le fond de l’Anatolie ; je préfère pourtant dans ma situation délicate évoquer la Grèce mère des civilisations, cousine en alphabet, sœur en religion de l’Ukraine, plutôt qu’un pays dont peut-être mes douaniers se font une représentation différente. La douanière me prie alors de repartir soit voyager de par l’Ukraine jusqu’à épuisement du surplus – une semaine de palaces ? – soit de trouver une banque qui me donnerait un certificat m’autorisant à détenir autant de liquide, soit deux mille euros. 

    J’argumente : comment dans ce pays où presque personne ne parle étranger, m’expliquerais-je dans une banque sur une pareille histoire ; et pourquoi me fournirait-elle un certificat d’argent propre au seul vu dudit argent ? La douanière visiblement bien ennuyée – elle a forcément entendu parler de la promotion que fait l’Ukraine en faveur des Français jusqu’au 31 août – me rend le paquet d’argent en me priant avec un sourire finaud de la suivre à son ordinateur. Je peux y contempler, avertissement sans frais, mon nom s’y étaler en cyrillique. A mon grand soulagement j’entre alors en Pologne ; jamais je n’aurais cru qu’on pût lorsqu’on est Creusois se sentir brusquement quasiment chez soi en Pologne.

    Il est neuf heures du matin. J’abandonne toute idée de Turquie : la date butoir du 31 août pour l’Ukraine m’a fait quitter la Creuse trois semaines plus tôt que les autres années ; le soleil ukrainien déjà pesant me dissuade d’aller en Turquie profonde, souffrir plutôt que voyager par agrément. Le plein fait bien sûr juste avant de sortir d’Ukraine me mènera sans peine loin à l’intérieur de l’Allemagne, où le gazole est un peu plus cher encore qu’en France. Au cours de la journée je me lave et me repose en Pologne en fréquentant deux Macdonald’s dont les prix sont raisonnables. Je veux dire par là que dix francs restent raisonnables pour cette ration calorique à la saveur moyenne qu’est un Big Mac : c’est pourquoi j’en achète exclusivement en Pologne et autres nations de niveau de prix analogue. Je dors sur une aire d’autoroute entre Dresde et Nuremberg, puis le soir suivant à cent cinquante kilomètres de chez moi entre Chalon et Moulins.

    Et n’est-il pas en définitive assez flatteur d’être fiché en URSS ?

     

    Mars 2006

    Pouzeau – Tyrol - Pouzeau

     

    J’entends retourner en Turquie pour tenter encore d’atteindre la frontière irakienne, c’est-à-dire aller tout au bout du pays. Départ le 24 mars. Entré en Suisse et n’ayant pas la vignette autoroutière, j’ai le bon goût de suivre les routes : Yverdon, puis rivage ouest du lac de Neuchâtel. L’honnêteté est récompensée, puisque très bientôt je freine sec au risque d’embarrasser derrière moi : ce vieux château à ma droite est celui de Grandson, que je savais quelque part dans la région sans le chercher particulièrement. Ce castel médiéval est un haut lieu de culture et d’humanisme : Charles le Téméraire le prit en 1476 juste avant de se faire déconfire solidement par les Suisses ; le château s’étant rendu au duc de Bourgogne vit les quatre cents hommes de sa garnison branchés sans délai. Sans visiter je tourne au pied des murailles. Les chemins de fer suisses ont le sens pratique : une voie traverse carrément l’enceinte fortifiée en passant par une authentique porte médiévale. En faveur du développement durable, je suggère dans le même ordre d’idées un service de coches d’eau à traction animale reliant Versailles à Saint-Cyr l’Ecole par le Grand Canal.

    Parvenu en Autriche, je vais suivre la route que je connais bien à travers tout le Tyrol, jusqu’à Innsbrück. Ce sera cependant pour demain ; je dors peu après la sortie de Suisse sur un parking à plus de mille mètres. Le second jour s’annonce beau. Le Tyrol que je n’avais vu qu’en belle saison est complètement enneigé ; les skieurs sont partout autour de la route. J’ignore tout à fait la cause indéfinie du découragement inexplicable qui me prend subitement en quelques kilomètres, et je suis de retour en Creuse la nuit suivante après un peu de tourisme au soir à pied dans le vieux Louhans, charmant.

     

    Octobre 2006

    Pouzeau – Trieste – Sarajevo – Nitch – Negotin - Mikhailovgrad – Belgrade – Sopron – Zielena Gora - Pouzeau

     

    Il s’agit cette fois encore de gagner enfin si possible l’extrême est de l’Anatolie, en tâchant de ne pas me décourager une fois de plus. Départ le mercredi 11 octobre de Pouzeau. Chemin faisant vers Lyon je m’égare dans les hauteurs de la vieille ville de T… où l’on semble peu se soucier d’indiquer grand-chose. Il est un certain nombre de cités de ce genre en France, que l’automobiliste égaré tournant en rond depuis un quart d’heure à travers de pittoresques venelles à violent dénivelé, verrait avec satisfaction incendiées par une pluie de météorites incandescentes. Rien d’autre à signaler jusqu’en Italie, si ce n’est dans Grenoble un fantôme tout noir escorté d’un mari barbu. Je ne suis pas du tout assuré de revoir pareil spectre en Turquie, en somme que je ne puis pas même prétendre voir là une avance sur voyage.

    On entre en Italie à travers les Alpes par la route de Briançon passant au long d'un paysage à vrai dire fort aplani ; les directions des stations de sports d’hiver les plus connues jalonnent le chemin ; la frontière italienne est passée à minuit à peu près sans s’en apercevoir. Je dors sur un élargissement de la chaussée quatre-vingt kilomètres plus loin ; première journée de 768 km. Il s’agit de chiffres lus au compteur, et qu’il faut réduire de cinq pour cent. 

    La traversée de l’Italie du Nord par un mélange de routes encombrées d’agglomérations et de portions d’autoroutes prend toute la journée via Milan, Vérone, Venise (dont je ne vois rien) et Trieste enfin. C’est un perpétuel plaisir de lire autour de soi les pancartes et inscriptions en italien, qui semble si souvent vouloir parodier bouffonnement le français. Photographies d’un Starfighter et d’un Fiat G.91 exposés en bordure de route dans le parc d’un ferrailleur. La Slovénie est atteinte ce jeudi 12 à 22 heures 40. Ses bourgades nocturnes sont parfaitement léchées ; c’est un pays presque riche. La traversée n’est pas longue jusqu’à la frontière croate passée soixante-dix kilomètres plus loin à minuit trente près de Rupa. La route est large et facile en direction de Rijeka au bord de l’Adriatique. Je l’évite par le contournement nord en attrapant vers l’est l’autoroute de Zagreb. Il faudra la quitter à Karlovac pour emprunter la route vaguement importante menant à la très lointaine Sarajevo, distante de près de quatre cents kilomètres. Je manque malheureusement la sortie pour cause de vigilance un peu réduite à cette heure-ci. L’autoroute de Zagreb remonte inutilement vers le nord ; sortie suivante à Jastrebarsko ; route parallèle à l’autoroute jusqu’à Klinca Selo ; et de là plongée vers le sud et le cœur des Balkans par une multitude de routes étroites et sinueuses, en terrain vallonné jalonné de nombre de bourgs endormis. C’est en définitive bien plus intéressant ainsi. Contrôle de police à un détour ; traversée un peu avant l’aube de Glina, petite ville encore pittoresque de sa semi-pauvreté encore croate, c’est-à-dire non encore mise aux standards européens décents et affadis. 

    Je passe la nuit dans un dégagement entre les arbres dans le fond d’un virage, une soixantaine de kilomètres avant la frontière bosniaque. Kilomètre 1780 depuis la Creuse. Le petit jour point ; le repos sera bref. Vendredi matin. Après la Yougoslavie karstique de l’ouest, je découvre la forêt centrale étirée de part et d’autre de la route qui poursuit vers la frontière. Elle est à peu près déserte et aimablement sinuante au long de la rivière Zirovac, laquelle donne par endroits la curieuse et rare impression de surplomber de côté la chaussée. Des deux côtés entre les arbres apparaissent de sombres maisons de bois à surplombs tenus par des colonnes tarabiscotées, seules ou groupées, objectivement pauvres, et cependant fastueuses de leurs dentelles de bois taillées en guirlandes, à la manière dont une robe longue ancienne et mitée parvient à rester fastueuse de ses dentelles moisies. Ce sont d’admirables témoins d’une l’architecture spontanée perdue à cent lieues de tout, créée par un peuple dont une part toujours se refuse aux collectivisations de l’habitat ; elles semblent être l’équivalent des innombrables maisonnettes sans style éparpillées sur tout le territoire balte naguère encore communisé ; mais celles d’ici ont un genre bien net, un genre pauvre de vieilles ciselures de bois faisant un peu songer à un col de dentelle sous une vieille tête. Faut-il préciser que celles-ci sont vides ? Leur destruction proche est donc probable, en vue d’un remplacement par des pavillons aux normes européennes. Vent enfin la frontière de Bosnie, dont le poste en pleine grand’rue rue de la petite ville de Bosanski Novi donne l’impression d’un étal ambulant. 

    Suivent 86 kilomètres sans grand relief jusqu’à Banja Luka, « Banialouka » : un voyage aux Balkans s’accompagne naturellement de sonorités devenues familières au fil de la guerre des années 90. L’abondance des mosquées apparaît immédiatement, sorties comme en Turquie d’un moule peu varié. Au long d’une fraction notable des minarets, pend un immense drapeau vert dont l’absence de vent m’empêche de connaître les ornements éventuels. Il y a moins à vol d’oiseau d’Italie à la Bosnie que de la Bosnie à la Turquie. Pas de costume féminin détonant. Banja Luka atteinte vers midi est aussi bien fléchée que T…, par exemple, et je m’y perds dans les impasses d’un centre universitaire aux rues bondées à cette heure-ci. Un panneau vantant quelque voiture française affiche ces mots en gracieuses italiques : l’élégance. Comment l’élégance est-elle parvenue jusqu’à Banialouka ? Tout de même pas dans les bagages d’un philosophe débraillé ? Toujours est-il que faute de panneaux, il faut prendre des risques et supposer que le route de Sarajevo est bien la seule qui reste quand on a exploré tous les départs possibles : la route de Sarajevo est cette étroite rue de faubourg qui m’avait une première fois incité au demi-tour. Mais non ; dans la vaste péninsule n’existe nulle part la moindre relation entre la destination d’une voie et le calibre de son départ. Sarajevo gît à 236 km ; ils seront peut-être longs. Sans doute la route ondulant entre fortes collines raides à droite, et vallée de la Vrbas (débrouillez-vous pour la prononciation) à gauche, n'est-elle pas sans charme ; mais la voilà soixante kilomètres plus loin coupée pour travaux à Jajce. La coupure n’atteint pas deux kilomètres. La déviation s’en va au nord-ouest, exactement à l’opposé de Sarajevo, pour se prolonger trente kilomètres jusqu’à Mrkoconjic Grad où le demi-tour s’effectue sur un ouvrage d’art tout neuf. C’est sans doute ce qu’on voulait nous montrer, jeté en travers d’une rivière profonde et torrentueuse. Retour sur Jajce et la route initiale tout juste après la coupure initiale. C’était un détour bien intéressant… Sarajevo est désormais tout droit au bout des virages, route sans grand caractère. 

    De Sarajevo à la frontière serbe vont plein est deux routes peu directes. La plus courte fait bien des coudes inutiles, mais la seconde franchement cassée vers le sud va perdre son temps jusque Foca. La nuit est tombée ; impossible de trouver dans Sarajevo le départ de la première de ces routes ; va pour le voyage détourné via Foca, première étape à quatre-vingts kilomètres. Il ne circule presque personne, peut-être parce que dix kilomètres avant Foca la route longeant par en bas les reliefs karstiques est bloquée par un éboulement massif. Or j’allais atteindre le point où la route filant sud-est allait virer pour remonter nord-est vers la Serbie ; est-il possible de couper plus ou moins en diagonale afin de rejoindre plus loin le tronçon nord-est, à Gorazde ? Ce sera dans la nuit l’aventure, car ce genre de cheminement en Europe de l’Est à travers les reliefs n'offre aucune garantie de passage. Remontant de quelques kilomètres à peine vers Sarajevo, voici sur la droite un panneau donnant la direction de Jabuka, présent sur ma carte au 1/500 000 comme une maigre bourgade au beau milieu des collines perdues et de la déviation espérée. 

    Quatre kilomètres de voie goudronnée plutôt étroite mènent à un village endormi où Gorazde est indiqué sans chiffrage. « indiqué » en ces contrées veut dire : peint à la main sur du contreplaqué. Très vite au goudron succède dans la forêt du pur chemin de sévères cailloux, montant et descendant en constants virages, fréquemment en épingle à cheveux. Il serait naturel de penser qu’on est fourvoyé sur le chemin conduisant à une carrière ou à quelque hameau perdu en cul-de-sac, mais le croisement tous les deux à trois kilomètres d’une autre voiture, et à cette heure-ci, rend improbable l’hypothèse : ceci doit donc bien être une route. A quelques raccordements ambigus d’autres chemin analogues se trouvent d’ailleurs des contreplaqués « Gorazde » : la piste où il serait aisé de se perdre est parfaitement balisée. L’aventure est moins dans le risque de se perdre que dans celui de voir lâcher les suspensions ou crever plus d’un pneu. Elle est aussi, quoique au fond inoffensive, dans le fait d’être dans la nuit et les collines boisées hors de tout réseau routier ce sérieux, en plein milieu de la plus incertaines des régions du continent. Vingt-deux ou vingt-trois kilomètres de rodéo, et voici Jabuka au milieu de nulle part ; une modeste fête nocturne semble s’y dérouler. Un horrible goudron de deux mètres de large redescend ensuite sur une quinzaine de kilomètres entre les arbres jusqu’à la route principale qu’on souhaitait retrouver. Je passe la nuit sur un dégagement de terre battue dans une agglomération juste avant Gorazde ; 2304 km. 

    Au jour, la frontière serbe n’est plus qu’à quelques dizaines de kilomètres ; elle reste bien entendu incertaine, puisqu’un éboulement barrant la route est comme de bien entendu annoncé en chemin. Il faut dans ce genre de cas poursuivre en avant, car le panneau situé vingt kilomètres avant l’obstacle peut sans doute demeurer quelques heures après la fin du déblayage. Ce sera bien le cas : des ouvriers plus loin achèvent sur un échafaudage transversal sous un tunnel, d’en réparer la voûte ; mais un passage reste ménagé sous eux dans le milieu de l’assemblage. Un nouvel incident bloque naturellement l’ultime tunnel au niveau de la frontière. Ce pays devait être un régal pour massacrer les convois militaires nazis au détour de tous les virages. Un détour par de très petites routes est cependant fléché. Voici la Serbie, atteinte en cours de matinée. 

    Il ne s’agit que de la traverser à peu près d’ouest en est sur un peu moins de 500 km, pour gagner la frontière bulgare entre Nitch et Sofia. La route est d’intérêt secondaire, via Uzice, Tchaktchak (pourquoi pas ?), Krusevatch, Alexinatch où l’on retrouve l’autoroute de Belgrade à Nitch. Quelques tentatives pour varier la route tournent court devant la qualité de la signalisation routière serbe. Le pays est riche en villes où l’on sait quand on entre sans pouvoir dire quand et dans quel azimut on en ressortira après avoir indéfiniment tourné dedans. Une assez longue erreur de route m’offre la récréation d’un arrêt devant une sorte de longue passerelle pour piétons perdue dans la nature entre les deux rives de la rivière Rasina. La passerelle ne va à peu près nulle part, évoque un pont de lianes ou presque, présente de nombreux manques de planches et autres ruptures de rambardes. Un aller-retour là-dessus est en soi sans autre intérêt que sportif ; le plaisir de trembler sur tout le chemin est plutôt attrayant ; à ne pas faire de nuit. Après un peu d’autoroute finale, voici l’assez grande ville de Nitch. Il ne reste que d’y trouver la route de Pirot et de la frontière bulgare. 

    Aucune indication, ou du moins aucune que suive une autre identique. Quelques dizaines de kilomètres de routes inextricables autour de Nitch n’aboutissent nulle part, à rendre fou. La nuit vient. Je traverse et retraverse Nitch en tous sens sans résultat qu’une panne d’ampoule de phare. L’ampoule H4 coûtant moins de deux euros dans une station d’essence au lieu de huit ou dix à l’ouest, je razzie l’étagère. Cela ne me met pas sur la route de Pirot, mais je finis par abandonner la partie et prendre le chemin du nord pour aller à cent cinquante kilomètres d’ici trouver la frontière bulgare près de Negotin. Je l’ai passée là déjà en 2004 après m’être fait dévaliser en Roumanie. Après de sérieuses difficultés pour dénicher le poste de douane que je croyais me rappeler facile à trouver, je passe en Bulgarie enfin vers minuit. Sofia est à plus de deux cents kilomètres d’une route déjà connue. Première mauvaise surprise : la lourde taxe de douane de naguère est remplacée par une taxe modique d’usage du réseau routier général, que personne à cette heure n’est là pour encaisser. Ennuis peut-être à prévoir à la douane de sortie. Seconde mauvaise surprise : les pompistes se sont modernisés depuis deux ans et, informatisés, refusent désormais les euros. Nous sommes dimanche. Je n’aurai donc pas d’argent bulgare, pas de carburant pour atteindre la Turquie ni même la Grèce en me déroutant plein sud ; ou bien j’arriverai de justesse à la frontière grecque devant des douaniers qui constateront l’absence de paiement de la taxe routière. Il se peut que je me crée là des difficultés que j’exagère, parce qu’au fond la fatigue imprévue me décourage quelque peu. Je passe la nuit dans un dégagement de la route à mi-chemin de Sofia, 3258 km depuis Pouzeau, et rebrousse chemin dès le petit matin. 

    Je rentre donc en Serbie par où j’en étais sorti, décidant de revenir sur Nitch (soit 500 km pour rien) où cette fois, scrogneugneu, je trouverai la route de Pirot et Sofia. J’ai assez de dinars serbes pour ravitailler et gagner ensuite la Turquie sur le réservoir. Je passe la frontière bulgaro-serbe en sens inverse de celui de la nuit. Une jeune douanière au vu de mon véhicule me déclare fermement d’un ton de maman fâchée : « it is a trash car ! ». Cette politesse me donne bien envie de répondre que je ne puis m’offrir à la fois une vaste maison en France, l’avion de tourisme qui dort sous le hangar de l’aéro-club et de surcroît encore une superbe limousine ; mais je me borne à sourire d’un air niais suggérant que je m’en moque bien. La douanière ne veut pas voir sa leçon sembler se perdre : « You understand ? It is a trash car ! ». Je ne vais pas non plus lui répondre que je me fiche de ses aspirations automobiles de salariée à probablement deux cent cinquante euros par mois ; je continue donc à sourire aimablement tandis que survient son supérieur. Celui-ci est fort aimable. Il vient en fait pour m’administrer démonstration de son très bon français, de style un peu administratif : « Vous n’avez rien à déclarer… rien que vos effets personnels ? ». Je n’ai que mes effets personnels. Le soleil est chaud sans trop, le route enfin belle et décontractée jusqu’à Nitch. 

    A Nitch recommencent aussitôt les ennuis. Ma route est aussi introuvable qu’hier. Désespéré, je finis sur la route de Pristina qui me conduira plein sud ensuite sur la Macédoine déjà connue, puis sur la Grèce où l’on trouve des panneaux de signalisation et des routes qui ne finissent pas nécessairement en cul-de-sac. De là nous irons en Turquie. Ce beau programme de déroutement ne va pas loin. Une large boucle fermée sur elle-même au sud de Nitch, parcourue vainement deux fois, me ramène irrésistiblement à la cité décidément odieuse. Il fait à présent nuit ; j’y erre, j’y pleure nerveusement, jusqu’à finir par m’arrêter devant deux policiers occupés à préparer une embuscade radar. Je n’ai pas le temps de poser une question que l’un d’eux, sans doute habitué aux étrangers perdant la raison dans sa ville, me saisit le bras avec dureté pour me signifier rageusement la direction de la proche autoroute de… Belgrade. En d’autres termes : décampe et fous le camp chez toi ! Cet homme aimable est peut-être un patriote qui n’a pas encore digéré l’intervention européenne sur son pays alors en pleine explosion d’humanisme. 

    J’obtempère sous l’effet de la lassitude et dors plus loin sur un parking de l’autoroute, entre Nitch et Belgrade. Redépart le lendemain matin sur cette autoroute interminable que je remonte jusqu’à Zagreb en payant en ces pays modestes le même prix qu'en France ; mais je suis trop las pour prendre les routes. Ayant retrouvé quelque énergie vers Zagreb, je prends plein nord par Varazdin pour entrer en début d’après-midi en Hongrie. Quelques achats montrent que venir faire ses courses en Hongrie n’a plus d’intérêt particulier. Je traverse à la nuit tombée Sopron, qui ne montre plus le pittoresque spectacle de son étonnante densité de Trabant d’il y a cinq ans. Je dors aux environs de Vienne. Entrée en Tchéquie, remontée autoroutière jusqu’à Prague, puis direction au nord pour gagner l’Allemagne par Liberec. Promenade à pied sous les étoiles et les arbres tortueux massifs bordant l’une des plus jolies routes que je connaisse, quelques kilomètres en ondulations proches de la frontière, de Chrastava à Hradek. Long arrêt dans Görlitz vers vingt-deux heures, cette cité somptueuse dont le centre ancien se confond presque avec la ville même. 

    Abordant une place pavée superbe et déserte, de piétons comme d’automobiles, je me gare derrière une unique autre voiture. Il y a tout autour un bon kilomètre carré de rues anciennes et majestueuses, non moins désertes, et fourmillant d’édifices monumentaux. Il semble donc que l’entrée des voitures soit interdite, encore que je ne voie aucun panneau. Or ma 106 restera là trois quarts d’heure sans aucun ennui. Comment peut-il n’y avoir aucun véhicule sur une telle surface si leur présence n’est pas défendue ? C’est à n’y rien comprendre. On croirait le vaste cœur de Görlitz vidé tout exprès pour m’attendre. Peut-être est-ce encore là un aspect de ce conservatoire qu’a fait de l’Est l’immobilisme marxiste. De nombreux magasins d’art ou de luxe sont installés dans ces rues où déambuler est grisant : jamais je ne me suis vu si seul dans si vaste étendue de ville aussi radicalement vide. Je reprends la route pour passer en Pologne par mon petit poste encaissé et quasi-désert de Podrosche quarante ou cinquante kilomètres plus au nord. J’ai droit en chemin à deux contrôles policiers en trente minutes par deux voitures en patrouille qui me dépassent pour m’arrêter. Les contrôles sont longs et minutieux, mes papiers emportés tandis qu’on me commande la consigne dans mon véhicule. Faut-il garder les mains sur le volant ? 

    Le passage en Pologne n’est naturellement plus qu’un léger arrêt symbolique ; les voyages perdent leur piment avec les progrès de l’Europe. Je dors un peu plus loin après m’être fait discrètement estamper chez un pompiste. Le but du passage en Pologne n’est pas de repartir loin à l’Est, mais de pratiquer quelques courses dans un hypermarché. Stock de sous-vêtements et chaussettes fait à bon compte à Swiebodin, qui n’est qu’à soixante kilomètres de Francfort-sur-Oder. J’ai environ deux cents euros de marchandises orientales (ou extrême-orientales !) bien visibles dans une voiture à deux sièges sans cache de la plage arrière, et je crois que le simple touriste ne peut sans droits passer plus de cent ou cent cinquante euros alors même que la Pologne est intégrée dans l’Union. Le contrôle à la frontière revient en fait à tirer à pile ou face. Il n’y a plus qu’un poste, ou douanier polonais et allemand se tiennent fraternellement côte à côte. Pour autant ne semblent-ils pas travailler ensemble : l’un contrôle tandis que l’autre scrute les horizons. Je passe lorsque c’est au tour du Polonais de travailler. Il voit certainement mon amoncellement de marchandises polonaises exportées de Pologne : pourquoi ferait-il une observation ? La suite n’est que transit à travers l’Allemagne et retour en Creuse. Deux heures de détente à lire une histoire de la guerre de 1870 dans le vacarme d’un dégagement de l’autoroute qui longe l’Alsace côté allemand, cette autoroute servant quotidiennement à tous les Alsaciens qui n’ont pas envie de payer les nôtres. 

    Voilà donc un voyage à demi manqué, par l’effet d’un accès subit de découragement mal expliqué. 7 295 kilomètres.

     

    octobre 2007

    Pouzeau – Turin - Pouzeau

     

    Je désire retourner en Turquie ; j’irai en octobre pour éviter de cuire sur les plateaux anatoliens. Les journées seront malheureusement un peu courtes, plus que les nuits. Le voyage hélas tournera court une fois de plus. Un mal de dents lancinant me tarabuste depuis plusieurs jours, contenu tant bien que mal par des antalgiques. Je passe dans la nuit en Italie après Briançon, ayant culminé aux 2058 mètres du col du Lautaret. Je m’y suis arrêté pour courir sur la route dans le noir, et vérifier n’avoir pas trop perdu de souffle en altitude depuis la même épreuve au col d’Andorre voici deux ans. La descente de la montagne sur le versant italien ne dépasse guère vingt ou trente kilomètres. La route traverse ensuite inlassablement d’innombrables localités plutôt petites, mais d’un modernisme fade et composant presque un cordon continu. La densité de population sur ce versant de l’Alpe frappe en regard de notre belle nature vierge côté français. La vitesse moyenne est ainsi désolante, et le tourisme restreint à la visite de mille quartiers neufs d’intérêt nul. Le nord de l’Italie vu de la Creuse est un camp de concentration qui n’est pas sans ressembler au Benelux. Vient enfin l’autoroute. Je poursuis jusque vers son contournement de Turin ; je m’y arrête pour la nuit sur un parking de station-service. De telles aires ne ressemblent ni aux allemandes ni aux françaises ; elles n’en ont ni l’environnement verdoyant ni les vastitudes ; elles sont resserrées, entassées, encastrées dans l’urbanisation. Je m'’y trouve une place plus ou moins officielle dans l’entassement, dans le boucan du trafic, dans les lumières. Le mal de dent va empirant en dépit des cachets. Je repars le lendemain matin en faisant demi-tour : le voyage est perdu. 

    J’ai fait tout l’aller par les routes, allant jusqu’à traverser Lyon. Cela n’est plus possible dans l’obsession de la douleur croissante : la réflexion aux carrefours, l’arrêt aux feux, tout ceci devient impossible sous la torture dentaire. Je me hâte de rejoindre le plus tôt possible le réseau autoroutier français pour y rouler, rouler, rouler vite et sans penser. Je fais un arrêt tous les cinquante kilomètres pour me coucher un moment dans ma chambre derrière les sièges. Après un voyage affreux je me jette le soir sur mon lit, puis le lendemain matin aux urgences. Il m’est impossible de repartir : la douleur lancinante durera trois semaines environ, parce qu’en l’absence d’infection gingivale bien nette j’ai refusé toute extraction. Elle sera guérie pour la fin de ces vacances, définitivement perdues. C’est le troisième voyage consécutif avorté. L’âge vient…

     

    Juin 2008

    Pouzeau – cap Nord – Pouzeau

    Il ne s’agit pas de refaire le voyage de 2003 pour seulement le refaire, mais pour contempler le jour polaire à l’époque appropriée. 

    Etape familiale à Châlons. Je quitte cette ville lundi 17 juin ; le premier arrêt nocturne est en Hollande, un peu avant la frontière allemande. De Charleroi jusqu’à Amsterdam, les autoroutes continuellement embarrassées réclament huit heures à guère plus de 40 km/h de moyenne. La première nuit sera inhabituellement proche de mon point de départ. J’achète en Belgique une provision pour deux ans d’un médicament précieux et même vital, que notre administration a fait enlever des pharmacies voici trois ans pour des motifs officiels proprement futiles (je les ai lus sur l’internet). J’avais « tenu » plus d’un an sans le produit ; puis de sérieux ennuis étaient survenus l’an passé, contenus ensuite par un ersatz trois fois plus cher et non remboursé. Merci aux technocrates éclairés qui nous « gouvernent », et paraissent chercher comme à plaisir des avenirs compliqués. 

    Seconde étape à travers l’Allemagne du Nord, puis le Danemark. Peu après être sorti de Hollande je remarque un panneau indiquant la touristique « mer de Bad Zwischenahn ». C’est en fait un lac d’environ trois kilomètres sur trois. Je décide de l’aller contempler, au seul motif de l’avoir vu mentionner dans un récit de pilote d’avion-fusée Me 163 égaré, qui retrouva son chemin en apercevant les eaux briller au soleil. Comme si souvent hors de France, il n’est pas simple d’accéder à des berges complètement privatisées et truffées d’hôtels. Suivent dans l’après-midi le Danemark et le passage encore une fois par le combiné tunnel–pont entre Copenhague et Malmö en Suède. L’aller simple est à 36 euros ; la monnaie est rendue en couronnes danoises. Je m’y suis pris trop tard cette fois pour demander des devises à Guéret. Je n’ai jamais encore employé ma carte bleue à l’étranger. Un employé de ma banque m’a déclaré ma carte trop bas de gamme pour fonctionner hors de France ; un autre a soutenu le contraire. Nous verrons bien. De Malmö, je varie l’itinéraire de 2003 en prenant cette fois l’autoroute pour Oslo (« Ouchlou ») et non plus Stockholm : j’entends remonter toute l’interminable route E6, ossature qui fait tenir la Norvège debout pour ainsi dire jusqu’à Mourmansk. A la latitude de 60 degrés du sud de la Suède, le coucher de soleil est tardif et lent. Son fort beau rouge est comme teinté de sirop de groseille. Seconde nuitée en voiture quelque part en Suède un peu au nord de Göteborg, sur un vaste parking de station d’essence. J’ai cru me cacher en un coin tranquille, mais j’en cherche un autre sans délai : un camion de près de quinze mètres reculant droit sur le flanc de mon véhicule s’en arrête à quarante centimètres. J’ai toute confiance en la dextérité des routiers, c’est entendu…

    La nuit n’est guère sombre ; il fait largement jour lorsque je me réveille à quatre heures. 

    Le réservoir se vide ; il faut le lendemain trouver une banque ouverte, car j’ignore si les distributeurs hors de France accepteront ma carte. On ne dira jamais assez l’angoisse du voyageur dont le réservoir se vide en un pays dont on n’a point d’argent. J’ai emporté une cinquantaine de couronnes suédoises en pièces, vestige du voyage de 2003. Je prends avec cela trois litres de gazole ; je pourrai toujours les payer. Essai de ma carte au comptoir : elle fonctionne ! Je complète alors le plein par une seconde opération devant la caissière amusée. Redépart pour la frontière norvégienne. A ma surprise il y a contrôle ; à ma surprise, car je jurerais bien n’avoir vu aucune douane autrefois entre Norvège, suède et Finlande. Un douanier jeune un rien arrogant, se montre soucieux face au « dépouillement » de ma 106 de 370 000 km, cabossée sur tout un côté, éventrée des sièges, et j’en passe. Ce sera le seul contrôle du voyage. 

    Bien entendu pas un Scandinave ne reste muet lorsqu’on l’aborde en anglais. Sitôt passée la frontière, je quitte la route pour la première petite ville venue, Halden, afin d’y dénicher enfin banque ou distributeur. Halden est une villette norvégienne bien typée : espace général bien aéré, maisons bien espacées, souvent en bois peint de couleurs variées. Si la maison est récente, fenêtres carrées modernes banales en double vitrage ; à maison plus vieille, deux fenêtres simples l’une devant l’autre écartées de trente centimètres ; entre les deux l’habitant aime à disposer divers objets vieillots qu’il estime jolis, et qui le sont souvent. Le bois lui-même des fenêtres, en blanc cru, est aimablement frustre, assemblé d’équerres fortes et ostensibles ; le tout est adorable. Voici un distributeur de billets ; j’en apprécie les instruction affichées en français une fois la carte identifiée. Je reprends le chemin d’Oslo en sortant de la petite ville à travers les embûches innombrables des cinémomètres–photographes omniprésents en ces contrées. 

    Quitte à me répéter je dirai l’amusant jeu consistant à deviner le sens des inscriptions et pancartes diverses en Suède et Norvège, assez facile sous réserve d’être germaniste. Voici deux exemples suédois : « alla dagar » et « nattöppnet ». Il est bien certain que le contexte aide énormément : ces deux mentions figurent devant des commerces. Réponses (probables seulement…) en fin de récit (*). Je dis "probables" car le contresens n’est pas exclu. Sur un panneau invitant à ne pas oublier sa ceinture au sortir d’un parking, je relève cette mise en garde à première vue stupéfiante : « God tur videre » que j’ai bien pensé devoir signifier : « Dieu te voit ! », alors qu’il semble plutôt faire allusion à la brutalité possible d’une fin de promenade sans ceinture. 

    Une sorte de terreur me prend à la sortie nord du contournement d’Oslo : des dizaines de kilomètres d’autoroute sont en construction parallèlement à la route. Est-ce que par malheur la Norvège voudrait changer tout du long en autoroute son épine dorsale l’E6 ? banalisant ainsi radicalement le cheminement infini de ses deux voies étroites au travers des landes et des monts jusqu’à Kirkenes ? Dire qu’il y a cinq ans je regrettais qu’une autoroute immense ne traverse pas le pays… Le long voyage sur l’E6 intégralement parcourue me prouvera la sottise d’un tel désir. Mais allons ! Il ne semble pas que les travaux doivent dépasser les plus proches cités au nord d’Oslo. Cinq cents kilomètres environ me séparent de Trondheim, première ville vraiment importante en chemin ; je passerai juste à côté la nuit prochaine. 

    La route est belle, tournicote à l’étroit entre cent collines boisées, escalade des plateaux culminant à mille mètres. Singulièrement étroite pour l’axe majeur du pays, elle est de surcroît peu fréquentée ; les camions mêmes y sont peu nombreux. Elle redevient de basse plaine avant Trondheim ; je dors de une à quatre heures du matin sur un parking de station d’essence. Le gazole coûte 1,75 euro hors commission de change. Nous sommes ici par trois degrés au sud du cercle polaire ; à minuit le paysage est modérément assombri. Il ne fait pas nuit ; le soleil n’est qu’à peine sous l’horizon. Je m’éveille à quatre heures dans la sensible chaleur de ma voiture déjà changée en serre.

    La Scandinavie est si longue que je ne suis guère à plus de la moitié du kilométrage entre Creuse et cap Nord, encore qu’à vol d'oiseau près des deux tiers du chemin soient franchis. 

    Nouveaux bouts d’autoroute autour de Trondheim, puis retour à la route étroite. Disons quelques mots du contrôle de la vitesse. Elle est en théorie limitée à 80 km/h hors agglomération, mais il ne se passe pas trois kilomètres sans qu’un motif quelconque la réduise à 70, 60 ou 50. Les cinémomètres sont annoncés, mais il y a de nouveaux panneaux à tout instant. Il résulte d’un tel système que la moindre inattention peut valoir de passer de bonne foi à 75 là où il faudrait être plus bas, si bien que l’apparition d’un cinémomètre prend péniblement au dépourvu : on ignore au fond à combien il faudrait passer devant celui-là en particulier.

    Narvik est la prochaine ville notable indiquée ; elle est à quelques 900 kilomètres. Je ferai quelques achats alimentaires en supermarché, mais peu : j’éprouve le sentiment d’être un Polonais faisant ses courses en France. A l’exception des fruits et légumes, les prix français sont à multiplier par deux en moyenne. Particulièrement touchés sont viande, œufs, fromages et poisson. Si l’on est heureux dans certains pays du prix de la presse et des livres, tel ici n’est pas le cas. Les livres banals portent de surprenantes étiquettes ; Elle en norvégien dépasse les cinquante francs. Il est vrai qu’Oslo est la ville la plus chère de la planète, et que le produit national brut par habitant est le troisième au monde (2005) après le Luxembourg et les Bahamas ; autant dire qu’il est le premier des pays limités à leurs propres moyens. Le carburant à 1,75 euro n’est en définitive pas cher. Il faut noter aussi l’impensable abondance de l’eau qui roule des montagnes et des collines par d’innombrables torrents épais, richesse naturelle qu’on n’utilise même pas, superflue, richesse première de la Norvège et source ancienne de sa prospérité économique avant l’exploitation des hydrocarbures marins. 

    Le cercle polaire n’est pas matérialisé. On invite le touriste sur une vaste aire sans intérêt, puisque qu'elle est près d’un kilomètre plus au nord. Il est vrai que le cercle passe dans l’un des nombreux champs de mines toujours pas neutralisés du pays. J’ai oublié comment s’écrit en norvégien « Achtung, Minen », mais c’est d’une façon transparente au germaniste. Le cercle fait vraiment polaire puisque la route le passe sur un plateau élevé, venté, de végétation rase. Cela ne signifie rien puisque la route redescend ensuite vers d’interminables régions vallonnées fort verdoyantes au sein d’un pays qui commence à se découper nettement, devenant cette Norvège septentrionale déchiquetée de terres et d’eaux. Arrêté sur un bord de route en surplomb d’un modeste fjord, je vois se garer une autre voiture dont le conducteur descend me demander si je joue du piano. Je n’en joue pas. Il le regrette, car sa femme cherche quelqu’un pour tenir l’instrument à l’église. J’ignore si l’affaire est sérieuse ou s’il s’agit d’un curieux racolage sectaire. 

    La route E6 est coupée quelques dizaines de kilomètres avant Narvik ; il faut passer en ferry. Le bateau de cent vingt mètres fonctionne 21 heures sur 24 ; j’aurai celui de 22 heures 15. Le billet de 11 euros semble peu coûteux en regard de la traversée du Pas-de-Calais ; peut-être le bateau est-il subventionné comme service public. Nombreux véhicules de touristes ; la Laponie en ce solstice d’été regorge de blancs camping-cars. Le passage dure trente minutes. Les Lofoten à notre gauche, tout un paysage de monts insulaires et continentaux dispersés à travers les eaux. 

    Ma montre est restée à l’heure française qui s’avère aussi celle de la Norvège ; à cette longitude de 17 degrés est, il sera minuit solaire lorsque la montre annoncera un peu moins d’une heure du matin. Le ciel est clair ; un peu avant Narvik je peux m’arrêter sur le rivage sud d’un fjord afin d’y photographier le soleil. Il est suffisamment haut sur l’eau pour ne pas être rouge. Le paysage est vert, les maisons multicolores, les imprimés parfaitement lisibles : il fait jour. Un voyageur qui ne saurait ni le lieu ni l’heure n’aurait aucun moyen de la deviner. 

    C’est un peu l’expérience inverse d’une éclipse totale. Une certaine euphorie accueille le spectacle comme elle accueille l’éclipse. Je passe dans Narvik, une des rares villes importantes réellement traversées par l’E6. Je marque une pause promenade, tâchant de songer à ne pas claquer la portière en dépit du plein jour et des fenêtres sans volet ni rideau. Dix ou quinze kilomètres plus loin je dors entre quinze camping-cars sur un parking de terre en retrait de la route et en surplomb de l’eau. Je me couche à une heure et demie ; le soleil alors masqué par un obstacle en jaillit à cet instant pour me crever durement à travers le pare-brise un œil mal fermé

    J’ai vu soleil de minuit et jour polaire : mon but est atteint. Revenir une seconde fois au cap Nord n’est pas essentiel, mais il n’est plus qu’à huit cents kilomètres : c’est broutille en ces immensités. La route semblerait longue sans sa beauté perpétuelle. Un peu avant la ville d’Alta est indiqué sur le côté droit un musée du Tirpitz. Le cuirassé périt bien dans le fjord dit d’Alta, mais près de Tromsö à 150 km à vol d’oiseau d’ici. Le musée équivaut en surface à deux petits appartements, mais l’entrée ne dépasse pas cinq euros ; et ce qui n’est pas cher en Norvège est à saisir. Objets divers récupérés à bord, photographies et commentaires nombreux sur le navire, maquettes diverses de la flotte allemande, mais presque aucune relique du Tirpitz lui-même, dont les ferrailleurs n'ont sans doute rien laissé ; intérêt moyen. 

    A peine est-il dix-sept heures ; il ne reste à travers la vaste péninsule portant le cap Nord qu’à suivre une route presque déserte au travers des landes caillouteuses. Le cap est sur une grande île reliée au continent par quelques huit kilomètres de tunnel facturés 25 euros l’aller simple. Au détour d’une large crique, son entrée apparaît à distance comme le dépassement hors des falaises d’un bout de macaroni géant coupé de biais, fiché au ras du sol des monts en surplomb. Il est composé d’une descente sèche jusque 212 mètres sous la mer, aussitôt suivie de remontée. Il ne reste qu’à rejoindre le cap à près de cinquante kilomètres en effleurant la petite ville de Honningsvag.

    La route passant par le travers du port y fait voir deux ou trois solides paquebots en forme de HLM sur coque. Le 21 juin est évidemment ici la pire des dates et la plus fournie en paresseux touristes qui se font transporter. La route étroite et sauvage vers le cap n’est pas bondée ; mais si les autocars ne se suivent nullement les uns les autres, leur passage est continuel. Le caractère absolument désert du lieu observé en 2003 n’est que souvenir, et les guérites de péage à l’entrée de l’enclos final du cap sont cette fois garnies. On distingue au loin derrière ses grillages une presse étonnante de véhicules entassés. 

    Je refuse d’acquitter 200 couronnes pour la satisfaction niaise de franchir 200 mètres de plus vers le nord. Ce n’est même pas ici le point le plus septentrional de l’Europe, qui pour mémoire est quatre kilomètres à l’est et dépourvu d’autre accès qu’un long sentier. Je fais demi-tour et vais profiter du décor sur un parking un peu plus loin. S’y arrêtent deux jeunes motocyclistes corréziens venus en camping sauvage. Ils se ruinent avec leurs machines buvant le double de la mienne ; ils disent manger des pâtes depuis des mois. Le temps couvert nous prive d’un nouveau soleil de minuit, mais il est malgré cela minuit et plein jour. 

    Promenade à pied au retour, autour du port de Honningsvag. Près des quais un vaste magasin de souvenirs (en français) d’aussi bon goût qu’ailleurs exhibe un ours blanc, vrai ou bien imité, debout en posture d’attaque. Je songe au chasseur tueur de l’ourse des Pyrénées, relaxé en avril dernier (**) malgré les véhémentes clameurs de bagne de tant d’amis des animaux. Je me place face à la bête à un mètre cinquante, là où l’homme avait tiré. L’expérience est intéressante, et la philosophie des écologistes les plus intransigeants en est fortement relativisée : il est évident que quoi qu’on tienne alors entre les mains, fusil, lance-roquette ou canon de 75, il est impossible de faire autrement qu’ouvrir le feu dans la plus extrême urgence. 

    Je passe la nuit cent kilomètres plus au sud, sur le commencement du retour. Les retours sont rarement passionnants ; on évite seulement le chemin de l’aller dans la mesure du possible. Le samedi 22 juin me ramènera plein sud à travers la Finlande jusqu’au golfe de Botnie ; passé la frontière suédoise je dors sur un parking entre Harapanda et Lulea. Cette longue étape n’offre point d’anecdote particulière, si ce n’est un arrêt dans un petit supermarché pour y découvrir la viande de renne à 79 euros le kilogramme. Cela semble cher pour un animal bien plus abondant et dangereux sur la route que le chevreuil en France. La caissière, qui repère les étrangers, me demande en anglais si je parle anglais ou allemand. De ma réponse : « les deux », elle déduit que je suis allemand. Elle oppose à mes dénégations un visage des plus étonnés, assortis de ce cri du cœur : si vous n’êtes pas allemand, pourquoi donc parlez-vous l’allemand ?

    Je m’abstiens d’observations historiques inutiles. Passage comme en 2003 au nord de Rovaniemi sur cet élargissement de la route E75 faisant office d’aérodrome militaire de dégagement. Il est interdit de s’arrêter, mais non de relever en roulant les coordonnées au GPS. C’est pourtant peine inutile puisqu’il est désormais reproduit sur les dernières versions de Flight Simulator, presque au bon endroit. 

    Nuit du dimanche soir 23 juin après Stockholm. Il fait enfin un peu nuit, ce qui termine cinq jours de clarté continuelle. La fameuse société SAAB siège à Linköping entre Stockholm et Malmö ; sur deux ou trois kilomètres s’étirent au long de la route un exemplaire de chaque avion SAAB produit depuis la guerre. Le retour par le Danemark est exactement à l’inverse de l’aller. Afin d’épuiser mes couronnes du pays, je quitte l’autoroute pour prendre carburant et nourriture dans la très petite ville de Christiansfeld. Je découvre alors ce qu’il en est de prendre les tout petits pays pour des états-tampons à traverser au plus vite : le charme désuet de la rue principale à peu près déserte est une œuvre d’art. Partout les maisons et bâtiments fin dix-huitième, semble-t-il, évoquent derrière les arbres des trottoirs la sagesse tranquille, le doux sommeil de la population sous les nombreuses références à la religion luthérienne, églises, écoles. Au coin d’un hôtel, une plaque de pierre porte le nom des souverains qui s’y sont arrêtés. Bernadotte est du nombre. Je dispose décidément d’un radar à déceler en quelques minutes les plus menues curiosités de mes voyages.

    Nuit suivante après Hambourg. Après Mulhouse les autoroutes deviennent payantes ; je suis les routes en me demandant ce que seraient des voyages à travers l’Europe si les autres pays étaient sur ce plan chers comme le nôtre. La vallée du Doubs via la route n’est jamais temps perdu. J’aurai dépensé six cents euros de carburant cette fois-ci ; des autoroutes à péage eussent doublé le chiffre, à moins d'y renoncer pour consacrer au trajet un temps moitié plus long par les routes étrangères.

    Dernière nuit entre Dôle et Chalon ; retour à Pouzeau un peu après midi mardi 25 juin. Le parcours total aura été 9279 kilomètres. Je m’avise à la relecture avoir fait bien du texte par bien des digressions : c’est que le voyage était pour bonne partie simple reprise.

     

    (*) « tous les jours » (ouvert) et « ouvert la nuit ».

    (**) mais condamné depuis en appel.

     

     

     

     

     





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